‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 32 sur 49 · LXX. Entrée à Ménllzoontaot · texte numérisé non relu

LXX. Entrée à Ménllzoontaot

À mon arrivée dans la grande ville; avant d'entrer dans la retraite claustrale de la famille saint-simonienne, j'allai voir un de mes anciens camarades de classe, Prosper Delasalle, avec lequel j'étais resté depuis le temps du collège en correspondance. Il s'élait fait recevoir avocat, mais ne fréquenta jamais le palais, et quoiqu'il ne fût pas litté-

râleur, il était en relations assez intimes avec Bohain, avec M. Alphonse Royer et M. Nestor Roqueplan. Cet affectionné camarade employa toute sa rhétorique pour changer ma résolution : il me suppliait d'aller au moins prendre une idée de l'état des choses dans le couvent saintsimonien, avant d'y porter le^petit pécule qui restait désormais ma seule ressource. Tous ses arguments et toutes ses instances échouèrent : j'aurais considéré comme une marque indigne de méfiance envers le Père Suprême et les apôtres de recourir à une précaution, ou à un examen quelconque.

Je rendis visite à mon premier initiateur, Charton, qui s'était séparé d'Enfantin et qui demeurait alors rue Taranne. Il fit de son côté, mais •n vain, tous ses efforts pour me détourner d'aller à Ménilmontant. En fait d'objections, je n'écoutais plus rien ; j'étais dominé par une idée fixe, ou si Ton veut, religieusement toqué.

D'ailleurs, en critiquant, et ils avaient beau jeu, la marche d'Enfantin, les dissidents n'en proposaient aucune autre pour accomplir la devise de Saint-Simon : Amélioration du sort de la classe la plus nombreuse •t la plus pauvre. Seule, dans la disposition où j'étais, la théorie sociétaire aurait eu puissance de m'arrêter sur la pente où je roulais sous - l'impulsion aveugle des sentiments de vénération et de bienveillance, comme aurait dit Gall ; — essor faux de l'unitéisme, eût dit Fourrier dont je ne connaissais rien que le nom*

Rentré à l'hôtel où j'étais descendu, rue des Vieux-Augustins, je fis venir un cabriolet pour me transporter avec ma malle à Ménilmontant, maison des saint-simoniens.

Je demandai le père Talabot pour me servir d'introducteur. Je crus m'aperce voir que chez lui et chez les premiers membres de la communauté que nous rencontrâmes, ma venue excitait une satisfaction mêlée de quelque surprise. Il y avait tant d'adeptes sur lesquels on avait plus lieu de compter que sur moi, qui n'avaient pas répondu à Tappel!

On m'installa provisoirement- dans la chambre de Talabot, entre les mains duquel je remis, outre ce qu'il me restait d'argent comptant, mon bon de 4,000 francs sur te Trésor. Le père Michel Chevalier alla le toucher lui-même le lendemain, jour où il avait une audience du ministre de la justice, M. Barthe.

La petite ressource que j'apportais arrivait fort à propos, car, d'après ce que j'appris les jours suivants des frères chargés des approvisionnements de la famille, on était réduit à l'extrémité : le boulanger, l'épicier, le marchand de bois et de charbon avaient tous formellement si* gnifié refus de crédit.

Page 1