‹ SouvenirsChapitre 6 sur 56 · S47 ET · texte numérisé non relu

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le contact de cette société aristocratique, où comptent seuls le rang et la richesse. Maintenant je regrette ma vie obscure, mais libre ; aucune privation a-t-elle jamais eu pour moi l'amertume qu'un sot procédé m'a fait éprouver hier? Il l'a deviné, lui, il l'a senti, quand il m'a tendu la main. Je parle de M. de Rosheim, » reprit Dalila rougissant.

Je m'évertuai à panser cette âme blessée, et je réussis à en atténuer la disposition misanthropique qu'avait éveillée l'insulte, amalgamant de mon mieux la plaisanterie avec le raisonnement.

« Il saute aux yeux, ma belle, explîquai-je, que le jeune homme, à l'heure présente, est frappé d'un amour coup de foudre, comme il convient de le ressentir à un jeune premier, né au pays où croissent les Werther. Raisonnons, voulez-vous? Cet hommage rendu à votre beauté doit-il vous faire prendre le monde en aversion? Bien au contraire, me semble-t-il... »

En cet endroit ma morale fut interrompue par un message. Que voulait la maîtresse à sa protégée? La presser, d'une façon qui ne souffrait guère un refus, de remplacer définitivement M""^ de Belzunce dans le quadrille polonais. Piquée au vif qu'on eût répété sans l'attendre, l'élégante étourdie avait adressé à la princesse une véritable démission, à peine voilée d'une méchante excuse.

« J'en suis charmée, grommelait la grande dame courroucée; puis, s'adressant à M"® de Rutières : Vous ferez cent fois mieux qu'elle dans la mazurka. Je l'ai jugé ainsi hier. Vous aurez au bal un costume blanc, noir et or; des boutons en pierreries rattacheront les brandebourgs. Je pillerai mon écrin pour vous orner, vous serez délicieuse! L'anguleuse Glendover sufloquera de colère en vous ayant comme vis-à-vis; nous lui enlèverons son danseur de même qu'à la répétition! Son partner sera le

m SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT.

Polonais délaissé par cette petite folle de Belzunce. A son tour celle-ci crèvera de dépit, en voyant sa place si bien remplie; soyez très belle, entendez-vous, mon cœur? Ce sera ma vengeance. »

Ce dernier mot avait produit un certain effet sur l'esprit de celle qui l'entendait. Quand elle revint me trouver, je constatai qu'on racontant ce qui venait de se passer, elle renonçait insensiblement à ses projets de retraite. Oubliant ce que, peu d'instants avant, elle qualifiait de fausse position dans le monde, à cette heure, au contraire, elle appuyait sur sa naissance, qui l'y plaçait convenablement, pensait-elle.

« Quant à Montclar, ne vaut-il pas mieux, mon amie, me demanda-t-elle, braver une fois pour toutes ce danger d'une rencontre, qui peut après tout n'être que chimérique? »

Dalila céda au désir de la princesse : je le pressentais, et sa protectrice lui en sut autant de gré que si elle eût exposé sa vie à son service. J'eus aussi l'occasion de constater les proportions exagérées que prend la fantaisie chez les gens gâtés par la fortune ; rarement apportentils justesse ou justice dans leurs crises d'affection.

Ce fut dans un état fiévreux que l'orpheline assista aux préparatifs du bal, mécontente d'elle-même, évitant en ce moment M""" Kalergis et moi. La douce Marianne, étrangère aux agitations du monde, lui convenait mieux dans la disposition présente. Elle la manda pour soutenir son courage ; et, l'heure du bal arrivée, l'admiration naïve que sa toilette excita chez cette modeste personne rendit quelque confiance à notre débutante. En pénétrant dans le boudoir, elle parut un peu confuse de me trouver installée près de la princesse. Celle-ci, connaissant le tendre intérêt que je prenais aux succès de Dalila, m'avait, avec une extrême bonne grâce, invitée à venir donner un dernier coup d'œil au costume de l'amie dont

la beauté m'intéressait. La princesse était encore dans son particulier. Avant de produire sa danseuse, elle lui fît subir un examen minutieux, mettant au succès de sa favorite un intérêt passionné. Dalila était tout à coup devenue sa chose, son œuvre !

Après avoir redressé l'aigrette du bonnet polonais et l'avoir fixée par une riche agrafe d'émeraudes, Dalila fut proclamée belle à ravir; puis, la prenant par la main :

« Venez, ma chère, fit-elle; mon ami le comte de Rosheim m'attend dans mon cabinet. C'est un homme de goût, je veux son approbation. Et vous, madame, continua-t-elle en se tournant vers moi. ne nous quittez pas : je tiens à ce que vous jugiez de Timpression générale. »

En entrant dans la pièce réservée :

« Voici, dit-elle à l'ambassadeur, la danseuse que nous destinions à votre cher fils. Ne trouvez-vous pas ce garçon mal loti et fort à plaindre? »

Un peu embarrassée, au premier moment, des procédés enthousiastes dont elle était l'objet, Dalila ne puL cependant retenir un sourire , me faisant d'un signe remarquer l'air surpris dont l'ambassadeur la regardait; il croyait rêver. Etait-ce bien là cette personne qu'il avait plusieurs fois rencontrée chez M'"^ de Lichtenstein sans jamais la remarquer? Quelle beauté singulière, attrayante, tout à coup se révélait sous ce costume! Il était de ceux qui ne comprennent la rose que dans un vase du Japon.

La sensation qu'à cette fête produisit Vinconnue, — l'on désignait ainsi M"'^ de Rutières, — fut très vive : la nouveauté, aux yeux de gens blasés, ajoute beaucoup de saveur à un mérite réel. Saisie d'un amour-propre de propriétaire à l'égard de sa jeune attachée, la princesse était tlattée de sentir son engouement partagé.

« C'est une fille incomparable, disait-elle, s'exaltant

en parlant à l'oreille de l'ambassadeur, — M"® de Ratières descend de l'une des meilleures familles de l'Anjou, et à la naissance s'ajoutent l'originalité et les talents d'une artiste. Mon cher comte, elle parle l'allemand comme vous et moi ! »

J'entendais cette confidence enthousiaste, et m'en réjouissais pour l'orpheline.

Enfin le bal s'ouvrit, la maîtresse de céans dispersa ses compliments de bienvenue parmi les nombreux arrivés qui s'empressèrent autour d'elle.

L'orchestre fit entendre un quadrille-mazurka. Charles de Rosheim, partner de rmconnue, vint réclamer sa danseuse et nous l'enlever.

Comment le danseur s'acquitterait-il de son rôle? Je m'arrêtai à regarder, comme beaucoup de masques le faisaient. Il y mettait de la grâce et de l'enjouement. Entre les brandebourgs du corsage collant et fermé de la belle danseuse était placé un camélia rouge ; une feuille de la fleur se détacha, et je vis le jeune de Rosheim se baisser, la ramasser d'un geste rapide, et la poser entre ses lèvres, puis, enlaçant cette taille souple d'un bras nerveux, le couple charmant exécuta avec verve le solo qui lui appartenait dans cette danse de caractère.

La figure terminée, un flot de monde retint un instant la danseuse sur place. Dalila m'aperçut :

a C'est sans doute, me demanda-t-elle, quelque beauté à la mode qui fait son entrée ?

— Ne reconnaissez-vous pas, répondis-je, la belle Kalergis, dont la haute taille domine les autres masques?

— Et quel est le garde -française qui protège sa marche?

— C'est Paul de Molènes, ma belle, celui dont le talent comme écrivain vous a frappée.

— Ah ! tant mieux. Je trouve que connaître un auteur, ne fût-ce que de vue, ajoute beaucoup à l'intérêt des

lectures, surtout lorsqu'on croit y deviner une personnalité intéressante. »

Ici la foule nous sépara, tandis que s'approchait la déesse de la Nuit, costume adopté par la comtesse Kalergis : des voiles sombres et vaporeux, semés d'étoiles brillantes, étaient retenus en arrière de la tête par une étroite couronne en diamants. Les gens qui critiquent tout reprochèrent à la déesse l'éclat de sa carnation et celte chevelure dorée, rappelant trop celle de l'aurore. Croit-on que la Nuit prit en mauvaise part ces reproches? Elle me conta avec bonheur, le lendemain du bal, son immense succès de beauté. Quand elle avait, sous un costume polonais, reconnu Dalila, elle n'avait pu retenir un cri de surprise.

Je lui dis tout d'abord :

. « Vous n'avez pu, ma chère, résister à la tentation du costume. Je vous prends enfin en flagrant délit de coquetterie ; mon amour-propre s'en réjouit, et je ne vous en estime pas moins. »

iMon ton de plaisanterie dissipa quelque embarras, que d'abord j'avais remarqué. Je la quittai un instant pour aller saluer la princesse. Celle-ci, tout de suite, me parla de sa protégée, de son succès flatteur. Le comte de Rosheim, présent, ne manqua pas de renchérir sur l'éloge, ajoutant que son fils se trouvait faire un brillant début dans le monde parisien, grâce à la beauté singulière de sa partner dans le quadrille polonais.

« Votre fils! m'écriai-je, pour y croire il faudrait le connaître; mais quel luxe de costumes! que de monde ! »

Du regard je parcourais les groupes, y cherchant notre ci-devant Alix de Portai. Tout en songeant à Dalila, je m'adressai directement au comte de Rosheim : « On assure que M""^ de iMontclar a fait exécuter un déguisement enchanteur, dis-je; Votre Excellence peut-elle me dire dans quel salon je la trouverai? — Chez elle,

madame, aux prises avec une angine, » fut la brève réponse du diplomate.

Je m'enquis alors de Montclar, et, d'un ton moqueur, la princesse répondit : « Croyez-vous donc, madame, que le capitaine viendrait au bal sans sa femme? »

« Ils n'y sont pas. Dieu soit loué, pensai-je. Que la pauvre enfant s'amuse et jouisse toute une soirée du bonheur d'être trouvée belle, entre nous, le plus réel, je crois, en ce monde ! »

Je remarquai, non sans malice, que la comtesse accompagna d'un soupir philosophique cette réflexion.

« Eh bien, ma chère, continua-t-elle, ce plaisir d'une soirée a été cruellement troublé. D'abord Dalila voulait vous cacher cet ennui. Puis, en nous séparant, elle m'a priée de vous communiquer tout ce qui est venu justifier ses craintes, regrettant amèrement de ne pas avoir suivi vos avis. Vous vous êtes^ chère amie, retirée de très bonne heure ?

— En effet, j'étais emmigrainée.

— Donc, apprenez ce qui a suivi. Vers minuit, reprit vivement M'"^ de Kalergis, la fôte fut ranimée par l'entrée d'une bande de masques précédés d'une musique dite infernale. C'étaient des diables et des sorciers, dont les visages se cachaient sous des loups en velours ; un de ces personnages se dirigea vers nous et s'empara de ma main avec l'intention évidente de me dire ma bonne aventure, mais, apercevant notre Polonaise, il demeura frappé de stupeur.

«Eh quoi, devin, vous restez muet?» dis-jeen le raillant.

« D'une voix factice, le masque prononça quelques mots inintelligibles. «Vous êtes obscur, répliquai-je, vous me volez mon rôle; permettez à la déesse de la Nuit de vous conseiller un costume plus en harmonie avec vos facultés. — Madame, votre éclat m'éblouit, me fait perdre l'esprit, » fut la risposte.

« Puis, cessant de déguiser sa voix : « Si vous pouvez décider votre belle amie à me confier sa main, c6ntinua-t-il, elle ne mettra pas en doute mon habileté. Je m'engage à lui rappeler le passé et à lui prédire l'avenir. — Non, non! m'écriai-je, m'emparant du bras de Dalila, je ne le souffrirai pas ! »

« Ce geste impérieux et ému fit soupçonner la vérité à notre orpheline. Je venais de reconnaître Montclar. Se raidissant contre le danger, elle exprima froidement son indifférence pour le passé et son peu de curiosité pour l'avenir. «Voilà, fière étrangère, dit aigrement le masque, une déclaration qui ne sied pas à l'habit que vous portez. Les Polonaises, en général, sont romanesques et sentimentales. Il en est peu d'inditï'érentes. Comme devin, ne pourrais-je donc pas, continua-t-il en ricanant, vous jeter à l'oreille un nom qui parvînt à vous émouvoir? — Laissons divaguer cet importun et allons rejoindre M""^ la princesse, » fis-je en entraînant la chère fille.

« Mais cet insolent magicien nous arrêta, étendant ses bras, qui, dans ses amples manches noires, figuraient les ailes d'une chauve-souris. « Ainsi, mesdames, vous méprisez ma science, dit-il, vous prétendez la braver? Eh bien! je jette un sort sur l'étrangère. Nul ne pourra prétendre à sa main avant qu'elle n'ait reconnu mon pouvoir!»

