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LXXXIV. Cérémonie de la prise d'habit

Vient ensuite le récit officiel de la cérémonie :

«... A deux heures, le retour du Père est annoncé : Bergier et Pennekèrele précèdent; Michel marche à ses côtés; dTicHTHAL et Hols- TEiN, Auguste et Desloges le suivent.

a Le soleil est dans tout son éclat.

a Le Père s'avance d'un pas lent, la tète nue, une majesté sévère est sur sa face.

« A peine il a paru» une partie de la famille Taccueille par le chant : Salut, Père, salut!

« Le père entre dans le cercle de la famille où son cortège prend place; il promène silencieusement ses regards sur elle. Ses enfants,

nécessiter une séparation. J'aimais, dans mes prévisions, à agrandir l'espace pour l'apparition de la MÈRE ; je refusais d'accepter des limites absolues de temps. Barrault limitait le temps et l'espace de plus en plus impérieusement, et le plus léger doute devenait une hérésie... Je cessai de reconnaître Barrault pour chef. Le lendemain Toumeux et Toché protestèrent de leur côté. » (T. IX, p. 160.)

Rigaud, au sujet de la Mère, tourne ses vues vers l'Inde et l'Himalaya. « Et aussitôt je me rappelais, dit-il, la grande illumination du poëte Duveyrier, peignant au PÈRE l'épouse nouvelle, errante aux vallées de l'Himalaya, nourrie des grandes poésies des livres orientaux, et pénétrée dans ses chairs de l'amoureuse ardeur de ces climats. »

Des douches! des douches! je le dis sans vouloir blesser personne, voilà ce que réclamait cette sorte de passion hystérique, soufflée par Enfantin à l'endroit de la Mère. — On sait en médecine que, malgré l'étymologie du mot, V hystérie est une névrose qui n'affecte pas exclusivement la femme, fit dont l'homme aussi est susceptible.

dont il avait été éloigné pendant trois jours, tressaillent d'une joie vive, grave, exaltée, profonde : une religieuse émotion se témoigne sur tous les visages et dans l'attitude de tous.

« Le chant terminé, le PtaE dit :

tt Barrault, que s'est-il passé ici pendant mon absence ? »

La réponse de Barrault est trop verbeuse pour être rapportée ; elle se terminait par la demande de l'habit apostolique.

Ici une page du récit officiel, qui vaut la peine d'ôtre transcrite :

« Le Père : On se bat au faubourg Saint-Antoine ; Caboche^ es-tu sûr d'avoir toute la force qu'il faut, toute la vertu nécessaire pour diriger ce centre que je t'ai confié, et te montrer au milieu du peuple qfui se bat?

« Caboche : Oui, père.

tt Le Père : Je ne le crois pas, et j'aimerais mieux que tu en fisses publiquement l'aveu.

tt Caboche (après un moment de réflexion) : Il me faudrait un homme avec moi.

tt Le Père : Ce n*est pas là ce dont il s'agit. Je te demande encore une fois si tu te crois digne, en ce moment, de représenter dans le faubourg que tu diriges, au milieu du peuple armé, la famille pacifique qui annonce ce que nous annonçons.

a Caboche (avec hésitation) : Mais, Père, il n'est pas encore temps*

tt Le Père : Je ne te demande pas si le faubourg est prêt, mais si tu es prêt.

tt Caboche : Pas aujourd'hui, Père.

tt Le Père : Tu es suspendu de ta fonction ; ton père Hoart prendra spécialement la direction de ce faubourg.

tt Hoart : Père, je m'en charge.

Était-ce pour éprouver Caboche que le Père lui posait cette question scabreuse? Caboche aurait pu, semble-t-il, répondre : Y venez-vous avec moi, Père, au milieu des combattants, pour tâcher de leur faire tomber les armes des mains, suivant ce que vous avez annoncé devoir faire, si la guerre civile éclatait de nouveau dans la capitale?

