LXIV. VUit« à H Louii RouMefttt
Feu de jours après le départ des missionnaires salnt-simOAlenê, sous l'impression encore toute vive que nous avait causée leur parole, nous fîmes, cinq ou six de mes camarades et moi, une etcursion de touristes sur les cotes du Finistère. L'idée nous vint, pendant que nous étiohs dans le voisinage de sort habitation, d'aller rendi-e visite à un homme distingué Sous plus d'un rapport, et qu'on disait rallié au saint-simo- Aisme : c'était M. Louis Rousseau qui exploitait, entre Lesneven et Sàint-'PoI de Léoii, un domaine conquis par lui sur la mer et quMl avait, par un juste hommage envers sa femme, nommé Kérethnia (village ou manoir d'Emma)*
M. Rousseau nous accueillit avec beaucoup d'affabilité. Il nous dit tout de suite quelle impression avait faite sur lui la doctrine de Saint- Simon, et comment il voyait en elle Une des plus grandes conceptions qui se fussent produites pour l'avancement de la société humaine. Il nous exhortait donc à en continuer l'étude, et à nous tenir au courant des publications du centre.
Après un entretien dans lequel il nous émerveilla moins encore par la variété de ses connaissances que parle tour ingénieux et la forme pittoresque de sa conversation, M. Rousseau nous conduisit au milieu de ses cultures. Là il nous conta au prix de quelle lutte opiniâtre et souvent périlleuse, il avait enfin réussi à consolider et à mettre à l'épreuve des assauts de la mef sa digue rompue deux ou trois fois, pendant qu'il la construisait, par la violence des vagues.
Nous quittâmes M. Louis Rousseau sous le chafme de sa parole et daus l'admiration de sOn œuvre.
L'adhésion d'un tel homme à la doctrine saint-simobiehne eneouragea •t fotiiâa singulièrement la tendance que j'avais à m'y adonner.
Bientôt j'entrai en correspondance avec le centre de la rue Monsigny. Le Globe^ qui s'intitulait alors Journal pe la religion saint-simomENNE, inséra une couple de mes lettres, notamment sur la situation des travailleurs de Tagriculture en Bretagne, fermiers, métayers, valets de ferme et journaliers. J'y signalais surtout cette fâcheuse et inique dis* position qui fait que le fermier qui a pendant sa gestion amélioré la terre qu'il tient à bail, ne participe aucunement, une fois son bail achevé, au bénéfice de la plus-value par lui communiquée au sol. Tout au contraire, il voit presque toujours, au renouvellement de son bail, élever lé prir de son fermage en raison m^me de l'amélioration produite. De là pour lui, au lieu d*un encouragement à bien faire, la crainte de se préparer par les amendements mêmes qu'il exécuterait, des conditions plus dures.
Il restait à Brest un petit groupe qui continuait à s'occuper du saint*simonisme, et j'en étais le membre le plus ardent*
V* Slbûon dans le centre siUnt-àimonien.
^ rupture qui se p/oduisit sur la fin de novembre 1831, à Paris, au sein du collège, et . ai éloigna d'Enfantin son collègue Bazard, Jean Raynaud, Jules Lèche valier, Abel Transon, Gharton lui-même, rupture dont les causes profondes n'étaient pas toutes^ il s'en faut, portées à 1^ connaissance des adeptes de la province ; cet événement, dis-je, nous affligea profondément ; mais il nous apparut comme une épreuve qui no devait pas nous détacher du principal groupe parisien par lequel Enfantin se trouvait acclamé chef unique.
Resté seul maître du terrain, mais d'un terrain de plus en plus miné par ses malencontreuses théories morales, Enfantin, accompagné de oe qu*il conservait d'adhérents fidèles, effectua sa retraite à Ménilmontant, qui n'était en réalité qu'un expédient d'homme à bout de voie comme à bout de ressources de toute nature.
LXYI. Envoi de Tapôtre Edmond Talabot à Kereznma et à BroBt.