« Nous tenant par le bras, nous nous éloignâmes. Elle tremblait, se blâmant de n'avoir pas écouté vos conseils. Je reprenais : « Cette scène était inévitable, le capitaine vous retrouvant sous le double prestige de la beauté et du succès. — Mon cœur doit se taire, soupira Dahla, tant que cet homme vivra ! »

« Je n'ai rien répliqué, continua la comtesse, mais je crains fort que cet homme demeure comme une entrave dans le cours de sa vie.

— Il faut, remarquai-je, qu'elle résiste à la tendance que

je prévois chez sa proctectrice, qui voudra se parer, en quelque sorte, de la grâce et du talent de la jeune fille. Refuser toujours ne sera pas facile. »

Cependant Dalila, avec qui j'en causai, adopta la marche que je hii traçai. Elle ne voulut pas absolument paraître, soit à l'Opéra, soit aux Italiens ; en revanche, elle consentit à assister aux petites réceptions de la princesse, auxquelles les Montclar n'étaient pas invités. Bientôt sa présence y apporta de l'animation, et je cédai à ses instances en y allant quelquefois. C'était la soutenir, me répétait-elle. Sensible à l'accueil flatteur qui lui était fait, Dalila se laissa entraîner à causer, à faire de la musique. Sa voix sympathique ne pouvait manquer d'être remarquée par ÂIM. de Rosheim père et fds, excellents musiciens. Ils étaient des plus assidus auprès de M'"*^ de Lichtenstcin. Le major Frazer, quelquefois, venait aussi lui rendre ses devoirs; la vive impression qu'il soupçonnait M'"^ de Piutières d'avoir produite sur le jeune Charles, fils de l'ambassadeur, défrayait ses plaisanteries, qu'il me communiquait à voix éteinte. « 11 n'a pas encore atteint l'âge de la scélératesse et se laisse deviner, ajoutait-il ; ce pauvre garçon, au bal costumé de la princesse, était bouleversé parce que votre belle Polonaise avait froncé le sourcil, tandis qu'un masque habillé en sorcier lui parlait; il me le désigna. Je reconnus Montclar, je le nommai. Qu'avait pu dire cet homme qui eût ainsi troublé la belle? Charles parlait d'ouvrir le cœur du sorcier pour y lire son destin.

« C'est vraiment, continua Frazer en riant de bon cœur, un aimable garçon, mais encore un enfant. Il ferait mieux de brûler en secret pour cette immense beauté nacrée qui nous vient du Nord; elle le devinerait et dirigerait son noviciat.

— Ce serait, repartis-je, un amour de convenance. Sa jeunesse l'en préserve.

— Age enviable, murmura Frazer, où les plaisirs sont ennemis du confortable ! »

Un matin, je vis entrer M"* Doucet avant l'heure accoutumée des visites. Cette excellente personne, encadrée, comme toujours^, dans un col et des revers en percale empesée, d'une netteté irréprochable, tenait à la main un rouleau de papiers.

« Que m'apporte Marianne? demandai-je affectueusement.

— Quelques pages, madame, qui, à coup sûr, vous intéresseront. Vous vous souvenez sans doute que notre amie m'adresse ses impressions dans une correspondance journalière. J'ai réuni plusieurs lettres avec le vif désir de vous en voir prendre connaissance. Peut-être me direzvous après si je m'inquiète à tort. Je le confesse, depuis quelque temps Dalila semble différente d'elle-même.

— Il est vrai, répondis-je; on est surpris de la voir s'intéresser à sa personne, redevenir femme, en un mot, elle si détachée autrefois des vanités du monde. Les exigences de la princesse en sont une explication. Ne veut-elle pas absolument en faire une élégante? Voyons, que redoutez -vous?

— Je demande si, dans ce monde vain, égoïste, avide de richesses, où vous vivez, il est probable qu'un ambassadeur consente jamais à unir son fds avec une personne attachée comme peintre à M"^^ la princesse de Lichtenstein?

— Que me dites-vous là, Marianne? Le fils d'un ambassadeur ! Mais il n'y a pas en ce moment un monde d'ambassadeurs ayant des fils à marier. Il s'agit donc de Charles de Rosheim?

— C'est ce nom-là précisément.

— Il est terriblement jeune. ...vingt-deux ans, je crois.

— Est-ce là le seul obstacle, si son attachement est sérieux?

— Hum! il y en aura d'autres; tous les pores ont de l'ambition. Eh quoi! Dalila Taimerait-elle?

— Lisez ceci, madame, voyez en quels termes elle en

parle ;

Comme vous le disiez, ma chère Doucet, je refleuris! Votre expression est pleine de justesse, je le vois dans les yeux des gens qui de nouveau saluent ma bienvenue; la sève circule dans l'arbre que le froid n'a pu faire mourir. Mais ce retour des forces donne au passé une nouvelle vivacité. Le malheur m"a si rudement frappée que Fexpiation me semblait complète.... que dis-je? dépasser la faute. Aujourd'hui ce pacte de conscience ne me suffit plus. ■]o m'inquiète de l'opinion, et je trouve, au point de vue du momie, ma justification difficile. Par instants, je me sens profondément malheureuse. Amie parfaite, je t'envie ton innocence; me le pardonnes-tu ?

Tu sais après quelle cruelle épreuve j'avais pour toujours renoncé à l'amour. Ce vœu, depuis six ans, je l'ai fidèlementlenu; peut-être aurais-je persévéré si tu fusses demeurée près de moi ; aujourd'hui tout est changé. Puis-je plus longtemps méconnaître mon mal et ne pas me l'avouer ?

L'aimable simplicité de M. de Rosheim, sa passion pleine de bonne foi m'avaient déjà conquise, que ses vingt ans me laissaient sans défiance. C'est un enfant, pensais-je ; mais lorsque à mes yeux tout a pris de l'intérêt, lorsque, comprenant le langage passionne de la musique, j'ai su par mes accents communiquer le trouble que je ressentais moi-même: « J'aime!» me suis-je écriée. Marianne, en sentant mon cœur vaincu, mon corps a tremblé !

Quelle tristesse ! tout nous sépare : l'âge même, et par-dessus tout, cette faute que je ne puis ni taire ni avouer. S'il savait par quelles abominables ruses on abusa de mon inexpérience, il voudrait tuer cet homme. Je me tairai. Plains-moi, plains-moi ! l'espérance m'est interdite.

P. -S. L'ambassadeur lui-même sort de mon atelier. Il sollicile son portrait peint de ma main. La princesse me presse de le faire. Elle a la bonté d'attacher quehjue prix à mes ouvrages. Gommeiil la refuser'? Le comte veut-ilni'éludier, méconnaître"? A-t-il deviné?... Sa présence me trouble au dernier point. Que faut-il faire? Refuser, accepter ?

Décembre.

Accordez-moi, mademoiselle, le mérite peu commun de suivre les avis que je réclame. J'ai donc entrepris le portrait. Vous faul-il tui croquis du personnage que mon pinceau va reproduire?

L'ambassadeur est un veuf de quarante ans. Avant de lui connaître un grand fils, je le supposais beaucoup plus jeune. Ses manières sont un mélange de bonhomie et d'élégance ; il a le front beau, les cheveux blonds et les yeux noirs, une e.ïpression de finesse dans le regard. Son œil s'illumine soudainement près de la femme qui lui plaît. D"aprcsce que j'ai saisi au passage sur ses nombreuses conquêtes, sa flamme est plus ardente que durable. Entre des lèvres bien dessinées se joue un sourire loyal. Aujourd'hui il est entré chez moi suivi d'un jeune homme de taille élevée, mince et souple, le visage d'un bel ovale, une chevelure abondante, le teint brun, une physionomie attirante. Tu le devines, Marianne, c'était lui, le fils de Son Excellence.

Je t'en prie, parles-en avec mes amies mondaines, tu sauras s'il est charmant. Croirais-tu qu'avecelles je n'ose aborder ce sujet? Je pressens ce que le sens pratique du monde doit suggérer. Je sais aussi ce qu'on taira: cette faute, hélas ! queje voulais oublier, que tout ravive à cette heure, et qui devient l'obstacle invincible. Cependant entre nous la confiance doit être entière : parle pour moi aux deux amies absentes...

Je reprends le récit de ma séance : « Voici, me dit l'ambassadeur en introduisant son fils, la personne mystérieuse à laquelle je destine mon portrait. Elle est au nombre de vos admirateurs. »

Quoique la miniature ne soit encore qu'à l'état d'ébauche, le jeune homme s'était récrié sur la ressemblance, ajoutant: « L'air est un peu sévère, peut-être. » —Puis, me regardant à la dérobée : «La mélancolie, qui sied si bien à certains visages, pourrait ôter à mon père l'agrément de sa physionomie. » — Il a proposé de demeurer pendant la séance pour animer le modèle par la conversation. Elle fut, en effet, vive et enjouée. La mutuelle tendresse qui lie le père et le fils a quelque chose de touchant. A l'instantdu départ, le comte est devenu sérieux. Que se passait-il en lui? S'il désapprouve l'amour de son fils, pourquoi me l'amener ? Peut-il ne pas nous deviner, lui, homme du monde et diplomate? Ah ! ma chère, je redoute tous les yeux. Dieu veuille que ma princesse elle-même ne soupçonne rien !

Eîn cet endroit, suspendant un instant ma lecture :

« Cet amour est absurde, m'écriai-je. Je suis désolée ;

il n'y a pas de mariage possible. Mettons Dalila sur ses

gardes ; il en est temps encore , elle n'a avoué ni son

passé ni son nouvel attachement.

— Chère madame, reprit tristement M"'' Doucet, les

134 SOUVENIRS DE M">' G. JAURERT.

choses ont marché depuis huit jours; avant de rien décider, parcourez cette dernière lettre.

« 15 décembre au soir.

Quand je viens passer un instant au Marais dans ton étroite retraite, que de souvenirs m'envahissent !Je me reporte au temps où, moi aussi, j'habitais là, alors que ta tendre affection consolait mes chagrins. Chère fille, en te quittant ce matin, je voulus, comme nous en avions l'habitude, faire le tour de ce jardin solitaire dont un tapis de neige faisait valoir l'aspect sévère. Ai-je donc lassé le sort, que, par un hasard propice, nous nous sommes rencontrés là, Charles et moi, près l'un de l'autre? A pas lents, mon bras passé dans son bras, j'ai parcouru ces arcades massives qui encadrent la place.

Quel feu dans son langage! 0 Charles! cette place Royale, qui jadis servit aux rendez-vous de tant d'amours volages, devient désormais un lieu consacré par nos serments. La perte de mon rang, de ma fortune, m'a semblé en cet instant suprême une faveur du sort. Comment, sans cela, aurais-je connu le désintéressement de ce cœur si pur, et le prix d'un attachement presque idéal'/

L'aspect glacé du paysage contrastait avec la chalcurde nosprotestations; nous étions assis sur un banc de pierre, et, sur nos têtes, des tilleuls taillés à l'ancienne mode, poudrés à blanc parle givre, formaient un berceau bizarre. J'ai retrouvé ma destinée par ce côté légèrement ironique. Tu souris ? Conviens du moins, Marianne, que la loi d'harmonie voulait, à un si doux téte-à-tête, une tiède matinée de printemps.

« Quelle puissance, me disait Charles avec exaltation , vous exercez sur ceux qui vous approchent! Je le vois, mon père est vaincu, il vous adore.Le portrait, je n'en doute pas, était un prétexte pour vous connaître et vous apprécier. Nous passons de longues soirées uniquement à nous entretenir de vous : quelles délices nous trouverions à vivre tous les trois réunis! »

Combien l'exagération même des louanges devient touchante quand l'amour l'inspire! A cette tendresse sans bornes ne dois-je pas en retour une entière confiance "? Amie chère, défends-moi contre un aveu qui fera évanouir mon rêve de bonheur, répète-moi que ce serait exposer une vie qui m'est cent fois plus chère que la mien ne. Charles et Monlclar ne se rencontrent-ils pas fréquemment? Marianne, je ne le dois pas faire, n'est-ce pas? «

Je rendis les lettres en silence. Que d'obstacles j'entrevoyais! Comnioiit admettre que le père consentît au ma-

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riage? La morale des salons est flexible, on le sait. Peutêtre, pensais-je, le comte entrevoit-il pour son fils dans l'intimité de cette séduisante personne une liaison qui le mettrait à l'abri des désordres d'une vie dissipée. Qui sait même si M"* de iMontclar n'en a pas suggéré la première idée à Son E.xcellence en répétant le propos cruel qu elle prétend tenir de son mari? « Je vais réfléchir, dis-je attristée, et bientôt j'irai trouver Dalila. »

A Paris, il se peut dire d'un sentiment, comme d'un vêtement : Il n'est pas de saison. A l'entrée de l'hiver, sous la forme de quêtes, de concerts, de loteries, les bonnes œuvres absorbent l'existence d'une femme à la mode ; la famille alors et l'amitié ont tort. L'amour même, dit-on, est tenu en quarantaine. Aussi, quoique remplie de bonne volonté, je ne sus trop où trouver le temps de joindre Dalila, encore moins de parler d'elle avec M'"* Kalergis à tête reposée. Tout cela était encore à l'état de projet quand une nouvelle lettre me parvint. Cette fois M"^ Doucet l'avait confiée à la poste. Les événements prenaient un tour inattendu.