Une telle démarche, quelle qu'en pût être l'issue, aurait eu quelque chose d'autrement grand et même religieux que la continuation de la cérémonie dans les formes suivantes :

« Le Père : Mes enfants, je vous ai écrit en vous quittant que je voulais vous préparer en moi à revêtir l'habit d'apôtre ; je suis prêt, et j'ai hâte de porter ce costume, signe de paix et d'affranchissement, car le peuple a besoin de le connaître ; Paris l'appelle avec sa voix de mort. i>

{On entend le canon de Saint^Merry et la fuHUade),

PottrtnivantsoD allocution, le Père raconte l'emploi de ses trois jours d^absence :

« Je suis allé aussi chez une femme que je n'avais pas oubliée, mais dont je m'étais éloigné : yoilà son fils 1 (Le Père prend dans ses bras un enfant qu*il embrasse ; il traverse le cercle et le porte vers Holstein qui embrasse l'enfant ; le Père le caresse encore et le remet à Aglaé.) Aglaé le rendra à sa mère, qui est en ce moment chez Cécile ; l'affection de ces trois femmes rend mon passé léger. J'ai l'ftme calme...

a Je me suis occupé avec Bouffard et Hoart de la division de notre apostolat en régulier et séculier^ comme le chrétien distinguait son clergé. J'ai chargé Bouffard et Hoart de suivre tous nos intérêts passés avec le monde que nous quittons. Aujourd'hui même j'ai donné à Bouffard le pouvoir de disposer pleinement de ce que, selon la loi du monde, je possède ; je ne veux plus et ne peux plus signer un acte en ce monde, et les hommes qui marcheront à côté de moi, portant le même habit que moi, n'en signeront pas davantage; tous nous serons libres des entraves du monde ; nous aurons renoncé à ce que les chrétiens appelaient Satan et ses pompes.,, »

Combien dura-t-il, ce renoncement?

L'auteur du traité de fusion des compagnies de chemins de fer et plusieurs de ses apôtres, mêlés comme lui aux tripotages dont la construction et l'exploitation de nos grandes lignes ont été l'occasion, ne boudèrent pas longtemps Satan et ses œuvres.

Mais, pour le moment, nous en sommes à la mystique solennité du 6 juin 1832.

« Le Père dépose son habit du vieux monde ; assisté d! Auguste (Chevalier}, attaché à son service personnel, il revêt l'habit apostolique.

a (Au moment où le PÈRE achève de s'habiller, un pavillon aux couleurs rouge, blanche et violette est hissé au mât placé sur la terrasse.)

« Le Père demande ensuite à Auguste s'il est prêt. ( Il lui fait donner le costume et lui attache de sa main le premier bouton du gUet.)

a Le Père : Ce gilet est le symbole de la fraternité ; on ne peut le revêtir à moins d^être assisté par l'un de ses frères... »

Le gilet apostolique se boutonnait en effet, par derrière, sur le dos ; et voilà une des ingénieuses imaginations d'Enfantin : mettre l'homme dans l'impossibilité de s'habiller seul !

Après avoir parodié certaines formalités rituelles du catholicisme, le voici qui emprunte à la franc-maçonnerie les signes cabalistiques : « Le Père : Mes enfants, je ne vous embrasse plus ; désormais nous

avons à doub donner entre nous les signes caractéristiques de la PATER- NITÉ, du PÀTROHAGB, do la fraternité.

« Viens» Holstein. (Il reçoit dans la main droite la main droite d'Holstein et il lui pose la main gauche sur Tépaule droite). Voilà le signe de

la PATERNITÉ.

« (Il présente, croisées, la gauche au-dessus de la droite, les mains à Holstein. Holstein les baisit de ses mains croisées dans le môme ordre). Voilà le signe du patronage. »

Je fais grâce au lecteur du signe de la fraternité.

La plupart des apôtres revêtent le costume. Deux ou trois disent qu'ils ne sont pas prêts.

Quand arrive le tour de Raymond Banheury il s'exprime ainsi : a Père, je suis faible, mais vous savez ce qui fait ma faiblesse, c'est la situation de ma femme, aujourd'hui ma sœur, et de nos enfants. Dieu n^abandonnera pas les êtres dont le sort m'inquiète quelquefois. Ma foi en vous, PÈRE, fait ma force. »

Peintre lui-même, R. Bonheur était le père de la célèbre artiste qui s'est illustrée par un talent sans rival'dans la peinture des animaux. Après la dispersion de la famille saint-simonienne de Ménilmontant, on le vit, pendant une année, avec sa tunique et son béret d'apôtre, dans le passage Golbert, où sa femme tenait un petit commerce. Homme de sentiment plus que d'intelligence élevée. Bonheur succomba à une maladie du cœur et ne put jouir des succès que l'avenir réservait à sa fille et à un de ses fils, peintre aussi d'un mérite éminent.

