‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 44 sur 49 · LISEZ SAINTEMENT CE QUE J'ÉCRIS · texte numérisé non relu

LISEZ SAINTEMENT CE QUE J'ÉCRIS

a Le travail pour lequel je vous appelle est la préparation de la grande œuvre de Suez.

a Et plus loin encore Panama.

« Pour marcher vers ce nouveau monde, nous aurons au moins formé ici les cadres de notre armée.

« Plus que jamais, je vous le répète , je sens la régulière continuité de la grande vie que Dieu m'a donnée, et je n'y vois pas de lacunes. Je façonnerai son globe sous l'inspiration de ma foi dans l'amour des Femmes et de la Mère, comme j'ai pélri l'inlelligence hMm^iue sous l'inspiration de Saint-Simon, notre maître. » {Notice IX, 206, 212.)

Et la lettre se termine par cette métaphore : « Songez que je suis le bras de votre Dieu et que je vous fais signe. P. Enfantin.» (I6t(i, 214.)

Cependant, plus d*une déception amortit ces transports d'enthousiasme.

Plusieurs membres de la petite colonie saint-simonienne succombèrent aux atteintes de la peste. À ce sujet, le Père écrivait le 12 juin 1834 :

« Fourcade, Busco, Lami, Alric, Maréchal, morts au Caire; c'est un doulouriBux mystère dont Dieu ne me révèle pas le sens apostolique, et qui fait encore tomber sur nos têtes bien des larmes de mères, de sœurs, de femmes; quand donc donnerons-nous la vie? » (T. X, 100.)

Ainsi Enfantin dans chaque événement prétend découvrir une révélation de Dieu, un sens apostolique.

Enfantin revint d'Egypte en 1836, déclarant avec sa solennité accoutumée que a désormais l'apostolat populaire est fini, et que maintenant va commencer l'apostolat royal^ l'appel aux princes et aux grands. »

Le Père adresse en conséquence au roi Louis-Philippe, au duc d'Orléans, à M. Guizot des lettres tendant à les pousser vers le régime industriel.

Cette évolution, rapportée comme tous les actes du Père à Tinspiration directe de Dieu, l'amène à contredire le langage qu'il avait tenu deux ou trois années auparavant.

Le 10 novembre 1833, Enfantin écrivait à ses fils Hoart et Bruneau, à Lyon : a Je ne saurais trop vous recommander le costume. Grâce à Duveyrier et à d'Eicbthal qui avaient autre chose en tête, on n'a presque rien fait ici sous ce rapport; mais Lyon doit marcher vigourement dans cette direction. Faites sentir toute l'importance du costume. »

De retour d'Egypte, il écrit de Pougues à Arles « que le célibat, le costume, les chants^ le prolétariat^ les biens en commun^ tous faits symboliques, durent être produits par des apôtres; — culte minutieux, coniinue-t-il, anticipé, exagéré, forcé, tuant, que certains hommes ont dû momentanément accomplir pour renseignement futur, vie exceptionnelle que vous avez parfaitement senti n'être pas à votre usage ,

superstition exaltée qu'il a fallu avoir hors du monde pour frapper le monde. » (T. X, p. 175.)

Ainsi, l'on eut raison naguère de prendre le froc, Dieu le voulait I on a raison à présent de le jeter aux orties, Dieu le veut! Enfantin était arrivé à ce point de ne plus rien faire que par Pinspiration formelle d'en haut et pour un mystérieux dessein de la Providence.

Ici l'auteur de la Notice trouve encore matière à exalter Enfantin : « S'il n'est plus le chef suprême d'un corps apostolique, il est toujours le premier parmi tous ceux qui partagent son idée, la plus élevée, la plus large, la plus profonde qui ait été conçue sur Dieu et sur l'humanité. Le Père suprême de Ménilmontant a disparu, l'époux futur de la femme-messie a voilé sa face. > (Ibid.j p 176.)

Il me semble entendre le lecteur demander grâce et crier : Assez ! assez ! la cause du Père est entendue.

Mais en politique proprement dite, quelles étaient les vues personnelles d'Enfantin?

Il n'est pas toujours facile de le discerner clairement à travers le voile de mysticisme dont il couvre presque toujours sa pensée.