Au printemps de 1882, il envoya un de ses fils les plus dévoués, Edmond Talabot, pour renouveler la tentative de propagande sur Brest et pour souder plus intimement au centre les adeptes de cette région, Rousseau, moi et un ou deux autres.
Talabot alla directement descendre chez M. Rousseau à Kéremna, eût malgré le peu de satisfaction qu'éprouvait madame Rousseau de voir son mari donner avec une ardeur juvénile dans la religion nouvellei l'apôlre parisien fut néanmoins parfaitement accueilli.
Le lendemain de cette arriyée, M. Rousseau m'écrivait pour m'inviter à aller passer quelques jours avec eux, afin de prendre langue (c'était Texpression dont il se servait), avant d'ouvrir une mission à Brest. Il me mandait, en outre, que le Père (ainsi nommait-il son hôte, jeune homme de 27 ans, lui, Rousseau, qui en avait tout près de 50, et qui était supérieur à Talabot sous la plupart des rapports), Rousseau me mandait, dis-je, que le Père avait absolument besoin des œuvres de saint Augustin, spécialement de la Cité de DieUf et qu'il me chargeait de les lui apporter sans faute.
Après bien des recherches à ce sujet demeurées infructueuses, je vis qu'il ne me restait d'espoir de satisfaire au désir, à Finjonction du Père qu'en m'adressant au curé même de Brest, qui était alors M. Legraverend, le futur évêque de Quimper. Je pris donc mon courage à deux mains et j'allai résolument trouver M. le curé, ne lui dissimulant ni pour qui ni dans quel but je venais solliciter de son obligeance le prêt des œuvres du grand évoque d'Hippone.
Après un moment d'hésitation pendant lequel il me parut délibérer en lui-même s'il devait, oui ou non, acquiescer à ma demande, M. Legraverend prit tout à coup son parti, comme si le résultat de ses réflexions eût été à peu près ceci : « Au fait, la lecture de saint Augustin ne saurait ici rien compromettre. Qui sait? peut-être est-ce un moyen qu'emploie la Providence pour ramener à la foi des âmes qui l'ont perdue et abjurée? » Puis s'adressant à moi : « Eh bien! monsieur, dit-il, je vais vous confier mon saint Augustin : plaise à Dieu que vous trouviez dans ce livre autre chose que ce que vous y cherchez probablement! 9
Touché de cette disposition libérale sur laquelle je n'avais guère compté, j'emportai, le cœur plein de reconnaissance, les deux gros tiiquarto. Arrivé chez moi, je les plaçai, un de chaque bout, dans un large sac de grosse toile que je liai par le milieu, puis je plaçai le sac en façon de porte-manteau sur la croupe d'un cheval de louage que je pris pour faire le trajet jusqu'à Kéremna, distant de Brest d'environ 30 kilomètres.
Pendant que je chevauchais de la sorte pour me rendre à l'appel des deux Pères (car suivant le langage de la secte, M. Rousseau, mon supérieur, était aussi par rapport à moi un Père spirituel), bien des pensées diverses traversaient mon esprit...
J'arrive enfin à Kéremna. Sitôt descendu de cheval, je m'empresse de déballer les deux gros volumes et de les faire déposer dans la chambre du Père Talabot qui se trouvait sorti, mais qui ne tarda pas à rentrer. Quelques minutes après, M. Rousseau me présentait au Père, lequel n'avait rien des graves et austères personnages dont une telle
appellation réveille l'idée. C'était un élégant jeune homme, en habit marron et pantalon collant d'une coupe parfaite l'un et Tantre, avec une chevelure et une barbe noires très-soignées ; un beau de Paris, pour tout dire. (À raison de son aptitude spéciale, de sa capacité sous ce rapport, Talabot présidait, dans la famille saint-simonienne, a tout ce qui concerne l'habillement et le costume; aucune fourniture du tailleur n'était admise sans avoir subi son contrôle et avoir reçu son approbation.)
