‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 33 sur 49 · LXXI. Six semaines de vie monacale · texte numérisé non relu

LXXI. Six semaines de vie monacale

Pour première tâclie dans le trarail domestique on me donna le baayage d'une partie des corridors et des escaliers. Je me mis bravement à la besogne; mais comme la poussière excitait chez moi de la toux et deFastbme, on changea ma fonction et Ton me commit au soin du luminaire. Aussi, par égard pour la vérité, dois-je protester ici contre l'exactitude des deux vt^rs suivants d'une charge sur les saint-simoniens, qui se chantait alors au théâtre des Variétés :

C'est Tin baron qni met la main à l'éclairage Et récure les chandeliers.

Point baron du tout, humble fils d'Esculape tout bonnement, voilà quel était le néophyte chargé du nettoyage des chandeliers et des bougeoirs, ainsi que de la préparation des lampes ; occupation que partageait avec moi Paul Rochette, qui, comme beaucoup d'autres saintsimoniens, est rentré, jp crois, dans le giron de TÉglise.

II y avait trois ou quatre jours que j'étais avec les apôtres, lorsque le Père Talabot, me prenant à part, me dit : « Est-ce que tu n'as pas remarqué que tu es le seul ici qui ait conservé sa montre? — Ma foi non, je n'y avais pas pris garde ; mais que la mienne aille rejoindre celles de nos frères; la voici, fis-je, en décrochant ma montre et la lui mettant en main avec la chaîne.— Je n'attendais pas moins de toi, » dit Talabot.

La montre que j abandonnais ainsi sans l'ombre d'un regret me venait de la dernière sœur de ma mère. Cette tante qui, deux fois veuve, n'avait eu qu'un enfant mort en bas ûge, et dont je me trouvais l'héritier, en était venue, à force de tenir table ouverte pour les paysans quand ce n'était pas pour les bourgeois, en était venue, dis-je, à la nécessité, pour liquider des dettes onéreuses, de vendre en viager sa métairie du Frost, sise au bourg de Saint- Alban; et c'était comme fichti de consolation, à l'occasion de cette vente, qu'elle m'avait, pendant mes vacances de rhétorique, fait cadeau de la montre qui fut le dernier de mes sacrifices sur l'autel de Saint-Simon.

La besogne qui m'était attribuée, que j'exécutais de mon mieux et en conscience, le régime alimentaire assez peu hygiénique de la maison (l'on mangeait force cbarcuterie pour éviter les embarras de la cuisine), j'acceptais cela de très-bonne grâce; mais parmi les choses dont j'étais témoin, il y en eut qui commencèrent immédiatement pour moi le chapitre des désappointements et du désillusionnement.

J'étais venu dans la persuasion que les apôtres épousaient tout de bon la vie de rude et utile labeur des vrais prolétaires. Or. à part les

travaux du ménage, l'œuvre principale des quarante ou cinquante ré^ dus, c'était Tédification d'un temple de gazon dans le jardin, et les visiteurs du dehors, qui affluaient le dimanche, étaient invités à concourir religieusement à celte construction monumentale. Grêlait là l'occupation sérieuse d'hommes dont quelques-uns étaient ingénieurs des ponts et des mines, officiers du génie ou d'artillerie, médecins, etc.

Ainsi, emploi de forces improductif et quasi-puéril, puis quelques vaines parades, tel que le cercle du Père^ voilà à peu près tout ce que m'offrait Ménilmontant. J'avais, je Tavoue, espéré y trouver autre chose.

Renfermé dans sa majesté olympienne, le Père suprême avait peu de communications avec la plèbe de ses fils ; la plupart ne le voyaient qu'au repas du soir qui se faisait en tenue, les fenêtres ouvertes, sous les regards de la foule que la curiosité amenait. On y prenait le thé pour boisson de table, afin, disait-on, d'initier le peuple à l'usage des produits exotiques ; car tout était symbole et enseignement dans le genre de vie des apôtres. L'arrivée du Père donnait lieu à un cérémonial dont voici le récit biblique, réédité nouvellement par les exécuteurs des dernières volontés d^Enfantin :

u Michel (1) et Fournel^ précédés de Rigaud, qu'accompagnent Auguste (2) et Pennekère, vont chercher le PÈRE chez lui.

