XX. Le mal de mer
J'avais, comme les autres, payé mon tribut à ce rude commencement de navigation. Mais grâce, je le présume, à la persistance opiniâtre avec laquelle je m'étais tenu au grand air sur le pont, je fus remis plus vite que la plupart de mes compagnons d'infortune, beaucoup plus promptement, par exemple, que mon camarade de poste, le pharmacien, qui resta pendant les huit jours de mauvais temps sans bouger de son cadre (lit de bord suspendu), ayant sa cuvette à côté de lui et une provision de citrons qui lui étaient d'un mince secours malgré leur réputation antinauséeuse.
Le mal de mer m'avait rappelé tout de suite ce que j'avais éprouvé la première fois que j'étais monté dans une voiture suspendue. C'était bien le môme genre de malaise, mais triplé et quadruplé. L'état de vertige et de dégoût nauséeux qui constitue la naupathie s'accompagne d'une torpeur intellectuelle et d'une indifférence pour toute chose qu'aucune autre situation ne réalise au même degré. II semble qu'alors on ait le cerveau non moins vide que l'estomac. Ni pensée ni sentiment quelconque ne survit chez le malheureux en proie au paroxysme du mal de mer ; il gît inerte au premier endroit venu, et on lui passerait dix fois sur le corps sans qu'il fît un mouvement pour se retirer. Le coup qui briserait l'univers le trouverait non-seulement sans peur comme le sage d'Horace, mais parfaitement indifférent; il ne s'agirait que de lever un doigt pour prévenir la catastrophe, que le doigt ne bougerait pas plus que s'il appartenait à une statue.
Dans l'angoisse du mal de mer. Harpagon verrait enlever sa cassette sans essayer de la défendre et sans crier au voleur! Don Juan serait entouré des plus séduisantes filles d'Eve sans ressentir l'aiguillon d'un désir ni l'éveil d'une tentation. Ainsi en est-il des autres passions qui sont toutes pareillement anéanties pendant cette éclipse totale de la vie de relation qu'amène la naupathie portée au plus haut degré ; en
sorte que cet état figurerait assez bien la perfection rêvée par certaines sectes d'ascètes et de mystiques.
Dès que je fus délivré du mal de mer, je me mis à réfléchir sur les causes probables de ce singulier état pathologique. Nul doute qu'il dépendît essentiellement des mouvements d^oscillation du navire, puisque le vertige et la nausée avaient débuté chez moi comme chez les autres personnes qui en avaient souffert, en même temps que le roulis et le tangage avaient commencé à se faire sentir ; puisque, ainsi que j'en avais fait la remarque, le malaise s'aggravait lorsque je me portais vers les extrémités du bâtiment qui décrivent des arcs de cercle étendus, et qu'il diminuait, au contraire, lorsque je me tenais vers le centre, au pied du grand mât, où les mouvements sont moins prononcés. Mais comment agissent les oscillations du navire pour donner lieu aux symptômes delà naupathie?
XXJ. Les explications données du mal de mer. Discussion à ce sujet.
J'avais été immédiatement frappé de la ressemblance qu'offre le mal de mer avec ce qu'éprouvent souvent sur la fin d'une saignée les per-. sonnes que l'on saigne debout ou assises, comme cela se pratiquait si abusivement autrefois sous le régime des saignées périodiques dites de précaution. Alors, en effet, en même temps qu'il se trouve mal, le phlébotomisé est* pris d'envies de vomir et de vomissements comme il arrive dans le mal de mer. Ce dernier mal pourrait donc dépendre aussi d'un trouble analogue dans la circulation du sang : ce que semblerait confirmer encore le soulagement apporté à la naupathie comme à la syncope par la position horizontale et par la déclivité même de la tête.
Je tins dès lors mon explication théorique du mal de mer, qui me parut confirmée par toutes les observations que j'eus lieu de faire ultérieurement dans mes autres campagnes. Cette explication, je la publiai à la fin de ma thèse inaugurale, en 1840, dans les termes suivants :
<i Le mal de mer doit être attribué au trouble apporté dans la circulation du sang par les mouvements alternatifs d'inclinaison, soit latérale (roulis), soit antéro-postérieure (tangage), qu'exécute le navire. Ce trouble a pour résultat, non pas de congestionner le cerveau, comme le prétendait WoUaston, mais de le priver, au contraire, de l'afflux d'une quantité de sang suffisante pour la stimulation normale de ce centre nerveux. »
Plus tard, à l'occasion de communications adressées à l'Académie des sciences sur le même sujet, je développai cette proposition dans un Mémoire que je fus admis à lire devant cette classe de l'Institut dans sa séance du 25 janvier 1847, Mémoire qui fut inséré à la même époque
dans les Apoiales b'hyoiènb pobuqcb et qui fut réédité avee de notables additions en 1851 (1).
