XIX. Coup de vent dans le golfe de Gascogne
La mer était déjà forte. Le Rhône commençait à rouler et à tanguer sur la vague de plus en plus grosse et houleuse. La plupart de nos passagers étaient en proie au mal de mer ; les nausées et le vertige nautique n'épargnaient pas non plus ceux d'entre nous qui, comme le commissaire, le pharmacien et moi, faisions notre début dans la navigation.
Le lendemain matin nous avions un gros temps, quoique le ciel fAt clair encore. On voyait la mer moutonner au loin. La violence du vent d'ouest-sud-ouest augmenta de plus en plus. Avant midi le soleil avait disparu complètement sous de gros nuages. Le baromètre avait beaucoup baissé depuis la veille, et nous essuyions une véritable tempête qui nous tint à la cape dans le golfe de Gascogne pendant toute une semaine. La bourrasque persista avec des alternatives de violence telles qu'il fut deux fois question d'aller relâcher dans un port de la Grande- Bretagne d'abord, puis à la Gorogne, après que le vent ayant halé le nord-ouest nous eut fait faire quelque route dans la direction du sud.
Des passagers qui, le premier jour, encombraient le pont, on n*en voyait plus guère le lendemain. Quiconque n'ayant pas, comme on dît, le pied marin, se hasardait sur ce plancher incessamment agité de mouvements d'inclinaison étendus, courait des bordées involontaires et périlleuses, durement arrêtées par un heurt contre la paroi du navire
ou le bastingage. Pour alt«'»nuprccllo chance d'accident, on avait tendu sur le pont des cordes destinées à servir de point d'appui et à faciliter ainsi la circulation.
Dans la batterie dont les sabords restaient forcément fermés, nos troupiers gisaient au milieu de l'ordure, indifférents à tout et complètement oublieux de la cambuse. De là s'exhalait une odeur aigre et fade qui redonnait la nausée, alors qu'on se croyait délivré de l'affreux mal qui, en pareille occurrence, faisait dire à Panurge : «Heureux, trois et quatre fois heureux celui qui plante choux ! »