La prétention d'Enfantin qu'il affiche partout, c'est de concilier le principe de l'autorité et celui de la liberté par un arbitrage sacerdotal supérieur, mais en laissant voir sa prédilection pour le premier, sa méfiance et son manque de sympathie pour le second.

Ainsi, dans une lettre de lui à Lambert à la date du 15 janvier 1857, on lit :

a... Le côté de l'autorité aura grand'peine à se faire supporter par tous ces hommes de liberté, si elle n'y met pas ses plus fines manchettes, mais aussi ses éperons et sa cravache.

« Ces gaillards-là m'agacent bigrement les nerfs quelquefois ; mais nous devons reconnaître que nous leur avons souvent donné prise.

«... Je suis disposé à croira que les hommes de la liberté et de l'individu doivent d'autant plus faire de bruit en ce moment que l'autorité et la société font de la besogne,

« Malgré cela, je crois très-nécessaire de sonner, au milieu de leur charivari, la trompette dogmatique de notre pouvoir légitime, mari de madame liberté.

« Or, pour cela, il ne faut pas à toute force qu'on puisse se tromper sur notre dogme ; il faut qu'on voie très-clairement que ^'autorité c'est l'homme et la femme unis, que l'ordre c'est le pouvoir et la liberté MARIÉS, qu'il ne s'agit pas pour nous de constituer un pouvoir, mais une iiLiGiON comprenant l'autorité et la liberté, leur donnant à l'un et à

Tautre soutien ou satisfaction, ou consécration. » (Ouvr. cité, t. Xm, p. 6 et 7.)

Tout cela n^est qu'une pétition de principe qui revient toujours ^ la solution par rétablissement d'un couple sacerdotal, arbitre souverain qui décide entre le supérieur et Tinférieur. » {Ibid.^ p. 8.)

Hormis cette panacée, toute condition de garantie politique est indifférente pour Enfantin.

« Dieu m'est témoin, dit-il dans la même lettre, que je me fiche autant de l'élection par en haut que de l'élection par en bas, vu que j'aime autant l'une que l'autre...; mais j'attache une grande importance à ce que des gens restés en dehors de ce jeu puissent dire aux uns et aux autres : Vous avez bien ou mal choisi, et sanctionnent ou condamnent le choix. Tel est le rôle du sacerdoce futur.» (I6i(i.,p. 9.)

Vraiment! ainsi, il n'y aura d'élection valable que sous le bon plaisir du corps sacerdotal, lequel se résume dans le couple-pontife.

QuoiquHl fasse parfois Taveu d'avoir été partial dans le sens du pouvoir et trop sévère pour la liberté, le Père suprême ne cesse pas de revenir à sa prédilection.

« Bien des gens, écrivait-il, ont cru que nos deux Napoléon, au lieu de faire des 18 brumaire ou 2 décembre, auraient dû donner à la France toutes les libertés imaginables (1). Ce n'est pas de liberté que nous avons le plus besoin aujourd'hui ; c'est d'autorité intelligente sachant C avenir. » (I6irf., p. 132.)

La îiotice ajoute : a Cette autorité intelligente et exercée à l'étude de l'avenir. Enfantin avait foi qu'il la voyait en face de lui. Cependant

(1) Pour Enfantin a le plus puissant génie des temps modernes, c'est Napoléon. » (Notice, t. XIII, p. 33.)

De Napoléon III, il avait aussi la plus haute opinion, et il l'exprime dans plusieurs endroits.

En 1860, à l'époque du traité du libre échange, Enfantin écrivait à Arles : a Je ne sais, mais je serais bien surpris si l'empereur marchait dans sa phase nouvelle avec ses hommes anciens.* Peut-être le temps die M... (Michel Chevalier) est-il arrivé? Peut-être lui-même M... comprend-il tout ce que veut et peut faire l'empereur. Je dis peut-être, parce que je crois que malheureusement il n'en est pas encore là, et que l'empereur n'est pour lui qu'un Louis-Philippe avancé, plus fort que sonf)rédécesseur en toutes choses, mais plus faible que lui. M..., en économie politique et en idées sociales et religieuses; ce qui pourrait bien être une erreur, et, dans tous les cas, serait un obstacle à son rôle dci Sully ou de Colbert. » (J6t(/., p. 51.)

ses aspirations devenaient parfois impatientes, et il ne trouvait pas toujours que le char du progrès marchât assez vite.