« Le père arrive presque aussitôt par le haut du gazon (c'était le jour d'ouverture des travaux du temple). Rigaud est en tête du cortège. Auguste et Pennekère marchent devant le PÈRE. Fournel et Michel le suivent. Raymond Bonheure, placé au sommet du gazon, annonce son approche par ces mots : le PÈRE! aussitôt la famille entonne le salut :

Saint, père, salai!

Salut et gloire à Dieu ! >

C'est à l'occasion de l'ouverture des travaux du temple que ce récit est donné ; mais l'entrée du père dans la salle à manger était accompagnée chaque jour des mômes salamalecs.

J'avais beau me battre les flancs pour trouver des raisons plausibles et des interprétations religieuses de tout ce que je voyais; j'avais beau me dire que les hommes dont j'avais lu de si belles choses dans le Globe en savaient plus long que moi, et que je devais subordonner mon jugement au leur, le doute me gagnait; j'en éprouvai bientôt toutes les angoissesi et je tombai dans un abattement visible pour tout le monde.

(1) M. Michel Chevalier, aujourd'hui sénateur.

(2) M. Auguste Chevalier, député au Corps législatif.

On pensa, tn^is bien à tort, que mon état pouvait dépendre d'un manque d'harmonie entre la nature de Talabot et la mienne ; que peutêtre ce. père avait la main trop rude pour l'épiderme de son fils, et l'on me fit passer de sa direction sous celle de Lambert, « le représentant de l'indulgence du Père. »

A quelques jours de là, Talabot se trouvait mortellement frappé du choléra; c'était le premier cas que j'avais sous les yeux, du typhus indien. L'épidémie n'était pas encore 'arrivée jusqu'à Brest, lors de mon départ de cette ville, départ que la présence du fiéau aurait sans aucun doute prévenu.

Atteint de diarrhée dans la nuit, Talabot m^appela le matin; je lui fis prendre de l'eau de riz avec quelques gouttes de laudanum. Il resta debout tout le jour; mais le soir un redoublement de malaise survint, puis des vomissements et des crampes qui ne laissèrent aucun doute sur la nature du mal. Pendant que je frictionnais et que j'essayais de réchauffer le malade, un autre de ses fils, démissionnaire du corps du génie, Félix Tourneux, courut avertir le Père Suprême qui envoya aussntôt les apôtres Léon Siipon et Bigaud, tous deux docteurs en médecine (1). Ceux-ci prescrivirent je ne sais plus quoi, car j'étais tout entier aux soins matériels réclamés par l'état du pauvre patient que les crampes surtout faisaient horriblement souffrir. A dix heures, il y eut une consultation avec le docteur Jallat, mandé par Enfantin. Un peu avant minuit, les crampes ayant cessé, la chaleur revenant à la peau, on conçut quelque espoir. On m'envoya prendre quelques instants de repos. A mon réveil et à mon retour auprès de Talabot, à trois heures du matin, il venait d'expirer.

Cette mort, qui me causa une vive émotion, ranima pour quelques jours ma foi et mon zèle. Je me reprochais de n'avoir pas assez dignement apprécié les sentiments du père Talabot et de ne m'être pa^ montré envers lui assez affectueux, assez reconnaissant. De là une recrudescence de ferveur'reiigieuse.

Une autre mort, celle de Bazard que je n'avais jamais vu, produisit sur moi un effet en sens contraire.

Cet ancien collègue d Enfantin dans le gouvernement du saint-simonisme étant mort à Courtry le 29 juillet, le Père Suprême décida qu'il conduirait au convoi toute la famille en costume.