« 1"^' janvier 1848.

Quel commencement d'année ! J'en demeure atterrée. 0 chère fille, toi si sage, si prévoyante, dis un peu ce qui va advenir! J'aime et je suis aimée. Mais, par cette fatalité qui me poursuit, j'ai inspiré un fol attachement à l'ambassadeur, au père de mon bienaimé Charles. ^

Il est donc vrai que les jouissances du cœur me demeureront inconnues. Lasse de la vie, ne puis-je donc mourir ? Atoi, Marianne, à toi, fidèle amie, je léguerais ma part de bonheur en ce monde: je n'y ai pas touché!

Que t'apprendrai-je? Des discours à la fois clairs et voilés avaientjeté l'inquiétude dans mon esprit. Cependant je refusais de croire à l'excès de mon malheur. En peignant cette miniature, chaque jour avec émotion je voyais arriver MM. de Rosheim. Pour moi, hélas ! plaisirs et affections sont des Heurs empoisonnées. Tandis que les galanteries du père m'avaient semblé l'approbation

136 SOUVEiNlRS DE M- G. JAUBERT.

des sentiments du fils, les efforts que j'avais faits pour conquérir ce père recevaient une interprétation trompeuse. A cette heure, je suis forcée de reconnaître la double méprise, mon aveuglement et ses déplorables conséquences.

Ce matin, comme j'entrais chez la princesse pour lui présenter mes respects et mes vœux : « Devinez un peu, ma mignonne, m'a-t-elle dit, ce que je vous réserve pour étrennes ! »

Le ton enjoué qui accompagnait ces mots n'était guère propre à me mettre sur la voie de ce qui allait suivre.

« Que puis-je imaginer, madame? ai-je répondu, vous me comblez !

— Il s'agit bien de moi ! Fouillez votre cervelle.... mieux que cela, votre cœur. Vous ne soupçonnez rien ? »

Et comme je demeurais muette :

« Apprenez donc, belle indifférente, que nous prétendons faire de vous une ambassadrice.

— C'est impossible, princesse! m'écriai-je ; en grâce, n'y songez pas.

— Impossible, dites-vous? C'est ainsi que vous accueillez mon présent ? Moi, mademoiselle, qui ai tout faitpouramener cetteconclusion ! »

Je ne savais quelle contenance tenir. Il fallait cacher mon désespoir à celle qui répétait avec impatience ;

« Donnez une bonne raison au lieu de vos hélas ! »

Si je répliquais : Il faut aimer l'homme qu'on épouse, on me demandait avec aigreur où je prétends en trouver un plus charmant. On m'accusait de manquer de goût en n'appréciant pas l'homme qui ne trouvait aucune femme insensibleàses hommages.

Ne pouvant expliquer mon refus, je gardai le silence, et la princesse me bouda. Ma chùre amie, les grands supportent d'être sollicités, mais non pas d'être refusés.

A cet état de choses, cependant, il faut une solution. Fais-en pari, Marianne, à celle dont rintérêt m'a toujours soutenue. En grâce, qu'on ne m'abandonne pas dans la détresse! »

Je me rendis à cet appel. J'appris que, encouragé par M"" de Lichtenstein, l'ambassadeur persistait dans sa poursuite. Charles se tenait éloigné ; l'altération du visage trahissait seule la torture qu'il s'imposait.

0 Connnent rassurer ce cœur inquiet ? nie demandait Dalila. Si son père soupçonnait le véritable motif de ma résistance, le pardonnerait-il jamais? »

Donc, j'émis l'opinion d'éloigner le jeune homme, qui reviendrait quand l'ambassadeur aurait renoncé à ses idées matrimoniales.

« Mais comment le persuader, lui parler, m'objectait la jeune fille, dans ce cercle où l'étiquette règne toujours?

— La comtesse seule peut vous rendre cet important service. »

31°"= Kalergis accepta la délicate mission.

L'occasion qu'elle guettait se présenta dans une réunion. On sait qu'au son bruyant de l'orchestre, les femmes rencontrent souvent la liberté du tête-à-tête. Le jeune de Rosheim refusait de se mettre au rang des danseurs. L'aimable comtesse, jouant le caprice, exigea un lourde valse ; puis, avec cette science du monde dans laquelle elle excelle, passant d'une douce moquerie au ton sérieux :

« Croyez-moi, dit-elle; quelques mois d'absence rendraient réalisable ce qui semble impossible aujourd'hui.

— Non, je ne puis partir, » fut-il répondu brusquement.

« Je vis clairement, ma chère, me raconta ensuite M"* Kalergis, qu'avec cette précipitation d'esprit qui caractérise les amoureux, il ne mettait plus en doute que M"^ de Rutières n'eût cédé enfin aux instances de l'ambassadeur. Or, sa présence pouvait paraître un obstacle à l'accomplissement du- mariage : on voulait l'éloigner. »

Appuyé contre une porte de sortie, Charles perdait conscience des lieux où il se trouvait. M""^ de Montclar le frappa plusieurs fois de son éventail sur le bras pour obtenir son attention. Elle le priait de lui donner la main jusqu'à sa voiture. Au même instant s'avançait Frazer, qui, surpris de l'extrême pâleur du jeune homme, voulait l'emmener avec lui. Celui-ci expliqua qu'il accompagnait M"*" de Montclar et prit rendez-vous avec le major au café de Paris.

« Vous me reconduirez, » avait dit à Charles cette femme qui, elle aussi, connaissait de mortelles inquiétudes. Elle avait deviné le nouvel amour de l'ambassadeur; le portrait était venu éclairer sa jalousie.

Une t'ois sur la voie, en dépit des précautions dont s'entourait le diplomate, Alix ne put être dépistée. Que tenterait-elle pour briser le nouvel attachement de cet homme volage? Ne chercherait-elle pas à se faire du fils un auxiliaire ? Il devait être hostile au projet d'un second mariage...

« Je voudrais connaître ce qui s'est dit dans cette voilure, soupira M""^ Kalergis ; vous me devez, chère amie, d'obtenir cette confidence de M. Frazer. Dans le paroxysme de la passion etdela désolation, le jeune homme se sera épanché. Il me semble que les innombrables boutons qui ferment le gilet du major doivent provoquer la confidence. »

Ce jour-là, précisément, Frazer vint me demander à dîner. C'était une inspiration; il me trouva seule. J'eus donc par le menu l'historique du retour de bal, tête à tète, en voiture, entre Alix et le jeune baron. 11 paraît qu'elle attaqua dans le vif le sujet qui le préoccupait par cette déclaration :

« Je crois votre père au moment de commettre une folie ! »

« Charles répondit sèchement : « Mon père ne saurait avoir tort à mes yeux.

— Voilà parler en bon tils, dit ironiquement la dame, et je vous laisse à décider si je dois révéler ou taire ce que j'ai appris des premières amours de celte demoiselle, qui, je le sais, est aujourd'hui la femme de son choix. »

^t Plein d'indignation, ajouta le major, à cette brusque attaque dont il devinait le mobile, Charles riposta que la colère n'autorisait pas la calonmie. Une discussion

suivit, et, tout d'une haleine, M™® de Montclar raconta une histoire d'amour entre M"* de Ruticres, adolescente, et son époux^ histoire qui s'était passée il y avait plusieurs années dans le voisinage d'une ville de garnison. Naturellement, la femme affirmait ce que le mari, j'aime à le croire, laissait dans le vague.

— Vous prêtez à cet homme, mon cher major, des délicatesses dont il est incapable.

— Mieux que moi vous en pouvez juger, me répondit Frazer, puisque vous connaissez les détails d'une histoire sur laquelle je n'ai que de légères indications.

« Ah! j'oubliais de vous dire que la femme furieuse a terminé en répétant que la crainte d'une fausse interprétation l'avait seule empêchée d'éclairer directement M. l'ambassadeur. Vous ne sauriez, chère madame, imaginer en quel état d'excitation le pauvre Charles m'est arrivé. Il répétait sans cesse : « Ce n'est pas vfai ! je méprise le langage de cette femme ! » Mais, connue une guêpe irritée, elle lui avait planté dans le cœur l'aiguillon de la jalousie. — Ma patience à écouter les rabâchages amoureux m'a conquis une réputation venue jusqu'à vous, je le sais, madame. — Ainsi, mon jeune premier, à force de tourner autour de la même idée, se remit en mémoire, tout à coup, qu'au bal costumé de M""® de Lichtenstein, l'adorable Dalila parut étrangement troublée par les discours d'un homme masqué. Ne lui avait-on pas alors nommé un capitaine, M. de Montclar? Plus de doute, le vil calonmiateur était lui. « Xous nous mesurerons, cria Charles, nous nous battrons. Je ne tiens plus à la vie, je le tuerai ! »

« Et comme il gesticulait d'une façon menaçanteje le rappelai à la raison par une douce plaisanterie, le priant de ne pas confondre l'ami et l'ennemi.

— Savez-vous ce qui me trouble, cher major, dans tout ce récit? c'est qu'un duel est inévitable, je le pressens.

Cette femme l'a rendu ainsi par ses indiscrétions. Qu'on parle ou qu'on se taise, c'est tout un. Le jeune homme en sait trop ; il devinera... Que faire, major? Que faire? dites un peu!»

Prenant son air calme et doux :

« J'oserai, madame, dit-il, vous parler comme à un ami. Les choses se sont mêlées de telle sorte que le duel est devenu la seule issue praticable, et un duel sans accommodement, un duel sans merci! 11 s'agit donc, pour celui des deux qui nous intéresse, d'obtenir de bons témoins. Je crois que, jusqu'ici, Charles n'ayant établi aucune intimité à Paris, s'adressera à moi de préférence. Je me mettrai à ses ordres et lui proposerai pour second témoin Paul de Molènes. Avec celui-là on sait l'honneur en sûreté.

— Oui, certainement, repris-je, mais peut-être est-il trop inflexible?

— Malheureusement, madame, dans le cas qui ne tardera pas à se présenter, aucune concession n'est à faire.

— Je me sens étrangement troublée par vos paroles, mon cher ami, et c'est précisément parce que je connais la modération de votre langage que j'entrevois clairement la gravité des faits qui vont suivre. Je tremble pour ma pauvre Dalila, pour le père du jeune homme et pour lui-môme! N'est- il pas terrible de voir jouer une existence intéressante contre celle d'un homme sans aucune valeur morale? Mais l'origine de cette lutte demeurera secrète? major, vous m'en répondez!

— N'en doutez pas, madame. Du reste, en ce temps d'irritation politique, provoquer un fou comme Montclar sera chose facile : il est sot et brave. Mais permettez-moi de vous quitter, je vais m'assurer du concours de de Molènes. »

Quand je revis Dalila, je la trouvai triste et préoccupée du changement qui s'était produit dans les manières de

Charles. Il savait que la demande en mariage de son père était rejetée, et cependant il fuyait M"" de Rutières. Le doute s'était glissé dans son cœur. Montclar ne seraitil pas le véritable, le seul obstacle qui se dressait entre Dalila et son père, et non pas cet amour que peu de jours avant il croyait inspirer?

Avec impatience il épiait un prétexte de provocation qui pût voiler aux yeux de tous sa haine secrète contre le capitaine.

De son côté, M"'= de Rutières cherchait un moyen de causer un instant avec Charles de Rosheim, s'étonnant de l'art avec lequel celui-ci l'évitait.

Cette bizarre conduite, je me l'expliquais ; mais je me gardais d'éclairer un avenir qui me faisait trembler. Dans cette situation compliquée, Dalila, qui avait grande confiance en moij aurait désiré me voir sans cesse. Il lui semblait que, par ma présence, je pouvais exercer une influence heureuse sur toutes choses ; mais obtenir, le soir, ma visite était fort difficile, ayant un groupe d'habitués et d'amis qui se tenaient pour assurés de se rencontrer régulièrement chez moi. Parvenus en février, à celte époque où les banquets remuaient singulièrement les passions politiques. M^Hle Lichtenstein me lança une invitation à venir dîner le 23 février chez elle. La forme était pressante ; mais j'avais moi-même du monde ce jour-là, je ne pouvais fermer la porte à mes convives.

