VIII. L'engouement napoléomon sont U RetUnrBtkm
Tai laissé Kérouman au café Lambert, par une soirée de Tliiver de 1825, ou plutôt sur le champ de bataille de Waterloo, nous retraçant toutes les péripétiesde la sanglaDlejournée qui engloutit définitivement la fortune de Napoléon.
Une autre fois, à propos de la campagne de Russie, Kérouman partait d'un incident de conversation pour nous exposer à fond le pour et le contre de la polémique alors célèbre et passionnante qui s'était élevée ^ntre le comte dp Ségur et le général Gourgaud, Tun des compagnons â*exil du prisonnier de Sainte-Hélène. Kérouman, comme de juste, se prononçait en faveur du second, mais. non pas sans tenir compte des raisons produites par le premier. Il n'épousait pas jusqu'à Taveuglement Vengouement napoléonien de cette époque. En haine de la Restauration, Tenthousiasme pour le grand empereur s'était réveillé. De ses fautes, de son entêtement orgueilleuux qui avait amené deux fois ^invasion de la France, personne ne s'en souvenait plus; les mères elles-mêmes avaient comme oublié leurs griefs contre le conquérant si prodigue du sang de leurs fils. On mullipliait partout ses images; on portait tbutes sortes de bijoux à son effigie^ des épingles terminées par le petit chapeau légendaire; des bagues, des broches contenant des cheveux vrais ou apocryphes du héros. Il suffisait d'une certaine mimique de Talma, rappelant quelque peu Napoléon, pour donner la vogue à une tragédie plus que médiocre, telle que hSylta d'Ârnault. Jouée à Drest par Ligier, la pièce y avait été applaudie avec transport. Je me rappelle qu'en ce temps-là un jeune homme (M. Blzet), qui, depuis, a été maire de la ville, nous déclamait des tirades à l'imitation de Ligier, entre autres le monologue de Sylla qui finit par ce vers :
J*ai goaTerné «ibe peur et J'abdiqne sans crainte.
C'était bien le cas de dire avec un autre poète : Rome n'est plus dans Rome. On voyait partout des allusions à l'héroïque empereur que ve* naient de tuer le climat et l'indigne captivité de Sainte-Hélène. A ses poët^es, à ses écrivçims, à ses artistes, la France entière semblait dire, comme à la grand'mère les jeunes filles, dans la chanson de Béranger ;
Farlez-nons de lui, ptarlez-nons de lui !
.LeMémorial de Sainte^Hélène était, par nous autres jeunes gens, pieusement dévoré, et tout ce qu'y rapporte Las Cases tenu pour parole d'Evangile : cette lecture nous remplissait tour à tour d'indignation et d'attendrissement sur le martyre du grand homme, trahi dans sesgén^-
reus desseins, et par la fortune et par tant de gens qu'il avait comblés de ses bienCaiis.
Comme indice caractéristique de Tesprit qui dominait alors et qu'on a baptisé depuis du nom de chauvinismej je mentioiine les tours de force de mémoire d'un de mes condieciples du collège de Saint-Brieuc, vqui était yenu, en môme temps que moi, étudier la médecine à Brest. C'était Pichorel, aujourd'hui et depuis trente ans l'un des praticiens réputés du Havre. Pichorel s'était logé dans la tête toute la compilation intitulée : Victoires^ cenquHes des Français, S'il était question d'un trait relatif à quelqu'un des généraux de la République et de l'Empire, si l'on voulait savoir la date d'un siège ou d'un combat, on pouvait s'adresser en toute assurance à Pichorel ; il avait toujours la réponse prête. Pichorel était un répertoire ambulant de la période révolutionnaire et impériale de notre histoire (1).
L'enseignement médical faisant défaut, chacun de nous cherchait, suivant ses goûts« un aliment à sa curiosité intellectuelle..
IX. La Carotte. — Un remède coatre la passion eu je«. — Papavouie.
Il y a quarante ans, un pont monumental n'unissait pas à Brest proprement dit l'autre partie de la ville située sur la rive droite de la Penfeld et connue sous le nom de Recouvrance. On passait do Brest à Rpcouvrance en traversant Tavant-port dans des bateaux grossiers. Une fois le port militaire fermé à onze heures ou minuit, il n*y avait plus de communication entre Iqs deux villes. Kérouman habitait Recouvrance; lorsqu'il s'était laissé attarder par quelque récit ou par quelque discussion jusqu'après l'heure à laquelle cessait la circulaiioa des bateaux de passage, il se voyait obligé de prendre {'hospitalité pour la nuit chez quelqu'un de ses camarades. C'est ainsi qu^^il partagea plus d'une fois le lit de ma petite chambre garnie de la rue de Siam.
Une autre cause encore, il faut le confesser à notre honte, amenait quelquefois ces prestations d' hospitalité. Il y avait alors, à Brest, un café dans lequel sétait établie, sous le- nom die la Carotte^ une partie d'écarté où les parieurs étaient admis. Là, des mineurs mêmes, tels que l'étaient plusieurs d'entre nous, pouvaient exposer des sommes relativement considéiahles. Or Kérouman et son biographe actuel étaient Tun et l'autre, celui-ci plus que celtti-là^ enclins à l'essor subversif â^ l'espHt de rivalité et d'intrigue qui constitue, suivant Fourier, la passion du jeu.
(1) Depuis que ceei était écrit, mon ancien camarade, Pichorel, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en récompense de ses ser- . vices conime chirurgien de Tliôpi lai civil du Ilavre.
Cette pasàion ne se réveillât chez Kérouman que par întermitteDce. Il n'en était pas de même, je dois l%vouer, de celui qui passe en revue aujourd'hui ces souvenirs quarantenaires. La funeste passion lui causa plus d^une angoisse cruelle, et il ne fallut pas moins, pour l'en guérir radicalement, que la puissante diversion opérée sur son esprit par les théories sociales ou socialistes, comme on voudra les appeler, qui se produisirent au grand jour après la secousse de 1830. Qu'on dise encore que Saint-Simon et Fourier ne sont bons à rien! Pour moi, je leur ai une reconnaii^sance profonde, malgré quelque brèche faite à mon petit patrimoine et certains obstacles apportés, dit-on, par eux à mon l^jiemin dans le -monde. Je suis tout consolé dès longtemps de mon manque à parvenir ; un petit grain de philosophie tient lieu de bien des choses.
Un des habitués du café dont j'ai parlé en dernier lieu était Papavoine, Je héros ou plutôt la victime d^un des drames judiciaires de cette époque. Papavoine, alors commis de radministrationdelamarineà Brest, fréquentait le café Raguénès, mais non pas pouryjouer.il se tenait ordinairement seul et silencieux, dans un des coins de la salle, dominé déjà sansdoute. par la monomanie qui le poussa quelques mois plus tard À <^prgQr sans motif deux jeunes enfants dans le bois deVincennes. Les débats de c^tte affaire, à laquelle on voulut rattacher quelque intention d'assassinat politique, et qui se termina par une condamnation à mort et par une exécution, étaient lus à Brest avec une avide curiosité, par ceux-Jà surtout qui avaient connu Papavoine. La médecine légale interviendrait aujourd'hui, avec plus de chances de succès probablement f|u'en 1824, pour la protection d'un accusé présentant les mêmes conditions inteîlBctwaltea qne le meurtrier des enfants du bois de Yincennes. On ne saurait trop se mettre en garde contre les fous; ils sont dangereux ; ils causent trop souvent des malheurs horriblesc, mais ils ne commettent pas de crimes. Il ne faut ni les flétrir ni les tuer.
X. La haatonD<i4M et sa pathologie. -^ Rognon^ rogné; une exécntion au bagne.
Pendant que j'étais élève à TÊcole de Brest, je fus employé alternativement dans les services de fiévreux et de blessés de Thôpita) Saint- Louis, consacrés aux militaires, marins et ouvriers du port, et dans les services correspondants de Thôpital du bagne. Parmi les blessés de ce dernier hôpital se trouvaient communément quelques victimes de la bastonnade qui s'administrait alors aux condamnés pour diverses fautes. Les lésions résultant de l'application de vingt-cinq ou de cinquante cQups da corde sur le dos, qui ne semblaient dans les premiers moments que dos con^tusions peu graves, se convertissaient, les jours sui-
vants, en eàcarres qui donnaient Heu à des dénudalions étendues et à des plaies profondes doni la cicatrisatijun exigeait quelques tfois mois, six mois et même plus de traitement à Thôpital. La question d'humanité mise à part, je ne pouvais m'empécber de trouver un peu étrange que la décision d*un commis de l'administration ou même d'un commissaire nous imposât des pansements si prolongés, en même temps qu'elle mettait à la charge du Trésor la dépense de tant de journées d'hôpital substituées à un nombre égal de journées de travail.
Un jeune torçat de 23 ans, qui était employé dans les bureaux, reçut un jour par Tordre du commissaire du bagne, on ne sait pour quel manquement, un si grand nombre de coups et si vigoureusement appliqués que, apporté à Tbôpital, crachant le sang à pleine bouche, il y succomba dans la nuit. A Tautopsie, nous trouvâmes tous les muscles de la partie postérieure du tronc , depuis la nuque jusqu'aux fesses et au haut des cuisses, réduits en bouillie noirâtre, et la partie correspon* daote des poumons infiltrée de sang à une grande profondeur et désorganisée. Les causes de cet acte de sévérité restèrent un peu mystérieuses. Certains cancaniers aventureux allaient jusqu'à faire du jeune forçat un Roméo surpris en tentative de criminai conversation , ni plus ni moins qu'un lord chef du foreign office ^ le vieux Pam, par exemple. Quoi qu'il en soit de cette supposition, sans doute mal fondée, l'événement, quant au résultat, fut conûu à Paris, et des ordres du ministre enjoignirent plus de modération dans l'emploi d'un châtiment qui pouvait si facilement aboutir à une peine de mort prononcée sans aucune des garanties d'un jugement régulier (1).