(1) M. Léon Simon, mort il y a une année, pratiqua par la suite la médecine bomoeopathique avec une vogue fructueuse à laquelle ne nuisit pas, dit-on, son retour au catholicisme, non plaa que sttiibons rapportt avec rarchevêché.

Le lendemain nous étions debout sur deux rangs devant le temple, altendaht la venue du Père. J'emprunte ici une page caractéristique à' la publication déjà citée, publication faite par les membres du conseil institué par Enfantin pour Texécution de ses dernières volontés ;

« Michel, précédé de Bigaud^ ôllolsteinj d'Auguste et de Charles Pennekère, alla chercher le Père. Ces quatre derniers, en attendant le Pl(RK, se couchèrent sur le gazon. Le Père, en les voyant dans cette position, leur dit ; « Ne sauriez-vous attendre un moment? Je vous avais f dit d'être patients. »

«LePÈKi se rend aussitôt près de la famille; il monte les degrés élevés au milieu de Tellipse. Aussitôt qu'il fut arrivé, la famille se rangea en dami-oerole et attendit avec respect la parole du P&ai. Le PÈRB dit:

« Enfants! hier je vous ai recommandé d'être calmes; nous avions tt à faire l'inauguration de notre temple en présence d'un public noma breux ; c'était aussi pour vous préparer à notre course à travers le « peuple de Paris, quand nous irons nous présenter à ceux qui veulent « nous juger. Aujourd'hui vous avez besoin de calme et de dignité, car u vous allez vous présenter au monde, et votre présence doit être partt tout un haut enseignement.

« Bazard est mort hier; nous allons tous assister au convoi, et témoic gner par là toute notre reconnaissance pour son œuvre dans le déve- « loppement de la religion nouvelle. C'est pour nous une occasion de tt nous assimiler les vertus qui ont fait toute sa force, son énergie, son « opiniâtreté, son courage. »

« Puis, s'adressant à Michel :

« Michel, donne à Broët le mouchoir que je t'ai remis pour lui.

tt Broéi, dès cejotir je te relève de l'obligation d'aller (éveiller Justus « chaqi^e matin. Je compte désormais sur toi.

a Michel, fais préparer la famille à se mettre en route.

tt La famille se rend en rangs dans la cour; et là Cayoi distribue à chacun un morceau de pain et un verre de vin. » {Œuvres de Saint- Simon et d'Enfantin; Notices historiques ^ t. VII, p. 180, 181.)

Voilà ce qu'on trouve digne d'être transmis, comme paroles d'un nouvel Evangile, à la vénération des âges futurs !

Quant à l'allocution que je viens de reproduire, ce qui perce dans la première partie, c'est la préoccupation continuelle de la pose, c'est la recherche de l'effet avant tout et partout.

De la partie relative à Bazard, je ne me rappelle avoir entendu prononcer que les derniers mots. Ce qui me frappa sur le moment, ce fut de voir le Père Suprême, après s'être promené pendant quelques minutes, les bras croisés, comme un homme qui cherche l'inspiration,

n'aboutir qn'à une phrase glacée pour annoncer que la famille allait assister au convoi de Bazard. Que devant le cercueil de Talabot, comme sous l'impression de la mort de son ancien collègue, le Père ne trouvât pas dans son cœur une seule de ces paroles qui remuentles autres cœurs! ce fut pour moi l'indice d'une lacune dans ses facultés et de son insuffisance pour le rôle quasi-divin qu'il s*attribuait«

Enfin la famille se met en marche pour se rendre au convoi de Bazard. Après quelques incidents du voyage, retracés avec une affectation légendaire dans la Notice historique sur Enfantin préparée par lui-môme, il s'en produisit un qui fit sur moi'une impression marquée (1).