€ Le fait est, mandait-il à M. Arles (29 novembre 1861), qu'à force de mûrir toutes choses, on risque d'en laisser pourrir beaucoup, à commencer par la banque, le clergé et la bourgeoisie qui travaillent à re- . bours du gouvernement démocratique et social entrevu dans l'horizon de Ham... Je m'en désole et ne m'en effraye pas, parce que je sais bien que l'excès des efforts rétrogrades ne pousse que davantage en avant, mais souvent avec choc et déraillement. Tenons-nous donc l'œil ouvert et prêts à sauter. Soyons disponibles et non empêtrés dans nos bagages.»

Quand il sortait ainsi de son optimisme habituel. Enfantin avait des lueurs sur l'état réel de la société.

Il y a dans sa correspondance quelques traits charmants qui viennent à la décharge de ses rengaines pontificales. Ainsi dans une lettre du 11 janvier 1862, il -disait à Arles :

a Yvan a trouvé du sucre dans mes urines. Je me doutais de cette situation, à cause de mes altérations extrêmes... Voilà ce que c'est que d'être si bénin, si optimiste, si anodin, si sucré! Vous n'êtes pas exposé à cela, vous, vinaigré. Les prêtres entretiennent votre santé en fouettant votre sang; moi, ils ne peuvent me mettre en colère...»

Pendant les années 1858, 1859 et suivantes, lorsque M. Guéroult, dans le journal la Presse d'abord, puis dans TOpinion nationale, rompait des lances contre l'Autriche en faveur de l'Italie, Enfantin applaudissait à cette polémique d'émancipation pour la péninsule. Il paraissait oublier ce qu'il avait écrit autrefois à Henri Heine. De cette lettre, M. A. Erdan a cité, dans sa France mystique, le fragment que voici :

« L'Autriche avec un instinct sublime, plein de prudence, de raison, de bonhomie, l'Autriche n'a pas encore pu croire que les jeunes gens des écoles, et les avocats et les médecins, et quelques bourgeois beaux parleurs de salon, connussent mieux les besoins des peuples et entendissent mieux la politique européenne et universelle que M. de Metternich et tous ses vieux diplomates et administrateurs, nés, élevés et blanchis dans les affaires...

a Si nous reconnaissons que le dogme de la liberté et de l'égalité est incomplet, imparfait pour diriger les peuples, bénissons donc l'Autriche d'avoir résisté comme elle l'a fait à l'envahissement de ces idées purement révolutionnaires et de les avoir repoussées même dans un Joseph II; bénissons la patience sublime de ce peuple qui revenait sans cesse se faire sabrer par la révolution incarnée dans Napoléon, et ne se lassait point de son humiliation et de ses défaites ; bénissons l'Autriche de ce qu'elle donne un noble asile aux derniers représentants du droit féodal, à nos vieux Bourbons, car Dieu n'a pas dit encore son der-

nier mot sur la forme de la transaction par laquelle l'humanité annule un vieux droit et lui en substitue un nouveau ; bénissons la enfin de ce qu'elle a passé par-dessus les Alpes une main pesanie qui comprime les peuples d'Italie... >»

L'aversion d'Enfantin pour le régime constitutionnel et pour les tendances libérales se montre en plusieurs points de sa correspondance Le 12 juin 1835, Enfantin disait dans une lettre à Lambert : « L'Europe a tellement besoin qu'on la détourne de la route où la France et maintenant r Angleterre Tentraînent, qu'il n'y a plus de temps à perdre pour ébranler le monde par un de ces événements qui l'agitent sur tous lès points. » (Notice, t. X, p. 100.)

Ainsi plutôt que de se résigner à voir les deux grands gouvernements parlementaires entraîner dans leur orbite les autres Etats de l'Europe, le Père suprême appelait de ses vœux une commotion pour ne pas dire une conflagration générale.

En ce temps-là, comme de nos jours, la question d'Orient préoccupait les esprits, donnant de graves soucis à la diplomatie et lui mettant par intermittence la puce à l'oreille. Il n'y a aujourd'hui rien de changé sous ce rapport, en dépit de la grande, héroïque et dispendieuse guerre de Crimée.

Or comment, dans le saint-simonisme, envisageait-on alors cette question que les cabinets se décident à laisser durer toujours, tant une solution quelconque est par eux redoutée et leur semble grosse d'incalculables périls?