Parmi les condamnés que j'eus occasion de panser des suites de la bastonnade à l'hôpital du bagne, il se trouvait un homme d^une grande énergie qui, pour se venger d'un garde chiourme dont il croyait avoir à se plaindre, se précipita un jour sur lui, armé d'une paire de ciseaux avec laquelle il lui fit au cou des blessures graves, non toatelois mortelles* Ce forçat se nommait Rognon. Traduit pour cette tentative de meurtre devant le tribunal maritime dont les sentences relatives aux forçats s'exécutaient dans les viBgt^Kiiiatre heures, lorsque le président, suivant l'usage, demanda à l'accusé son nom : « Aujourd'hui Rognon, demain Boqnéy » répondit-il en portant la main derrière son cou et faisant le simulacre de l'action du couteau de la guillotine.
Ce qu'il annonçait eut lieu effectivement, et le lendemain, dans l'a-'
(1) Il y a cependant encore eu, depuis, dans nos bagnes, des exemples de bastonnade ayant entraîné la mort.
f)rès-midi, nous faisions, avec la pile de Volia, dea expérienœs sur sob chef et sur son tronc séparés l'un dç Tautro et amenés, en dix minutes, de la place de l'exécution à J'amphi^é&tre où un appareil d'une soixantaine de couples )6tait tenu prêt à fonctionner. Bn voyant les grimaces expressives des diverses parties de la face sous Texcitation d^un courant électrique ; en voyant cette agitation, ces grands mouvementa du corps se redressant presque sur son séant, on a peine à se persuader que toute vie soit éteinte et qu'il ne reste plus, dans cette tète |)articulièrement, aucune faculté de sentir. Les expériences avaient été préparées et elles étaient dirigées par un chirurgien auxiliaire, M. Bonnin, venu, comme Eugène Sue et quelques autres, de 1 École de Paris.
L'exécution d'un forçat, cérémonie à laquelle je n'ai jamais assisté quoiqu'elle fût assez fréquente, offrait, assure-t-on^ un spectacle des plus imposants. Tous les forçats étaient rangés en face de l'échafaud , à genoux, le bonnet à la main, sous les bouches de huit ou dix pièces d'artillerie chargées à mitraille, les canonniersàcété, mèche allumée au poing, pendant qu'un régiment de ligne, les armes pareillement chargées, se tenait formé en bataille devant cette masse agenouillée.
Sans avoir jamais recherché les émotions de ce spectacle^ j'y ai cependant participé malgré moi. Je demeurais, lors d'une de ces exécutions, à l'angle de la rue de la Mairie et de la me Fautras, niesquesuivait la troupe pour se rendre à la -place du bagne* Le régiment d& service était précédé de sa musique, qui jetait dans les airs les sémillantes notes d'un joyeux morceau des partitions dn Barbier, de la Dame bULncite ou de Fra DiawHa. Peut^tre, en ces circonstances, cherchait-on, en leur jouant ainsi les allégros du répertoire lyrique, plutôt que de leur faire entendre des motifs d'un caractère opposé, peut-élre cherchait-on, dis-je, à distraire l'imagination des troupiers -de l'idée du lugubre spectacle auquel on les conduisait. Quoiqu'il en soit, le contraste de cette musique exprimant, sous un soleil splendide (c'était par un magnifique jour d'ét^j, les fêtes radieuses et les joies enivrantes de la vie, ce contraste, dis-je, avec la situation du misérable qu'un prêtre, en. ce même momfent, exhortait à la mort et qu'attendait l'échafaud Pressé âous^es yeux ; ce contraste produisait dans l'âme une émotion des pins pénibles.
Combien, par bonheur, nos impressioms sont en générai fugitives! De
tous ceux qui, comme spectateurs obligés, ou à tout autre titre,
' avaient participé plus ou moins aux émotions que je retrace, lequel en
passait moins gaiement sa soirée au théâtre, au café ou dans quelque
réunion de plaisir?
XI. Un mot 84r rexpédition d'Espagne. — Retour de deux butnillons
de la garde par Brest.
Le temps que je passai à TEcole de médecine navale de Brest, soit comme élève, soit comme chirurgien auxiliaire ou entretenu, fui ntarqué par trois grandes eicpéditions auxquelles la marine eut une part plus ou moins large ; l'expédition d'Espagne qui se terminait vers le temps démon arrivée à Brest; Texpédition de Morée en 1828, préparée paria bataille imprévue de Navarin ; enfin Texpédition d'Alger en tôSO.
L'expédition d'Espagne avait rendu une certaine activité à noire marine militaire.
Malgré Ttropopularité de la cause que nous allions soutenir dans It péninsule ibérique, la guerre fut accueillie sans déplaisir par l'armée et par la flotte, dont le personnel voit avant tout dans une guerre, quelle qu'elle soit, une occasion de se distinguer, de gagner des grades et des décorations. Je ne donne pas, bien entendu, cette remarque ponrim argument en faveur du maintien des grosses armées permanentes, qui ont bien aussi des inconvénients de plus d'un genre pour l'by^ giène, as point de vue notamment de la normalité des fonctions eexuelles et des conditions physiologiques de la reproduction humaine. Par ce c6té la question nous regarde, nous autres médecins : nous en pourrions donc dire un mot, sans empiéter sur le domaine qui nous est interdit, liais ce n'est pas le lieu; je passe outre.
¥wtT concourir au but de l'expédition et seconder les opérations de l'année, qui était placée sous le commandement nominal du duc d'An-^ gouléme, il avait été formé deux escadres : l'une, dite escadre de TOr céân, était sous les ordres du contre-amiral Hamelin; l'autre ou escadre de la Méditerranée, sous ceux du contre-amiral des Rotfaours. Mais, avant la fin de Texpédition, le premier de ces officiers généraux tomba en disgrâce, et M. Dnperré fut envoyé pour prendre Le commandement en chef. Par suite de ces armements, presque tous les chirurgiens du P0rt se ironvèrent embarqués.
L'cpuvre militante de la flotte ne fut pas d'ailleurs très^considérable^ La. marine contribua cependant à la reddition de Cadixdont elle bloquait la rade^et dont elle canonna quelques-unes des défenses. Un de nos vaisseaux {le Cenkmre) changea même son nom contre celui du fort de Santi- Pétiri, qu'il avait bombardé assez commodément, ditron, sans beaucoup d'avaries ni pour ses agrès ni pour le personnel de son é<|uipage* M« le baron Duperré fut nommé vice-amiral ; mais la marine se trouva asfi«z mai partagée dans la distribution des récompenses, et le corps des officiers de santé plus oublié que tous les autres.
Après la capitulation des certes et le rétablissement de Ferdinand VU
^ans son pouvoir absolu (rey nttb), deux bataillons de la garde royarf^ rentrèrent en France par la voie de mer, et vinrent débarquer à Brest, ramenés sur les b&timents de Tescadre, en même temps que la partie de Tinfanterie de marine qui avait été employée à Texpéditioii.
On avait dressé un arc de triomphe pour la réception des Iraupes, et la ville ofl^it aux vainqueurs du Trocadéro un banquet dans la salle de spectacle: fête officielle à laquelle, malgré notre chauvinisme national, ta population ne prenait aucune part, ni même la plupart des officiers et des fonctionnaires de la marine, si ce n'est par la souscriplion qui leur était à peu près imposée.
Ils étaient beaux cependant, etd^un aspect vraiment martial, ces corps de la garde, lorsque, avec leurs drapeaux lacérés et troué»', le visage des hommes bronzé par le soleil d'Espagne, ils montaient du port en suivant la rue Royale, formés par sections, sous une pluie battante et froide de novembre; car il semblait que le ciel de leur pays se mit de moitié avec l'opinion libérale pour faire mauvais accueil aux restaurateurs du roi Ferdinand. La besogne que notre armée venait de faire dans la péninsule était mauvaise sans doute à beaucoup d*égards ; mais elle Tavait bravement faite, comme toujours. Le pourquoi on se bat, ça ne regarde pas le soldat ; le comment seul est son iaffaire. Il y avait donc excès de sévérité et injustice de Topinion envers nos guerriers ««venant de Texpédition d'Espagne. Ils n'auraient pas mieux aimé, si Ton e^t demandé leur avis, que de combattre sur le Rhin pour la cause libérale, «ii»i que Talternative en avait été posée au gouvernement de Louis XVIII, d'après certains aveux de ses propres oi^anes dans les chambres.
XII. Don Miguel, puis dona Maria sont successivement reçus à Brest. — Lisbonne et Cadix, 1828. — Un mot des affaires de Portugal. — Comme quoi gnerré et peste vont de compagnie. — Ëvacnation de Cadix.
Six mois plus tard, en mai 1824, don Miguel qui vendit d'échouer dans une série de conspirations absolutistes contre son père, Jean VU roi de Portugal, don Miguel arrivait inopinément en rade de Brest. Si peu édifiante que fût la tentative qui l'avait fait expulser de Bon pays, le prince fut reçu avec tous les honneurs, attributs de son rang. Il avait annoncé Tintention de débarquer le lendemain de son arrivée, à neuf heures du matin. Dès sept heures, la garnison tout entièto' était sous les armes. Par suite ou de quelque fantaisie de raltésse royale ou d'arrangements à prendre, ou peut-être même d'un peu d'incertitude de sa part sur l'accueil qui l'attendait en France, llnfànt ne se décida à quitter la frégate qui l'avait amené et à se laisser conduire à terre
flnn^mi d^s ^^aiKHs ée Y^vavrwïté mis à sa dispodiiion, que vers les trois heures de raprès-miiili.
Des groupes de curieux, comme il y en a toujours en poresUe circonstance, aUesdaient sur le quai du port le débarquement de l'altesse royale portugaise. On s'y entretenait des motifs, plulôt soupçonnés que bien connus encQre, qui lui avaient fait quitter brusquement le Portugal. On savait, toutefois, que sa conduite n'avait pas été précisément inspirée par l'esprit du quatrième commandement de Dieu : Tes père et mère konareras» La plupart n'épargnaient pas l'Infant à ce sujet. Comme chacun lui jetait la pierre, « que diable aussi, fit observer un avocat, beau hâbleur, les pères à présent sont immortels! » Or celui qui parlait de la sorte avait pour père un octogénaire enrichi dans la boulangeriOt qui laissait bel et bien son fils, M. Tavocat, tirer le diable par la queue. Cette façon de plaider en faveur de don Miguel les circonstances atténuantes fious semblait, à raison de la situatii^n de son défenseur d'olV fice, une plaisanterie tant soit peu cynique.