Je reviens à la cérémonie du 6 juin. La prise de costume terminée, le Père commande à la famille de rompre le cercle et de prendre les rangs de marche. Pendant que les rangs se forment, le Père, marchant devant la famille, dit :

a Le jour n'est pas éloigné où nous montrerons notre habit hors de cette maison. Dimanche nous sortirons.

« Lorsque nous sommes venus à cette retraite, nous nous sommes arrêtés dans notre route à une tombe, celle de ma mère. Nous avons passé silencieux ; mais là où nous avons été muets, dimanche nous aurons une parole.

« Nous irons ensuite sur le chemin de Vincennes, là où, en 1814, j'ai servi une pièce sous l'uniforme de l'École polytechnique. C'est là que je donne rendez-vous à tous ceux qui nous aiment.

« De là nous nous rendrons ensemble à Saint-Mandé ; nous irons visiter le berceau de cet enfant que j'ai mis au monde de mes mains ; j^étais seul auprès de la mère.

« Et quand j'aurai fait avec vous cette course, qui est une dernière

revue de mon passé, nous reviendrons ici afin de nous préparer ensemble à notre avenir. — Marchons !

a La famille, ayant le PÈRE à sa tète, se met en marche; elle entonne le chant : Peuple^ si notre voix réclame -^ et consacre Je jardin par une procession. » {Notice, VII, p. 112, 113.)

Est-ce assez de bouffonneries sous couleur et sous rubrique de religion ?

Ahl si j'avais eu quelque idée de ce qui se faisait dans le sanctuaire de Ménilmontant au moment même où je prenais mes dispositions pour m'y rendre, je n'aurais jamais quitté mon modeste emploi dans la médecine navale pour aller figurer comme comparse dans de si vaines et si grotesques parades.

LXXXY. La personnalité d'Enfantin.

Ce qui toutefois, au milieu de cette mise en scène, est caractéristique, c'est le soin que prend Enfantin de tout rapporter à lui-même et de solenniser chaque événement qui lui est personnel. Evidemment c'étaitlà une folie d'ambition et d'orgueil, etce^tte folie, Enfantin la garda toujours : témoin la persévérance de sa prétention à se faire appeler Père jusque dans les dernières années de sa vie.

Ce trait dominant du caractère d'Enfantin s'accuse dans toutes ses manifestations.

A l'occasion de la mort de sa mère, un dissident, Abel Transon, écrivit une lettre de condoléance très-sympathique, adressée à mademoiselle Aglaé Saint-Hilaire, et qui commençait ainsi :

a Je viens d'apprendre le malheur arrivé à Enfantin ; je sens qu'il doit bien souffrir et vous aussi... »

Sous l'inspiration d'Enfantin, mademoiselle Saint-Hilaire répondit :

« Merci, Transon, de votre souvenir ; mais celui qui a pu vous apprendre à aimer votre mère, dites, ne lui donnez- vous pas, au fond de votre cœur, le titre de père? Et s'il n'en est pas ainsi, comment donc l'aimez-vous encore? Ah! sachez-le bien, il mérite toujours vos respects, et c'est vous faire bien petit que de ne pas sentir qu'en le nommant, il doit être pour vOus plus qu'un camarade. » Not, hist,, VI, p. 235.

Franchement, à mon estime, Transon l'eût-il pris, sur le ton de Tégalité avec M. Enfantin, qu'il ne faisait aucun tort à celui-ci.

J'ai éprouvé moi-çaême combien on blessait la vanité d'Enfantin quand on ne lui donnait pas ce titre de Père, emblème de la supériorité qu'il s'attribuait sur tous ses contemporains.