(( Fut-ce tard dans la soirée, répondis-je, je ferai etfort pour porter de vive voix à la princesse l'expression de mes regrets. »

Il arriva que, le jour même, je reçus de plusieurs conviés des billets ou chacun s'excusait tant bien que mal. Une de ces lettres contenait ces mots : « Décidément M. Guizot est troj) outrecuidant! » Ce passage servit de texte au début de la conversation à table entre les deux convives qui m'étaient demeurés fidèles ; M. Berryer et

142 SOUVEiNIRS DE M"- C. JAUBERT.

M. de Mesnard, président à la Cour de cassation et pair de France. C'était un homme de capacité, et qui passait pour spirituel dans un monde restreint et provincial, un monde de magistrats. Si on pénétrait dans un cercle de ce genre, on se prenait à penser à la ligne de démarcation qui, sous Lous XIV, existait entre la société de Versailles et les robins. Les temps étaient changés, mais peu les classes. M. de Mesnard, s'échauftant sur les fautes du ministère, nous annonça qu'il allait l'attaquer vertement dans un prochain discours très médité.

« Et qu'on ne vous laissera pas prononcer? inter- ;x)mpis-je,

— Pardon, pardon, madame; pour pouvrù" tout dire, je mettrai des gants aux pieds et aux mains. »

A ce courageux projet, Berrycr souriait ironiquement.

Tout en écoutant M. de Mesnard et le plan de son discours, nous étions distraits. L'air était pesant; nous semblions tendre l'oreille pour entendre ce qui se passait au dehors ; aucune corde ne vibrait dans la causerie. On est d'accord sur l'instinct qui, à l'approche de certains cataclysmes, tels que les tremblements de terre, les trombes ou les cyclones, rend les animaux affolés; qu'y a-t-il de surprenant à ce que l'homme, dont le système nerveux et cérébral est plus raffiné, pressente aussi les troubles révolutionnaires remplis de dangers? L'air alors n'est-il pas chargé d'une électricité dont les courants allument les passions?

Sortant de table, tout en prenant le café, je mis entre les mains de ces messieurs un feuillet de papier rayé à la plume, sur lequel était noté le chant particulier que mettait au prononcé de ses arrêts l'éminent président Lasagni, en y joignant sa prononciation italienne. Cette curiosité ranima mes convives. « Comment avez-vous cette pièce? me demandaient-ils. — Je la prête et ne la

donne pas, répondis-je; l'auteur, M. le président Troplong, sait que je la possède, et comme vous, messieurs, il en a ri franchement. » Quelle charmante chose que la gaieté ! Sur cette diversion, plusieurs anecdotes prirent jour, et celui qui vint nous interrompre d'un air eifaré ne fut pas le bienvenu. « Qu'y a-t-il? qu'avezvous? » m'écriai-je. C'était un de mes parents.

— Il y a qu'il se passe des choses étranges sur les boulevards ; je ne sais si on ne s'égorge pas ! »

Puis d'autres visiteurs inquiets et sombres accouraient. « On se fusille ! » criait-on. Un autre, d'une voix encolérée, racontait qu'en face des Affaires étrangères, au boulevard des Capucines, on promenait avec des torches un toînbereau pour enlever les morts.

La voiture de M. Berryer fut annoncée, et ce fut avec empressement que M. de Mesnard accepta l'offre d'être 1 reconduit par lui.

Durant cette alerte, .les tempéraments des visiteurs demeurés chez moi se dessinèrent. Il y avait les consternés, les effrayés et les sceptiques. Je fus frappée de ce que l'appréhension de la ruine dominait même la peur du danger. Est-ce que décidément les gens tiennent plus encore à la bourse qu'à la vie ? me demandais-je. A travers les angoisses de l'inquiétude le dialogue suivant

Ine put m'échapper.

Deux de mes amis, excellentes gens et très riches, échangeaient leurs condoléances avec une entière conformité de sentiments :

« C'est une révolution sociale qui s'opère, disait l'un.

— Vous dites le mot, fut-il répondu d'une voix périétrée.

— Il faudra désormais, persista le premier, gagner sa /ie! Mon cher, je retiens chez vous la place de concierge!

— Et moi, dit l'autre, toute mon ambition serait d'enrer dans vos écuries. »

Et ils se serrèrent douloureusement la main , sans se douter du comique de leurs projets .

Cependant, comme chacun de ces déshérités en herbe possédait encore voiture et chevaux, je priai l'un des futurs concierges de me déposer à l'hôtel de M"* de Lichtenstein, à deux pas de chez moi; là. du moins, les nouvelles du dehors nous parviendraient sans retard.

Je fus reçu par la princesse à bras ouverts, connue si j'apportais quelque bonne nouvelle. Hélas ! il n'en était rien. A peine étais-je entrée, que Charles de Rosheim fut annoncé. De suite, il déclara son prochain départ; il venait, ajouta-t-il, prendre les ordres de la princesse.

« Comment, Charles, lui dit-elle, vous vous éloignez au moment des banquets ? Si je connaissais le pays où se rencontre un pavot magique propre à endormir tous les orateurs qui troublent cette belle France, je vous enverrais combattre le dragon qui le défend sans doute.

— Princesse, j'atfronterais le danger avec bonheur, » reprit Charles fièrement. Puis, s'approchant du groupe qui s'était formé autour de moi, parlant très bas, il dit à Dalila ;

« Je ne demande à vivre que le temps nécessaire pour forcer votre cœur à la reconnaissance.

— Que signifie ce langage?» fit-elle. Et, d'un ton d'autorité : « Il faut que je vous parle ; je vous attends chez moi , demain ! »

A cette heure de la soirée, tous les visiteurs racontaient en même temps le terrible épisode du boulevard des Capucines. Chaque récit différait entre ces gens animés ou consternés ; personne, excepté moi , n'avait suivi le romanzetto qui se passait en notre présence. Charles s'inclina en recevant l'ordre de 31"*= de Rutières et disparut. Quelques minutes après, l'ambassadeur entra; lui aussi s'approcha de cette beauté sympathique qui lui tenait rigueur. Il paraissait soucieux.

« Vous me voyez, dit-il, mécontent de ce qui se passe; l'horizon est sombre. Dieu seul sait ce qui va advenir. Je tremble pour ceux que j'aime! En de telles circonstances, me pardonnerez-vous, mademoiselle, d'insister de nouveau pour obtenir le droit de vous protéçrer? »

Et il se tourna vers moi, comme me demandant d'appuyer sa prière.

Déjà émue par la scène précédente, des larmes roulèrent dans les yeux de Dalila, et, joignant les mains, elle répondit :

« Monsieur de Rosheim, je vous en supplie, cessez de m'aimer; votre insistance fait mon malheur! »

Confondu de l'accent profond et sincère avec lequel ces mots lui furent adressés, le diplomate s'éloigna, paraissant vouloir deviner la secrète pensée qui les avait dictés.

Quelle journée que celle qui suivit! En disant: «A demain,» DaUla n'avait pas précisé l'heure; aussi, me raconta-t-elle plus tard, à peine faisait-il jour qu'elle attendait déjà; allant avec une impatience fébrile sans cesse à la fenêtre, appuyant son front sur la vitre pour y saisir une fraîcheur fugitive; au moindre bruit, les forces l'abandonnaient.

Tout à coup, elle entend un bruit de pas : c'est Marianne qui vient se réfugier près de son amie, alarmée par les désordres politiques dont on la menace. Réunies, toutes deux , oubliant la chose publique et se demandant si Charles de Rosheim viendra , et que lui dira M"^ de Rutières ; celle-ci insiste pour que Marianne reste près d'elle. « Ai-je un secret pour toi? » demandet-elle. Leurs mains se tiennent enlacées, quand brusquement la porte s'ouvre, et Charles paraît; il s'incline et dit •

« J'obéis; me voici. »

Il tenait les yeux baissés en parlant.

lie SOUVENIRS DE M""« C. JAUBERT.

« Ingrat! s'écria Dalila, mon ordre seul vous amène: vous partiez sans me revoir!

— Qu'avais-je donc à vous dire et qu'importe mon désespoir?

— Quoi? interrompit-elle, tandis que mon cœur est demeuré le même, le vôtre m'outrage par ses soupçons?

— Qu'entends-je! s'écrie Charles. Ahl par pitié, redites-le encore ! «

Elle, à demi-voix, continue :

« Je veux tout vous dire; ainsi, vous aurez la mesure de mon estime... Je ne saurais... je ne puis me marier... »

Sans être préparée à l'aveu qui lui échappait, entraînée par la situation, éperdue, Dalila cherche en vain une excuse à ce douloureux passé, ayant sous les yeux l'émotion de celui qui l'écoute; tout dans sa mémoire devient confus... Enfin, par un effort désespéré, appelant Marianne à son aide :

(( Il faut qu'il sache tout, s'écrie-t-elle, devrais-je en mourir ! »

Et, joignant les mains comme pour la prière : « Je t'en supplie, Marianne, explique comment cet homme abusa de ma jeunesse et de mon innocence; et, tu le sais, tant que le séducteur vivra...

— Le misérable est châtié, interrompit Charles d'une voix stridente.

— Lui, Montclar ?

— Lui-même. Le fat a osé se vanter! Nous noui sommes battus ce matin même; vous êtes vengée.

— Quoi! s'écria Dalila impétueusement, cet adieu que je vous adressais hier pouvait être le dernier? 0 Charles! »

Et, défaillante, elle lui tendit la main.

Il s'en empara, la couvrit de baisers et de larmes; il jvait la conviction qu'il était aimé, il le sentait, et cette conviction pénétrait dans son cœur, plein de sombres

pensées, comme un rayon de soleil se joue entre les nuées obscures amoncelées par l'orage. Qui peut dire le trouble qui remplit l'âme de ces deux amants durant le silence qui suivit celte explosion de la passion? Chez l'homme, l'amour ne paraissait pas amoindri par la révélation qu'il venait d'entendre. Cela se voyait clairement, me répéta Marianne, qui, encore sous l'impression de l'entrevue, me raconta cette scène.

Cependant, le jeune homme, qui n'avait pas de secret pour son témoin le major, se confessant à lui vers la fin de cette journée, avoua qu'une sorte de frénésie s'emparait de lui au souvenir de Montclar. Loin de se sentir apaisé par son duel récent, il voulait se battre encore; il faisait secrètement des vœux pour que la balle qu'il avait logée dans la poitrine de son adversaire ne fût pas un coup mortel ; ne pourrait-il donc lui infliger une torture équivalente à celle qu'il ressentait.

Rompant le silence qui avait suivi cet emportement de passion :

a Charles, dit Dalila, vous vous êtes fait mon vengeur; je vous aime, et que puis-je pour votre bonheur? Un fatal passé se place entre nous, il s'oppose au mariage. Hélas! il s'oppose même à l'amour. Gomme époux, votre dignité se croirait atteinte; comme amant, vous sentiriez qu'une seconde faute avilirait celle que vous voudriez estimer : une séparation absolue est donc inévitable !

— Assez ! cria le jeune baron tombant à ses pieds, assez! » Et, posant dévotement ses lèvres sur le bas de sa robe : « Je vous respecte autant que je vous aime; cessez un langage qui blesse nos sentiments; je suis à vous, Dalila, et le jour où mon nom deviendra le vôtre fera la gloire de ma vie! Vous, ma femme, grand Dieu ! »

« Et l'espoir d'un tel bonheur, je le remarquai, ajouta Marianne, fit pâlir ce visage que le danger, peu d'heure*

t48 SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT.

avant, n'avait pu émouvoir. Par ses regards, par quelques paroles entrecoupées, ma pauvre Dalila répondit éloquemment à cette déclaration passionnée; l'angoisse qui, pour ces deux amants, avait précédé l'ivresse, semblait y ajouter une inexprimable saveur. Je cherchai, me dit Marianne, à les tirer de cet état d'oubli, les forçant à apprécier les difficultés qui les enlouraient ; le duel d'abord n'allait-il pas faire esclandre? »

Alors, M. de Rosheim expliqua combien, sous le voile de la politique, il lui avait été facile d'engager une querelle avec le capitaine, aussi brave que susceptible. Le public ignorerait toujours la véritable cause du combat.

« Si, comme cela paraissait vraisemblable, la blessure avait une issue funeste, n'y aurait-il pas à craindre une arrestation?» demanda Dalila à son tour.

Charles expliqua que, l'ambassade étant un asile inviolable, il demeurerait caché chez son père jusqu'au moment opportun pour effectuer son départ.