D'après les ordres de Paris, on fit à Tlnfant exilé une réception des plus solennelles* 11 fut donné à Thôtel de la préfecture maritime une grande soirée en son honneur. A son entrée dans les salons, don Mir guel, suivant la coutume portugaise, alla présenter sa main à baiser aux dames: cette main, sur laquelle on aurait pu voir peut-être des taches .de sangf.ear il passait pour avoir poignardé lui«méme, ou fait poignarder sous ses yeux le marquis de Loulé, le plus fidèle serviteur de son père. La première dame vers laquelle se tendit.Ia mainderÂitosse Royalela baisa non sans faire un peu la moue ; la seconde n'approcha pas les lèvres jus* qu'au contact; la troisième, enfin, fit semblant de ne pas comprendre dans quel but cette main s'avançait vers son visage. Visiblement contrarié du peu <le courtoisie des dames françaises, et de leur manque de respect envers son auguste personne, don Miguel ne poussa pas plus avant la cérémonie du baise-main. 11 honora, pendant une heure à peine, la fête de sa présence et se retira dans les appartements qu'on lui avait préparés, peu satisfait de son début sur la terre de France, qu'il jugea sans doute infectée de jacobinisme.
Le jour fixé pour le départ de l'Infant, toute la garnison prit de nour yeau les armes et borda la haie, depuis l'hôtel Saint-Pierre, siège de la préfecture maritime jusqu'au delà des glacis. Don Miguel devait partir dans la matinée; mais, soit caprice de sa part, soii pour tout autre motif, il ne partit point ce jour-là, et après être restées tout le jour sous les armes, les troupes durent rentrer à la nuit close dans leurs casernes, pour recommencer le lendemain la même cprvée en 1 honneur de Son Altesse. Le. troupier, bon enfant, aime, dit-on, les princes qupnd même; on doit convenir qu'il a pourtant pas mal d^occasions de pester à leur
sujet, ne fût-ce qu'à propos du rôle obligé de comparse qui loi reytent dans le cérémonial des réceptions princières. Il y eut bien cpielcfiies journées d'hôpital occasionnées par les honneurs qu'on n'avait pas cru pouvoir s'abstenir de rendre à un fils de roi, qui venait d'attenter au pouvoir et à la liberté de son père. Quatre ou cinq pleurésies, huit ou dix bronchites de plus ou de moins, voire deux ou trois pnetrmoiftred, bagatelle !
Quelques années plus tard, c'était dona Maria qui, devenue reine du Portugal, par suite de la mort de son aïeul Jean VI et de l'abdication de son père don Pedro, empereur du Brésil, se voyait repoussée de ses États par son oncle et fiancé don Miguel, rentré en triomphe dans Lis* bonne à la tète du parti absolutiste. La jeune reine venait à son tour dé* barquer en fugitive à Brest, oi!i elle fut reçue avec les mômes honnevrs oflSciels que son oncle, mais avec d'autres sentiments de la pari de la population. Quoiqu'elle ne fût ni jolie ni vraiment gracieusedesa per^ sonne, ses quatorze ans (l'âge intéressant de Joseph et de OAeUe dans leurs romances respectives), la cause constitutionnelle et Kbéralé que dona Maria représentait dans son pays, tout se réunissait pour lut eoncilier les sympathies du public en France et à Brest tout partieulièfre^ ra^nt.
Mais je n'ai pas pris la plume ponr raconter l'odyssée des prntees. Je veux cependant dire encore quelques mots de ceux de Portugal, m'é*^ tant trouvé » Lisbonne en 1828, pendant le régime de terreur absolu^ fiste établi par don Miguel.
Lo bôtiment sur lequel je me trouvais alors embarqué, la corvette^ hôpital te Rhône, avait rallié dans le Tago la frégate la TkémU, eom» mandée par le capitaine de vaisseau Le Coupé, afin d'aHer coneourir aveo elle à l'évaluation de Cadix, dernier point de la péninsuto occapé par nos troupes. Malgré nos cocardes blanches, nous étions, nous autres officiers français, un sujet do défiance pour l'ombrageui g0«v^€trnement de don Miguel. La police observait, assure-t-on, nos démarcÈbiss dans cette capitale, dont les prisons regorgeaient d'hommes convaincus ou soupçonnés de tendances constitutionnelles.
Après la révolution de 1830, le mauvais vouloir de don Miguel ^y^ vers la France éclata par de tels procédés que, malgré la longanimité patiente du roi Louis-Philippe, l'amirai Roussin dut, en 1832, aller foreer les passes du Tage pour avoir raison^ de» insoleaces miguélittos envers l^gfNiventement de Juillet.
On sait comment, soit de gré, soit de force, don Pedro quitta ses États du Brésil, et de retour en Europe alla, les armes à la raain, re- 'veiidi(|uèr contre son frère oadet les droits de sa fille; commentyavec
tin détdcbemcnt d'auxiliaires, qui lui arrivaient de la Grande-Bretagne, le choléra fat importé, en 1833, dans le Portugal, de. là en Espagne, puis dans nos ports de la Méditerranée, à Toulon, à Marseille en 1835^ d'où en Algérie, qui le renvoya de nouveau à Marseille en 1837, avec un régiment rentrant d'Afrique en France.
La guerre et la peste cheminent souvent de compagnie et se donnent volontiers la main pour ravager et dépeupler la terre. Quand donc les hommes sauront-ils enfin se délivrer de ces deux fléaux?
En dépit de la doctrine prétendue orthodoxe, mats en réalité non moins impie qu'inhumaine du comte Joseph de Biaistre, sur la nécessité de l'expiation par le sang,— le sang glorieusement versé sur les champs de bataille ou ignominieusement répandu sur l'échafaud,— les esprits avancés ne voient plus aujourd hui dans la guerre et dans la peine de mort que des sacrifices désormais sans compensation et sans utUité. Pour ce qui est des pestes, nous ne pouvons plus aussi croire, avec le bon Ambroise Paré « qu'elles viennent de TiredeDieu, » d'autant que luimême, avec une raison et une sagacité supérieures à son temps, il leur cherchait et leur trouvait déjà d'autres orgines point du tont mystiques. Aujourd'hui, en plein dix-neuvième siècle, il est bien temps de com«prendre et d^oser affirmer que les fléaux pestilentiels sont, pour une grande part du moins, le résultat de ngnorance et de l'incurie de l'homme. Tant que, au lieu de régir convenablement son domaine terrestre en coopérateur intell i]geRt de D'eu, l'homme y laissera de vastes contrées incultes, les hauteurs dénudées, les plaines ouvertes aux inondations des fleuves et changées par suite en marécages infects, exhalant la maladie et la mort, il doit s'attendre à recueillir, pour prix de sa mauvaise gestion, le choléra» la fièvre jaune et la peste. Il est temps que l'hygiène, s'élevant à des vues d'ensemble, fasse appel à l'association despeuples,pourassurer,pardes efforts communs, la préservation générale.
n y avait peu d'esprits livrés à de telles préoccupations en 1828.
tje Bhâne et la Thémis quittèrent les eaux du Tage l'un des derniers jours d'août de cette année, et n^aviguèrent de conserve jusqu'à la rade de Cadix.
Le premier dimanche qui suivit notre arrivée, noud etkpes le spectacle d'un combat de taureaux. Notre séjour sur la rade de Cadix, qui ne fut que d'une couple de semaines, se trouva attristé par la mort du commandant d'un des navires français de lii station, un lieutenant de varF^ seau du nom déjà illustre de Dupetit-Thouars, qui se noya dans Va traversée de Cadix à Sainte-Marie, son canot ayant chaviré sur la barre. Il était venu le matin même faire visite à notre commandant.
Noas embarquâmes à bord du Hkône les malades de la garnison, et bon nombre d'entre eux emportaient des souvenirs plus ou moins désagréables de leurs exploits galants sur Tbérolque terre d Espagne. Parmi nos passagers se trouvaient deux médecins militaires de beaucoup d'instruction et d'un commerce très-agréable, MM. Morard, deux frères jumeaux : entrés ensemble dans la vie, ils avaient, pareillement, toujours marché du même pas dans leur carrière.
Avant de mettre à la voile, nous vtmes de notre bord les troupes françaises sortir de la place, emportant les regrets de la population, et les troupes du roi Ferdinand y faire leur entrée, non sans inspirer d'assez vives -craintes aux habitants, garantis jusque-là par notre présence contre les excès de la réaction absolutiste.
XITI. Mon premier séjour à Pontanezen. — Ce que vant le chlorure d'or
comme antisyphilitique.
Ici j'ai anticipé sur le cours des événements. 11 faut remonter à quelques années en arrière pour trouver l'Ecole de médecine de Brest à son maximum de lorpeur, faute d'enseignement et faute d'émulation.
Sur la fin de l'année 1824, un encombrement de malades s'étant pro« duit ail point que les hôpitaux ordinaires de la marine ne suffisaient plus, on se vit forcé d^ouvrir des services dans la succursale de Pontanezen, située dans la campagne à deux grands kilomètres de Brest. A cette occasion, il y eut besoin de nommer quelques chirurgiens auxiliaires de troisième classe, au nombre desquels je fus compris. A la suite d*un examen pour la forme, le conseil de santé me déclara admissible, et le lendemain je recevais un ordre de service signé de l'intendant M. Redon de Beaupreau, à la destination de Pontanezen.
Il y avait longtemps que cette résidence n'avait reçu de malades.