Lorsque, après avoir observé l'épidémie cholérique de Givét en 18^9,

je me fus convaincu que le mal se transmettait et que la transmission s'opérait surtout par les déjections des malades, j'exposai dans plusieurs communications adressées à l'Académie des sciences et à l'Académie de médecine ces deux points de la prophylaxie à employer : 1* séparer les cholériques des autres malades dans les hôpitaux; 2" désinfecter immédiatement par les chlorites et le sulfate de fer les déjections. J'attachais la plus grande importance à ces deux pratiques qui ont été en dernier lieu recommandées, après Tépidémie de 1865, par la direction de l'Assistance publique, et je cherchais tous les moyens de publicité pour les propager. A l'époque dont je parle (décembre 1849), Enfantin dirigeait avec Ch. Duveyrier un journal politique, le Crédit, Le choléra sévissait encore sur plusieurs points de la France. Pénétré de l'efficacité des moyens préventifs qui m'avaient réussi à Givet contre la propagation du mal indien, je mettais beaucoup d'ardeur à les faire connaître et apprécier. J'allai donc un jour, «avec une note à ce sujet, dans les bureaux du Crédit, J'y trouvai M. Enfantin que je n'avais pas revu depuis 1832. 11 s'avança au-devant de moi et me tendit la main avec bienveillance. Mais dès que j^eus dit Monsieur y au lieu de Père, son attitude et son visage changèrent subitement. Une froideur hautaine succéda au premier mouvement affectueux, et je compris que ma cause était perdue. En effet, le Père allégua deux ou trois fins de non -recevoir contre l'insertion que je demandais, et nous nous séparâmes sur une sèche formule de politesse, lui se disant probablement à mon sujet : a Toujours cette incorrigible petite tête bretonne ! n et moi pensant de lui : Toujours la même infatuation pontificale !

Je n'ai, depuis cette époque, rencontré M. Enfantin qu'une foi^, au convoi de Jules Lechevalier, en juin 1 862.

A propos de ce dernier et de Transon, qui l'avaient quitté en novembre 1831 pour se rallier à la doctrine sociétaire de Fourier, Enfantin, dans sa lettre à Gapella, déjà citée, exprime naïvement quelle haute opinion il avait de lui-môme :

tt Songe que tu me quittes parce que tu ne me vois plus marcher, et que tu attends quelqu'un qui marchera; or si je te demande qui te présente plus que nous des chances de course glorieuse, je ne pense pas que tu en sois à croire que Transon et même Jules aient meilleures jambes que moi, ce serait trop fort! — Que si tu penses àFourier, rap« pelle-toi que Jules, qui certes s y est jeté à corps perdu, ne se déclare pas même le disciple de cet homme de génie : tires-en la conclusion pour l'homme et la doctrine. » T. VII, p. 27.

Que J. Lechevalier se déclarât ou non disciple de l'homme dont il adoptait la doctrine, qu'importe quant à la valeur de celle-ci? Et pour ce qui est de savoir lesquels avaient meilleures jambes, Enfantin ne se

doutait pas qu'en devenant phalanstériens, ses ex-disciples avaient chaussé des bottes de sept lieues qui leur donnaient une avance énorme sur lui, dans le champ de la théorie du moins, car, en fait d^applicalions sociales, il ne siiffit pas d'avoir une conception supérieure ; on ne peut rien tenter sans un concours suffisant de personnes et de ressources diverses.

Quoi qu'il en soit de ces premiers transfuges du saint-simonisme passés à l'ËcoIe sociétaire, ils ont eu beaucoup d'imitateurs, tandis qu'on n'a jamais vu personne abandonner la doctrine de Fourier pour adopter celle de Saint-Simon et proclamer la supériorité de la seconde sur la première.

Citons à ce propos la réponse que vient de faire au journal le Figaro^ qui l'avait désigné comme ex-phalanstérieriy un de nos amis, M. Courbebaisse, ingénieur en chef des ponts et chaussées à Rochefort : « Ce qu'il y a de piquant, dit M. l'ingénieur Courbebaisse, c'est que j*ai toujours soutenu que, lorsqu'on avait été phalanstérien, on ne pouvait pas plus cesser de l'être qu'on ne peut cesser d'être mathématicien quand on Fa été, abandonnât-on à jamais l'étude ennuyeuse des mathématiques. »

Pour revenir aux exemples de suffisance inouïe qu'offre partent le langage d'Enfantin, il n'y a vraiment entre eux que l'embarras du choix.

Dans une lettre adressée à Ollivier et à Simon après la crise de novembre 1831, le Père suprême s'exprime ainsi :

« Quant à Simon, Caroline est bien dans sa foi; j'ai manqué voir un vrai miracle plus prodigieux que ceux des chrétiens : elle a presque douté de moi!!!! Y a-t-il assez de points d'exclamation? » (Notice, t. V, p. 57.)