En même temps qu^il me tendait la main, l'apôtre me complimenta sur mon zèle, ajoutant que le Père suprême attendait beaucoup de nos efforts, à Rousseau et à moi, pour la propagation de la foi nouvelle en Bretagne.
La conversation prit ensuite une tournure moins apostolique.
J'aurais bien désiré, pendant que nous avions là un membre du grand collège, qu'il nous édifiât complètement sur les causes et sur les conséquences de la scission survenue dans le centre. Lorsque mes questiens à ce sujet avaient été un peu pressantes, M. Rousseau, me prenant à part, me recommandait de ne pas trop insister là-dessus, parce que cela paraissait contrarier et affecter péniblement le Père Talabot.
Nous fîmes tous les trois le lendemain une promenade à cheval le long des grèves. On causait par moments doctrine, pas assez au gré de ma curiosité un peu anxieuse de néophyte. L'envoyé du grand cénacle ne nous apprenait en réalité pas grand'cbose en sus de ce que nous savions déjà par les publications qui en émanaient. Tout se bornait, de sa part, à la glorification, à l'exaltation d'Enfantin. Il était, par le cœur et par l'intelligence, le plus grand des hommes de notre temps, et par conséquent, d'après la loi du progrès continu, le plus grand aussi des hommes de tous les temps antérieurs : il portait en lui l'humanité; de là son droit à se posera comme il l'avait fait, Père suprême, et à se proclamer, qui plus est, la LOI VIVANTE (1).
Contre ces exorbitantes prétentions, il y avait llien une voix intérieure qui protestait en moi ; mais cette protestation du bon sens, je
(1) Ce langage traduisait exactement les instructions venues du centre. Ainsi M. Gustave d'Eichthal écrivait de Paris à Talabot, alors en mission à Brest :
(c La glorification de notre père, et j'ajoute aussi la nôtre, voilà aujourd'hui tout notre apostolat. » (CBuwes de Saint-Simon et d'Enfantin^ notices historiques, t. VI, p. 163.)
Dans l'église romaine, qui ne se fait pas faute de titres fastueux (Êminence, Grandeur) attribués* à ses dignitaires, on réserve pour Dieu la gloire : Qloria inexctlsis Deo,
m'empressais de Tétoigner à titre de suggestion mauvaise de Vesprit critique. L'esprit critique était devenu la béte noire, le Satan de la nouvelle Eglise. Les abrutisseurs religieux ont tous la même tactique : mettre l'homme en méfiance de sa raison, ramener à ne plus voir par ses propres yeux, mais par ceux d'un autre qui s'appellera Père, direo* teur spirituel, n'importe; le nom ne change rien à la chose. « Point de raison, comme disait au maréchal d'Hocquincourt certain jésuite men-* tienne par Saint-Evremond, point de raison! c'est la vraye religion cela. Point de raison! les beaux mots! ils devraient ôtre écrits en lettres d'or. En vérité, cela est divin pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Point de raison! que Dieu vousa^fait, monseigneur, une belle grâce I » Voilà où l'on en était arrivé aussi dans le saint*simo« nisme sous la direction d'Enfantin.
Homme de cœur et bon enfant, dit-on, mais infatué des idées de suprématie sacerdotale qui avaient cours de plus en plus dans le centre saint-simonien, Talabot usait, avec un sans-gêne tout apostolique, de l'hospitalité de Kéremma. Chaque jour, avant le déjeuner, il prenait son bain ; puis il donnait à sa toilette un temps et une attention qui, à nous autres gens simples de la province, paraissaient un peu excessifs. Mais le soin de la personne faisait essentiellement partie du nouveau culte; se brosser les cheveux, se nettoyer les ongles, c'était un acte religieux au premier chef, tant on éprouvait le besoin de réhabiliter ce pauvre corps que le christianisme avait tenu si bas pour exalter l'esprit.