Elevées en 1779 et 1780, sur l'avis de l'inspecteur général du service de santé de la marine, Poissonnier-Desperrières, les constructions de Pontenezen datent de l'époque où Tescadre du comte d'Orvilliers, après le glorieux combat dOuessant, puis à la suite d'une croisière infructueuse sur les côies d'Angleterre en vue d'un débarquement qui ne put s'opérer, était rentrée à Brest, rapportant sur les cadres sept mille hommes en proie au scorbut et à un» fièvre maligne (probablement le typhus). Elles avaient été de nouveau utilisées comme hôpital après la funeste bataille du 15 prairial an II, illustrée par le magnanime sacrifice des marins du Vengeur. A cette seconde époque, Broussais, d'après une de ses lettres citée par M. Lefèvre dans Tintéressante histoire du service de santé de la marine que publient les Archives de méde-
€ine navale^ Broussais ;fut employé à l^ontanezen cornm^ chirurgien da troisième classe. « Vous souvient-i), écrivait en 1809 à un de ses anciens camarades de la marine Tauteur du Traité des phlegmasies chroni- 'ques, — vous souvienl-i) comme nous franchissions la distance de Pontanezen à Brest peur assister à ses savantes leçons? » Il s'agissait ici du «hinirgien Duret que Broussais appelle « TÂmbroise Paré de la marine, «> et dont il avait singulièrement à cœur de connaître Topinion sur son «uvrage nouvellement publié. — a Vous souvient-il, continue Broussais, comme no«s bravions la pluie, le vent, la crotte, aûn de ne point ' laisser d'interruption dans notre cours? »
Tout souvenir du passage de Broussais à Pontanezea s'était effacé en 1824. Sans cela, nous autres qui étions alors ses ferve.nls admirateurs, nous n'eussions pas manqué de citer avec orgueil cette circonstance. L'idée que, vingt-cinq ou treote années aruparavant, Broussais, le grand Broussais avait habité la même petite chambre qu'occupait Tun d'entre nous; qu'i4 avait parcouru ce môme petit chemin boueux de la Vierge qui nous conduisait, par la traverse, de Pontanezen aux glacis, celte idée aurait parlé sans doute à nos imaginations, et nous aurions voué un truite local à la gloire du fondateur de la doctrine physiologique, tombée peut-être aujourd'hui dans un discrédit excessif «t injuste.
Quoi qu'il en soit de cette réflexion à propos du célèbre novateur dont incidemment il sera encore question un peu plus loin, les bâtiments de Pontanesen, depuis ies temps de la guerre d'Amérique et ceux do la république française. Bravaient plus, que je sache, renfermé de services hospitaliers. lis servaient presque uniquement à recevoir, à son arrivée, ia cfmine^ en d^autres termes, les grands convois de forçais dirigés périodiquement sur le bagne, convois qui grossissaient successivement
' depuis leur point de départ, en prenant dans les villes situées sur leur passage les condamnés que les prisons fournissaient. Hideux spectacle que celui de la chaîne I Mais c'est un tableau que la plume de Victor Hugo a retracé dans ia Misérables,, Il n'est permis à personne, et moins qu'à tout autre à un écrivain d'occasion tel que moi, de revenir sur un sujet que ce grand maître a saisi et qu'il fait revivre dans une de ses .
. pages immorteUes pour édifier la postérité sur les restes de barbarie qu'offrait encore çà et là le dix -neuvième siècle.
i Au lieu d'étrë conduit immédiatement au bagne, le personnel de la chaîne était d'abord dirigé sur rétablissement de Pontanezen, et là on procédait au nettoyage, à l'examen minutieux des nouveaux forçats, tant sous le rapport des moyens d'évasion qu'ils pouvaient cacher, que sous le rapp<M*t de leur état sanitaire. Ce dernier point était
' confié à un chirurgien de la marine qui séparait les hommes atteints de
-la gale ou de quelque autre maladie contagieuse, afin de les traiter avant
qu^ils ne fussent admis dans les salles du bagne avec les autres co^damnés.
C'était donc une chose qui ne s'était pas vue depuis loo^emps ^ue l'ouverture de services de malades à Pontanezen, comme cela eut lieu en novembre 1 824. Ces services^ affectés aux vénériens et aux hommes atteints de légères blessures ou de maladies ehinlrgicales chroniques, furent maintenus depuis cette époque jusqu'à celle de l'achèvement ei de l'occupation du nouvel hôpital de la marine, vers 1836 ou 1837. ' Pendant mon premier séjour à Pontanezen, qui fut de courte durée (on nous licencia, nous autres auxiliaires , au 1*' janvier 1825), la direction était confiée à M. Fischer, chirurgien de première classe, qui devint plus tard médecin en chef. M. Fischer prit le service des vénériens auquel je fus attaché. Il expérimenta, suivant l'idée de Chrétien (de Montpellier), le traitement de la syphilis par le chlorure d'or em* ployé en frictions sur la langue. Indépendamment de ce qu'il était un peu lourd et lent de sa personne, M. Fischer faisait les choses en conscience : il avait dans la poche de son tablier de salle les vingt petite» doses de chlorure en poudre destinées aux vingt sujets mis en expérience, et au lit de chacun il développait soigneusement ifn de ses petits paquets, le versait bien exactement tout entier sur la langue du malade, et se tenait au pied du lit jusqu'à ce que la friction eût été ponctuellement exécutée pendant le temps déterminé qui était de trois ou quatre minutes» sans que le malade laissât écouler au dehors sa salive, qui eût entraîné une partie de la substance médicamenteuse. Cela ne laissait pas que d'allonger notablement la durée des visites à notre vif déplaisir, et nous donnions au diable le chlorure d'or, dont il n'y eu! d'ailleurs pas lieu de se louer ; car son emploi fut bientôt abandîonné complètement. Ce fut pour moi la confirmation anticipée d'un aphorisme que j'ai entendu professer , quinze ans plus tard, par M. Ricord dans ses piquantes et instructives conférences de l'h^ital du Midi. « L'or ne fait de bien, disait plaisamment le spirituel syphiliographe, que de client à médecin ^ jamais en sens inverse : de médecin à malade, l'or, comme dans la ritournelle de Boberî-le- Diable y l'or est une chimère..... Il ne faut pas songer à s'en servir islo modo, »
Très-difTérente a été la fortune clinique de l'iodure de potassium, qui ne commença d'être employé contre les accidents tertiaires de la vérole que bien longtemps après. Le Traité pratique des maladies vé^ nérienneSy publié par M. Ricord en 1838, ne fait encore aucune mention de cet agent précieux, dont l'auteur fut cependant un des premiers à introduire et à préconiser l'usage dans le traitement de la syphilis constitutionnelle, surtout lorsqu'elle est caractérisée par des affections du
système osseux : douleurs ostéocopes, périostoses, ostéites at caries. Lorsqu^oo se rappelle tout ce cortège d'accideots formidables qui s'observaient fréquemment dans les services de vénériens sans iqpue i'on jeût autrefois aucun moyen curatif efficace à leur opposer, il faut bien çonyenir <}ue remploi de Tiodure potassique dans la période tertiaire de la syphifîs a été un grand bienfait. De ces cas désolants à l'égard desquels l'art ne possédait que de vains palliatifs et la banale ressource du calmant par «xcellence, l'opium, nous en avions un certain nombre dans les salles de Pontanezen. le me rappelle, entre autres déplorables victimes du lues venerea, un pauvre ouvrier charpentier du port en traitement depuis près d'une année pour la série la plus complète qu*on pût voir des ravages du virus : il pleurait comme une Madeleine, en dépit des raflkries de ses voisins, ce grand gars de Gouënou, s^apitoyant sur le sort de sa vieille mère dont il était l'unique appui et se lamentant, en langue bretonne, d^être puni de Dieu aussi cruellement pour avoir péché une seule fois. Hélas! il ne suffit pas d'un acte de contrition pour être quitte avec dame vérole, et elle ne châtie pas en raison du nombre des méfaits: plus d'un novice a payé d'une longue et lamentable suite de tourments, par l'évolution complète des accidens spécifiques, son malencontreux début dans la carrière aléatoire des amours faciles. Pitié pour ceux que Vénus a si cruellement accueillis, et tâchons, nous autres médecins, de purger la terre d'un monstre dont Hercule ne soupçonnait gas l'existence lorsque, vainqueur de l'hydre et des féroces tyranneaux ou brigands de la Grèce, il filait, voluptueusement couché, aux pieds d'Omphale.
La sécurité des antiques pailfards manque, hélas! à leurs modernes successeurs : témoin le funeste sort du père illustre de Gargantua; car, suivant l'épitaphe que lui consacra un contemporain qui, à coup sûr, n'était point Ronsard,
Fîn mars cinq mat quarsoile-sept, François mourut à ^mbouiU«;t De la vérole qu'il avait.
favais pris facilement l'habitude de l'existence calme et tranquille qu'on menait alors à Pontanezen. Je m'accommodais aussi de la cuisine des sœurs qui ne traitaient vraiment pas mal notre table. Je quittai Pontanezen avec regret et j'y revins plus tard avec pîaisir, quoiqu'il eût un peu changé ses allures, comme on le verra ailleurs.
Celui de nos camarades avec lequel je m'étais le plus lié pendant ces cinq ou six semaines de vie champêtre et quaBi-recluse était un chirurgien entretenu, Lucas, que nous appelions peu c h arita b lement monocle, parce qu'il avait perdu un œil. Il fut embarqué cofùme chirurgien major sur le brick VQiivier qui mit à la voile de Brest, «u prin-
temps de 1829, je ne sais pour quelle desliimliôn, mais qui pmt sons doute corps et biens, car on n'en a jamais eu de nouvelles» La mer, -quel gouffre!
XIV. Retonr dans ma famille. — Le vieil officier de santé auquel la médecine
aurait dû Broussais.
Les concours, cet excellent mode d'admission et d'avancement par lequel se recrute le corps des médecins de la marine militaire en France, les concours ne venaient pas, il y a quarante ans, avec la fréquence et la régularité qu'ils ont eues depuis. Ennuyé d'attendre Toccasion qui ne se présentait point de conquérir le modeste grade de chirurgien de troisième classe, obligé de faire des économies sur le revenu, déjà anticipé, de la très-modeste ferme que m'avait laissée ma défunte mère, et qui constituait tout mon avoir, je m'en retournai dans la petite ville de
. basse Bretagne qu'habitait ma famille, un pauvre endroit nommé Corlay, qui a pourtant sa poésie et qui me rappelle d'aimables souvenirs. Là je continuai, sans méthode à la vérité, au gré de ma curiosité vagabonde plutôt qu'au point de vue de l'utile, à m occuper des connaissances qui ont trait à la médecine.
Un ex-chirurgien militaire, qui avait fait les dernières campagnes de l'empire et que sa situation de fortune dispensait de Texercice professionnel, M. Racinet fils, qui a été député des Côtes-du-Nord à la Constituante de 1848, avait, avec une gracieuse obligeance, mis sa bibliothèque à ma disposition. 11 habitait, à la distance de trois grandes lieues
. bretonnes, Gouarec, bourgade baignée par le Blavet. Chaque quinzaine j'allais à Gouarec, par des chemins affreux, tantôt à pied, tantôt à cheval, prendre une couple de volumes du grand Dictionnaire des sciences médicales, que j'échangeais, la quinzaine suivante, contre deux autres volumes.