La fameuse lettre à Duveyrier sur le calmCy écrite antérieurement à la scission, se terminait par ces lignes :

a Une simple lettre!.. Elle ne me sera pas adressée. Votre lettre à Bordillon est bien belle, mais c'est une simple lettre; elle est adressée à Bordillon. Lorsque vous aurez à parler à Moïse, à Jésus, à Saint-Simon, Bazard et moi recevrons vos paroles ; elles nous seront vraiment adressées.

« Votre Père a dit; vous pouvez parler. »

La même présomption éclate dans les manifestations des dernières années de la vie d'Enfantin.

Après avoir, en 1861, achevé son travail sur la Vie étemelle^ l'auteur écrit à son ami Arles à propos de ce livre :

« Je crois qu'il sera meilliur pour 1 961 que pour 1861 , et je ne crois pas avoir encore exprimé aussi clairement et aussi purement notre dogme.

« J'ai dit à tous les hommes : je t*aime, comme oo ne l'avait pas dit depuis Jésus-Christ. »

Cette lettre, écrite de la campagne de son ami Biaise (des Vosges) en Loir-et-Cher, Enfantin la termine ainsi :

« Je n'ai pas lu un journal, quoique Biaise en reçoive beaucoup; je n'ai pas même pensé aux chemins de fer et aux eaux, quoique Sellier fût là. J'ai vécu dans la vie présente, toot plein le ma vie éternelle, rà-

KIMANT les grands PASSÉS ET LES GRANDS AVENIRS QUI VIVENT EN MOI. A DieU Ot

à VOUS. P. Enfantin. » (Ouv. cité, t. XIII, p. 128). '

On voit qu'à trente ans de distance. Enfantin reste bien, quant à Topinion qu'il a de lui-même, tel qu'il se montrait dans les représentations théâtrales de la salle Taitbout et de Ménilmontant.

LXXXYl. Le procès.

On sait comment, en 1832, un procès avait été maladroitement, et bien inutilement surtout, intenté au Père suprême et à quelques-uns de ses apôtres. Ils furent cités le 27 août devant la cour d'assises de la Seine, sous la double prévention de réunions prohibées par l'art. 291 du Code pénal et d'outrage à la morale publique à raison de deux enseignements d'Enfantin et d'un article de Duveyrier publié dans le Globe sous ce titre : De la femme, ,

Enfantin ne songea plus dès lors qu'à tirer parti de l'occasion qui lui était ainsi offerte de produire de l'effet.

a II faudra, écrivait-il à son ami Arles, il faudra que nos enfants de province et ceux de Lyon surtout profitent de la situation où nous mettra le procès pour se placer en face du monde avec quelque chose de plus neuf à lui dire que ce qu'ils ont puisé jusqu'ici dans nos ouvrages; nous leur fournirons, je l'espère, un vigoureux aliment à leur activité apostolique. » (Notice VII, 193.)

A un autre adepte il mandait :

« Vous êtes inquiet, cher enfant, de notre procès, et pourtant vous savez bien que nous avons là une scène plus vaste que jamais, grâce à la publicité des actes de la justice. Or que nous faut-il de plus? N'êtesvous pas sûr que le succès de l'apôtre est en raison de la scène où il est placé? Soyez plein d'espoir, et surtout ne mesurez pas notre vie avec le mètre vulgaire ; il ne s'agit pas de savoir si nous serons con^ damnés ou absous, pour cela il faudrait qu'on pût dire raisonnablement de nous que nous sommes accuses; apôtre ou accusé sont synonymes pour le monde ; mais pour nous, vous savez bien que nous sommes assez forts pour croire que Dieu nous a donné mission de juger le monde; soyez rassuré sur la manière dont nous nous en acquitterons. »

Cette jactance voulut se maintenir yis-à-vis de la cour et du jury. Mais, hélas! elle y fit triste figure. Tétais là, je suivis, mêlé au public, les audiences du procès, dans des dispositions toutes favorables à la défense, toutes hostiles à l'accusation. Et pourtant l'impression que je reçus des débats fut loin de relever dans mon esprit l'opinion qui m'était restée du Père et de son entourage.