Le 15 avril 1834, Barrault écrivait de Constantinople au Père :

tt II y a aujourd'hui un an que vos fils touchèrent à Constantinople et que, par ma voix, au nom de Dieu et en votre nom. Père, ils saluèrent tous, le front découvert, les filles d'Orient, voilées, esclaves.

a Je crus, j'espérai, et alors plusieurs partageaient ma foi, qu'EIle nous répondrait; l'homme seul sembla nous entendre et il nous chassa..

a Cependant, voyant Constantinople si triste et si morne, et plus voilée dans sa gloire mâle que dans la face des femmes ; et voyant l'héritier des czars tenir suspendue sur sa tôte une couronne au bout d'une épée, j'ai pensé qu'un nouvel empire d'Orient allait naître. Alors, plus radieuse, Constantinople m'a semblé plus encore la vraie figure de Celle que nous attendons ;

a Et j'ai conspiré avec les Russes, en cherchant autant qu'il était en moi à leur rendre en Europe l'opinion favorable : pour eux j'ai demandé permission de prendre leur proie.

tt Je ferai autre chose : quelques jours encore et je pars pour la Russie.

tt A vous, A ELLE, A DlEU ! »

Puis vient un post-scriptum annonçant qu'il a envoyé des. articles à la Gazette de France et au Constitutionnel sur 1^ question d'Orient. Le post-scriptum se terminait ainsi :

a République en France, — les femmes et le peuple, — le Père rappelé, la Mère dans la Russie grossie de l'empire ottoman, l'accord de l'Occident et deTOrient. — E. Rarrault. » Notice hist,^ U IX, p. 216, 217,219.

Enfantin, dans sa réponse, applauditau dessein de Rarrault, et comme il avait appris dans Tintervalle son arrivée à Odessa, il lui mande :

< Tu Qs au milieu du peuple où j'ai passé plusieurs années de ma vie ; aussi était-ce pour moi jusqu'ici un mystère inexplicable de ne pas voir un de mes enfants porter une nouvelle vie dans un pays où j'étais venu, pour ainsi dire, terminer ma vie ancienne. Dieu t'y a conduit, je lui rends grâce... Cest en Russie que j'ai acheté, au prix d^une partie de ma fortune perdue en faisant le commerce, la science des- richesses^ par laquelle j'ai acquis, en France, toute la science que Saint-Simon nous a laissée. Là ma tête et mon cœur préludaient auprès de mes camarades d'école et d'une femme, à la connaissance de notre Dieu de travail, de science et d'amour. » (i6td., 221.)

Sur la question elle-même. Enfantin s'exprime ainsi :

a Tu as bien fait d'écrire en France l'impression que t'a fait éprouver la vue des dernières scènes du vieux drame d^Orient et la prévision des premières scènes du drame nouveau... Le fait politique, aussi bien que le fait industriel le plus important, se passe entre chrétiens et mahotnétans ; il y a là de quoi renforcer tes pressentiments sur ta primauté de salutation à la Mère ; tu es sur les bords de la mer Noire, entre Constantinople et Moscou, chez les chrétiens; mais je suis chez les musulmans, entre la Mecque et Rome, sur le Nil. » J6td., 223.

Toujours le moi d'Enfantin, juché sur ses échasses et caressant toutefois, à propos de la Russie, une des réminiscences de sa vie de Lovelace.

J'ai eu l'honneur de connaître, il y a une trentaine d'années, la veuve d'un officier français qui, après la paix de 1815, avait pris du service en Russie et occupait, avec le grade de général, une haute position à Saint- Pétersbourg, à l'époque du séjour que fit Enfantin dans cette capitale. J'ai entendu madame de B... causer de la bonne fortune de M. Enfantin au bord de la Néwa, d'une façon qui n'était pas à Thonneur du héros de l'aventure. Mais après tout, les femmes n'ont pas, et pour cause, la môme manière que nous autres hommes, d^envisager certains faits. Leur appréciation en ceci vaut mieux que la nôtre, incontestablement.

Pour revenir à la tentative de Barrault sur la Russie, elle fut arrêtée dès le début, sans égard pour le splendide cadeau de bienvenue qu'il

19Î voulait faire au czar. Au bout de quelques jours, l'apôtre, de retour à Alexandrie, mandait au Père :

a Nous avons vainement frappé aux portes deTempire russe. Un ordre du cabinet de Saint-Pétersbourg nous en interdit l'entrée, à raison de la secte à laquelle nous appartenons. »

Le czar Nicolas, souverain absolu au spirituel comme au temporel, n*était pas bomme à tolérer une concurrence, pas plus sous le premier rapport que sous le second.

