‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 5 sur 49 · IV. Les joutes de parole. — L'amphithéâtre de dissection · texte numérisé non relu

IV. Les joutes de parole. — L'amphithéâtre de dissection

Trois surtout d'entre ceux que j'ai nommés en premier lieu, portés na* turellement au sarcasme et pétris de cabaliste^ comme on dirait entre disciples d^ Fourier, Adolphe Lemaout, le plus agressif de tous incomparablement, Kérouman et Camescasse avaient journellement entre eux des prises de bec, des joutes de paroles, qui étaient d'un attrait irrésistible. Quand il s'engageait une passe d'armes entre ces jeunes preux de la blague (si Ton veut me passer la trivialité du mot, mais blague relevée par la nature ordinairement scientifique du point de départ et du fond de la discussion), nous faisions cercle autour des champions, nous autres vulgi stanle carona. Je n'ai, pour ma part, jamais rencontré depuis langues mieux affilées, ni plus promptes et plus sûres à la riposte. Les bonnes bottes que nous admirions là, portées, parées ou reçues bravement ! Piqué au jeu de plus en plus, chaque tenant faisait usage de toutes ses ressources, soit pour l'attaque, soit pour la défense. De ces jeunes cerveaux mutuellement excités jaillissait, coup sur coup, rétincelle. C'était un feu roulant de bons mots. Que d'esprit»

el du meineur, prodigué ad wajorem rUtan et plausum de la galerie!

C'était quelquefois à Famphilbéâtre de dissection que ces escarmouches s'engageaient, autour de la table de pierre sur laquelle gisait étendu le cadavre (le sujet) livré à nos scalpels.

Les gens qui croiraient qu'un tel lieu doit tourner Tesprit aui sombres pensées se tromperaient grandement sur Teffet qu'il produit chez ceux qui ont l'habitude de le fréquenter. 11 semble qu'on ait instinctivement besoin de chasser Tiniluence qui pourrait naître du lugubre spectacle qu'on a devant les yeux. Au lieu de prendre le ton des Nniit d'YunÇt la conversation à l'amphithéâtre, dans les intervalles de repos qui séparent les séances d'étude et de travail, la conversation, j'en ai plus d'une fois fait la remarque, tend plutôt à la gaieté, à la facétie, aux anecdotes plaisantes ou graveleuses ; les cancans y ont leur cours autant et plus qu'ailleurs peul-ôtre; il semble, en un mot, qu'on recherche^ tout ce qui fait contraste avec le milieu dans lequel on se trouve et avec les objets dont on est entouré. La folle du logis fait des siennes, même en présence de ces restes inanimés qui furent des humains comme nous, qui eurent aussi leurs tressaillements de joie, leurs éclairs de bonheur, leurs jours de fêtes et do plaisirs!..

Là, chacun d'ailleurs apporte ses préoccupations habituelles, et Y(m sait assez quelle est, en dehors du souci anxieux des examens à pasaer, la préoccupation dominante d'adolescents qui, comme les étudiants en médecine ou en droit, fraîchement émancipés de la tutelle du collège et de la famille, se sentent pour la première fois la bride lâchée sur le cou.

Jusque dans la froide enceinte du vieil amphithéâtre de Thôpital B)'^lé vous poursuivait quelquefois la souriante image de jeune fille qui avait frappé vos regards au dernier bal de la préfecture ou à la messe militaire de midi, ou bien encore à la promenade du dimanche sur le cours d*Ajot. Plus d'un sonpet à Laure ou à Sabine fut ébauché et , ^ftttt-îl le dire? plus d'un refrain égrillard rencontré, pendant que la pointe du scalpel suivait le parcoujrs d'un iil^t pbtvdMx ou mettait à découvert une anastomose. Anastomose! un motèWiNTléji^i à transporter r'e la langue de Tanatomie dans celle des amôurè. tÈk extrêmes se touch0iit; c'est bientôt fait aux imaginations de vjngtattistJe jeter an pont idéal entre une salle do dissection et le paradis de KTa^tbiiiet.