« Mon départ ! Pourrai -je m'éloigner maintenant?» demandait Cliarles.

Ils convinrent de suppléer par une correspondance régulière au bonheur de se voir. Pendant cette séparation, on mettrait tout en œuvre pour éteindre la passion de raml)assadeur, lui laissant clairement connaître qu'elle ne serait jamais partagée.

« Mais, demandait Charles d'un ton pénétré, peut-on cesser de vous aimer?»

Après mille serments répétés, des adieux cent fois recommencés, il fallut se quitter. Il semblait que c'était pour un long temps, quand le hasard de la politique amena, le soir môme, un rapprochement entre les amants. C'était le soir du 24 février. Le départ de Louis- Philippe ne permettait plus d'illusion; le comte de Rosheim vint une fois encore offrir à M^Me Lichtenstein, comme lieu de sûreté, l'hôtel de l'ambassade; son fds l'accompagnait.

Dans cette tourmente révolutionnaire, qui songeait au duel et à ses résultats?

L'offre fut rejetée par la princesse ; effrayée par le renversement de la royauté qu'elle vénérait, elle résolut de quitter Paris sur-le-champ, insistant, mais en vain, pour entraîner avec elle sa protégée. Celle-ci sentit le prix de son indépendance; elle résista courageusement, décidée à vivre comme autrefois du travail de son pinceau. Elle se réfugia au Marais, dans le voisinage de M"^ Doucet.

La révolution accomplie, l'ambassadeur fut rappelé par son souverain; cet éloignement forcé rompit sa' poursuite sentimentale. Le fils dut suivre le père ; un échange incessant de lettres s'établit entre les jeunes gens. Bient(M Charles obtint la permission d'une courte apparition ii Paris. Cette nouvelle eût comblé de joie M"Me Rutières, sans une vive appréhension de la conduite que l'on tiendrait à l'égard de Montclar, toujours alité, mais sa vie déclarée hors de danger. Cependant, avec l'autorité d'une femme aimée, elle sut arracher à Charles, pour cette fois du moins, la promesse qu'il ne rechercherait pas le blessé.

Durant ce séjour, la passioièdes deux amants prit un essor nouveau. D'une nature exaltée autant qu'énergique, l'amoureux fiancé répandait en paroles brûlantes le feu dont son âme était consumée. L'esprit germanique, insensible au ridicule, laisse au langage une liberté illimitée. Non seulement la poésie devient tributaire de l'amour, mais les sciences exactes, la philosophie, l'art culinaire même, tout lui est bon et lui sert comme analogie ou terme de comparaison. Parfois admise en tiers, Marianne s'étonnait qu'on pût ressentir et exprimer de tels transports; elle s'étonnait qu'on pût toujours répéter la même chose d'une façon aussi variée, en même temps qu'elle jouissait délicieusement de la perspective de bonheur qui s'ouvrait pour son amie.

De notre côté, M""^ Kalergis et moi, nous ne mettions plus le mariage en doute.

<( Le doigt de Dieu s'est montré dans les derniers événements, répétait avec satisfaction la belle Russe. L'éloigneinent de l'ambassadeur, ajoutait-elle, aura tout naturellement éteint sa flamme. »

Nous subissions véritablement un cataclysme social, dont le signe caractéristique était que chaque jour le mal paraissait s'aggraver. Ce mot de république étonnait plus qu'il ne charmait. N'avions-nous pas appris à le prononcer avec terreur? Peu à ])eu, les fortunes étaient atteintes sous toutes les formes : les locataires ne payaient plus leur loyer, les écriteaux ne s'enlevaient pas, tous les traitements dans les emplois publics étaient rognés; les artistes ne trouvaient plus d'amateurs; on se précipitait aux économies , retirant d'abord aux jeunes fdles leurs professeurs, aux jeunes gens leurs chevaux. A quoi bon les modes? Il n'y avait plus de réunions; les mariages se suspendaient; pour mourir même, le temps eût été mal choisi, témoin l'enterrement en sourdine du vicomte de Chateaubriand.

lîeaucoup de nos amis avaient endossé l'uniforme de garde national, qui, certainsjours, n'était pas sans danger pour celui qui le portait. MM. de Musset, les deux frères, étaient de ce nombre.

Trouvant enfin un sentier qui conduisait à la guerre, ne consultant que sa passion intime, Paul de Molônes jeta le frac aux orties et se fit sacrer capitaine par une compagnie de cette garde mobile qui était alors en train de se recruter, et qui, bientôt, se dévouant à la cause de l'ordre, nous sauva, dans les journées de Juin, de malheurs incalculables.

Des élections se faisaient au même moment par toute la France, et M. Berryer s'en occupait avec activité. Voici ce qu'il m'écrivait à la date du 23 avril :

Quel gâchis, quel tohu-bohu! Dans nos campagnes, on ne trahit pas, mais on ne sait ce qu'on fait; les maires et les gardes champêtres portent des listes comme des ordres de service. Dieu sauve la Franci? ! Ah ! mon amie, l'occasion était si grande et si favo- «•able pour établir sérieusement et loyalement un gouvernement

libre dans ce pays !

Au revoir ; je vous redis encore le chagrin de mon amitié : Dites .'lies compliments autour de vous.

1848, 23 avril.

Berryer.

Bientôt les teiTibV..s journées de Juin éclatèrent. Les communications entre lelil.^rais et la Chaussée-d'Antin. où j'habitais ainsi que la comtesse, furent coupées. En des transes mortelles, nous écoutions la canonnade incessante qui partait du quartier où se trouvaient Marianne et Dalila. Après trois longues journées de sanglante mémoire, l'autorité était devenue maîtresse du terrain; le 30 juin au matin, on commença à circuler dans les rues de Paris. J'avais chez moi une nourrice dont la famille habitait le faubourg du Temple. Cette femme voulait y courir. Redoutant de l'exposer à quelque émotion, je pris le parti d'y aller à sa place, me proposant de pousser l'excursion jusqu'au Marais, où m'entraînait une tendre et amicale sollicitude. Je fus frappée de l'état d'excitation qui régnait dans la partie de la ville où l'on ne s'était pas battu. Les passants s'accostaient, causaient, abordaient les curieux stationnant devant leurs portes. Là, on se lamentait en racontant des épisodes douloureux ou héroïques de cette guerre civile. On nommait les blessés et les morts, on les comptait, on les pleurait. Hélas ! ils étaient nombreux.

Lorsquon pénétrait dans les lieux où se livrèrent tant de combats acharnés, partout on voyait le silence succéder au tumulte. Des hommes aux visages mornes vous regardaient passer avec une feinte indifférence. Chacun

152 SOUVENIRS DE M- G. JAUBErtT.

se livrait froidement à son travail habituel, sans paraître comprendre pourquoi les rues étaient dépavées, pourquoi les eaux du ruisseau avaient pris une teinte sanglante, en formant, lorsqu'un obstacle entravait leur cours, une grande flaque rouge coagulée. Sur quelques bouts du trottoir se voyait encore l'empreinte sinistre des larges semelles des combattants.

Parvenue jusqu'à la demeure de cette famille d'ouvriers dont je venais m'enquérir, je trouvai la porte obstruée par une barricade. Interrogés, ces gens n'avaient rien vu, rien entendu! Ils affirmèrent être demeurés blottis dans une cave tout le temps qu'avait duré l'action.. Tandis qu'ils tenaient ce langage, l'altération des traits démentait le calme imposé aux physionomies. Une grande fille au teint terreux, cherchant à mettre en ordre les mèches de cheveux qui s'échappaient d'un madras chiffonné, montrait ainsi par mégarde le bout de ses doigts noircis par la poudre.

Je me retirai promptement, sentant que j'étais de trop. En etfet, ces malheureuses gens cherchaient à dérober aux regards un insurgé blessé, gisant dans un coin obscur, et qui n'était autre que le frère de la nourrice pour qui j'étais en quête.

Quittant ces rues désolées, traversant de nouveau le «anal Saint-Martin sur le pont que, à la suite d'un engagement meurtrier, la garde mobile avait valeureusement enlevé, je me dirigeai vers la rue Culture-Sainte-Catherine. Rencontrant à chaque pas des obstacles, une anxiété très vive me saisit au sujet des deux amies. Témoins obligés de luttes détestables, les femmes que je venais chercher avaient diî courir de grands dangers. Je marrètai d'abord chez M"^ Doucet. Une vieille portière me répondit que, depuis deux jours, elle était chez la demoiselle d'à côté. Ce renseignement me fit éprouver un léger frisson. Je montai au second étage; là, aperce-

vant le cordon de la sonnette accroché en l'air : « Dalila est malade, pensai-je, j'en étais sûre ! » Tournant doucement la clef, j'entrai. Le jour était si faible que d'abord on ne distinguait rien. Ce fut Marianne qui se précipita vers moi en s'écriant :

« Il est trop tard, mon Dieu, il est trop tard! Elle ne vit plus ! »

Accablée par la soudaineté de l'événement, je m'assis tremblante.

« Les barbares! ils ont tué mon amie , répétai! M"* Doucet en pleurant à chaudes larmes, ils l'ont assassinée ! »

Je n'osais demander le sens de ces paroles. J'appréhendais d'entendre les détails navrants du drame qui venait de s'accomplir. Cependant j'approchai du lit et jetai les yeux sur ce beau corps inanimé qui s'y trouvait étendu.

Un air sévère remplaçait la douce mélancolie répandue jadis sur le visage de Dalila. Ses cheveux abondants étaient épars, en désordre. De sa main ouverte s'échappait une lettre tellement froissée qu'à la voir on devinait que la mort seule la lui avait fait abandonner^. Après un long silence :

« Qu'est-il donc arrivé? demandai-je d'un accent désolé.

— Une balle l'a atteinte à la poitrine , répondit M'"' Doucet en sanglotant.

— Mais l'infortunée s'est donc mêlée aux combattants?

— Non pas ; ce n'est point ainsi. Hélas ! pourquoi lui ai-je obéi ? pourquoi me suis-je éloignée?

« Samedi malin, elle attendait la nouvelle qui, vous le savez, devait décider de son sort. Dans notre quartier en insurrection, les facteurs ne circulaient plus. Elle imagina d'aller au bureau de la poste, réclamer la lettre

attendue. Je m'y opposai, redoutant l'émotion extrême que, loin de sa demeure, pourrait lui causer le contenu du message.

« — Marianne, si tu veux que je vive, me dit-elle avec exaltation, tire-moi de celte incertitude, et vas-y. »

Je me rendis à la poste, où j'obtins la lettre tant désirée. Pendant mon absence des barricades s'élevèrent, et l'entrée de notre rue se trouva fermée. Impossible de rentrer au logis. Durant ce temps, des hommes du peuple avaient parcouru les maisons, demandant des armes, recommandant à chacun de se clore et de ne point approcher des croisées. Mais, lorsque la fusillade s'engagea, distinguant des cris de détresse, Dalila ne put contenir un généreux élan ; elle ouvrit la fenêtre de sa chambre, et, se penchant au dehors, elle chercha comment elle pourrait secourir les blessés et préserver mon retour du danger. La barricade, construite au travers de la rue, était, d'un côté, attaquée parla troupe, et, de l'autre, défendue par les insurgés ; il est donc difficile de déterminer d'où est parti le coup qui atteignit la généreuse victime, lorsque, paraissant à la fenêtre du second éta^e, elle se trouva entre deux feux.

« Oh ! madame, toujours j'aurai devant les yeux l'image de ce pauvre corps, tel que je le trouvai à mon retour. Etendu là, par terre, sans mouvement, la poitrine saignante! Que ce cher visage était douloureux à voir! Un grand cercle bleuâtre entourait l'œil demi -clos. La contraction des lèvres trahissait une horrible souffrance. Hors de moi, je courus à l'escalier, implorant à grands cris aide et secours. Mais dans ces journées d'épouvante, comment se faire entendre? Bien tard enfin, une voisim; vint à mon aide, et, lorsque ma pauvre mourante eut' repris ses sens, nous la plaçâmes sur son lit. Après quelques gémissements arrachés parla douleur, elle s'enquit si j'avais une lettre.

«Je la lui remis. Dalila essaya de la parcourir; un brouillard était devant ses yeux.

« — Hélas ! je ne vois plus ; lis pour moi, » dit-elle.