Cependant Rousseau et sa femme, debout dès cinq heures du tnatin, vaquaient l'un aux travaux des champs, Tautre à ceux de l'intérieur, guidant, surveillant, excitant, par leur propre exemple, journaliers et domestiques. C'était une maîtresse femme que madame Rousseau qili, de jeune personne du monde parisien, habituée à la vie de luxe et d'indolence des salons, et douée de tout ce qu'il faut pour y briller et plaire, s'était d'emblée, en se mariant, faite paysanne bretonne, paysanne tout de bon, mettant la main aux besognes ks plus rades d'une exploitation rurale, conduisant elle-même son bétail sur les foires et marchés, réalisant, en un mot, le type de l'épouse économe, vigilante et vaillante dont il est parlé dans la Bible. Aussi ne faut-il pas s'étonner de ce qu'écrivait d'elle Enfantin, après le retour de Talabot à Paris : u Rousseau va bien, mais sa femme sera un grand obstacle (1).» Voyez,
(1) La lettre où j'ai trouvé cette ligne intelligible pour bien peu de personnes, est adressée par Enfantin, souè la daté du 20 ftvril 1832, à
en effet, rimpertinence de cette mère de famille qui s'avisait de lutter contre l'influence des nouveaux prêtres pour garder son mari, pour conserver à ses enfants leur père et leur patrimoine!
Quatre gentils enfants égayaient la rustique demeure de Kéremma. L'atnée, déjà grandelette, atteignait sa dixième année; venait ensuite, à la distance de deux ou trois ans, un chérubin à la chevelure blonde et bouclée, aujourd'hui ancien lieutenant de vaisseau, commandant d'un des paquebots de l'Inde; enlin deux petites sœurs, Tune encore au berceau, qui fut suivie, mais assez longtemps après d'un frère. M, Armand Rousseau, actuellement ingénieur des ponts et chaussées. Les demoiselles Rousseau ont toutes les trois épousé des ofiQciers de marine dont l'uDt M. le capitaine de vaisseau Pichon, présidait naguère avec l'aplomb et la science d'un magistrat consommé, le tribunal^ maritime de Brest dans la terrible affaire des matelots du FœderU'^Area^ terminée par une quadruple sentence de mort. Dans nos rêvés humanitaires de 1832, nous ne mettions pas en doute qu'avant Un tiers de siècle aurait disparu la triste nécessité d'abattre légalement des têtes en expiation du sang criminellement versé. Que dMllusions évanouies! Et pourtant, chez moi, la confiance dans l'harmonieux avenir des sociétés humaines se maintient aussi ferme dans Tâme du vieillard qu'elle le fut jamais dans celle du jeune homme.
Après trois jours passés à Kéremma, je dus retourner à mon service d'hôpital.
Stéphane Flachat. Voici le passage qui contient cette mention relative à M. et à madame Rousseau :
« Corèze (c'était un officier du génie, mort colonel il y a quelques « années) donne sa démission; Rousseau va bien, mais sa femme sera a un grand obstacle. Reviens avec les démissions de Metz et avec les « démissionnaires eux-mêmes. La famille va bien. Talabot est revenu»» (Œuvres de Saint-Simon et d^ Enfantin, publiées par les membres du conseil institué par Enfantin pour l'exécution de ses dernières volontés, et précédées de deux notices historiques, t. YI, p. 228.)
II ne faut pas confondre M. Louis Rôusse^m dont il est question ici avec uii autre Rousseau beaucoup plus jeune et célibataire, qui était au nombre des apôtres à MénilmontanU
Louis Rousseau, après avoir passé du saint-simonisme aux idées de rÊcele sociétaire, fit un retour complet au catholicisme, plusieurs années avant en mort, arritée en 1856.
Au commencement d'avril, Talabot, arrivé à Brest, me fit ma,^ der à rhôtel de Provence où il était descendu. Il s'agissait de trouver un local pour la séance qu'il se proposait de donner avec le concours de Aousseau.