Enfantin avec ses poses, ses réponses entrecoupées par de longs silences pendant lesquels il agissait, prétendait-il, par la puissance du regard^ impatienta non-seulement la cour, mais encore la partie de l'auditoire la plus sympathique aux novafteurs poursuivis.

Michel Chevalier fatigua aussi tout le monde en s'obstinant à lire, deux heures durant, ses artiQjes du Globe, et en se vantant des témoignages d'approbation de certains hommes d'Etat de la Prusse ; car c'est de longue date que les saint-simoniens ont un faible pour la Prusse. Ce qui n'empêchait pas toutefois Enfantin d'admirer et de bénir, comme on le verra plus loin, la main de rAutriche absolutiste comprimant l'Italie.

La parole déclamatoire de Barrault qui avait été l'un des orateurs de la salle Taitbout les plus applaudis; l'argumentation méthodique de Léon Simon ; Texposé dogmatique de Lambert, tout cela laissa l'assistance indifférente et froide. Un seul d'entre les apôtres trouva des accents chaleureux qui émurent un instant le public et les jurés euxmêmes : ce fut Duvêyrier. Une parole de Lambert, défenseur de Michel Chevalier, doit être notée, parce qu'elle est, comme tant d'autres hâbleries des nouveaux théocrates, en contradiction flagrante avec la conduite qu'ils ont tenue depuis :

« M. l'avocat général déclare qu'après le verdict, ceux des prévenus qu'il n'aura pas frappés pourront reprendre dans le monde une position honorable. Ce conseil est bizarre : les saint-simoniens, après quatre années consacrées à l'apostolat, n'iront pas reprendre le frac bourgeois et mourir dans une sphère où l'on étouffe faute d'air, et où l'on ne dit rien pour l'émancipation du peuple et des femmes ! »

Les saint-simoniens, à quelque temps de là, non-seulement ont repris, et avec toute raison, le frac bourgeois, mais plusieurs ont endossé sans aucune façon les habits à broderies diverses, jetés sur leurs épaules par le pouvoir. Lambert lui-même échangea son béret contre le fez musulman, et devint, avec le titre de bey, directeur de l'École polytechnique fondée par le vice-roi d'Egypte.

Après la condamnation, qui n'aurait servi qu'à faire vivre la religion

nouvelle si elle fût née viable, à quelles réflexions va se livrer le Père?

« Il considérait, dit la Notice, comme inévitable et nullement décou-

rageant que les flétrisseurs d^ Aristophane, de Mélitus, de Caïphe et de Festus ne s'aperçussent pas qu'ils risquaient de passer pour les imitateurs des gardiens fanatiques de la tradition païenne ou juive, en renouvelant les railleries et les persécutions des polythéistes d*Athènes et des Saducéens de la Judée contre un réformateur qui avait la prétention d'enseigner au monde une morale et une religion nouvelles, et qui, dans ses réponses comme dans ses enseignements hardiment continués devant les juges, ne s'était pas montré trop au-dessous ni du maître de Platon ni du disciple de Jésus.

« Il suffit, en effet, de se rappeler l'attitude et le langage de Socrate et de saint Paul devant leurs interrogateurs officiels, et de mettre en regard le langage et l'attitude d'Enfantin, pour se convaincre que le rapprochement que nous indiquons ici entre le précurseur philosophique du christianisme galiléen et le grand apôtre des Gentils d'une part, et l'interprète le plus hardi et le plus complet du saint-simonisme , de Tautre, n'a rien d'excessif, rien de trop partial en faveur de ce dernier...» {Notice historique^ Enfantin, t. VIII, p. 3 et 4.)

Je laisse à la sagacité du lecteur le soin de rechercher par qui a pu ôtre établi un semblable parallèle. «

C'est à propos de ces pastiches du christianisme que le Père, au moment d'entrer en prison, ayant fait convoquer les anciens saint-simoniens, môme scissionnaires, a pour visiter avec lui les tombeaux de la famille nouvelle, » s'attira de la part de J. Reynaud cette écrasante réponse :

a J'ai refusé de faire une action pieuse en votre compagnie, parce que je ne veux point coopérer à la construction de votre Évangile nouveau, et parce que je respecte trop la passion de Jésus-Christ pour ne point éprouver du dégoût et de la douleur aux parodies et aux plagiats que vous en essayez. •

