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LXXXIII. Préparation à la prise d'habit

Quelques jours avant la cérémonie de la prise d'habit apostolique, Enfantin se sépare momentanément de ses disciples, et il leur écrit :

« Mes enfants, ma vie est une perpétuelle communUniy et pourtant je ne suis pas Dieu, je suis homme, je souffre donc

a Je ne suis plus la MÈRE qui berce ses enfants et les endort mollement dans ses caresses; vous êtes hommes aussi, et moi, je veux être le PÈRE des hckhes.

« Vous ne savez pas encore trouver la force en vous; Dieu n'est pas en vos cœurs, c'est à moi do l'y mettre.

a Nous nous aimons trop, vous et moi, moi et vous ; nous ne nous respectons pas 'assez.

« Nous ignorons tous la puissance du recueillement, du silence, de la

railuK ; l'ordre et le devoir nous sont inconnas; nous ne savons ni commander ni travailler.

a Et nous devons nn jour gouverner lés travailleurs ; nous allons prendre Thabit des apôtres de Taffranchissement des femmes...

« Mes enfants, je veux, pendant ces trois jours, vous préparer, en moi, à revêtir Thabit d'apôtre. Je me retire du milieu de vous pour être digne de vous admettre mercredi à la vie nouvelle. »

Après la citation d'une lettre adressée le 3 juin par « le Père suprême à son père selon la chair, » la légende continue ainsi :

a Enfantin avait plus que le sentiment de Tamour filial à respecter et à satisfaire dans Tordre de la nature ; le vieil homme en lui avait connu aussi les tendres émotions, les joies et les douleurs de Tamour paternel. Il avait un fils né en 1827, et dont il avait cru ne pouvoir, par considération purement doctrinale, épouser la mère selon les formes sacramentelles de l'ancien monde (1). »

On conçoit pour Enfantin l'empêchement doctrinal au mariage avec la mère de son fils. S'il l'eût épousée en effet, adieu V appel à la femme; il n'y avait plus de fauteuil vide à côté de celui du Père suprême.

Voici la curieuse lettre qu'il écrit à cette dame :

« Chère amie, le grand jour que tu désirais tant pour Arthur approche. Je t*ai dit ce que nous devions faire publiquement mercredi, revêtir Vhabit (Papôtre, ouvrir aux yeux de tous la route du monde nouveau.

m Je pourrai, je l'espère, annoncer à mes enfants rassemblés autour de moi que j'ai terminé les malheureuses affaires de mon père.,. Après avoir parlé de mon père, je veux parler de mon fils, et le présenter à Tadoption solennelle de tous ceux qui me nomment avec amour leur père, assurer ainsi son nom et son avenir, afin que tous ceux qui marchent avec moi dans notre apostolat mâle, et qui ont^ussi des enfants, sachent et prouvent que, loin de briser les sentiments de famille, comme tant d'hommes Tout prétendu de nous, nous leur donnons plus que jamais, au contraire, les consécrations d'une religieuse publicité.

« Chère amie, je t'ai dit la mission divine que je sentais m'être don-

(1) Lorsque trente ans plus tard des amis d'Enfantin le pressaient d'épouser ou de rompre, il alléguait contre ce dernier parti «qu'il avait reçu de Dieu la plus vigoureuse constance d'affection unie à la plus grande mobilité de forme, et il ajoutait en preuve ce triste aveu que les éditeurs de la Notice auraient dû, par respect pour sa mémoire, se dispenser de reproduire : « Moi qui ai eu jusqu'à trois années de constance même pour une fille publique. » (Notice^Enfantin^ t. XII, p. 51.)

née ; ta sais la grandeur de la vocation qui anime tout mon être ; et toi, mon amie, tu m'as promis de m'aimer comme je voudrais ôtre aimé: eh bien ! que ton amour pour moi ressemble à la foi sainte qui échauffait les heureuses femmes aimées de Jésus ; avant-hier tu as déjà donné à ma vie le charme des bénédictions de Tétre que j'ai tant fait pleurer, tu as 6té de ma tôle chérie et respectée cette couronne d'épines que j'ai portée si longtemps arrosée de tes larmes ; mercredi la main d'Arthur dessinera sur mon front l'auréole qui marque une mission d'affranchissement pour toutes les femmes.