Je ne disconviens pas que dans cette volumineuse correspondance d'Enfantin il y ait des pages qui respirent un vif amour de l'humanité et une horreur sentie pour les monstruosités civilisées.

Pendant son séjour en Algérie comme membre de la commission scientifique, il assista à quelques expéditions militaires. Au sujet dé l'une d'elles il écrivait de Constantine, le 27 avril 1840 : « Mon cher Arles, nous sommes arrivés avant-hier de notre course de 90 lieues en douze jours, avec un officier tué, deux blessés, une douzaine de soldats tués et un peu plus de blessés. Nous avons pris 50 ou 60,000 moutons, quelques milliers de bœufs, quelques centaines de chevaux, autant d'ânes et mulets, des tentes, etc. ; mais presque tout cela a été enlevé par nos tribus auxiliaires, ce qui fait que, pécuniairement parlant, le gouvernement est loin de faire ses frais. J'ai eu l'avantage de voir des têtes coupées ou des corps sans tête, de voir des blessés, d'entendre le canon et le sifflement des balles, et ce serait suffisant pour m'empôcher, si d'ailleurs j'en avais envie, de reprendre à aimer le monde tel qu*il est, et de ne plus chercher à le changer. Je me suis trouvé en superbe position pour tout voir, et j'ai eu deux heures trèssolennelles.

« Je suis resté tout S3ul pendant ces deux heures, à une lieue de tout Français, sur un monticule d'où j'apercevais tout, combat et pillage, assis sur une ruine romaine, la bride de mon mulet en main, et repassant plus de choses dans ma tête pendant ces deux heures qu'il n'y en entre habituellement en deux années. Voilà donc ce qu'on appelle encore en 1840 porter la civilisation dans un pays! C'est horriblement bête, mais enfin, c'est un fait; les hommes de 1840 en sont encore là. Quel temps ou quel miracle faudra-il pour les en tirer? Dieu le sait, et je confesse en toute humilité que je l'ignore*

a Mais poussons ferme à la roue, car le char est bien embourbé dans le sang et dans la fange... »

Ah ! si l'ancien chef de l'Ecole saint-simonienne avait tenu ^lus souvent pareil langage et s'il s'était résigné quelquefois à dire avec sincérité : Je vois le mal et j'ignore le remède ! Mais un tel aveu et le rôle

de Messie s'excluent. Or Enfantin a voulu jusqu*au bout se persuader à lui-même et persuader surtout aux autres qu'ils avaient inauguré, Saint-Simon et lui, une ère religieuse nouvelle pour Thumanité. Cette conviction, il avait si bien réussi à la faire partager à quelques-uns de ses partisans que j'ai entendu son ami et son confident habituel, M. Àrlès-Dufour, au sein de la commission pour le tombeau d'Emile Ghevé, s'écrier : « Est-ce que dans un siècle ou deux il sera besoin qu'un signe quelconque annonce l'endroit où reposent les restes de Saint-Simon et d^Enfantin? Est-ce que ce lieu ne sera pas l'objet d'un pèlerinage solennel, comme aujourd'hui le tombeau de Jérusalem pour les chrétiens et celui de la Mecque pour les musulmans? »

Naïve illusion de la foi et de l'amitié, respectable à ce dernier titre surtout !

Dès le début, les avertissements n'avaient pas manqué à Enfantin sur la fausseté de la voie dans laquelle il s'engageait. En 1828, le général Saint-Cyr Nugues, son parent et son ami, lui écrivait : « Tu veux substituer l'autorité à Pexamen* Constitution, liberté, patrie sont devenues pour toi des chimères, des ennemies peut-être* Tu veux mettre rËtat dans l'Église et constituer un corps maître absolu de la direction des hommes, des croyances et du pouvoir, et par-dessus tout maître de s'élire et de se perpétuer lui-même. » {Notice^ II, p. 48, 49é)

Nulle observation n^arrêtait celui qui aspirait dès lors à une nouvelle papauté ; nul événement plus tard ne put lui faire abandonner cette folle et absurde ambition.