Quelques ouvrages, la plupart dépareillés, provenant de la bibliothèque de mon grand-père maternel, et parmi lesquels figuraient surtout les productions philosophiques du dix-huitième siècle, complétaient ma
, pâture intellectuelle, et me préservaient de tout ennui au fond de ma retraite.
Dans le petit chef-lieu de canton où je me trouvais, non plus quedans toute la contrée à quatre lieues à la ronde, il n'y avait qu'un seul praticien, un officier de santé septuagénaire qui, malgré l'absence de toute concurrence locale, n'avait jamais joui d'une grande vogue (1). Il mou-
/ (1) Le même chef-lieu de canton et les communes environnantes étaient pareillement restées, pendant bien des années, sans aucune sage-
rui entre mes mains, comme je suis bien tenté de le dire, d'un catarrhe vésical, ou plutôt par suite de ces accidents urinaires causés «hez les vieillards par le développement hyperthrophique de la prostate ,^ cir^ constance si lâcheuse quand elle se complique de rétrécissements urétraux. On jugera du degré d^instruction du brave homme par le langage^ qu'il me tint lorsqu'il me manda près de lui, sachant que j*,avais étudié à Brest pendant une couple d'années : « J'attribue, me dit-i), les accidents que j'éprouve à fine révolution de sperme, » Il me fallut faire un^ grand effort pour ne pas éclater de rire, malgré Tétat de souffrance acr cusé sur le visage et par l'altitude du patient. Le malheureux vieillard n'urinait que goutte à goutte, de loin en loin, depuis trois jours, malgré • des efforts incessants. Il avait tenté de se sonder sans y réussir. J'eus ie bonheur d'introduire une sonde et de vider la vessie. Mais l'ischuiio se renouvelant et les accidents qu'elle entraine se développant de plus en plus, je conseillai d'appeler un docteur. On en alla chercher un à 9 lieues, à Saint-Brieuc, M. Lécuyer, ancien chirurgien de la marine, qui vint une seule fois. L'affection des voies urinaires suivit la marche fatale qu'elle a si souvent chez les vieillards. Le malade en précipita lui-même le dénouement en prenant un jour une r6tie au cidre qu'il na put digérer et qui l'étouffa. Voici maintenant la particularité qui m'ja fait consigner ici mon premier revers de praticien. f
Pendlnt que je lui donnais des soins,, le- père Guérin (pour l'appeler par son nom, car il y a dans le monde Guérln et Guérin n'ayant, comme en peuvent mieux juger que tous autres les lecteurs de la Gazette Médicale DE Paris, n'ayant, dis-je, entre eux rien de commun que les six lettres deleur signature), le père Guérin, donc, me raconta un jour comme quoi c'était lui qui avait fait cadeau de Broussais à la médecine ! >— Broussais se trouvait alors (c'était en 1826) à l'apogée de sa gloire et dans tout l'éclat de sa renommée retentissante; le bruit que faisait son nom était, parvenu jusqu'aux oreilles de M. Guérin, quoique ce dernier, n'eût guèresouci de se tenir au courant des progrès de la science ou des innovations du moment; ce qui n'est pas toujours la même chose.
.«. C'est pourtant moi, me disait donc un jour le père Guérin, qui ai^ fait de Broussais un médecin; c'est, moi qui ai décida la vocation de
femme, lorsque, vers 1824, il s'en établit une qui avait suivi les cours de la Maternité de Paris. Jusque-là des commères, dénuées de toute notion théorique, assistaient seules les femmes en couches. Lorsque survenait quelque grave accident ou bien une de. ces présentations qui exigent nécessairement.l'interv.entiQn de Tari, la mère, et 1 enfant étaient voués à la mort^
BrotMsaîs, qêi lui ai mis la lancetu à la maio, tt qui kû ai appria à faira aa première saignée. »
SuivMl le récit de M. G«ériB, it ae trevrait en 1792, à Dinan, aidechirargien dans le 2* batailton des Côtes-dit-Nerd ateo Brouasais, alxnra simple fesilier, mais dont il disliaguaUratde suite la sapérierité intel* lectoelle. — « Bfon pauTre Bronssais, aurait dit un jour la sous-aide Guériii au futur fondateur' de la dodtrine physiologique^ -^ tu anraa bien du fodl daaa le métier de soldat, sana asauraoee de parvenir aux grade» supérieurs, sans occasion d'utiliser de longtemps lesémineates iîseultéa de ton esprit. Crois-moi, mets-toi à Tétude de la médecine, et tu aa tout de suite une carrière plus deaee^ el pour Tavenir mie briUanto perspective. »
Broossais aurait senti la justesse de l'argument, ai peu de temps après il se trouvait lui-même employé comme officier de santé de tas marine aux hôpitaux de Saint-Malo et de Brest,. puis embarqué en cette qualité sur un bâtiment de guerre. Ce ne fut que plusieurs annéfifs plus tard, après avoir, en 1802, passé sa thèse inaugurale sur la /Sévre ktctique, Uièse dans laquelle il soutenait cette doctrine de Vestmttialité qufil devait bientôt si ardemment et si puissammei^ eoBibaUre; ce ne: fut, dis^je, qu'en iSOâ que Broussais entra dans le service médical de= Tannée
Qu^y avait-il de vrai dans le récit du père Giiérin, qui passai^d'ail^ leurs pour enclin quelque peu à gausser^ comme on .dit dans notre^ pays? C'est ce que je n'ose décider (i). Pourtant il devait y avoir quel-
■ Il I I I II III I I III < - Il II I I ■ I I i^—i^— « mu
(1) A l'article Broussais de la NûuveUe biographie universelle^ qui porte la signature du docteur C. Saucerotte, on lit ce qui suit :
a Broossais (François-Joseph-Victor), célèbre médecin firançai&, né à Saint-Malo le 17 décembre 1772, mort le 17 novembre 1838. C'est dan» le village dePleurtuit, où son père exerçait la médecine, que â^écoulôrent ses premières années. Broussais avait 12 ans lorsqu'il fot envoyéau collège de Dinan; il y terminait ses étudea lorsque éclata la révolution. Enrôlé dans une compagnie de volontaires,^ il fut obligé de revearip a» bout de deux ans, pour se rétablir d'une grave maladie j ii^rèsd» ses parents qui le décidèrent à embrasser la profession médicale. Admis successivement aux hôpitaux de Saint-Malo et de Brest, il obtint en peu^ de temps une commission de chirurgien de marine, et se distingua da^ plusieurs campagnes contre les Anglais. »
Le père de Broussais étant médecin lui-même, celte circonstance explique l'option de son file pour la^ profession médicale, sans qu'il fût besoin du conseil et de= l'înterventidn d*un fiers. Cependant, comme ce* n'est pas toujours aux impulsions de la famille que les jeunes gens
que chose de fondé dans ce qu'il me racontait : comment sans cela M. Guérin awrait-il sa que Broussais avait débuté par être soldat dans un bataillon de volontaires des Côles-du-Nord?
obéissent le plus volontiers, il se peut que Tinfluence du sous-aide Guérin ait contribué pour une part à l'entrée de Broussais dans la carrière médicale.
De son côté, M. A Lefèvre, ancien médecin en chef de la marine et ancien directeur du service de santé au port de Brest, dans Touvrage que j'ai déjà mentionné, rapporte ce qui suit :
o Broussais, attaché depuis quelque temps aux armées républicaines guerroyant en Bretagne, fut requis pour le service de la marine; il so présenta devant le jury de salubrité de Brest. Jugé capable, on remploya,, le il messidor an III (30 juin 1795), comme chirurgien de troisième classe, au service de l'hôpital de Pontanezen, où il se distingua par son zèle et par son ardeur. Embarqué plus tard sur la frégate la Renommée^ destinée à faire une campagne en Amérique, Broussais, ayant perdu son père et sa mère, débarqua et obtint d'aller continuer ses services à Saint-Malo, son pays natal, où il fut embarqué en qualité de chirurgien de deuxième classe, d*abord sur la corvette C Hirondelle^ du 22 septembre 1796 au 19 mai 1797, puis sur le corsaire le Bougainville^ d'où il débarqua le 28 janvier 1798. Ce lie fut cependant que deux ans après, en l'an VIII, qu'il laissa définitivement la marine pour passer dans l'armée de terre, emportant le meilleur souvenir du temps qu'il y avait passé à son service, et des avantages qu'il en avait retirés pour son instruction.» (Archives de médecine navale, juin 1866.)
Il vaut la peine de mentionner comment Broussais avait du même coup perdu son père et sa mère. « La demeure de ses parents, dit M. Mignet, avait été envahie par les chopans. Son père avait vainement essayé de s'y défendre. Il y avait été égorgé, ainsi que sa femme, par les chouans qui avaient ensuite mutilé leurs corps et dévasté leur maison. En apprenant cette horrible nouvelle, Broussais fut saisi de la plus profonde douleur* Son émotion fut si forte que lorsque, après quarante ans, cet ineffaçable souvenir se représentait à lui, on le voyait pâlir et trembler comme au jour de la catastrophe. La cause de la Révolution à laquelle on venait d'immoler ses parents, était déjà celle de ses convictions ; elle devint alors celle de son ressentiment filial. Il lui dêmeiira fidèle toute sa vie. » {Notice historique sur Broussais, par Ml Mignet, lue à ^Académie des sciences morales et politiques, le 27 juin ig40.)
Plus d'une famille conserve de la guerre civile de cette époque, en Bretagne, des souvenirs de deuil semblables à celui qui affectait si vi-
Dans l'hiver de i832 à t833, après avoir suivi une visite de Brousseis au Val'de-Gr&ee) je raccompagnai, moi troisième seulement, à Tamphi-
vement Tâme de Broussais, Pour en citer un qui me louche, une nuit du mois de frimaire an viii, mon grand-père maternel, Charles Rogon de Kerlanguy, qui avait, quoique noble, embrassé la causé de la Révolution, fut enlevé- de son domicile, la Noë-Hâlé, en Coëtmieux, entre Lamballe et Saint-Brieuc, par des Chouans que conduisait un gentilhomme, son voisin de campagne. Deux serviteurs dévoués suivirent à quelque distance, jusque sur le terrftoire de Brehand-Monteontour, la bande qui emmenait le vieiflard ; mon grand-père avait alors 60 ans. Là,' ces deux hommes , effrayés peut-être pour leur propre compte, perdirent de vue les ravisseurs et la victime. Depuis ce moment la famille n'eut aucune nouvelle de ce qu'était devenu son chef. Les recherches auxquelles on se livra ne purent môme faire découvrir où gisait son cadavre. Ceci se laissait à l'époque de la dernière levée de boucliers des rebelles de l'ouest, lorsqu'ils pénétrèrent de nuit, par surprise, dans Saint- Brieuc. (Voyez sur cet épisode de la chouannerie et sur la mort héroïque du procureur do la commune ou maire de la vil Te, Poulain Corbion, une Note à la fia de la brochure.)