« Je désire que tu amènes aujourd'hui Arthur à Paris, et que tu nous le confies demain, à Holstein et à moi, pour le mener à Ménilmontant. Le soir il rapportera à sa mère un baiser du Père des Apôtres, de son père. P. Enfantin. »

Concilie qui pourra certains passages de cette lettre avec la doctrine « de l'abolition de tous les privilèges de naissance sans exception. »

Eu imposant le célibat aux apôtres» Enfantin prétendait ne porter aucune atteinte aux liens de la famille. Écoutons cependant l'adieu douloureux de madame Cécile Fournel à son mari :

« Belleville, 4 juin 1832. Mon bon et tendre ami, glorifie Dieu, nous allons enfin retrouver un but commun, et si nous vivons séparés, du moins nos cœurs sont unis dans une môme pensée, un môme désir, l'affranchissement de tout ce qui souffre sur la terre. Ami chéri, que ce sentiment élevé soutienne nos forces à tous deux, qu'il me rende à moi un peu de cette vie prôte à m'échapper...

tt Adieu, mon ami; aujourd'hui j'ai passé deux heures avec le Père. 11 m'a paru douter de tout ce que j^ai trouvé de douceur à le revoir, car je suis et serai toujours ta timide Cécile,,,

tt Mercredi, mon Henri, je te verrai prendre l'habit d'apôtre et je te donnerai le baiser de sœur qu'il réclame. Je tâcherai de rassembler toutes mes forces pour t' entendre me renoncer comme épouse et ton , Amélie comme enfant. Il faut de l'énergie pour une chose pareille ; je l'aurai, je Tespère.

a Reçois le tendre adieu de celle qui bientôt ne pourra plus se dire : Ta Cécile (1), »

(1) Je n'ai jamais eu l'honneur d'approcher madame Fournel ; je ne la connais que par ses manifestations saint-simoniennes qui, grâce à la publicité qu'on vient de leur donner de nouveau, tombent dans le domaine de Tappréciation critique. D'après les manifestations de cette dame, je suis porté à la considérer comme étant l'une des plus nobles et des plus délicates natures qui se soient laissées fasciner par les as-

Et quand on songe que ces cruels déchirements s'accomplissaient par la volonté du Père, qui jusque-là n^avait pas eu pour ses fils plus de scrupule que Régnier pour les Muses!...

pects généreux de la religion nouvelle. Eh bien ! d'après le passage suivant d'une lettre de madame Fournel, on pourra se faire une idée du degré d'égarement où étaient parvenus les esprits sous l'influence de ce genre de fascination.

A la cérémonie du 6 juin, mademoiselle Aglaé Saint-Hilaire avait exprimé cette pensée qu'elle ne verrait dans Enfantin qu'un frère, tant que la hiérarchie garderait son caractère exclusivement mâle. Cette déclaration choqua madame Fournel dans son sentiment de vénération dévote pour le Père suprême. Elle écrivit à mademoiselle Saint-Hilaire une lettre, de forme affectueuse d'ailleurs, dans laquelle elle lui dit :

«... Je vais droit à un fait qui m'a frappée ; je veux parler de la manière dont vous vous êtes posée comme sœur du Père Enfantin. Je pense que vous vouliez parler de la fraternité ancienne, de celle dont il a parlé lui-même en vous donnant le nom de sœur, et en annonçant que son vieux père allait venir près de vous ; mais je suis persuadée que vous n'avez pas été comprise de tous, et vos paroles, en effet, semblaient s'appliquer à la fraternité religieuse hiérarchique ; quant à celle-là, je vous Tavoue, le Père Enfantin ne saurait la connaître qu'en cessant d'être le chef, car en cette qualité il ne doit trouver ni un frère parmi les hommes ni une sœur parmi nous. Son égale sera la femme qui se sentira et quUl reconnaîtra moitié de lui-même ; ce sera celle enfin qui, le complétant, viendra constituer avec lui le couple, le pouvoir de l'avenir.

