CONCLUSION SUR LE SAINT-SIMONISME
Inspirée par un sincère amour de l'humanité, embrassée avec une ardeur enthousiaste, sous l'empire des plus généreux sentiments, par un essaim de jeunes hommes dont quelques-uns firent preuve de talent comme écrivains et comme orateurs, la doctrine saint-simonienne aboutissait directement néanmoins à la théocratie et à la mainmorte généralisée.
C'est le double grief que Fourier articulait contre elle dans une critique âpre de forme, mais décisive sur le fond, critique injuste en tant seulement qu'elle incriminait les intentions des hommes (1). Quant au fondement de ces reproches, il était surabondamment prouvé par 1 ensemble des manifestations d'Enfantin et par le langage môme de Bazard, le plus modeste, à coup sûr, des deux chefs du saint-simonisme.
Dans l'écrit qu'il publia une couple de mois après la scission de no« vembre 1831, Bazard disait:
« Ce que nous avons à faire avant toute chose, c^est de produire, d'enseigner et d'accréditer la loi morale, la loi de l'individu... Alors la femme viendra prêter à notre action toute la puissance de son con-» cours , alors nous pourrons entreprendre de fonder IHndustrie saintsimonlenne ; nous demanderons haut&ment la gestion des fortunes particulières, ET ELLES SERONT SUCCESSIVEMENT REMISES EN NOS MAINS ; Car le mOndC,
convaincu de la supériorité de nos lumières, aura foi alors en notre moralité et en notre avenir, n
{Discussions morales ^ politiques et religieuses qui ont amené la séparation de novembre 1831 dans le sein de la Société saint-simonienne,
(1) Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon et Owen^ qui promettent Cassociation et le progrès:
Première répartie. Préface, p. zv. ^ Paris, janvier 1832, rue des Saints* Pères, 26.)
Le document auquel j*emprunte cette citation est signé « Bazaro, Tun « des deux chefs de Tancienne hiérarchie saint-simonienne, chef de la « hiérarchie nouvelle. »
Une telle espérance, une telle prétention formellement annoncée, la prétention d'obtenir la disposition des fortunes particulières, c'est, si je ne me trompe, la condamnation sans appel de la tentative politico-religieuse faite au nom des théories conçues par Tesprit aventureux de Saint-Simon.
Voici pourtant que d'anciens adeptes du saint-simonisme, restés plus ou moins ouvertement attachés à la secte, soutiennent que leurs principes triomphent sur toute la ligne. Dans un avant-propos mis en tête des Notices historiques sur Saint-Simon et sur Enfantin, au bas duquel je vois figurer, entre autres signatures, celles de MM. Laurent (de TArdèche) et Adolphe Guéroult, on donne, en s'autorisant d'une phrase du Journal dis Débats, on donne, dis-je, pour une vérité incon* testée cette assertion, a que la politique, dégagée des questions théologiques soulevées par les disciples de Saint-Simon, est aujourd'hui toute saint-simonienne. »
S'il en était ainsi, je ne verrais pas sujet pour le saint-simonisme de s'en faire un titre de gloire* Jamais en effet, à en juger d'après les charges croissantes qui accablent les peuples et par l'état général de défiance qui règne partout, soit de gouvernants à gouvernés et réciproquement, soit entre les gouvernements eux-mêmes, défiance dont leurs armements ruineux sont l'expression , jamais dans aucun temps les nations de l'Europe n'ont été plus mal gouvernées qu'elles le sont aujourd'hui, ni avec plus de préjudice pour leurs véritables intérêts.
De cet état et de ces funestes tendances il faut absoudre, je le sais, les saint-simoniens qui, comme tous les autres socialistes d'ailleurs, sont essentiellement hostiles à l'élément guerrier (1). Mais de ce que telle eât,
(1) Ceci se trouve confirmé par Topposition que, seul au sein du Sénat, M. Michel Chevalier vient de faire à la loi qui impose à notre pays la mise sur pied et l'entretien de douze cent mille soldats.
Comme instigateur, négociateur et principal auteur du traité de commerce avec l'Angleterre, le même M. Michel Chevalier n'a été que Tinstrument de l'école économique du laissez-faire, laissez-passer, à laquelle autrefois les disciples de Saint-Simon trouvaient beaucoup à redire. Il y a encore lieu de se demander si, dans les conditions pré-
en 1868, la situation de l'Europe, offrant, comme on Ta dit, Taspeet d'un ▼aste camp de quatre millions d'hommes en armes, on est bien forcé de conclure que la politique actuelle des cabinets est bien loin d'ôtre saint-simonienne.
Le seul mérite de l'école de Saint-Simon fut d'attirer Tattention, d*éveiller la sympathie sur les souffrances de la classe laborieuse. D'autres services que celui-là, elle n'en a point rendu, elle n'en pouvait rendre.
Vers la pratique des principes fondamentaux du saint -simonisme : Abolition de C héritage; A chacun suivant sa capacité, ni la société française en particulier, ni la société européenne en général, n'ont fait un seul pas depuis quarante ans. Notre Code, non plus que les Codes des autres nations, n'a subi aucune modification dans le sens de la suppression ou de la limitation de l'hérédité des biens; et pour ce qui est de l'application du principe de la capacité, l'époque et le régime actuel n'en fournissent pas plus d'exemples que les précédents, du moins à partir de 1789.