Ceci me remet en mémoire une exclamation uaive du ^OFmmissaire (commis aux revues) du premier bâtiment sur lequel je f\ls embarr|U''. «Ah! ça, nous demandait un jour M. Maiileux (ne pas confondre avec le bossu fameux do ce temps-là ; indépendamment de la difréroncc or-

ihographique des noms, le Mailleux dont jeparlo était un grand gaillard blond de près de six pieds de haut, droit comme un I, et qui se trouvait très-mal à son aise dans Tentrepontde la corvette le Bhône, où il était obligé de marcher plié en deux ; aussi se plaignait- il qu'on eût construit nos navires pour des nabots).— Âh! çà, nous demandait donc, je ne sais plus à quel propos, à un collègue et à moi, M. IMailIeux, notre commissaire, comment, vous autres médecins qui en disséquez, des femmes, pouvez- vous encore, après, avoir le cœur de les aimer? »

Cela ne dégoûte de rien, mon brave commissaire ; la preuve en est surabondamment faite. Les attractions naturelles ne se laissent pas dérouter, ni déconcerter pour si peu. Depuis des milliers d'années qu'on prêche contre elles, voyez un peu ce qu^on a obtenu! Paris, le Paris de nos jours, vaut, dit-on, Babylone (M. E. Pelletan a fait un livre éloquent pour le démontrer] ; Babylone, en fait de mœurs, ne valait guère moins que Rome, la Rome des Césars ou même des papes, à votre choix. II en faut donc prendre son parti malgré les respectables protestations de la morale , et se résigner à dire avec Béranger :

Tftiit qn*«n le poorrt,

Larirette, Ob te dannera,

Larira,.

Reste tout entière la question de loyauté et de dignité dos rapports entre les deux sexes ; c'est là la seule et vraie question. Il faudrait, d*Mne part, pouvoir garantir à l'homme la probité du flanc dont, en qualité d'époux, il accepte de contre-signer et de prendre à sa charge les produits éventuels; il faut >. d'autre part, mettre la femme, toutes les femmes, entendez-vous, à l'abri des tentations de la vénalité. A ces deux conditions, vous aurez des mœurs honorables, sans qu'il soit besoin de tant de prêcheurs de morale. — Du moment que dans les unions le sordide intérêt joue un rôle, et le principal rôle souvent, il entache le lien, même légal. Il y a là dès lors, au dire de certains critiques indiscrets de nos coutumes, il y a, prétendent-ils, de la prostitution à un certain degré; ç est comme si un grain de stercus diaboli se trouvait mêlé au pur encens des cassolettes nuptiales. Ce vice des unions intéressées, vice de plus en plus général chez nous, car il s'étend depuis la ferme et l'atelier jusqu'aux plus hautes régions du mohde aristocratique, voilà une cause de dégénérescence de l'espèce que je signale en passant à mes collègues de la Société d'anthropologie. Virtus post nummos; la vigueur morale et physique, l'iptelligence, la grâce et la beauté ne venant que tien loin après les écus, les billets de banque, les maisons et les terres dans les no^olifs déterminants des mariages, c'est une sélection à contresens qui compromet les plus précieux* intérêts de l'humanité. Celui qui

chassera les marchands des abords du temple de Thymen aura bien mérité des générations futures. Un jour viendra, il faut l'espérer, où cesseront, en fait d'unions amoureuses et conjugales, les traités de commerce, soit au grand jour par-devant notaire, soit dans lombre par Tentremise de mesdames les vendeuses à la toilette. Voilà du moiAs un de mes rêves pour nos arrière-neveux et nièces. 11 est vrai que je suis^ moi, un fier utopiste, poussant Textravagance iusqu'à croire au travail attrayant, aux armées industrielles, à la domesticité passionnée, à la prédominance future de l'hygiène sur la thérapeutique, à la rétribution de la série ou corporation médicale en raison du maintidn de la bonne santé des clients, non d'après le nombre et la durée de leurs maladies, etc.f etc.