J'obtins la location d'une salle pouvant contenir deux ou trois cents personnes. Au jour et à l'heure indiqués, elle se trouva pleine. Nous voilà donc tous trois en face d'un auditoire plus enclin à railler qu'à se laisser convertir, et ce fut à moi comniB au plus jeune et au moins avancé dans la hiérarchie, que le Père Talabot donna en premier lieu la parole.
Je n'avais eu la précaution de rien écrire, confiant dans l'inspiration. Le début n'alla pas mal, et Talabot me dit môme à ce propos, après la séance, « qu'il y avait en moi le germe d*un orateur. » >- Le germe n'a jamais levé, il est superflu de le dire. Intimidé bientôt et désorienté, je sentis ma pensée s'embrouiller de plus en plus, et après avoir pataugé pendant une couple de minutes, je coupai court à mon allocution en me bornant à affirmer ma foi dans la religion nouvelle, qui se proposait pour but l'amélioration physique, intellectuelle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, le classement suivant la capacité et la rétribution suivant les œuvres.
Rousseau, qui avait apporté des notes écrites, se tira un peu mieux d'affaire.
Talabot lui-même n'était pas orateur; mais il avait une certaine habitude de se trouver en face du public. Il eut quelques mots chaleureux ; mais son discours ne se soutint pas, et il fut loin d'obtenir le succès qu*avait eu Gharton l'année précédente.
Talabot était surtout l'homme du prosélytisme individuel. Son rôle, moins brillant que celui des écrivains et des orateurs de la doctrine, était très-apprécié par Enfantin. C'était le pêcheur d'hommes par excellence. C'est lui qu'on envoyait vers ceux dont on voulait faire ou achever la conquête. Il avait le don d'entraîner, de décider les hésitants et de leur faire sauter je pas. « Quand f empoigne un homme, disait de lui-même Talabot, rarement il m'échappe, à moins d'être tout à fait mal disposé. L'apôtre citait pourtant deux ou trois notabilités littéraires qui lui avaient, au moment où il croyait les tenir, pe(édansla main; c'était son expression.
Pour avoir occasion dSexercer cette action convertissante du tôte-àtête et à brûle-pourpoint qui le caractérisait, Talabot invita successivement à dîner à l'hôtel quelques officiers de marine et de la garnison. Mais il ne fit pas parmi eux de néophytes et il en fut pour ses frais, ou plus exactement pour les nôtres, à Rousseau et à moi, car le Père laissa aux fils la carte à payer. Les jours d'opulence de la rue Monsigny étaient
pissés, et le centre ne pouvait plus subvenir, eomrae il Tavait fait précédemment, aux dépenses des missions.
LXVU. Scandale dans Landernaau.
Une semaine ou deux après le départ du Père Talabot, M. Rousseau, constitué chef de l'Eglise de Brest qui se composait de lui, de moi et de mon collègue Maingon, nous prévint qu'il allait faire quelques séances aux habitants de Landemeau, et il nous donna rendez- vous pour la première, qui devait avoir lieu à une heure de l'après-midi.
Nous fûmes exacts tous les trois, disposés que nous étions aussi, Maingon et moi, si l'occasion se présentait favorable, à risquer nos débuts dans la propagation orale.
C'était par une belle journée du commencement de mai. La plus grande salle du principal café de Tendroit avait été mise à notre disposition.. Les auditeurs, comprenant à peu près tous les bourgeois de la petite ville, s'assirent sur deux ou trois rangs de chaises placées autour du billard.
Rousseau entre hardiment en matière. Imbu des doctrines de plus en plus théocratiques qui émanaient de Ménilmontant, il se lance dans une charge à fond contre le libéralisme et contre le régime constitutionnel, immolés au dogme de la Loi vivante (i). Ce langage imprudent commençait à échauffer les oreilles des bourgeois de Landemeau. Des murmures s'élevèrent et allèrent crescendo. Rousseau, qui était à moitié sourd, n'entendait pas ces rumeurs de désapprobation, et il allait toujours son train. Mais quand il en vint à dire : « Qu'est-ce donc que votre Charte? un chiffon de papier, rien de plus, » une explosion furieuse eut lieu. « A bas* le carliste déguisé ! criait-on de toutes parts ; à bas le jésuite qui vient outrager nos institutions et qui veut que nous déshéritions nos enfants au profit de son pape! »
Non contents de lancer au malencontreux orateur de virulentes apo^* strophes, les plus animés s'avançaient comme pour lui sauter à la gorge; quelques-uns s'armaient de queues de billard; on parlait de nous jeter parles fenêtres. Les missionnaires furent sur le point de passer un mauvais quart d'heure.