Et comme j'hésitais à commencer cette lecture :

« — Que crains-tu? mon émotion? Va! je pressens le contenu de l'écrit. Il renferme le consentement tant souhaité. La fortune ne veut rien m'épargner. C'est dans l'angoisse de l'agonie qu'il m'est permis de penser au bonheur qui m'attendait dans les bras de mon bienaimé! Mais lis donc vite, Marianne, ma vie s'écoule., répéta-t-elle d'un ton impatient, si tu veux qu'une fois encore j'entende cette parole d'amour dont j'aurais voulu vivre. »

« Cette lettre est celle que vous voyez là , madame, sur le lit, près de vous. Prenez-la. »

Avec une émotion indéfinissable, je parcourus les lignes suivantes :

L'avenir est à nous! Je l'ai obtenu, ce mot désiré, ce droit de vivre à tes pieds, ô ma chère tendresse ; d'être à la fois ton protecteur et ton enfant... Oui, ton enfant, car mon bonheur, je le répèle, sera de t'obéir toujours. Ah ! si tu pouvais lire dans mon âme, tu saurais combien je suis pénétré de ta supériorité. Mon amour est un culte, et je n'ose t'adresser que des baisers d'adoration.

Ce matin, au déjeuner, le repas s'écoulait en silence, quand le comte me dit d'un ton brusque :

« Charles ! Je soupçonne que ce qui vous rend plus sombre encore que ces jours derniers, c'est de voir une place vjde précisément en face de moi I Cette place n'est-elle pas celle qu'occupe habituellement une maîtresse de maison? Vous savez comment une ingrate personne s'est obstinément refusée à la remplir ! Eh bien, je veux me venger noblement de ses dédains. Je consens à lavoir s'y placer comme baronne Charles de Rosheim ! »

Mon adorée, soyez un instant jalouse ; mon cœur, j'en conviens, s'est distrait de vous, et d'un mouvement spontané s'est porté vers mon père. Renoncer à Dalila, transformer son attachement ! en vain je l'eusse tenté.

Mais chez moi, comment aurait fini cet amour, qui n'a point eu de commencement ? .le vous aime si étrangement que je crois

ce sentiment antérieure notre première rencontre, comme Tespril croit avoir vu le cercle avant que la main l'ait tracé. Quand la mort me surprendra, je n'aurai jamais aimé que vous, et je vous aurai toujours aimée; tout mon orgueil est dans l'excès de mon amour. Je le sens comme une flamme intérieure qui m'illumine et me remplit de joie. Je ne sais plus qu'aimer! C'est désormais ma vie, mon but, mon tout enfin. Ma femme, ma chère femme ! plus de sinistres pressentiments; j'accours te presser sur mon cœur. Que pourrais-tu craindre alors ?

Grand Dieu, quelle ivresse m'attend !

G rêves d'amour qui trompez l'absence, vous serez donc réalisés?

CHARLrS DE ROSHEIM.

Quel contraste saisissant entre ces pages si vivantes et le spectacle que j'avais sous les yeux !

« Mais, demandai-je, n'avez-vous donc pu, ma pauvre amie, rien tenter pour la sauver? ni pansements, ni médecin ?

— Ce n'est que le lendemain du coup de feu qu'un chirurgien a pu parvenir jusqu'ici. Jetant les yeux sur la blessure, il n'a donné aucun espoir.

— En a-t-il laissé du moins à la mourante?

— Dalila avait tout de suite jugé son état, u Ma bonne Marianne, répétait-elle, ne t'inquiète pas d'un médecin ; il n'y pourra rien, tu le vois! Ma destinée s'accomplit... 0 misère de la vie ! 0 néant du bonheur ! que vous vous faites en cet instant cruellement sentir ! »

«Ne pouvant supporter, continua M"'^ Doucet, le chagrin de l'entendre s'exprimer ainsi, je la suppliais de garderie silence... C'était en vain. Elle a parlé de vous. Je l'ai entendue, durant la dernière nuit, qui répétait d'une voix attaiblie :

« — N'en doutez pas, amie; nous nous retrouverons au pays des âmes ! »

L'agonie a éle courte et terrible. A la pointe du jour, s'adressanl à moi tout à coup :

« — T'en souviens-tu? dit-elle. Je devais mourir d'une mort violente.... et de sa main! Celte femme l'avait prédit. Oui, j'ai reconnu Montclar; il commandait la

troupe. Feu! a-t-il crié Cache-le soigneusement à

Charles... »

(c A cet instant une grande angoisse suivit. Elle se prit H gémir sur l'absence de celui pour qui, seul, elle tenait à la vie... Elle s'inquiétait de son désespoir :

« — Par toi, ma chérie, il saura que ma dernière larme est pour lui, comme il a eu mon dernier sourire ! »

« Et puis son cerveau s'est troublé.

« — Marianne, je t'en supplie, ne m'abandonne pas, répétait-elle.

« — C'est moi, ton amie, je suis là. Dalila, ne me reconnais-tu pas ? »

«Un nom encore s'est échappé de ses lèvres.... puis elle a poussé un cri terrible, et son cœur a cessé de battre ! »

En cet endroit du récit, prise dun nouveau transport de douleur, M'" Doucet se précipita sur le Ht, en appelant des noms les plus chers celle qui ne pouvait plus lentendre. Faisant trêve à ma propre émotion, je me demandai comment mettre fin à la douloureuse situation de Marianne. Je reconnus qu'il fallait la quitter pour m'oc- ''uper d'elle. Hélas! rien n'était facile en ce bouleversement général :

« Comptez sur moi, lui dis-je en mêlant mes larmes ,iux siennes ; je vais faire le possible. »

Je me rendis directement chez la comtesse Kalergis. 6on activité, son zèle de bienfaisance, étaient souvent utiles ; ayant connu M"« de Rutières,la vérité mise sous ses yeux la toucherait vivement.

Je la trouvai très exaltée par les dernières journées : les morts, les blessés et le rôle important qu'y avait rempli le général Cavaignac. Je me joignis k son éloge enthousiaste du général et la ramenai au douloureux

sujet du drame arrivé au Marais. Alors, elle se prit de violente pitié pour le jeune de Rosheim. Comment atténuer le coup qui allait le frapper ?

« Il faut, dit-elle, qu'il descende chez moi. Je veux le préparer à subir l'irréparable. Je ferai de mon mieux. Pauvre amoureux ! Qu'il est intéressant! »

Et, une fois encore, il fallut rappeler à sa pitié le cadavre sans sépulture, et l'amie dévouée qui le veillait !

Cnez Berryer. — Sympathie du grand orateur pour Alfred de Musset. — 1" lettre d'Alfred de Musset. — Son opinion sur son propre caractère. — Investigation sur la inorle.— l' lettre d'Alfred de Musset. — M. Micliaud, de la Quotidienne. — Lettre de Berryer. — • Ernest Picard, le député. — M""' Hamelin. — Le canari de M'"= Récamier. — 3« et 4" lettres d'Alfred de Musset. — Portrait de la princesse Belgiojoso. — 5« lettre d'Alfred de Musset. ■— Pauline Garcia. — M. Osborne, pianiste. — 6», 7« et 8» lettres d'Alfred de 3Iussel;. — La caricature de la princesse Belgiojoso.— 9« lettre et billet d'Alfred de Musset. — 10'= et 11= lettres d'Alfred de Musset. — M"" de G..., la nymplie de l'Albane. — Billet de la princesse Belgiojoso. — 12^ et 13« lettres d'Alfred de Musset. — La brouille avec M"= Rachel.— U" lettre d'Alfred de Musset. — La sœur Marceline. — Un étrange costume. — 10'= lettre d'Alfred de Musset. — La princesse Turandot. — 10" lettre d'Alfred de Musset. — Uranie. — 17« et 18'= lettres d'Alfred de Blusset. — Ne pas confondre Leopardi l'exilé et Leopardi le poète. — 19« lettre d'Alfred de Musset. — Un défi absurde. — Traité de paix. — 20'= et 21e lettres d'Alfred de Musset. — La comtesse Kalergis. — Berryer. M""=deB.... et le comte Pozzo di Borgo. —Dame qui file. — M^^ deB.... et le prince Belgiojoso. — Galanterie politique. ~ Le général de Cavaignac. — M""= de Cavaignac la mère. — Une grande dame russe convertie à la république. — Billet de la comtesse Kalergis. — A l'Elysée. — Dernier billet d'Alfred de Musset. — Chenavard, le peintre philosophe. — Son jugement sur Alfred de Musset.

Marchant lentement, M. Berryer et moi, dans le parterre rempli de fleurs qui règne au midi sous les fenêtres du château d'Augerville, là même où, plus d'une fois, x\lfred de Musset s'était promené avec nous . nous devisions mélancoliquement sur le poète qui n'était plus.

« Du moins, continua le châtelain, je suis heureux de penser qu'il a su comhien j'appréciais sa valeur poétique associée, chose si rare, à un bon goût exquis. Je n'ai pas

attendu que le publiceût porté sur lui un jugement définitif, avant de me risquer à l'admirer, ainsi que le reproche épigrammatiquement M"^ de Gournay aux lecteurs, dans sa préface des Essais de Montaigne, son parrain.

— Aussi, dis-je, se plaisait-il en votre compagnie; il y devenait gai, aimable, et d'un esprit charmant, tandis que les irritations de la vie mondaine, et surto.it cette conspiration du silence, sous laquelle les envieux cherchèrent à étouffer VEnfant du siècle, expliquaient suffisamment les critiques souvent méritées, qu'on faisait de son humeur et de ses airs farouches ou dédaigneux en société. Ces reproches, dont il se rendait bien compte, je les lui avais répétés. Je veux vous faire connaître la réponse qu'il m'adressa ici même, durant un de nos longs séjours campagnards, près de vous, mon cher ami; elle vous fera voir Alfred de Musset peint par lui-même.

«Suivez-moi dans mon appartement. Je m'occupe en ce moment à mettre de l'ordre dans mes correspondances. Nous trouverons la lettre dont je vous parle. »

Berryer commença à la parcourir du regard; mais bientôt il fut entraîné à continuer à haute voix cette lecture : tt Quel naturel ! quelle liberté d'allure ! » murmuraitil, en soulignant de longs passages par l'intonation.

« Madame,

« Vous avez trouvé le vrai nom du sentiment qui nous unit, en l'appelant un sentiment sans nom. Ce n'est pas une antithèse que je fais, votre expression est vraie et pleine de charme. Elle m'en rappelle une assez bouffonne, (vous savez que nous avons encore cela de commun de mêler le bouffon aux choses les plus sérieuses), c'était, je crois, un de mes amis qui disait à une femme; « Nous sommes sur le chemin vicinal de l'amour et l'amitié. » Que dites-vous de la comparaison?

ALFRED DE MUSSET. Î6t

« J'ai grand intérêt, dit M. le conseiller de la Verdullette, à ce que vous ne deveniez pas trop mauvais sujet.. — Mais sérieusemenf, ajouta-t-il.

(( — Mais sérieusement, dis-je à mon tour, est-ce que jiï le deviens, puisque je vous dis que je me retiens à deux mains? Est-ce que c'est être mauvais sujet que de trouver blanche une rangée de perles, et d'avoir envie d'y mettre le bout du doigt? « Je l'aime vraiment, » dites-vous! Eh bien, la belle raison! si on aime ce que vous aimez, madame, c'est preuve de bon goût d'abord, c'est preuve ensuite que même auprès d'une autre on a besoin d'un peu de vous.

« Malheureusement M. le conseiller sait très bien que toutes blanches qu'elles soient, les perles en question sont beaucoup trop vertes pour son très humble serviteur.

« — Vous ne m'avez pas demandé comment j'ai passé l'été. — Non, et pourquoi? — Parce que. — Je ne vous en remercie pas moins de votre récit, c'est-à-dire que je vous en remercie davantage. « La trompette dans la prestance » est excellent. Mais pourquoi ces injures aux hommes?

« Notre puissance, dites-vous, ne se voit que par notre impuissance. — Laissez donc ! nous ne sonnons, plus haut que vous, ni la charge, ni la victoire. — Règle générale. les femmes sont plus fa($y plus indiscrètes que les hommes, fats avant, indiscrètes après.

« Si ce que je vous dis là vous ébouriffe, soyez sûre, madame, que je ne le dis qu'à vous. — Me voilà porté et irrivé aux accusations de fatuité et d'impertinence. Causons-en un petit.

a Je ne vous dirai pas platement que je vous remercie ie me répéter le mal qu'on a dit sur mon compte. Mais le vous dirai que j'aime par-dessus tout votre manière douce, bienveillante, et pourtant sincère, d'adresser un reproche qui convainc sans blesser. Vous possédez là,

mon amie, la plus précieuse des sciences; elle vous est naturelle, et tant que vous saurez vous en servir, ne vous étonnez pas qu'on vous aime.

« Parlons raison,

et Tout le monde est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières : orgueil, timidité. Voilà les aimables principes sur lesquels j'ai à me promener ici-bas. On ne change pas sa nature, il faut donc composer avec elle. J'y tache depuis quelque temps, vous me rendez cette justice.

a II faut ajouter à mes deux causes -premières un etfet difficile à vaincre. II y a de certains jours où je me lève (le mot a beau être ridicule, il est vrai) dans un certain état nerveux. J'aibeau aller, vouloir, essayer... une comparaison vous expliquera ces choses.