Où diable peut vous conduire cependant un propos à la Thomas Diafoirus, ce galant prédécesseur en dissertation sûr la nécroscopie féminine? i

Pour revenir à notre amphithéâtre de dissection de Thôpital Brûlé, où l'on ne travaillait que sur le genre masculin, je dirai que, faisant infidélité aux laboratoires de chimie et de pharmacie, là Kérouman se retrouvait souvent avec nous, le scalpel à la main, non moins ferré sur la dis^ tribution d'une artère ou d'un nerf que nous autres , de la chirurgie et de la médecine, qui étions tenus d'étudier Tanatomie pour nos concours* L'anatomie faisait le fond et l'objet principal des épreuves pour les grades inférieurs»

V. Kérouman aa café Lambert, racontant la batallki de Waterlivo»

Cet étrange garçon ne brillait pas seulemeni dans la discussion et dsns ces pugilats de la parole que je rappelais il y a un instant. Qu'on le mit sur un sujet quelconque de science, d'histoire, ou métne de MttéraUire, il l'exposait avec une clarté, un ordre, une chaleùf, une compétence qui étonnaient les hommes les plus au courant de la ma-^ iière traitée. J'ai entendu Kérouman un soir, an café Lambert, à Brest; raconter la bataille de Waterloo, avec tous les incidents de la fatale journée, de manière à captiver toute l'attention du baron Laerosse qui se trouvait au nombre des auditeurs, et qui avait pris part à la bâtàîMé isomme officier de cavalerie. L'tiomme du métier, l'un des témoms et acteurs de ce grand drame de guerre, dernière scène de l'épopée tflH> périale, trouvai^ peu à reprendre dans le récit détaillé et dans les appréciations hardies du jeune pharmacien, s'érigeant ainsi en stratégiste, comme le fit plus tard M. Thiers, si par va licel componere tnagniSy et s'il est permis de rapprocher un pauvre foui du célèbre historien de la Révohition et de TËmpire.

YI. Ef^time du baron Lacrosne pour Kérouman ; son intervention quand éclata

la folie de ce demier.

Depois cette époque, et pour d'autres raisons, d'ailleurs, qui lui avaient donné une haute idée du mérite de Kérouman, M. Lacrosse garda toujours pour lui de Testime et un affectueux intérêt.

J'en eus la preuve au moment môme où, vingt ans plus tard, éclata en plein la folie du malheureux Kérouman qui, depuis quelque temps déjà, donnait des signes trop certains de déraillement intellectuel.

Le Ic^eor de la petite rue de Teuraine (aujourd'hui rue Dupuytren), chea lequel avait habité Kérouman depuis son arrivée à Paris en 1829, et qui lui était sincèrement attaché, ne l'ayant pas vu rentrer de toute une nuit, se mit en quête de son locataire, dont il connaissait les excentricités de jour en jour plus marquées A la préfecture de police on lui apprit que Kérouman avait été arrêté dans le jardin des Tuileries, pondant qu'il se livrait à une apostrophe véhémente devant la Rbitue de Spartncns.

Cet homm'^, connaissant ma liaison avec Kérouman. vint m'appren- 4re ce <fui était arrivé. Je me rendis aussitôt chez M. le baron Lacrosse <|ui, bien que député de Topposition, appartenant au centre 4;aHChe de la cjaambre, jouissait d'une assez grande influence, afin de ie prier d^intervenir pour faire placer Kérouman dans un établissement <^nvenable. Le pauvre aliéné n'appartenait plus à la marine, avec laquelle il avait rompu tout rapport ; il avait épuisé ses dernières resi^ounue^ dans un voyage en Egypte, entrepris sous l'empire de préoccupations maniaques, se rattachant au magnétisme.