Pour revenir à Broussais, il y a encore lieu de consigner à son sujet quelques particularités qui ne manquent pas d'un certain intérêt biographique.
Ce fut avec la part de prises qu'il toucha comme chirurgien du BOU'gainviUe, et qui ne s'élevait pas à moins de 14 mille francs, que le futur réformateur médical se rendit on 1799^ à Paris pour y achever ses études. Il se trouva donc qu'un peu de cet or anglais qui, par la main de Pitt, soldait partout les ennemis de la France, procura à Broussais le moyen de conquérir son diplôme de docteur.
Après sa réception, il essaya, déjà marié et père, de pratiquer la médecine à Paris; mais la clientèle mettant plus de lenteur à venir que les ressources du jeune ménage à s'en aller, Broussais dut renoncer au rôle de modeste praticien dans cette capitale où il devait un jour faire la loi comme chef d'école.
Par le crédit de Pinel et de Desgenettes, il obtint une commission de médecin à Tarméedes côtes de l'Océan, 4 navembre 1805. Depuis cette époque jusqu'à sa mort, arrivée le 17 novembre 1838, Broussais ne cessa pas d'appartenir à Tarmée. Il fut, après 1830, nemmé professeur à la Faculté de médecine de Paris ; mais déjà la vogue de sa doctrine déclinait. Ses leçons, auxquelles j'ai pu assister, comptaient un p.etit nombre d'auditeurs, tandis que l'amphithéâtre suffisait à peine pour contenir la foule qui se pressait à celles d'Àndral.
théâtre où il se rendait dans le but de mesurer et de peser des ccr« veaux, car c était au temps de son engouement pour la phrénologie. Là, me trouvant pour ainsi dire en tête à tête avec le célèbre novateur Je me hasardai à lui parler de Thistoire que m'avait contée le vieil ofGcier de santé, notre compatriote. Sans opposer une dénégation formelle, Broussais me dit qu'il ne se rappelait pas la circonstance dont je Tenlretenais. Je n'eus garde d'insister.
XV. L'annonce d'un concours xne fait revenir à Brest. — Commensalité à trois — I^ bonne femme Marîana. — Repas de noce qui faillit se terminer comme celni des Lapithes.
Ayant perdu Pespoir d'entrer dans le corps des officiers tle santé de la marine, je m'apprêtais à me rendre à Paris pour y continuer mes études médicales, lorsque, vers la mi-septembre 1827, une lettre d'un de mes camarades de Brest vint m'informer qu^il allait s'ouvrir dans ce port un concours très-avantageux ; qu'une vingtaine de places, au moins, étaient annoncées pour la troisième classe. Je changeai mes dispositions et j'arrivai à Brest, que j'avais quitté depuis plus d'une année, quinze jours environ avant la date fixée pour l'ouverture des épreuves.
Je trouvai la situation de l'Ecole sensiblement différente de ce que je Tavaisvue.
Appelé du poste de Lorient à celui de second chirurgien en chef au port de Brest, M. Fouilioy avait pris la direction du service des blessés à l'hôpital Saint-Louis, et il avait donné une impulsion qui se ressentait un peu partout. J'essaierai plus loin de la caractériser.
Pour le moment, toutes les préoccupations étaient au concours qui allait s'ouvrir.
Afin de revoir ensemble les matières sur lesquelles portaient les épreuves du concours, et pour éviter les pertes de temps causées par* la nécessité d'aller au dehors manger à une pension, nous avions pris des chambres contiguës sur 'le même palier, deux de mes bons camarades et moi. Cétaient Théodore Turquet (de Lannion), et Emile Bernard (de Chàteauneuf), praticiens plus que trentenaires aujourd'hui, chacun dans sa ville natale. Mais l'occasion se présentera de leur donner une vieille et cordiale poignée de main, au premier surtout, que j'ai rencontré plus d'une fois depuis, ami dévoué en toute circonstance, aussi bien qu'esprit judicieux et homme de bon conseil. Nous nous faisions apporter nos repas par une brave femme bas-bretonne, bien connue de tous les élèves et jeunes chirurgiens de ce temps-là, et qui s'était vouée entièrement à leur service^
C'était un type curieux que la mère Marie- Anna (prononcez Mariana), petite femme d'une cinquantaine d'années approchant, sèche, laide,
bizarrement costumée, défigurant étrangement la plupart des mots français, ayant presque l'air d'une idiote, mais ne manquant ni d'intelligence pour les commissions dont on la chargeait, ni de cœur dans les fonctions de domesticité collective et ambulante qu'elle avait adoptées par goût plus encore que par intérêt. Chaque matin, Hariana, dans ses gros souliers ferrés, sa cape bretonne sur la tête et sur les épaules, faisait sa tournée dans les logements d^une douzaine d'entre nous, pour cirer les chaussures, brosser les habits (art dans lequel elle ne se piquait pas d'exceller) et pour prendre les commissions de chacun. Toutes les clefs étaient constamment à sa disposition, et jamais aucun de nous n'eut à se repentir de la confiance illimitée qu'on accordait à Mariana. C'était vraiment la mère aux carabins, qualification qu'elle se donnait elle-même, noti sans un petit sentiment de vanité. Si quelqu'un s'était avisé devant elle de dire du mal de ses eérugiens, comme elle nous appelait, Mariana, toute pacifique qu'elle était d^ordinaire, eût été femme à sauter à la gorge du médisant:
Mariana avait une fille, mats qui n'avait, il faut se h&ter de le dire, aucune espèce d^accointance avec les clients de sa mère, et que la plupart d'entre nous, nous ne connaissions pas même de vue. Cette fille étant venue à se marier avec un ouvrier tailleur de pierres, nous eûmes l'idée d^ouvrir entre nous une souscription pour faire les frais de la noce à laquelle nous résolûmes d'assister en masse. Le banquet nuptiaf eut lieu, hors des portes, au delà des glacis, dans une guinguette alors en vogue, la taverne de la mère Erard, qui ne le cédait en renommée culinaire à aucun des restaurants les plus huppés de la ville^ Suivant le vieil usage populaire et bourgeois, on chanta au deissen à tour de rôle. Un d'entre nous, qui n'y mit pas malice à coup sûr, eut la .malencontreuse fantaisie d'entonner les Gueux de Béranger :
Les gaeux, les gueux.
Sont des gens henieux ; Us s'aiment entra eux.
Vivent les gueux 1
Les gens dé la nôce pour de bon, les camarades du marié surtout, prirent cela pour une insulte, et peu s'en fallut qu'ils ûe fissent un mauvais parti aux amphitryons. L'orage gronda avec violeùce un moment : déjà l'on quittait ses places, plus d'un ouvrier montrait le poing aux messieurs,,. Les paroles conciliantes deâ plus grares d'entre nous ; l'infervéntion chaleureuse de Mariana se jetant, comme autrefois les Sa* bitieâ, entre les groupes irrités prêts à en venir aut mains, c'est à-dire entre les amis de son gendre et ses ehers cérugiensy se portant garanti» des bonnes intentions du^ chanteur; enfin les efforts de quelques-unes dés jeunes invitées qui avaient, je le supçonne, des intelligences dan&
les dettt eamps, toutes g«s influences lénitives on lénifiantes finirent par apaiser Tirritatioo qui s'était produite, et la soirée se termina paisiblement par un bal où tout se passa d'une foçon convenable. II y avait plus qu'une moralité, il y avait toute une révélation dans eet incident. UaUlageniaaie ent^e ouvrière et bourgeois, entre agents du labeur manuel et agents du travail plus spécialement inteHeotuel^ ne s'est que trop' accentué depuis, jusqu'à amener, sous TinAuenoe d'une grande crise révohuionnaire, uif commencement de guerre sociale et des batailles de rues qui^ espénms-le» ne se renouvelleront plus désormais^ chez nouSà
XVI. Le concours de 1827.. — M. Foullio^ son influenee sur racole de Brest ;. sou envoi avec Kërouman dans la Grande-Bretagne ; sa promotion an grade de cbirûYgieii «n chef, puis d'inspecteur adjoint et enfin d'inspecteur giAnéral ; ■a mm% préoiatarée.
Les épreuves du concours nous furent favorablesà mes deux commensaux et à moi.
Cela ne va pas sans émotion, un concours, surtout quand l'avenir professionnel en dépend. Les noms dés candidats étaient mis dans uneurne ; les questions à traiter dans une autre* On attendait avec anxiétél'appel de son nom et l'énoncé des questions que le concurrent appelé tirait lui-même de la seconde urne. Je me souviens qu'au moment oxk mon tour vint de paraître devant le jury du concours qui siégeait dan» une salle située au-dessus du laboratoire de la pharmacie» Rérouman qui se trouvait là, occupé à filtrer une macération de quinquina pour préparer du sulfate de quinine, Kérouman, dis-je, me prit par le bras^ et m'accompagna jusqu'au pied de l'escalier^ en fredonnant àmon oreille le refrain d'une romance alors populaire :
Espéianee !
Confiance I C'est le refîrain Da pèlerin. ^
fit pouf plus d'à propoë, il changeait le nom commun en ndm' propre.
Au nombre <fe mes camarades de promotion se trouvait Dutroulau, aujourd'hui inspecteur des bains de mer à Dieppe, qui a été longtemps médecin en chef à la Guadeloupe, et qui a publié sur les maladies des Européens dans les pays chauds un Traité dont la Ga2etti Mjédicalb oïPaus a eu les prémisses, il y a quinze ou seize ans.
Sitôt re^Achlhirgiettëdcl troisième classe, quelque&-uns d^etitrd nous furent embarqués sur les bfitiments destinés â rexpédition de Mofée^ d'où ils revinrent singulièrement désillusionnés sur le compte des Grecs infedérnes.