« Vous vous souvenez d'un soir où une belle malade, très bien portante et à demi pâmée, attendait de moi quelques secours indispensables à sa santé dans une voiture fort douce, mais très froide, vu la température du moment ; vous vous souvenez que j'ai compris, senti, et même raisonné la nécessité urgente où je me trouvais de passer le pont des Arts, et vous vous souvenez que je n'ai pu rien trouver dans ma poche, dans cette poche de côté, qui fut le sujet d'une de vos plus charmantes plaisanteries.

ce Eh bien, madame, je suis souvent au moral, en fait de politesses, de saluts et de poignées de main, exactement dans l'état où j'étais ce soir-là au physique. C'est la même bonne volonté, la même nécessité, la même impossibilité.

« C'est assez bête, n'est-il pas vrai ? Que faire ? « Prendre sur soi... très juste. Que prendre quand on n'a rien ?

« Vous me parlez de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments, il y en a neuf qui me sont insupportables ; je ne dis pas qu'ils me blessent ni que je les croie faux, ils me donnent envie de me sauver. Analysez cela si vous pouvez.

« Sachez du moins, et croyez, je vous en prie, que je me déteste dans ces moments-là. Ce n'est pas moi ; ce n'est pas ma nature. Enfant, j'étais tout le contraire. Je récitais des fables au milieu du salon, après quoi j'embrassais tout le monde.

« Plût à Dieu que je fusse encore ainsi !

« Il y a dans votre lettre un mot bien vrai, bien juste, et il est triste. « Vous éloignez des hommes d'esprit et de cœur qui se sentiraient poussés vers vous. » Oui, c'est vrai; et croyez-vous (]ue je ne le sens pas? que je ne le regrette pas quelquefois?

(T Mais pourquoi alors? Je ne voudrais pas creuser cette idée. Les hommes me sont indifïérents ; je ne veux pas me demander si je les hais, de peur que ce ne soit là le fond. Quoi qu'il en soit, ils ne me font point souffrir en aucune façon, et il est assez juste que, par conséquent, ils ne me donnent pas de jouissances.

« Là, mon amie, et sur ce point seul est le côté sérieux de la question. Pour le chapitre de l'abord, des saluts et poignées de main, plus j'irai, et, j'espère, plus je me formerai, c'est affaire de pure politesse, de pur devoir. Je prendimi sur moi le plus possible, et je vous en devrai la meilleure part.

« Pour ce qui regarde les sympathies, même passagères et légèrement exprimées d'homme à homme, c'est autre chose. Permettez à ma vieille expérience de ne pas décider hardiment une telle question. Votre lettre m'a fait réfléchir longtemps, en conscience, là-dessus ; vous ne vouliez me prêcher que la politesse, vous m'avez

fait penser à l'amitié. Je me suis regardé, et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite iMilanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau. C'est possible ; j'ai tenté une seule fois de me livrer ù l'amitié, c'est un sentiment étrange, inouï pour moi, une excitation peut-être plus forte que le désir dans l'amour, car ce transport ne se satisfait pas.

« D'après ce que j'en sais, ce doit être un sentiment terrible, très dangereux, très doux, qui doit faire le bonheur ou le malheur de toute la vie, et je comprends que Rousseau soit devenu à moitié fou des secousses que cette passion lui a données.

a. Or^ bien décidément, je n'en veux pas ; c'est assez de l'amour, c'est assez de vous, mesdames, et puis je n'ai pas le temps.

« Voilà bien du sérieux pour une légère remontrance; mais auprès de vous mon cœur se dilate, comme il se resserre auprès des autres. Pardonnez-moi donc cette dissertation, et si vous y pensez un peu, vous me comprendrez mieux, je ne suis pas tendre, mais je suis excessif.

« Voilà mon défaut dont j'enrage.

« Soyez sûre que beaucoup de forme use toujours neaucoup de fond. Je ne dis pas cela pour me justifier.

«Votre lettre était une vraie causerie, disiez-vous, vous voyez que la mienne n'est pas autre chose. Je vous envoie cette main de papier (plus remplie que la vôtre). J'ai mieux fait que de passer la soirée avec vous, j'y ai passé une heure dans mon lit, vous ne vous en doutiez guère, n'est-ce pas, madame?

« A bientôt donc, et il est bien convenu, j'espère, que la dissertation sur l'amitié n'a rien de commun avec le sentiment sans nom . »

« Alfred de Musset »

« Oui, c'est bien cola, fît l'orateur en me remettant l'autographe; Musset était excessif: et c'est cela même qui jetait une flamme dans sa poésie. Il a bien fait vraiment de ne se pas contraindre, nous y eussions trop perdu.

« Mais, continua-t-il, comment expliquez-vous la pièce (le vers, Sur une morte, publiée dans la Revue de 1842, et point reproduite dans ses OEuvres avant l'édition posthume? Mes souvenirs m'éclairent en partie ; cependant la singularité des caractères en jeu me déroute aussi; Enfin à quelle époque Musset devint-il épris de la belle princesse votre amie? serait-ce pendant le voyage en Angleterre ?

— Quelques dates éparses dans ma correspondance, répondis-je, pourront nous guider. Tenez, voici sur une enveloppe le timbre de Londres; lisons, et vous verrez qu'entre Musset et moi la plaisanterie, plus que le sentiment, était alors dans le ton de notre commerce épistolaire. Cette lettre portait la date du 28 juin 1837.

R Jeudi, 28 juin.

« -Madame,

a Comme votre départ m'avait un peu vexé, je ne suis pas fâché que mon silence vous ait un peu inquiétée, mais quand donc me connaîtrez-vous? ce jour-là, vous laisserez de côté à tout jamais vos modesties ; et en même temps vous excuserez mes fautes. Souvenez-vous donc, je vous en prie, d'une chose que vous me disiez un jour en revenant d'Augerville. « Il peut y avoir paresse ou négligence, mais jamais froideur ni oubli. » Voilà, madame, mon éternelle excuse, et mon éternelle raison. Trouvez-y, si vous voulez, un reproche à me faire, mais comment v verriez-vousun motif de méfiance!

« Sans doute , et cent mille fois sans doute , mille détails pourraient venir et être appréciés, et sans doute encore ils ne sauraient, sous aucun prétexte, venir hors de propos. Essayez donc; la modestie est un vilain défaut qui ne devrait jamais être celui des gens d'esprit. Je vais vous prouver tout de suite que ce n'est pas toujours le mien, car, lorsque j'ai appris votre départ, ma première idée fut de me dire a que je voudrais bien être en tiers au fond de la voiture, entre la bouche de l'Altesse et l'oreille de M. le conseiller! » et ma seconde idée fut immédiatement « que M. le conseiller pourrait bien, malgré la distance, me mettre en tiers dans ses causeries, et m' envoyer quelques petits cancans par écrit. » Et j'entendais rouler le carrosse au clair de la lune, je voyais la petite sœur Valentine, endormie sur la banquette de devant ; les deux voyageuses étendues l'une à côté de l'autre dans le fond, jasant à voix basse, riant, rêvant, et je me disais : il m'en reviendra quelque chose. V^ous voyez que pendant que vous doutiez de moi j'osais compter sur vous. Imitez-moi donc en cela, et quand vous aurez envie de prendre la plume à mon intention, je vous adjure de le faire avec une entière confiance.

« Ceci dit, merci de votre amusante lettre qui m'a fait passer une demi-heure charmante. Merci encore d'une autre chose, c'est d'avoir sauté à pieds joints pardessus l'axiome invariable : « Une femme n'écrit pas la première. » Ceci est de votre part , madame, un vrai trait de bravoure, un vrai acte de steeple cliase. J'y reconnais l'effet du voyage, et savez-vous, à ce propos, qu'on est encore étonné à Paris de votre brusque départure. Quitter son monde sans dire gare, parents , amis, etc. , etc. , c'est un peu violent. Mon intention avait d'abord été de vous adresser là-dessus un speech ainsi conçu, à peu près :

« Voyez, madame, comme vous êtes : Vous partez de Paris le jeudi, et ma mère le samedi. Si vous étiez partie

le samedijina mère serait sans doute partie le dimanche ;

voilà comme sont les femmes « et voilà ce qui fait

que notre fille est muette. »

« Et avant de partir, dites-vous, vous demandiez s'il n'y avait pas de lettres pour vous. C'est que ma mère partait le samedi, voilà pourquoi il n'y avait pas de lettres, et pourquoi il y en aurait eu le dimanche ; mais là-dessus vous partez le jeudi!

« Et je suis sijr que non seulement vous avez été ravie de partir ce jeudi , mais qu'à l'heure qu'il est vous êtes enchantée d'être partie.

<( Vous vous figurez que vous allez voir couronner la reine d'Angleterre? Eh, mon Dieu, non! vous ne verrez rien; je suis bien aise devons dire vos vérités.

« Ayez la bonté de répéter à la princesse que, si elle se met à son âge sur le pied des enlèvements, on en jasera infailliblement. Mais je suppose et j'aime à croire que vous vous marierez incognito chez le forgeron afin de légitimer votre escapade.

« Et qu'aurait-elle à dire, la princesse, si, pendant qu'elle vous enlève, vous, en robe de chambre et en pantoufles, on prenait un bidet de poste, et si on arrivait au galop l'enlever, elle, au milieu des bains de mer, en camisole de flanelle? Elle n'aurait que ce qu'elle mérite. Voyez où mène une imprudence.

«Mais on vous pardonnera à toutes deux, mesdames, à jne seule condition, c'est que vous paraîtrez au couronnement avec deux queues plus longues que celle de la reine. Mais n'y manquez pas!

« Tel était, madame, le speech éloquent que j'avais dessein de vous faire pour vous éclairer sur votre coup de tête. Il eût été bien plus sévère encore si votre lettre ne m'avait désarmé. Adieu, madame, et écrivez surtout. Nous avons ici une pluie battante, vous avez là-bas pis encore, ainsi vous devez avoir le temps d'écrire.

« Présentez mes civilités à votre belle compagne de voyage. Je désirerais en outre savoir trois choses :

« Si vous avez eu le mal de mer ;

« Si miss Talbot (l'actrice) est jolie ;

« Et quand vous comptez revenir.

« M"^ Plessis, est toujours grande et mince, et fort bien portante.

« Elle aime toujours, à ce qu'il paraît, la galette ' chaude.

(( Si nous étions voisins, je ne sais pas trop si j'oserais vous marcher sur le pied.

« Il est plus que probable que je pousserais tout doucement le pied de ma marraine, afin que ma marraine elle-même eût l'idée de me marcher sur le pied. Je serais alors en droit de lui adresser la question :

Cl M'aimez-vous, madame? Et que répondrait-elle à cela?

'< Alfred de Musset. »

Un souvenir amenait cette plaisanterie. M. Michaud, de la Quotidienne, auteur des Croisades, racontait que, pendant un grand diner, sa voisine lui ayant marché maladroitement sur le pied, il lui avait adressé cette question en façon d'avertissement: «Madame, m'aimez-vous? r et, sur une réponse négative pleine de surprise, il avait ajouté : « Alors, madame, veuillez poser votre pied à terre.» Or, M. Michaud était alors âgé et cacochyme ; le physique, cette fois, ajoutait encore au sel qu'il mettait dans ses moindres propos.

« A présent, dis-je, prenons, à la même date de ce fameux voyage, une lettre de vous, mon cher Berryer. Le parallèle sera piquant, (lonsentez-vous?

— Madame, quand vous commanderez, vous sere2 obéie! un doute à cet égard vous est-il permis?

« Augerville, 9 juillet.

« Votre lettre du 6, madame, m'empêche au moins de retourner à Paris ce soir ; je ne verrai donc pas ce Brighton, où je croyais vous aller cherclier dans trois jours. Eh bien! je reste au bord de mes eaux, sous mes ombrages, au milieu des faneurs, qui jettent autour d'eux cette si enivrante saveur des prés. J'écris à Paris que je n'y arriverai que jeudi, parce que vous n'allez pas à Brighton; n'est-ce pas justice que je fasse un peu nmrmurer contre vous, quim'ôtez le si charmant plaisir que je m'étais promis?