N'ayant pas trouvé M. Lacrosse, je lui laissai quelques mots pour expliquer le motif de ma visite. Dès qu'il rentra chez lui, Thonorable 4éputé de Brest accourut, rue de Tournon 6, dans les bureaux de la PhaUMçe^ dont j'étais un des rédacteurs, offrant de faire en faveur de Kérouman toutes les démarches qui seraient nécessaires. Ce fut en effet sur la demande de M. Lacrosse, que le ministère de la marine plaça Kérouman dans l'établissement de Charemon, où il paya sa pension durant trois années. Mais l'état du malade ne s'améiiorant pas, tout au contraire, on l'évacua sur Bicêtre. d^où il a été de nouveau jMtké par l'intermédiaire du département de la marine et placé plus |ij9!qiyi^ail>lement à Charenton, ainsi que je l'ai précédemment rapporté.

VU. L'engorgement intelloctuel peut tuer ou rendre fou.

l\ a été écrit à propos de Proudboa, par quelqu'un (M. Emile de Girâfdm, — mieux lait que personne pour comprendre le supplico d*une

lelle situation), — qu« Pancien rédacteur en chef du Peuple avait été étouffé par son exubérante pensée et faute d'avoir un journal par lequel pût s* écouler incessamment le flot de sa puissante sève intellec* tuelle. On peut dire aussi de Kérouman qu'il ne serait pas devenu fou s'il avait eu un laboratoire pour expérimenter et vénfiec ses concep* lions à mesure qu'elles se produisaient dans son cerveau toujours en travail, et un amphithéâtre pour y faire des cours de chimie ou de quelqu'une des autres sciences qu'il avait approfondies comme en se jouanl. — Rien de plus facile, dira-t on, que de trouver à Parii uu laboratoire, une salle, et d^ouvrir des cours. C'est vrai ; i^ais cela exige encore quelques démarches, quelques préparatifs matériels et quelques arrangements dont les hommes de la trempe de Kérouman sont souvent incapables. 11 eût fallu que quelqu'un se chargeât de tous ces préliminaires et que, plaçant d^emblée l'homme de science au milieu des objets exigés pour ses recherches, le professeur-né en face d*un auditoire, il lui dit : Maintenant, à l'œuvre ! découvrez et enseignez!

Combien, dans cette hypothèse, la destinée de KéroumaA eût, pu étre«différente dcce quelle a été! Sa merveilleuse intelligence s'est usée dans le vide ; son imagination s'est exaltée jusqu'au délire dans les stériles excitations du café Procope*

Les déceptions qu il avait éprouvées au sujet d'un nouveau mode de salaison qu'il avait découvert pour les viandes de la marine, les mauvais tours qu'il prétendait qu'on lui avait joués pour faire manquer ses expériences ou pour en dénier les résultats, n'auraient pas suQ! pour faire un fou d'un homme si admirablement organisé s'il eût eu des occupations journalières et obligatoires en rapport avec ses aptitudes et lui procurant les légitimes satisfactions d 'amour-propre e.t; de bienêtre auxquelles il pouvait prétendre.

Vain regret! La société n'est pas encore^ ilxs'«A^ faut, constituée de manière à tirer parti, pour son propre avantage et pour le plus grand bien de ses membres, dee aptitudes diverse» qu'offre chacun d'eux. De là il résulte que les plus précieux dons.de la naturet> non-seulement no sont pas utilisés dans l'intérêt comn^un^,^ mais que souvent encore ils tournent à la perte de celui qui les avait ; reçus : témoin Kéroumaft à Cbarenton !

Nul certes, il y a quarante ans,.n>ût présagé au jeune homme quj passait alors, dans l'opinion générale, pour la tête la mieux organisée de tout le personnel de la marine ; nul, dis-je, n'eût présagé pour Kérouman la triste fru^que le sort lui réservait.

11 reste encore-à esquisser quelques traits de cette physiouoinie si ac^centViie.

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