mm^m^Ê II ■■■■ m il II ■ Il I I ■ I II iiiii ■■III !■■ I— ^M^i

(1) Voici un échantillon du style dans lequel est décrit cet itinéraire, et la plupart des faits et gestes messiano-apostoliques de Ménilmontaat sont rapportées avec les mêmes formes solennellement puériles :

tt A midi, Cayol ouvre la grande porte : RIGAUD, Holstein, Auguste et Pennekère vont chercher le PÈRE, qui se place en tête de la colonne, précédé par eux. Michel est à sa gauche, Barrault à sa droite ; HoART est chargé avec Bertrand^ son aide de camp, de veiller à la marche de la famille. *

a Le PÈRE dit : a Enfants, marchons! »

« Plusieurs personnes attendaient au dehors la sortie de la famille. Son maintien grave, l'ordre avec lequel elle s^avance, la figure calme du PÈRE les frappe vivement. La famille poursuit sa route dans le même ordre, elle marche la tête découverte en traversant tous les villages, et partout se presse sur ses pas une foule curieuse de voir les saint - simoniens. Un spectacle aussi extraordinaire, cette réunion d'hommes qui se groupe autour du PÈRE, dont la figure calme et majestueuse attire à elle toute Fattention, la régularité et la précision de la marche en imposent à tous. Le sourire de l'étonnement et de la curiosité satisfaite paraît sur quelques visages, mais en général le respect domine. » (Publication précitée, t. YII, p. 184.)

Or notez qu'ici c'est le messie lui-même qui est son propre évangéliste et qui parle en ces termes de l'impression produite par sa figure calme et majestueuse.

Puisque l'auteur de ^histoire des choses mémorables accomplies par le Messie-Enfantin et ses apôtres pendant leur retraite, a jugé à propos de mentionner deux ou trois fois ma présence dans le compendieux récit qu'il fait des actes de la famille saint-simonienne, il aurait bien pu employer deux lignes à noter mon entrée le 23 juin, ma sortie le 10 août, avec une indication sommaire des motifs que je donnai de ma séparation, soit de vive voix devant la famille réuuie, soit dans une lettre adressée deux jours plus tard à M. Enfantin.

Lorsqu^on était arrivé à un quaH de lieue de Courtry , un jeune homme que j'appris être Jules Lechevalier, accourut à cheval et au galop audevant de noire troupe pour lui signifier que la famille de Bazard s'opposait formellement à notre assistance au convoi.

Dans le court dialogue qui s'engagea, Enfantin voulut se prévaloir de son ancienne paternité à l'égard de son interlocuteur, a II n'y a ici, dit en Pinterrompant J. Lechevalier, ni père ni fils; il y a M. Enfantin et Jules Lechevalier: j'ai reçu de la veuve et des enfants de Bazard le mandat de vous interdire de paraître à son convoi ; ce mandat, je le remplis. »

Mes compagnons se récriaient sur l'irrévérence de Jules. Pour mon compte, je ne pus m'empêcher d'éprouver pour lui un mouvement de sympathie, et Tattitude respective des deux interlocuteurs fit encore déchoir le Père dans mon opinion* J'étais cependant loin de soupçonner alors tous les motifs de convenance qui auraient dû détourner Enfantin de se présenter à la tête de ses adhérents, en tenue d'apôtres, aux funérailles de son ancien collègue.

Devant la défense expresse signifiée au nom de la famille de Bazard, il fallut bien battre en retraite.

Je rentrai à Ménilmontant, très-ébranlé dans ma foi au Père.

La morgue de certains apôtres, qui déjà se fussent fait volontiers appeler Eminences, ne m'allait guère non plus. D'autres, au contraire, me plaisaient par leurs franches allures. Tel était, par exemple, Duveyrier. En voilà un du moins qui causait à cœur ouvert et familièrement, surtout lorqu'on le rencontrait, pendant les heures brûlantes du jour, étendu dans son hamac. Bien que le Père l'eût proclamé le poëte de Dieu^ il ne parlait pas alors sur le ton du dithyrambe (1).