Chez Enfantin, l'emphase et la pose g&taient les qualités de l'homme et faussaient les idées, les jugements du penseur.

D'un de ses anciens fils, son compagnon de captivité à Sainte-Pélagie, avec lequel il cessa de s'entendre par la suite, le Père disait parfois : « Michel, c'est un paon. » Qu'était-il donc lui-même, sinon le type du plus outrecuidant orgueil qui se soit jamais affiché?

Le dernier écrit d'Enfantin trouvé à l'ouverture de son secrétaire, après sa mort, se termine par ce mot adressé à ses disciples : « Qui de vous ne m'a pas un peu assassiné? »

N'avait-il donc pas commencé lui-même par les étouffer sous sa paternité veloutée, par les absorber tous dans son MOI glouton? Et ne

professait-il pas la prétention inouïe d'y renfermer l'humanité tout

entière?

Depuis qu'il avait cessé d'être, du moins ostensiblement, le chef d^une religion, Enfantin publia deux ouvrages :

1* En 1847, la Correspondance philosophique et religieuse^ compre*

Aant des lettres adressées à M. Guizot, à M. Quinet, à M. Michelet, et sept autres à un catholique qui n'est pas nommé* C'est ce qu'il y a de mieux dans l'œuvre d'Enfantin, grâce à la nécessité où il se trouvait, vis-à-vis de tels correspondants, de ne point se prévaloir de ses prérogatives de Messie et de pape ;

2* En 1858, la Science de C hommes physiologie religieuse, ouvrage dédié à Napoléon III, par ce motif surtout que l'Empereur actuel sentirait revivre en lui Napoléon I*', comme Enfantin sentait vivre en luimême son maître Saint-Simon* — L'idée principale de cette physiologie •st d'établir dans une lettre au docteur Guépin, « la noblesse, la grandeur, la samteté de Pacte générateur et de placer les organes qui l'accomplissent au niveau de l'appareil générateur de l'idée. » P. 74.

Enfantin a en outre donné, dans la Bibliothèque utile, une édition populaire de sa Vie étemelle, — C'est là qu'on trouve, à l'adresse de Boileau, cette apostrophe pleine de délicatesse et de goût « malheureux castrat ! » à propos des deux vers :

S'il n'a reçu dn ciel rinflaanee leerHe, Si ion astre ea naiasant ne l'a formé poète.

« Trouvez-vous, dit M. Enfantin, rien de plus creux, de plus vide que ce ciel et cel astre? Mais malheureux castrat, le poëte n'est poëte que parce qu'il est générateur du bon, du beau, du vrai, qui sont en lui et dont il répand la semence (1). »

Malheureux castrat ! — voilà un pendant à ce polisson de Racine des romantiques de 1830.

Afin de ne rien omettre, il faut porter à l'avoir d'Enfantin, chapitre des bonnes intentions, son projet du Crédit intellectuel qu'il mit au jour peu de temps avant sa mort, et qui lui attira des désaveux de la part de quelques anciens disciples, les Pereire, Michel Chevalier, et Duveyrier lui-même.

On m'accusera, il faut m'y attendre, d'avoir écrit une diatribe contre Enfantin.

Qu'on veuille bien cependant le remarquer, je n'ai fait que citer les faits et gestes et que reproduire textuellement les paroles du Père su* prôme et de ses apôtres, tels que les rapportent les exécuteurs testamentaires du premier, en nous présentant ces choses comme la grande œuvre, comme la merveille du dix-neuvième siècle, et en revendiquant,

(1) Bibliothèque utile, U XXXY. P. Enfantin, La vie éternelle, p. 67.

à ce titre, pour leur héros, non-seulement la gloire de Socrate, maii môme un peu la divinité de Jésus.

En conscience, est-ce trop d'un coup de sifflet pour tant d'insultes à la raison et au sens commun, rééditées aujourd'hui avec un accompagnement continu d'applaudissements et d'exclamations admiratives? Que si Ton pense, au surplus, avoir par cette publication rendu un bon service à la mémoire d'Enfantin, on s'est grossièrement abusé. Une dame qui venait de parcourir cette compilation, curieuse à cer* tains égards, traduisait ainsi Timpressiou que lui avait laissée sa lecture : « Quel homme insupportable que ce M. Enfantin avec sa paternité perpétuelle ! »

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