Ceux qui n'eml>ârquèrent pas immédialement, et j'étais de ce nombre, furent employés successivement dans le service des blessés de rbôpital Saint-Louis, pour se former aux pansements sous la direction de M. Foullioy.
Brillant opérateur, discoureur élégant et facile, en toute cbose amoureux de la forme peut-être un peu même aux dépens du fond, M. Fouillioy faisait de loin en loin quelques leçons à effet; mais il ne s'astreignit jamais à faire un cours régulier. Il y avait deux ou trois grandes opérations qu'il affectionnait particulièrement et auxquelles il s'exerçait sans désemparer pendant des mois et des saisons entières. C'est ainsi qu'à une certaine époque, à tous les cadavres apportés à l'amphithéâtre de dissection, les garçons-servants, qui étaient, comme les infirmiers des salles de malades, des forçats, avaient ordre d'introduire dans la vessie des pierres de différents calibres, que M. Foullioy venait ensuite extraire par les divers procédés et méthodes de la lithotomie.
Comme chef de service, M. Foullioy était d'une exigence minutieuse pour certains détails. Il avait pour l'Angleterre en général et pour les pratiques de la chirurgie anglaise en particulier une prédilection qui était poussée à Textrôme. La propreté exquise qu'ail avait vu régner dans les ' salles de blessés des hôpitaux britanniques, M. Foullioy avait prisa cœur de rimporter chez nous, et il renchérissait encore, je présume, sur ce qui se fait dans les services nosocomiaux d'outre-Manche. D'après son ordre, chaque jour, dès cinq heures du matin, hiver comme été, on devait laver i grande eau les salles et tenir les deux rangées de fenêtres ouvertes jusqu'à Theure de la visite. Il fallait que la toij^tte de chaque blessé fût faite avec le même soin, pour ainsi dire, que celle d'un gentleman de la fashion: si, à la visite du chef, tout, chez les entrants de la veille, barbe, visage, mains, jambes et pieds, ne se rencontrait pas dans un état irréprochable, peau nette de toute souillure ou crasse, ongles taillés, suivant la règle, carrément aux orteils, c'était un sujet de grave réprimande, non pas pour les infirmiers, mais pour les chirurgiens sous-aides, qui étaient rendus responsables de toute négligence sous le rapport cosmétique aussi bien que sous le rapport de la bonne et méthodique exécution des pansements. C'est là, pendant quie j'étais attaché au service des blessés, salle 3 de l'hôpital principal de la marine de Brest, que j'ai appris combien il faut employer de savon et d'eau chaude après la personne d'un calfat ou d'un cailler de la soute au charbon pour arriver à en faire quelque chose qui ressemble à un blanc.
Celte exagération d'une qualité précieuse, exagération dont on rabat facilement par la suite, a cependant l'avantage de vous laisser pour la vie une excellente habitude chirurgicale.
II faut aussi rendre à M. Foullioy cette justice qu'il réveilla, pour un
temps du moins, le goût de Téludeet Témulalion dans Técole de Brest. Il exerça, en somme, une influence favorable qui s'étendit jusque sur la tenue et sur la conduite des jeunes chirurgiens, auxquels il savait inspirer le sentiment de la dignité personnelle et celui du respect pour leur profession.
En 1829, M. Foullioy reçut du gouvernement la mission d'aller dans )a Grande-Bretagne étudier les procédés de salaison des viandes de la marine anglaise, qui étaient d'une qualité supérieure aux nôtres. Kérouman, alors pharmacien de 2* classe, lui fut adjoint dans cette mission, et en devint l'agent essentiel. Ils s'arrêtèrent surtout en Irlande, dans les villes de Cork et de Limérick, où s'opèrent la plus grande partie des salaisons de la marine anglaise. Mais au lieu de se borner à rapporter l'observation de ce qui se pratiquait dans la Grande-Bretagne, Kérouman s'ingénia pour découvrir un mode de salaison différent, et de retour en France, il çn proposa un qui devait être, suivant lui, beaucoup plus avantageux que tous ceux jusque-là en usage. Sur sa demande, appuyée par M. Tinspecteur général Kéraudren, une commission fut nommée au ministère de la marine à l'effet de suivre les expériences destinées à prouver la bonté du procédé nouveau de salaison et sa supériorité sur ceux qui étaient employés, soit en Angleterre, soit en France. Kérouman so plaignit beaucoup du mauvais vouloir des membres de la commission. Ceux-ci prétendirent n'avoir pas été mis à même de constater des résultats qui leur permissent de donner un avis complètement favorable ni de conseiller au ministre l'acquisition du procédé aux conditions qu y mettait Tinventeur. Tout cela aboutit pour Kérouman à une rupture avec le ministère de la marine, puis avec M. Kéraudren lui-même, auquel il tenait par le lien le plus étroit.
U. Foullioy retourna, lui, à Brest reprendre ses fonctions de second chirurgien en chef, et en réalité de premier chirurgien; car les infirmités du titulaire, M. Delaporte, ne lui permettaient pas de faire un service actif.
J'ai signalé le remarquable talent de parole dont M. Foullioy était doué. Jeune, il en avait déjà donné une preuve restée longtemps dans les souvenirs de l'école de Brest, lorsque, à un de ses concours, il avait eu, pour question de physiologie, à traiter de la voix humaine.
Pendant Fhiver qui suivit son voyage de 1829 dans la Grande-Bretagne, lorsque, aux soirées de la préfecture maritime, M. Foullioy se mettait à raconter ses observatiolis sur le genre de vie des Anglais, sur le développement prodigieux de Tindustrie et de la marine chez nos voisins, on faisait cercle pour l'écouter, et les femmes elles-mêmes prêtaient une
oreille atienlive au narrateur, tant il savait donner d'intérêt et de cbarvie à ses récits (1 )*
Nommé quelque temps après premier chirurgien en chef à la place de M. Delaporte, qui fut misa la retraite sans l'avoir demandé, M. Foullioy se vit ensuite appelé à Paris avec le titre d'inspecteur adjoint, puis enfin promu inspecteur général (1844) en remplacement de M. Kéraudrien, qui ne se retira pas non plus de son plein gré, quoiqu^U fût Mn de justifier la tbéofie de M. Flourens, ou plutôt de Lordat, sur rinsénesc^ncj» intellectuelle, dont le professeur de Mon(|)ellier offrit, l«i d|i mpins,» jun type des plus remarquables.
Ce n'était point assurément un homme «ans mérite qna M. Kémudren, qui s'était maintenu à la tôte du corps des officiers de «3i^ié de la marine pendant quarante ans; mais c'était surtout un liooiin^ hMle au point de vue de l'intérêt de sa positioo, toujours atjU^if à jgqetter d'où soufflait le vent de la faveur et s'inqii)é4ânl;irK>insdp«s l#s dé^cisions qu'il prenait de ce qui était juste en soi que dece^qui^rjût^^éable aux gens influents et puissants du mioiaière.
M. Foullioy avait un sentiment plus élevé de ses devoirs 'Oomme chef, il occupa avec distinction le poste d'inspecteur général jusqu'à sa mort survenue presque subitement, lorsqu'il était encore dans la force de l'âge, au mois de novembre 1848, par »ùte d'une attaque de goutte portée sur Iç coeur. Il a laissé des regrets non-pseukm^nt dsans Je corps des officiers de santé, mais aussi dans tout ie département de la marine et chez les diverses personnes, médecins et autres, avec lesquelles ses hautes fonctions l'avaient mis en rapport. Un de ses fils, aujourd'hui capitaine de vaisseau, a épousé mademoiselle Bomain-Desfossés, fille de Tamiral.
Les restes de M. Foullioy ont été transportés à Brest, et un tombeair, surmonté de son buste, lui a été élevé dans le cimetière de eelte ville.
(1) M. Foullioy avait pu d'autant mieux observer la société anglaise qu'il avait épousé une demoijselle appartenant à une famille distinguée d'Angleterre. Madame Foullioy était fille du général Blunt qui avait commandé en second l'armée portugaise sous lord Wellington et qui était venu se fixer à Lorient après la paix de 1815. Cette union, qui fut des plus heureuses, avait été, dans toute la force et la vérité du terme, un mariage d'inclination de la part des deux époux. Le père de la jeune personne s'y était vivement opposé d'abord ; mais il céda de bonne gr&ce le jour où sa fille eut atteint l'âge de majorité.
NAVIOATIfW.
XVII. Embarquement sur la corvette-Lôpital le Rhâne. — L*étAt-ma)or.
Je reçus, au mois de février 1828, mon premier ordre d'embarquement. Je fus placé comme second médecin sur la corvette de charge ou gabare le Ehâne, installée en bâtiment-hôpital pour transporter en France les convalescents, militaires ou marins, provenant de nos diverses colonies.
C'était une pensée â*humanité, en môme temps que de bien public, qui avait inspiré cette mesure et fait affecter un des bâtiments de l'Etat à la mission de rapatrier des hommes épuisés par la maladie sous le climat dévorant des régions întertropicales. J'ai autrefois rapporté l'honneur de cette pensée à M. Hyde de Neuville, qui tenait le portefeuille de la marine dans le cabinet présidé par M. de Martignac ; mais c'était une erreur, car le Rhâne avait déjà effectué ce service et ramené de nos possessions des Antilles des convois de malades en 1827 : or le ministère Martignac ne fut constitué que le 4 janvier 1828. Ce qui est vrai, c'est que M. Hyde de Neuville porta un vif intérêt à la mission dont le Rhâne était chargé.
A raison de son affectation spéciale,, la corvette le Rhâne avait un chirurgien-major ou médecin-major du grade de 1'* classe, quoique les navires de son rang n'eussent droit, d'après le règlement, qu'à un officier de santé de 2* classe. Il lui avait été aussi attribué, par une disposition exceptionnelle, un pharmacien pour la préparation et la distribution des médicaments; celui-ci était un auxiliaire de 3* classe. Nous étions trois, par conséquent, à former le personnel médical du bord.
Un embarquement tel que celui du Rhâne^ avec sa cargaison de malades, n'était pas fait pour tenter l'aristocratie du grand corps de la marine. Aussi avions-nous un état-major tout plébéien.