Il y avait certes, parmi les reclus de Ménilmontant, beaucoup de natures d'élite; mais les influences fatales de toute moinerie s'y faisaient sentir. C'était un genre de vie absurde et en contradiction directe avec le& principes qu'on voulait faire prévaloir dans la société. On pariait incessamment de grandes choses à entreprendre qui étaient censées l'objet des hautes méditations du Père; mais Tincertitude sur ce que l'on ferait, et l'impossibilité même de rien faire ressorlaient d'une façon palpable. Il était question, tantôt de s'embarquer pour le Nouveau-

(1) Charles Duveyrier, qui plus tard obtint des succès au théâtre et qui resta toujours fidèle à ce qu'il y avait de généreux et de libéral dans la conception saint-simonienne, est mort, l'an dernier, sous le coup d'une double déceptiop : Tavortement du projet d^ Encyclopédie du XIX* siècle et dosa tentative pour fonder une àociété du progrès social.

Monde : avec quelles ressources, sMl vous plaît? tantôt d'aller porter dans les harems de TAsie Tappel à la femme ! — Enfantin fut tiré, je vous jure, d'un fier embarras par son procès.

Il m'arriva un jour, en faisant la chambre du Père Lambert, d'aviser sur les rayons d'une étagère le Traité dCassocialion domqstique-agrU cote de Fourier. Dès que j'eus mis le nez là-dedans, je ne pus plus m'en détacher. A mesure que je lisais, les écailles me tombaient des yeux. J'apercevais clairement la fausseté de la marche suivie par le saint-si monisme, qui tournait le dos à l'association en prétendant nous y conduire, qui étouffait tous les sentiments naturels sous une hiérarchie sacerdotale monstrueuse, et absorbait l'humanité dans un homme ou dans un couple. Les conditions véritables de cette association, tant prônée «t si mal comprise, m'apparaissaient enfin avec les moyens de la réaliser sans séparer les maris de leurs femmes, les pères de leurs enfants, sans fantasmagorie religieuse ni momerie d'aucun genre. Ah ! comme je dévorais ces pages qui justifiaient si bien mes répugnances instinctives contre tout ce qui m'ofl'usquait dans les doctrines et dans les façons des nouveaux théocrates!

Pendant que j'étais ainsi absorbé dans ma lecture, étranger à tout ce qui se faisait autour de moi, le Père Michel Chevaher passa une couple de fois dans la pièce où j'étais, et il me demanda quel était donc le livre qui captivait à ce point mon attention. Quand je lui eus dit que c'était un ouvrage de Fourier: — Ah bah! s'écria-t-il, en levant les épaules, je n'ai jamais pu lire quatre pages de ce baroque écrivain. D'ailleurs, Lambert a étudié Fourier pour toute la famille, et Lambert comprend mieux Fourier que Fourier ne se comprend lui-même. -* Que vous n'ayez rien pu lire de Fourier, répliquai-je, c'est un malheur; car il y a chez lui d'excellentes idées, et vous êtes un vulgarisateur d'un admirable talent.

Le même Michel Chevalier avait adressé, le 20 mai précédent, à M. Brisbane, citoyen des Etats-Unis à Berlin, une lettre dans laquelle il disait, à propos des répulsions soulevées par les vues d Enfantin sur la morale :

« Heureusement Fourier est venu juste exprès pour faire paraître très-modestes les prétentions de èa morale nouvelle. Fourier n'a compris qu'une des faces de la morale^ la mobilité^ et il l'exalte exclusivement. De là ses relations éminemment licencieuses d'hommes et de femmes ; Fourier fera pour nous l'effet d'un repoussoir. Il n'est pas sans prendre aujourd'hui quelque importance, autant qu'en peut acquérir un bizarre système bâti en l'air. » (Publication précitée, t. Vn, p. 39 et 40, Notice historique^ Enfantin.)