Au milieu de la tempête, j'essayai à plusieurs reprises de faire entendre quelques mots d'explication et d'atténuer l'effet de la malencontreuse parole qui avait mis le feu aux poudres. Je protestai du res»
(1) a Le gouvernement parlementaire et son mysticisme bourgeois se meurent, » Bfanifeste du Père suprême dans le dernier numéro du Globe^ 20 avril 1832, sous ce titre : au iioifaK.
pect sincère que nous professions pour les lois de noire pays et pour les pouvoirs constitués. — Gomment serions-nous les ennemis et les contempteurs de la Charte, nous qui avions applaudi avec bonheur à la révolution faite au cri de vive la Charte! Loin de nous, par conséquent la pensée d'insulter au pacte national ! Tout ce qu'a voulu dire M. Rousseau, c'est qu'une constitution, si bonne qu'elle soit, n'agit pas par ellemême et toute seule, qu'il faut des hommes pour la mettre en œuvre. Or, nous autres saint-simonniens, nous n'attaquons nullement ceux à qui cette tâche est échue, depuis le roi Louis-Philippe jusqu'au dernier fonctionnaire. Nous n'excitons ni n'ameutons contre eux personne ; bien au contraire, notre rôle est tout de conciliation, nous ne prêchons que Tunion et la paix.
Maintes fois interrompues, ces explications (un peu jésuitiques peutêtre) furent accueillies néanmoins par quelques auditeurs moins animés que la masse. Grâce à l'intervention conciliante de deux ou trois amis dévoués de M. Rousseau, qui, tout en blâmant ses paroles, avaient à cœur de le tirer du mauvais pas où il s'était mis, les esprits s'apaisèrent enfin. Nous profitâmes de l'éclaircie pour opérer notre retraite. Rousseau avait d'ailleurs très-dignement tenu tête à l'orage, se montrant surpris seulement d'y avoir donné lieu. Nous l'accompagnâmes jusqu'à la maison où était son cheval, qu'il enfourcha pour regagner le siège de son exploitation. Maingon et moi, nous profitâmes du passage de la diligence pour rentrer dans Brest, tout en échangeant nos réflexions sur les difficultés de la carrière apostolique et sur ses chances scabreuses.
LXYIII. Convocation des eaint-simoniens de la proYÎDce à Pari».
Cependant le Globe avait publié, dans son numéro du 20 avril 1832, un appel qui commençait ainsi :
« Notre Père suprême nous a ordonné, à nous ses apôtres membres de son Collège, de convoquer à Paris, pour le 1" juin, tous les hommes et toutes les femmes qui nous aiment et qui mettent en nous leur espoir , qu'ils se préparent à passer un mois près de nous pour recevoir l'inspiration des œuvres à faire ; que sur leur route, pèlerins nouveaux, ils proclament le but de leur voyage. »
Des incitations plus directes (ad hominem) étaient adressées à ceux qui avaient fait acte formel d'adhésion à la religion nouvelle. Dans sa lettre à Talabot, déjà citée, l'apôtre G. d^'Ëichthal disait expressément :
« ... Notre troupe a besoin de se grossir. A ceux-là donc, parmi ses «f fils qui pour se lever n'attendaient qu'une parole de sa' bouche, notre « PtsRE en ce jour donne Tordre de quitter leurs fonctions dn monde e^ « de nous joindre. »
Un tel ordre était, à coup sûr, le comble de Timpradence. Heureusement qu*il n*y eut qu'un très-petit nombre d'adeptes à le prendre au sérieux, comme je le fis.