Le commandant était un lieutenant de vaisseau, M. Ménétrier, n'ayant aucune morgue, loin de là, sachant garder toutefois son autorité, bon marin, d'une prudence et d^une sollicitude extrême dans la conduite de son bâtiment. Il avait épousé une nièce de M. l'inspecteur général Kéraudren, et pas n'était besoin d^avoir passé plus de huit jours à son bord pour savoir à quel point le capitaine Ménétrier était épris de sa femme. On pouvait le donner pour le modèle des époux. Sur quelques rivages que le fissent aborder les hasards de la navigation, ni créoles, ni signardes, ni Andalouses n'avaient pour lui d'attrait; pu s'il appréciait leurs charmes, c^était uniquement en artiste, en amateur désintéressé
âe la forme et de la grâce, car les plus séduisantes nVussent pas réussi à exciter dans son cœur Tombre d'uae velléité infidèle. Quoiqu^il fût encore assez vert, malgré une gastralgie dont il se plaignait habituellement, notre capitaine aurait été retenu pendant dix ans loin du nid conjugal ; il aurait visité successivement toutes les Cythères des deux mondes, qu'il n'eût pas été tenté, à Tentendre (et il était sincère en le disant) qu'il n^eût pas, dis-je, été tenté de donner le plus petit coup de canif dans le contrat, A part quelques réminiscences de sa vie d'aspî- «ant à Venise pendant les deux dernières années de TEmpire, réminiscences qu'il se plaisait aussi à conter quelquefois, toutes ses pensées, en dehors du service, étaient pour sa femme et pour sa fille : il ne parlait que d'elles; il en parlait sans cesse, à tout propos, et dans les termes d'une véritable idolâtrie* L'imprudent! aurait pensé peut-être le méphistophélique auteur de \dL Physiologie du mariage; rien n'eût été plus propre que ce perpétue! hosanna conjugal à éveiller les convoitises et curiosités de quelque don Juan, si par aventure il s'en fût trouvé parmi les gens qui avaient part à ces épanchements et confidences intimes du brave capitaine. Quoi qu'il en soit, c'était un type rare de perfection maritale que M. M..« J'ai entendu des sophistes, se fondant principalement sur les mauvais exemples donnés dans le passé par les souverains dont les faits et gestes de tout genre sont plus à jour que ceux de la foule obscure de leurs sujets, mettre en question si l'homme était réellement fait pour la monogamie. Ah! si tous les époux se trouvaient taillés sur le patron ou bâtis (pour parler marine) sur le gabari de mon excommandant du R/iône, jamais on ne se fût avisé d'élever ce doute impertinent.
Peut-être un peu par suite de cette prédominance des affections de la famille chez lui, le goût du commandant pour l'économie était fortement prononcé. Son train de vie à bord se ressentait de cette disposition parcimonieuse. Ceux des passagers auxquels leur grade d'officiers supérieurs donnait droit à sa table auraient seuls pu trouver à redire; mais à aucun d'eux l'idée n'en serait venue, tant par ailleurs le capitaine Ménétrier se montrait à leur égard avenant et plein d'attentions. Cet officier, que recommandaient des qualités solides et dont je me rappelle avec plaisir l'afTabilité, mourut capitaine de corvette vers l'âge de 48 ans.
Le second du Biiône était un enseigne de vaisseau provenant des maîtres ou sous-officiers, et en ayant gardé une rudesse et une trivialité de manières qui ne rendaient pas toujours agréables les rapports qu'on avait avec lui. Or tous ceux qui ont navigué savent que c^est au second du navire que l'on a affaire pour toutes les choses dont on peut avoir besoin à bord, ainsi que pour l'usage des embarcations, etc. Le com-
mandant est un roi sur son bâtiment; le second est son ministre par les mains duquel tout doit passer.
Les deux autres officiers du bord étaient des capitaines au long cours employés comme enseignes auxiliaires, mais qui furent admis avec leur grade dans le corps royal de la marine pendant qu'ils étaient embarqués sur le Rhône. Vxin d'eux était un piocheur, sage et rangé comme une fille, ne descendant jamais à terre, sur quelque rade que l'on fût, si ce n'est pour affaire de service; l'autre était un provençal du nom de Sardou et probablement de la parenté de l'auteur dramatique aujourd'hui en si grande vogue, auquel on doit la Famille Benoiton et Nos bons villageois. L'enseigne Sardou ne dédaignait, lui, aucune des distractions que la terre peut off'rir après les privations d'une traversée ; il se montrait même fort empressé auprès des dames, lorsqu'il s'en trouvait quelques-unes au nombre des passagers que transportait la corvette.
Le commissaire du bord était un aimable garçon qui, en des temps plus heureux, avait vécu de la vie de Paris et qui aimait à en savourer les souvenirs.
Mon premier chirurgien-major, M. Noël, se tenait volontiers à l'écart, étant d'un caractère un peu froid, avec tendance à la mélancolie, excellent homme d'ailleurs, que j'ai retrouvée Brest vingt ans plus tard médecin du bagne, et qui, en cette qualité, se mit à ma disposition avec une parfaite obligeance pour les renseignements que je recherchais sur l'épidémie cholérique de 1849 dans cet établissement. M. Noël, ayant fini son année d'embarquement, quitta le Rhône après la première campagne que je fis à bord, et il fut remplacé par M. Aze, dont l'un des fils est à son tour aujourd'hui médecin de première classe de la marine.
J'avais pour camarade de poste et de table le pharmacien auxiliaire de troisième classe, car les officiers de santé embarqués en sous-ordre ne faisaient point partie de l'état-major ; ils mangeaient avec les élèves de marine quand il y avait des élèves à bord. Ici nous étions réduits à tenir gamelle à deux dans les conditions les plus défavorables et les plus tristes. Sauf exception {exceplis excipiendis), le groupe de deux pèche essentiellement; il a pour le moins l'inconvénient d'être monotone et fade. Ce n^est pas sans raison que les Grecs, qui avaient d'instinct le sentiment de toutes les harmonies, avaient posé pour règle, à propos des commensaux qu'une réunion de table comporte, si l'on veut qu'il y règne de l'entrain et de la gaieté sans confusion : a Ni moins que les Grâces ni plus que les Muses. »
Comme si ce n^était pas assez de l'ennui de ce perpétuel et insipide tête-à-tête, on nous donna pour notre service et pour notre cuisine le^ plus maladroit et le plus sale des novices de l'équipage, un garçon dont on
ne pouvait autrement tirer aucun parti. Heureusement que, sHl ne brillait pas précisément par le prestige du bel esprit, mon compagnon de poste avait pour l'achat des provisions un peu plus d'aptitude que moi et qu'il voulut bien consentir à s'en charger. Mais nous ne profitâmes guère de nos emplettes. La cage à poules qui renfermait nos volailles fut bousculée dans un coup de mer qu'essuya le Bhône à la sortie de Brest, et la moitié de nos canards et de nos poulets périt dans la bagarre. Le surplus de nos comestibles éprouva aussi des avaries ; de sorte que nous fûmes presque réduits à vivre, pendant toute la traversée, de la ration du bord, viandes salées, fayots et gourganes, autrement dit haricots secs et fèves.
Cette première campagne était à destination des Antilles, où nous allions prendre des malades pour les ramener en France. On profitait du voyage de la corvette-hôpital pour combler les vides survenus dans les corps de troupes employés aux colonies, et nous y transportions une centaine d'hommes tant de la ligne que de l'artillerie. Mais en sus de nos passagers, nous embarquâmes aussi une somme de deux millions et demi ou trois millions en or et eh argent monnayés, pour la solde des fonctionnaires coloniaux de tout ordre. Ces valeurs étaient renfermées dans de petits barils bien cerclés et cachetés soigneusement, au nombre de dix ou douze et d'un poids considérable. Certain canotier, après avoir, de l'embarcation qui les apportait en rade, monté sur son épaule un de ces lourds barils et Tavoir déposé sur le pont, disait en le montrant du doigt à ses camarades : a Avec ce qu'il a dans le ventre, ce gredin-là, on en ferait-il des noces! »
Avant notre départ, pendant que nous étions sur la rade attendant un vent d'est qui nous permît de sortir du goulet, nous fûmes témoins du phénomène de la phosphorescence de la mer dans tout son éclat. Le temps de la première quinzaine de mars était doux et beau cette année-là ; lorsque dans la soirée nous regagnions le bord à la rame, chaque coup d'aviron semblait dégager des flots un millier d'étincelles. Ce pronostic de tempête ne fut pas trompeur.
XYin. Départ pour les Antilles.
Nous appareillâmes le 17 mars dans la matinée par un beau soleil printanier. C'est une scène intéressante, surtout quand on y assiste pour la première fois, qu'un appareillage. Le navire, jusque-là inerte, semble enfin prendre vie. Uii mouvement inaccoutumé se fait sur le pont ; tous ceu:^ qui doivent participer à la manœuvre sont à leur poste. C'est à ce nioment qu'on peut prendre une idée du rôle et du degré d'importance de chacun à bord. Le commandant, monté sur le banc de quart ou sur la dunette, donne gravement ses ordres. Le second se tient
à sa portée pour les répéter au besoin et veiller à leur exécution. Depuis quelque temps déjà on vire au cabestan pour enlever les ancres. Les troupiers, ennuyés de leur inaction à bord et charmés d'avoir une occasion de se rendre utiles, se sont mis aux barres et ils poussent avec entrain, faisant résonner le pont sous leurs pas cadencés. Bientôt la masse flottante est libre des entraves qui la fixaient solidement au fond de mouillage ; les voiles tombent ou se hissent livrées successivement à la brise qui les enfle; le navire prend de Taire, il se met en marche... Adieu pour un temps la France ! Chacun donne une pensée à ce qu*il laisse de plus cher derrière lui, et se prépare à ce nouveau genre de vie entre ciel et eau, qui ne laisse pas d'avoir son agrément et ses incidents particuliers.
Nous sortions de la rade et nous traversions le goulet en môme temps qu'une autre corvette, le Tarn, dont le commandant était capitaine de frégate. Par respect pour la hiérarchie, notre capitaine n'aurait vouhi pour rien au monde prendre les devants sur le Tarn ni passer au vent du navire de son supérieur en grade. Quand nous le gagnions de vitesse, on faisait diminuer notre voilure. Une fois au large, les deux navires s'écartèrent de plus çn plus et se perdirent de vue avant la nuit.