Gftltti à qui étaient adremées ces lignes devenait trois mois plQs tard

partisan déclaré de la théorie de Fourier, près duquel il allait môme prendre au cachet des leçons particulières sur l'art d'associer.

Pour ce qui est des vues licencieuses de Fourier sur l'amour, dont je n'entends pas me constituer le défenseur, il y a lieu cependant de faire observer que le novateur phalanstérien ne les présente que comme les prévisions d'un homme qui ne s'arroge aucun titre autoritaire quel* conque, ni de prôtre ni de législateur, dont il prétende se prévaloir. Pouner déclare en outre qu'aucune innovation dans les règles sur les rapports sexuels ne doit avoir lieu que du consentement formel des pères et mères et du sacerdoce établi; qu enfin la liberté amoureuse ne sera possible qu'après deux générations d'harmonie, lorsque certaines maladies auront disparu, grâce à une observation générale des lois de l'hygiène.

Dans les théories morales d'Enfantin dont, à la vérité, il ajournait toute application jusqu'à ce que la femme eût parlé, c'est-à-dire jusqu'à ce qu*une femme, se posant à côté de lui Mère suprême, comme lui-même il s'était posé Père suprême de l'humanité, vînt donner la sanction féminine à ses idées ; dans les théories morales d'Enfantin, dis-je, c'est le prêtre qui agit sur le fidèle par le charme et ta séduction des sens aussi bien que par la puissance de l'esprit. Cest là une différence capitale.

Dans la liberté amoureuse, telle que la concevait Fourier. chacun n'agit qu'à sa guise, suivant ses seules attractions et sous la réserve expresse du respect des attractions d'autrui. Dans le système d'Enfantin, le prôtre dirige tout, il tempère l'ardeur des uns, réchauffe la froideur des autres, et ressuscite à son profit une sorte de droit du seigneur, comme le reprochèrent à cette doctrine, lorsqu'elle se produisit, quelques-uns des dissidents. Mais j'abandonne un parallèle dont ce n'est pas ici le lieu.

Le Père Lambert, qui avait charge d'âme à mon égard, vint à son tour me faire des remontrances sur le goût excessif que je prenais à Fourier. Il accordait que dans la théorie sociétaire il y avait, au milieu de beaucoup d'extravagances, quelques bonnes vues de détail , mais il ajoutait que ces vues elles-mêmes ne seraient applicables qu'après la conversion de l'humanité aux principe^ religieux nouveaux dont le Père et ses fils étaient les dépositaires.

Mon directeur spirituel employa beaucoup d'arguments du même genre, qui étaient la paraphrase du passage suivant d'une lettre d'Enfantin à Capella :

« Pauvre enfant, tu souffres, tu fais des frais d'organisation industrielle, tu descends jusqu'aux petits détails des jardins et de la cuisine, tu vois les peuples transformés en un clin d'oeil du mode civi-

lise au mode sociétaire; tu ne songes pas à ce qu'il faut qu'on dise à Rome et à Constantinople et à Tombouctou et à New -York, pour que les écosseurs de pois puissent former un groupe harmonique..... » (Ouvrage cité, t. VII, p. 28.) ' Le fait est que je n'aperçois pas bien encore aujourd'hui qu'il importe de savoir ce qu'on en pensera à Rome, à Constantinople ou à Tombouctou« ppur amender et transformer les conditions de l'exercice des travaux usuels dans quelque coin de la France. S'il faut attendre pour cela un bref du pape ou sa conversion et celle du chef de l'islam à des dogmes nouveaux, on attendra longtemps*

Dana les dispositions mentales où m'avait rois la lecture de Fourier, les arguments théologiques du Père Lambert n'avaient plus prise sur moi. J'étais hérétique» mieux que cela, j'étais redevenu philosophe. Tout mon Voltaire, trop mis en oubli pour mon dam, rentrait par la brèche que Fourier venait de faire.

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