Ma manière de voir a trouvé beaucoup d'adhésions, soit parmi mes anoiens camarades de la marine, soit parmi d^autres médecins ayant subi les épreuves de la navigation ; elle a aussi été repoussée par dos hommes d'un grand mérite, notamment par M. Fonssagrives, qui voit de préférence la cause prochaine du mal cîe mer dans la commotion qu*éprouverait la partie antérieure du cerveau, privée du bain protecteur qu'offre habituellement à la masse cérébrale le liquide sous-arachnoïdien. Ce liquide, suivant l'éminent professeur, serait déplacé par la force centrifuge résultantdes oscillations du navire, et il laisserait quelque point du cerveau exposé à une préjudiciable commotion. {Traité d'hygiène navale^ par J. B. Fonssagrives. Paris, 1856, p» 180.)
Si le liquide céphalo-rachidien subit un déplacement du fait de la force centrifuge que développent les oscillations du navire, pourquoi ne pas tenir compte pareillement de l'effet de cette même force perturbatrice sur les autres liquides de l'économie et, en premier lieu, sur la grande masse du liquide sanguin dont la bonne distribution importe tant à l'oKercice normal des fonctions physiologiques?
Contre la théorie qui fait dépendre le mal de mer de commotions sucoessives du cerveau, j'ai déjà objecté ceci : c'est qu'on ne conçoit guère comment l'économie pourrait s'arranger de ces conjmotions qui devraient par leur persistance aggraver de plus en plus le trouble pri<^ mitivement produit, tandis que l'on comprend très-bien qu'elle s'ha"* bitue graduellement (car il y en a d'autres exemples) à subir une modification dans les conditions circulatoires des liquides de l'organisme.
Les auteurs du Diciiannaire de médecine et de chirurgie dit de Nysten, MM. Littré et Robin admettent aussi que le mal de mer es^ causé par un trouble de la circulation générale, a Lorsque, disent-ils, le corps est soumis à des mouvements alternatifs d'ascension et de descente, le sang n'arrive plus régulièrement au cerveau comme dans le cas où nous reposons sur un milieu stable. Il en résulte, pour la circulation, des alternatives d'afflux et de retard dans l'arrivée du sang à divers organes, qui causent un trouble de leur activité et du cerveau, analogue è celui que déterminent les pertes de sang ehez certaines personnes qui sont prises de vomissements après la saignée. Ce trouble est transmis aux viscères par les nerfs qui les rendent solidaires avec l'encéphale. »
(1) I^ mal de mer ^ sa nature et ses causes^ parle docteur Ch. Pellarin. PariS) 1851| V. Masson, éditeur, rue de l'Ëcole-de-Médecine,
Voilà qui se rapproche beaucoup de Pexplicaiion par moi âoanie du mal de mer, tandis que précédemment ce mal était généralement ai* tribué aux secousses communiquées aux viscères par Us mouvemeats du navire : comme si l'équitation sur un cheval qui trotte» ne secouai^ pas bien plus rudement que les balancements lentement ondulatoirea d'une masse flottante^ sans jamais causer cependant au cavalier rien qui ressemble à l'écœurement de la naupatbie !
C'est, au surplus, un titre scientifique assez médiocre, j'en conviens, que d'avoir été le premier à rapporter la cause effective du mal de mer à certaines modifications déterminées dans les conditions circulatoires du sang par le balancement du navire. Si mince pourtant que soit ce titre^ il paraît qu'un docteur américain, du nom de Fischer, n'a pas dédaigné de se l'approprier en publiant comme sienne, dans le New-York locRNAL, en 1848, ma théorie du mal de mer* Ceci prouve, contrairement au proverbe : On ne prend qu'atix riches^ que tant pauvre soit-on^ l^on peut encore être volé quelquefois. J'aurais probablement ignoré toujours ce trait de piraterie yankiste in rem meam, si je ne l'avais vu signalé par M. Fonesagrives dans son excellent TraiU d'hygiène na* vole.
Mais c'est trop longtemps s'arrêter sur le vilain mal de Tinitiatioii à là vie nautique, auquel on est encore à trouver un remède effîcaee.- Je me suis laissé entraîner par un sentiment de paternité pour lequel il me reste à réclamer l'indulgence du lecteur.