Talabot, en nous quittant, s'était contenté de nous dire : Tenez-vous prêta. Mais, bientôt des lettres nous parvinrent, à Rousseau et à moi, qui commandaient de rompre nos liens avec le vieux monde, et de rallier le groupe apostolique dans sa retraite de Ménilmontant.
Avant d^obéir, comme j'y étais bien décidé pour ma part, je ne pouvais me dispenser de voir Rousseau qui était mon Pèrcy mon supérieur immédiat. Je fis donc de nouveau le voyage de Kéremma.
Là je trouvai Rousseau cruellement tiraillé entre ses devoirs de père de famille et le désir de se rendre à l'appel de celui en qui il avait salué naguère le chef religieux du monde, la loi vivante de Thumanité. Déjà cependant l'influence de sa femme et la puissance de l'amour paternel avaient fait pencher de leur côté la balance. Je n'hésitai pas moimême à me mettre du parti de madame Rousseau, et à opiner pour l'abstention du père de 'famille, tout en persistant dans le dessein où j*étais, moi garçon, d'agir difi'éremment.
LXIX. Démission et vente d'hoirie pour répondre à l'appel du Père.
J'envoyai ma démission au conseil de santé pour qu^elIe fût transmise par la voie hiérarchique au ministre. Le conseil ne voulut, dans le premier moment, voir là qu'un coup de tête dont il n'y avait pas à tenir compte. Il me fallut revenir à la charge et maintenir contre les remontrances tantôt amicales, tantôt sévères, ou même ironiques de mes chefs, la résolution que j'avais prise irrévocablement.
Je quittai Brest en compagnie de mon camarade et ami Toussaint, qui allait en permission à Lannion dans sa famille. Je me laissai persuader par lui de faire un crochet et de passer par sa ville natale. J'y fus très- affectueusement accueilli, excitant quelque curiosité autour de moi par mon prosélytisme et par l'étrangeté de l'entreprise dans laquelle je me jetais avec une si ardente conviction. Une pieuse demoiselle, sœur aînée de la jeune personne que devait épouser prochainement Toussaint, fît tous ses efforts pour me ramener au catholicisme, en même temps que j'essayais de mon côté de lui faire admettre l'idée d'une rénovation religieuse qui était le développement de la doctrine et des promesses du Christ lui-même. La controverse ne fit, comme il arrive presque toujours, que nous confirmer de plus en plus l'un et l'autre dans nos opinions respectives.
J'étais dans un état d'exaltation mentale qui touchait à riUumtnisme. De toute la nuit je ne pus clore l'œil; je la passai- à lire le Nouveau
Testament que favaii sur ma table de nuit. Dana l'Evangile, dani lei Actesnies apôtres et dans l'Apocalypse même, je trouvais une foule é$ passages qui me paraissaient avoir des rapports étranges avec les événements du temps présent. Entre la mission accomplie par les apôtres du Nazaréen il y a dix -huit cents ans et celle que nous allions remplir aujourd'hui, nous autres disciples de Saint-Simon, je découvrais des aialogies frappantes.
Pendant les deux jours que je passai à Lannion, la nouvelle arriva de la lutte engagée à Paris entre les républicains et le gouvernement (journées des 5 et 6 juin). Ce fut un motif de plus de hftter mon départ. Le Père suprême avait annoncé que, si la guerre civile ensanglantait de nouveau les rues de la capitale, il irait se jeter avec ses fils entre les combattants. Je tenais à ne pas manquer l'occasion de prendre part à cette généreuse et périlleuse démarche.
Je me mis en route pour Lamballe et Saint-Alban, où il s*agissait d'annoncer à mon père et d'effectuer la vente de ma ferme des Salles. Ici nouvel assaut encore à soutenir, plus pénible cent fois que le sacrifice môme (1).