LXXXVII. L'annonce des grandes missions, on plus justement le fauve qui peut,

La Notice porte sur les faits consécutifs à la condamnation prononcée contre Enfantin et Michel Chevalier, des appréciations qui sont autant de contre-vérités.

a Le moment, y lit-on, était venu pour Enfantin de dire à ses disciples : Allez et enseignez.»,

a La dispersion du groupe apostolique de Ménilmontant ne pouvait d'ailleurs ôtre longtemps différée, après qu^elle avait été prononcée par un arrôt définitif. Si cet incident judiciaire influa sur la détermination des saint-simoniens , c'est le cas de reconnaître que la Providence se

sert bien souvent des ennemis aveugles d'une doctrine pour en aider la propagation. » (T. YIII, p. 95.)

Suivant le récit de la Notice, l'heure des grandes missions avait sonné pour les saint-simoniens. « La retraite est finie, écrivait Michel Chevalier, nous allons déborder sur le monde.

« Bénissons Dieu dont le saint nom a été par nous réappris à la terre ; bénissons le Père, par qui toutes ces choses s'accomplissent; bénissons la Mèrb, dont le baiser nous récompensera de nos œuvres. »

Malgré tonte la solennité donnée à leur départ de Paris et à leur arrivée à Lyon, les missionnaires dirigés vers cette dernière ville firent un fiasco complet. La masse de la population ouvrière se montra indifférente.

Lorsqu'un second groupe d'apôtres, composé de Massol, Rogé, Dumolard et Casimir, partit pour la même destination, le 7 novembre 1832, la famille les accompagna jusque sur la place de Belcour* Là le Père, accompagné de Holstein, apparaît inopinément. Il charge Michel de remettre aux partants leurs écharpes.

Michel leur dit : « le Père me charge de vous remettre ces écharpes quMla portées; arrêtez-y souvent vos yeux.

a Le Père : Elles me viennent de mon frère.

a Je vous avais dit encore, le 6 juin, en vous montrant un enfant, Arthur, auquel je donnais solennellement devant Dieu, devant vous, ma paternité jusque-là ignorée, que je vous amènerais au lieu où seul, auprès de sa mère, je l'avais reçu de Dieu. Nous y sommes, c'est à Saint-Mandé, c'est pour toi surtout, Massol, que je rappelle ce souvenir, car en ce jour il faut que je t'enfante, il faut que tu sois tout à fait homme, et que ta vie d'irrésolution cesse.

« Casimir et Dumolard, je vous ai donné l'écharpe de mon frère; Rogé, tu portes déjà le manteau de mon frère ; toi, Massol, je ne t*ai rien donné encore, tu auras aussi quelque chose de mon frère, car c'est le jbur de lafraternité ; prends ce couteau, il me vient de lui.» (YIII, 155.)

Tout cela fait plus que toucher au grotesque.

Les apôtres s'éloignent successivement, et non pas toujours du consentement et avec l'agrément du Père.

Voici en quels termes d^Eichthal, le représentant fidèle de la race et de l'élément sémitique parmi les saint-simonniens, signifie à Enfantin qu'il prend congé de lui :

« Tu n'as pas compris, ô Père, l'inspiration de tes fils qui s'éloignaient de toi, cela devait être.

€ Tu n'as pas pour eux non plus deviné ïauwe du moment, cela devait être.

« Il faut quMl naisse au cœur de tes enfants et au sein du monde des choses que ta prévision ne peut embrasser; car autrement Dieu serait homme seulement^ et il est hohhe et femme. Tu nous as souvent dit ces choses, et cependant lorsque le moment est venu de les appliquer, ton cœur s^est troublé.

« Tu as cru qu'il s'agissait de te faire un peuple^ un peuple pour TOI ; cela n'est pas. L'œuvre aujourd'hui» c'est de toucher le monde pour que naisse immédiatement Vapostolat féminin ; car il est prêt à naître.

« Nous avons aujourd'hui à passionner le monde, non pour toi, mais pour celle qui viendra ; c^est pour elle, non pour toi» que nous ferons un peuple ; mais elle te l'amènera*

a C'est au nom du nouvel être mystique que nous devons répandre à travers la France Tardeur d'une révolution nouvelle. Comme on criait liberté^ fraternité^ on criera le peuple et les femmes ^ et comme on adorait la déesse Raison, on adorera le Messie-femme,

a ... N'espère pas garder autour de toi le groupe d'hommes qui y est rangé aujourd'hui ; la puissance des femmes te les enlèvera tous successivement. De même que tu ne peux rien réaliser, ni en morale ni en politique sans la femme, tu ne peux non plus réaliser une famille ; il faut qu'elle te trouve seul. G. d'EicHTHAL. » (Ibid., p. 146, 147, 148.)