Loin que le monde ait marché dans la direction où les disciples de Saint-Simon se flattaient de l'entraîner, ce soni eux qui paraissent avoir oublié, sinon renié leurs principes. Ainsi le Père suprême et plusieurs de ses fils les plus en évidence ont applaudi hautement au rétablissement de l'hérédité dans la transmission du pouvoir souverain. Je ne prétends pas leur en faire un crime ni môme un blâme; je fais seule-
sentes, le libre échange n'est pas autant un mal qu'un bien pour notre pays. Nombre de gens, sans avoir un intérêt particulier dans la question, inclinent encore à penser que, à raison des charges fiscales et des entraves diverses qui pèsent chez nous sur le travail national, la convention du libre échange a été pour le moins prématurée, et qu'elle cause, en somme, plus de préjudice qu'elle ne procure d'avantage à la population laborieuse de France prise dans son ensemble.
Sous le stimulant de la concurrence étrangère, quelques-unes de nos industries ont perfectionné leurs procédés et leur outillage de façon à pouvoir lui tenir tête; mais d'autres s'épuisent et succombent dans la lutte inégale qu'elles ont à soutenir.
Le père putatif et réel du traité international de libre échange a, dans ces derniers temps, entrepris contre les octrois une campagne à laquelle je souhaite plein succès. C'était par là qu'il eût fallu commencer. Le malheur est qu'il n'aura pas avec lui, cette fois, contre le fisc M. le ministre d'État Rouher, comme il l'avait en 1860 contre les résistances des protectionnistes.
ment observer qu'en agissant ainsi, ils se mettaient en contradiction flagrante avec leur dogme : abolition de tous les privilèges de la naissance. Ceux d'entré eux qui siègent au Corps législatif y sont tous entrés, à Texception de M. Guéroult, par la porte des candidatures officielles. Je ne mentionne pas M. Carnot, resté depuis 1831 complètement en dehors du saint simonisme et rattaché franchement à l'opposition démocratique militante.
Les saint-simoniens se sont habilement donné les gants de la plupart des progrès accomplis chez nous depuis 1830. Si notre pays est arrivé à posséder enfin son réseau de chemins de fer, c'est à eux, sUl faut les en croire, qu'on le devrait.
Mais l'Angleterre, les Etats-Unis, la Belgique, qui n*ont point eu de saint-simoniens, nous ont devancés dans l'établissement de leurs voies ferrées. Si donc quelques anciens membres de la secte ont concouru comme ingénieurs ou comme entrepreneurs à la construction de nos chemins de fer, cela nUmplique nullement que l'exécution de ces entreprises soit l'œuvre de l'Ecole de Saint-Simon, encore moins le résultat des parades religieuses de Ménilmontant. Pour être entièrement juste, je dirai qu'en préconisant, comme ils le firent dans le Gtobe^ les nouvelles voies, les saint-simoniens contribuèrent au mouvement de l'opinion en faveur de leur établissement. A la. vérité ils préconisaient, en même temps que les chemins de fer, le système des emprunts à outrance, sans souci des moyens de remboursement. Substitution de l'emprunt à l'impôt et guerre à l'amortissement, tel était le fond de leur économie politique d'application immédiate* L'influence saint-simonienne a été pour quelque chose dans le développement énorme de la dette publique depuis vingt ans.
Que si l'on doit faire dériver du saint-simonisme la fondation du Crédit mobilier et de toutes les entreprises qui s'y rattachent, on peut voir, dans un savant et consciencieux livre de mon ami Raoul Boudon (1), ce que la France et les classes populaires en particulier doivent de reconnaissance aux promoteurs de ces grandes piperies privilégiées, aux fabricateurs et dresseurs de ces immenses pièges de la spéculation et de l'agio. Quelques fortunes colossales se sont scandaleusement élevées ; mais des milliers de moyens et petits capitalistes ont été ruinés. La fièvre de spéculation, ainsi excitée, a détourné de l'agriculture et des autres industries productives plusieurs milliards pour les engloutir dans les affaires de bourse. Là se trouve une des causes du renchérissement
(1) La vérité sur la situation économique et financière de CEmpire,
Paris, 1867. Librairie des sciences sociales, rue des Saints Pères, 13.
des denrées alimentaires. Les entreprises du Crédit mobilier à Tétranger ont enlevé à notre pays une partie de son capital de roulement; la plupart d'entre elles, les chemins de fer espagnols, par exemple, ne payent plus d'intérêt aujourd'hui et ne rembourseront jamais la portion du capital qui a été versée en échange de titres désormais sans valeur. Ainsi s'achève, après une phase d'éclat trompeur, le rôle qu'a joué le saint-simonisme dans le monde de Tindustrie et de la finance. Semblable à la femme de ÏArt poétique d'Horace :
... tarpiter ^tram Desinit in piseem nralier formoFa supernè,
il finit en poisson, en un immense poisson... d'avril.