(1) Le déchirement était d'autant plus cruel que ma belle-mère qui, ayant été très-attachée à ma mère et m'ayant élevé dès le plus bas ftge, m'aimait à l'égal au moins de ses propres enfants, était d'une piété fervente, sinon très-éclairée, et que mon père lui-même était revenu aux pratiques du culte catholique avec une entière sincérité.
De cette affection de ma belle-mère, ainsi que de sa consciencieuse délicatesse, j'eus une preuve éclatante à la mort de mon père, arrivée douze ans plus tard. A raison des avantages que je lui avais faits dans la vente des Salles, il avait pendant les dernières années de sa vie fait part à sa femme de l'intention dans laquelle il était de me remettre sur le môme pied que mes frères et sœur vis-à-vis de la succession des biens de la communauté ; mais la mort le surprit sans qu'il eût réalisé légalement ce projet. Dès ma première entrevue avec ma belle-mère après l'événement, au milieu môme de notre effusion de douleur sur le coup qui venait de nous frapper, elle m'annonça quelle avait été l'intention de mon père, ajoutant qu'elle ne voulait pas s'exposer à être enlevée à son tour avant d'avoir assuré l'accomplissement d'une volonté qui était aussi la sienne, et qu'en conséquence elle irait dès le lendemain chez le notaire pour faire dresser un acte à cette fin : ce qu'elle exécuta effectivement. Voilà un trait de belle-mère qui n'a rien de commun. Je le consigne ici à l'honneur d'une mémoire qui me resl» chère et vénérée.
Déjà par une lettre à la date du 4 mars, adressée à M. Michel Chevalier, j'avais annoncé mon intenlion de concourir de tous mes moy%ns à l'œuvre sainte, en tenant compte cependant de certaines nécessités de ma position.
« L^objet principal de ma lettre, — écrivais-je au directeur du Globe, •^ est d'offrir au Père Suprême mes ressources personnelles et financières, en conciliant toutefois ma démarche avec des obligations sacrées envers ma famille. Je possède une petite ferme de 550 francs de revenu ; mais j'ai de jeunes frères, encore moins favorisés que moi sous le rapport de la fortune, étant d'un second lit. Deux, âgés de 15 ans et jumeaux, sont au collège; il ne faut pas que par mon fait Jeur éducation soit arrêtée; un autre est novice sur une goélette deTEtat; je voudrais lui venir en aide pour l'étude des mathématiques... Ce besoin de dévouement envers les miens, d'une part, et d'autre part envers vous qui êtes les pères, les sauveurs de l'humanité, me tourmente. Mon cœur voudrait obéir à la fois à ces deux sentiments. Aiïliger mon père, laisser périr, faute de culture, des germes d^intelligence chez mes jeunes frères, cela serait-il d'un saint-simonien ? Et cependant, peut-être en ce moment critique, les destinées de l'humanité tiennent-elles à quelques actes comme celui devant lequel j'hésile?... »
On me laissa m*arranger comme je Fentendrais avec mes scrupules.
Je proposai à mon père de se faire lui-même l'acquéreur de ma ferme, et je la lui cédai pour 10,000 francs, c'est-à-dire au tiers à peu près de sa valeur, afin d'assurer de cette façon Tachèvement des études de mes frères. Comme je me trouvais déjà son débiteur de 2,000 et quelques cents francs; comme j'avais, d'autre part, cautionné un emprunt de deux autres mille francs fait par un de mes amis de Brest en donnant hypothèque, et qu'il fallait garder provision pour le cas qui se réalisa, en effet, de non-payement par l'emprunteur, mon père n'eut à me remettre que 6,000 francs. J'avais laissé quelques dettes personnelles à Brest, de sorte que, toutes déductions faites, il me resta seulement 4,000 et quelques cents francs. Je pris chez le receveur général des Côtes-du- Nord, M. du Clésieux, un mandat de 4,000 francs sur le Trésor et je m'embarquai dans la diligence à destination de Paris.