Sur cette déclaration, d'Eichthal et Duveyrier quittèrent MénilQiontant le jour même, 3 novembre 1832.

Je ne puis ici me défendre d'une réflexion : si trois mois auparavant 1 es sublimes apôtres avaient consenti à entendre les raisons par lesquelles le dernier venu parmi eux et le premier à s'éloigner motivait sa retraite, ils auraient pu s'épargner la nécessité pénible d'annoncer au Père leur abandon par un manifeste dont la Notice, en le qualifiant de prédiction hardie, trouve l'expression singulièrement dure.

Ces défections successives, colorées de raisons plus ou moins spécieuses, parce qu'on ne voulait pas s'en avouer la véritable cause, eomment Enfantin lessupporte-t-il?

Semblable à un enfant auquel on enlèverait ses joujoux, il se désole et il pleure.

« Le 14 novembre, est-il écrit dans la Notice, la tristesse d'Enfantin eut. exercé une influence assez grave sur sa santé pour donner des inquiétudes aux apôtres restés près de lui. Michel Chevalier eut alors l'idée d'appeler Olinde Rodrigues à Ménilmontant. Il lui fit porter ce billet par Alexis Petit :

« Rodrigues, le Père est malade, il souffre, il pleure, lui!

« Il appelle son père ; son vieux père, son père selon la chair n'est pas près de lui. Il vient. •

« Mais il nous disait il y a peu de joui*s. que vous étiez aussi son Père, son Père selon Tesprit.

a Rodrigues, je vous prie de venir le voir. » Michel.

Au porteur de ce message, Rodrigues répondit très-sensément :

« Je ne puis comprendre ce que Michel veut de moi. Enfantin souffre, je ne vois pas en quoi ma présence peut lui être utile, puisqu'il souffre pour des causes dans lesquelles je ne suis pour rien et que j'avais bien prévues; c'était 4e dénouement. »

Petit alléguant que le Père avait conçu l'idée et môme Tespoir d'une réunion de personnes entre lui et Rodrigues, ce dernier répondit : a Une réunion de personnes ne peut être amenée que par une réunion d'idées, et je me trouve toujours aussi éloigné des idées émises par Enfantin.

a II demande son vieux père, il ne me demande pas ; or nous ne sommes pas des enfants, et une réunion de lui à moi est chose assez grave pour que lui-môme la demande. C'est Michel seul qui m'écrit en son propre nom.

a Qu'irais-je faire auprès d^Enfantin? Je ne suis pas en communion d'idées avec lui, et nous ne nous entendrions pas plus que par le passé ; je n'ai rien approuvé de tout ce qui s'est fait depuis notre séparation, costume, etc. Lui dirais-je que je regrette cette profonde dissidence d'idées; qu'il est fâcheux que ces graves débats aient été soulevés? Maisc'est un faitaccompli, et je suis sûr qu'Enfantin le regrette comme moi; nous n'avons pas besoin de nous le dire. » {Ibi(L, p. 181.)

Rodrigues présumait trop du bon sens d'Enfantin. L^ preuve que le Père suprême n'est jamais venu à résipiscence, c'est la publication môme des treize volumes auxquels j'emprunte ces documents, publication par lui préparée, couvée avec amour, on peut le dire, puis prescrite par une clause formelle de son testament, en exécution de laquelle elle s'est faite.

LXXXVIII, Enfantin an point de vue industriel et politique.

Mais je me suis assez occupé, trop longuement occupé peut-être, d'Enfantin comme novateur religieux. Volontiers je laisserais maintenant le Messie pour envisager un moment le personnage au point de vue exclusivement politique et industriel, si lui-même n'avait gardé partout et toujours son rôle d'hiérophante et de pape d'un nouveau culte.

Parti au commencement de 1834 pour l'Egypte, où Lambert l'avait précédé, le Père, en appelant à l'y rejoindre Hoart et Bruneau, leur recommandait en soulignant quatre fois :

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