« ... Suivant moi, la grande prêtress^de l'avenir, en se mettant à côté du grand prêtre, aura seule la puissance de faire cesser cet état douloureux de séparation absolue qui doit être senti dans tous nos rapports avec ces hommes que nous aimons et auxquels nous sommes mystiquement unies dans la plus sainte des communions. Maintenant, chère Aglaé, ce qui doit surtout nous occuper, c^est de frapper Tesprit, de toucher le cœur de cette femme forte, intelligente et aimante entre toutes; pour cela nous aurons une puissance qui, suivant moi, n'appartient qu'à nous ; à nous seules il sera donné de faire comprendre à ce monde qui lance Tanathême, la grandeur des actes qui nous arrachent tout le bonheur de notre vie; on finira par dire (et la femme, être si prompt, si rapide dans ses inspirations, le sentira la première) : Il faut qu'il y ait là quelque chose de bon pour que celles qui nous semblent avoir tant à se plaindre, chantent les louanges de cette reli-

Enfin , pendant qu'on se bat dans Paris à Foccasion des fanérailles de Lamarqae, et qu'une poignée de républicains soutiennent autour de Saint-Merry l'effort de Tarmée et de la garde nationale, tout se prépare, à Ménilmonlant, pour la solennité de la prise d'habits.

gion nouvelle. Il faut vraiment qu'il s'agisse d'améliorer le sort de la classe souffrante, celui des femmes, pour qu'il n'y ait pas une sainte révolte parmi ces épouses, ces mères, ces sœurs délaissées; voyez au contraire, elles glorifient l'époux, le fils, le frère qui vient de les quitter; elles surmontent leurs souffrances pour le bien de tous... Âh! courons vers elles, diront les âmes généreuses, allons les consoler, grandir à leur côté. » (T. VII, p. 123, 124, 125.)

Peut-on concevoir une aberration plus étrange que d'attacher à la venue d'une femme la constitution même de la société humaine normale? En songeant à toutes ces braves dames qui se mettent en émoi pour découvrir la future madame Enfantin, et qui jusque-là se résignent à tant de sacrifices , on est bien tenté de s'écrier : sancta simplicitas !

Autour de cette bizarre conception d'Enfantin, surgissent bientôt des controverses dont le ridicule laisse loin derrière lui les disputes théologiques du Bas-Empire.

« Enfantin, est-il dit dans un0note, t. IX, p. 11 de laLNûtice^Enfantin, s'était nommé lui-même, devant les jurés de 1832, le précurseur de la femme-messie; mais il pouvait se croire destiné aussi à en devenir l'époux. Il attendait sans impatience, mais non pas san? souffrance. Le plus grand nombre des fidèles espéraient en lui. Quelques-uns se livraient à des conjectures qui excluaient le précurseur de la* mission d'époux. Ollivier écrivit là-desst]^ à Enfantin :

« Barrault et ses compagnons arrivèrent à Lyon avec un sentiment « de réaction très-prononcé contre votre autorité, Rigaud alla même « jusqu'à dira qu'il était possible que la mission que Dieu vous avait « donnée fût d'appeler la femme, sans être pour cela Vépoux. Barrault a rejeta avec la plus grande énergie cette pensée, et déclara que la « raison de sa mission était qu'il avait connu le PÈRE et qu'il allait vers « la MÈRE, qu'il était votre lien avec ELLE. »

Sur cette même question de la MÈRE, Barrault et Rigaud vont bientôt se brouiller pendant leur mission en Orient. Le premier annonce que la Mère paraîtra à Gonstantinople, et cette année-là même, 1833, qu'il nomme pour cela Tannée de la Mère, et qu'elle sera de la race juive.

Là-dessus Rigaud écrit à deux dames saint-simoniennes :

« Vous savez que la foi de Barrault a cessé d'être tout entière la mienne. La différence, d'abord faible, fut bientôt plus tranchée et dut

« Je désire, écrivait à ees collègaes TapAtre Talabot, que mercredi la famille, en recevant le Père, paisse exécuter religieusement les évolutions suivantes. Elle ouvrira le cercle pour le recevoir et chantera dans cette position : Salut, Père! salut et gloire à Dieu ! Les chanteurs se mettront ensuite en face et feront entendre le chant nouveau de David, Rousseau et Duveyrier. La prise de costume aura lieu alors si telle est la volonté du Père. La cérémonie terminée, la famille exécutera une des marches instituées par le Père, en faisant entendre le chant de Bergier et David. Je vousdemande, mes très-chers frères, d^ndiquer dans la journée le temps nécessaire pour préparer la famille à exécuter ces divers mouvements avec grdcef ensemble et dignité. »

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