« J'avais rêvé les plus délicieuses choses de ce séjour en terre étrangère. Eh bien ! tant pis pour vous, je ne suis pas fat, mais franchement vous y perdez, vous, la princesse, la comtesse, la cousine, si Elle y était encore. Oh! que c'est donc mal à vous, mal à Elle; êles-vous donc devenue sotte dans la traversée , et n'avez-vous pas dit à la princesse les mille aimables choses que ma folle foi en vous avait confiées à votre art de bien dire? Si, sous ces brouillards d'Angleterre, vous lui aviez parlé en mon nom, à votre façon de France, Elle ne vous eût pas répondu : a Allons l'attendre à Liverpool.» Labelle possibilité! traverser l'Angleterre, sans mot dire à âme qui vive, courir à toute éreintée de chevaux pour joindre de ces personnes qui ne passent nulle part, sans que l'on dise de celle-ci qu' « elle est désinvolturément belle! » et (le celle-là : « Oh! qu'elle est toute charmante à la française!» Ne voilà-t-il pas, sur le compte de l'orateur gaulois, le plus complet roman qui jamais ait été stéréotypé ;!ux colonnes du Morning Post ou du Morning Herald?

« L'Angleterre ne me souriait guère, vous me brouillez bien plus avec elle.

.> Enfin nous voilà quittes des longs récits de la coro-

nation. Il n'y a que deux choses qui m'ont frappé, et qui me restent; elles m'ont été écrites de Londres, non par vous^ cruelle ! ce vieux lord de quatre-vingt-quatorze ans, tombant sur les marches du trône aux pieds de la reine ; et la jeune souveraine quittant le trône et l'aidant avec beaucoup de grâce, me dit-on, à le relever, et puis, à un bal sous un portrait en pied de Napoléon, assis l'un près de l'autre, le duc de Wellington et le maréchal Soult devisant longtemps ensemble.

a Mais je vous remercie de la scène de Lautour- Mézeray. Elle me ravit. Imaginez que. la première fois que je le vis, nous dînions en étrange et joyeuse maison, chez Amigo '. A peine avait-on mangé les soupes, déjà le Champagne lui montait à la tête. On prononça de façon assez légère le nom d'un de ses amis ; il se récria, brisa les verres, et, à travers un de ces tapages de table que j'ai en horreur, il se fait champion d'amitié avec un cœur si chaud, des accents si vrais, un emportement si tendre, que. je ne vis en lui qu'un parfaitement bon garçon ; et, depuis ce jour, j'ai eu à cœur de lui montrer mon estime en toute rencontre. Je suis certain aussi que, malgré l'éclat des toasts à votre dîner de Londres, vous ne lui avez pas mal voulu de sa rude chaleur pour moi.

« N'est-ce pas que ça vous a été un divertissement de retrouver Lablache à Londres, et de voir cette spirituelle tête de Michel-Ange étonnée de vous découvrir dans votre avant-scène? et puis vous me dites là de ces choses qui me font bondir en mon fauteuil, qui me retournent dans mes dépits, mes regrets ; mais que fallaitil faire? Ah! par pitié, ne me soyez pas coquette; ignorezvous ce que c'est qu'une vie d'ermite durant quinze jours,

1. Canlatricc espagnole très belle tenant des seconds rôles au Tlicâlre-ltalien.

même à quarante ans et quelques, au temps où l'on fauche les foins? Ah! Brighton! Princesse! Brighton! petite fée, Brighton! comtesse même! Brighton! ! !

« N'importe, je vous baise la main de la tête aux pieds, comme au bord de la cascade, et toujours, toujours. Hélas ! honni soit qui mal y pense. Mais enfin je vous reverrai à Paris ou à Augerville; oui, revenez ici; ce désert n'a point d'aspect qui ne reflète bon souvenir de vous. Au revoir donc, et friendly shake hands.

« BeRUYER )'

« Eh bien, s'écria Berryer, je déclare de bonne foi que je méritais d'être mieux traité que je ne l'ai été. On sent dans ma correspondance une chaleur, une fougue dont vous n'avez pas tenu compte; quant à Musset, près de vous, madame, sans tomber, il m'a toujours semblé près de verser. Mais où placez-vous, à l'égard de la princesse de Belgiojoso, la vendetta poétique?

— Naturellement, mon cher ami, à la date où parut dans la Revue des Deux-Mondes la pièce de vers portant pour titre Sur une morte; c'était en 1842.

tt Ce soir je descendrai mon précieux coffre, et nous tâcherons de préciser cet épisode amoureux dont vous avez conservé souvenir.

— Venez ici, me dit tout à coup le châtelain, désignant une fenêtre contre laquelle il s'appuyait, j'aperçois dans le parterre mon hôte Ernest Picard; il vous cherche et m'appelle. N'ètes-vous pas frappée du mélange de bonhomie et de finesse d'esprit qui se peignent sur ce visage ?

— En effet, votre confrère me plaît beaucoup; mais sa présence ne sera-t-elle pas un obstacle à nos projets de lecture?

— Chère, il est digne de prendre part au régal. Allons le joindre ; voulez-vous ? »

Au premier mot du sujet qui nous occupait, lu physionomie du député s'épanouit; il s'écria :

« Parlez-moi de ce genre de fouilles, bien autrement intéressant, à mes yeux, que celles des sarcophages égyptiens, ou autres raretés de ce genre. J'eusse préféré au don magique que possédait le diable boiteux, de pénétrer dans le secret des intérieurs, celui de pouvoir d'un coup de baguette ouvrir les portefeuilles, c'est-à-dire mettre le nez dans les écritures; saisir, continua Picard riant, chez le poète le vers encore dans son cocon, et les billets galants aussi.

— Mais, répliqua Berryer, pour cela, mon cher, il suffit de prendre l'emploi de préfet de police.

— Oui ; à celte seule condition d'en avoir le tempérament !

— Allons, fis -je, comme curieux, monsieur, vous paraissez posséder une véritable virtualité. Nous vous admettrons ce soir à nos recherches d'autographes.

— Madame, ces lettres vous sont-elles adressées? » J'exphquai ce dont il s'agissait; fixer la date des sentiments qui donnèrent naissance à une pièce de vers parue, en I8-i5, dans la Revue des Deux- Mondes et reproduite seulement dans les œuvres posthumes de Musset.

« Je parie, dit le châtelain h. son confrère, que vous ne connaissez pas les vers Su7 une morte? »

Et il les récita, de cette voix toujours jeune et sonore, en dépit des soixante ans, prenant plaisir à s'entendre écouté par une intelligence attentive.

« Eh bien, monsieur, dit-il en s'arrêtant, tel est le mystère des cœurs que, par la bonne grâce de madame, nous tâcherons d'éclaircirce soir.

— Et voilà, ajouta Picard, qui va encore augmenter mon regret de n'avoir connu le poète que de vue. Celle curiosité qui nous possède, de loucher pour ainsi dire

les célébrités, croyez-vous, cher maître, que nos anciens en fussent possédés ?

— Rarement j'en vois trace dans leurs écrits, répondit Berryer. Au bon vieux temps on se complaisait dans les in-folios, les étudiant à fond et les conmientant à perpétuité. Aux temps modernes, la jouissance consiste à parler sur les auteurs, juger leur talent, et cela se doit faire sans perte de temps, rapidement, afin de satisfaire la paresseuse activité qui nous dévore. Le contact est donc le plus favorable procédé pour cette besogne.

— Quoi ! mon cher ami, s'écria Ernest Picard, vous m'enrôlez ainsi parmi les paresseux actifs ? Je réclame et déclare ma curiosité une disposition héréditaire. Ne constatez -vous pas chaque jour l'empressement avec lequel le public accueille les correspondances , les biographies, les mémoires? Nous sommes enfants du xvin* siècle : ainsi s'enchaînent les choses! Si nos grandspères n'avaient point recherché, cultivé les supériorités, leurs écrits n'éveilleraient point un si vif intérêt chez nos contemporains.

— Confrère ! encore une causebien plaidée ! Et, continua Berryer, puisque nous avons nommé les anciens, je dois avouer, avec cette désinvolture que provoque le plein air, que mon chagrin de n'avoir entendu disserter ni Aristote, ni Platon, est tout à fait etïacé par celui de n'avoir pas vu, de mes yeux vu, Aspasie, Phryné et tutte quante. Victor Cousin, ce me semble, comprenait une manière d'adoration rétrospective, dans les sentiments historiques.

— Effectivement, M. Cousin parle de certaines grandes dames du temps passé en philosophe amoureux plutôt qu'en historien. Est-ce un amour contagieux? demandai-je à ces messieurs d'un ton légèrement moqueur. Tenezvous pour Diane de Poitiers ou pour M'°'= la duchesse de Longueville?

— Je tiens, madame, pour les femmes de notre temps, répondit galanmient Ernest Picard; et je crois que sur ce point notre poète serait mon chef de file. »

Puis, avec un singulier brio, il s'écria :

Oui, femnios, quoi qu'on puisse dire.

Vous avez le fatal pouvoir De nous jeter, par un sourire, Dans l'ivresse ou le désespoir.

« Il me semble, continua-t-il après cette citation lancée en boufifée poétique, que, tourné comme l'était Musset, et possédant au service de ses sentiments un art de dire «Michanteur, en règle générale, il devait provoquer l'ivresse et ne point connaître le désespoir !

— D'accord, fit Berryer; mais, dans le cas qui nous préoccupe, entre la princesse et le poète, les amourspropres surtout étaient en jeu. Le genre de coquetterie qui existait entre eux prenait souvent une physionomie agressive, celle d'une sorte de duel. Il est évident cependant qu'un grand attrait pour Alfred de Musset se rencontrait dans la beauté unie à l'intelligence. Or il est rare, en eftet, de posséder ces dons à un degré aussi éminent. M""^ de Belgiojoso était ce qu'on désigne artistiquement du nom d'étoile, genre attractif pour le poète. Laissant de côté un début brûlant, funeste et trop connu, avec Georges Sand, ne s'cst-il pas occupé tour à tour de Pauline Garcia et de Rachel ?

— Non pas tour à tour, fis-jc riant, mais des deux à la fois !

— Pour notre poète, vous le voyez, reprit Berryer, lotoile était un attrait. Aussi ai-je bon souvenir, madame, do la manière dont il vous donna place au firmament. C'était par une comparaison que vous fûtes amenée à produire à travers une vive discussion avec l'éloquente ei spirituelle M""^ Hamelin, qui déclarait tout poète d'une

personnalité insupportable. Vous défendiez Musset, tenant précisément à la main une lettre de lui, que le facteur venait d'apporter.

« — Je parie, s'écria votre brillante antagoniste, que dans cette missive adressée à une charmante femme, le |)oète trouve moyen de ne parler que de lui ?»

« Et je vous vois encore irritée , continua le châtelain, décacheter et nous lire à haute voix une lettre d'un naturel remarquable, dans unmezsocaractère de gaieté et de sentiment. Puis, chère amie, avec une grâce d'à-propos qui jamais ne vous a fait défaut, vous m'avez donné la lettre d'Alfred en souvenir de son mémorable triomphe en ce lieu, disiez-vous. La lettre est placée à son numéro d'ordre dans mes papiers.

— Quelle mémoire, quelle mémoire ! m'écriai-je. Que ne puis-je, avec la même exactitude, reproduire le monologue qui suivit immédiatement cette attaque, et me laissa une sévère impression sur l'art de la parole que possédait M'"- Hamelin.

a Assise là, sur le bras d'un fauteuil, tandis qu'on attelait une calèche pour la ramener à sa campagne, relevant son voile vert de côté à la Récamie}', et nous montrant son brun visage qui avait fait dire que, couchée dans ses draps blancs, elle semblait une mouche dans du lait, ses yeux noirs ardents, en dépit des années, n'ayant rien perdu de leur accent créole : je la vois encore, sautant des poètes en général à M. de Chateaubriand en particulier, qui était, avec raison , rangé par elle dans cette famille d'esprits. Puis, passant d'un coup d'aile à M"^ Récamier, elle commenta de la plus plaisante façon les droits de cette beauté à prendre rang parmi les poètes,

«Non que jamais, ajoutait-elle, cette merveille eût commis un hémistiche; j'ignore même si elle pouvait écrire en prose. Pas d'indiscrétion à craindre qui jamais

pût faire lire un billet d'elle? Inspirant le genre humain, elle était la grande prêtresse û'Éros. Elle régnait sur toute la nature.

« Pour se sentir profondément ému, il fallait lui entendre narrer le désespoir d'un canari qui, par distraction, s'était envolé. L'oiseau favori, disait-elle, voulait revenir ou mourir. Le moyen? Portes et fenêtres fermées! De Montmorency, trois générations, sentant leur impuissance, ne tentaient même pas la capture du fugitif. L'illustr.' Ballanclie, martyr dévoué, essayait, mais en vain : il faisait peur au volatile par sa laideur. Comme on désespérait de réussir, le serin, par un miracle de l'amour, enfin devenu ingénieux, se prit avec l'énergie du désespoir à becqueter le marteau de la porte cochère, jusqu'à ce qu'on vint ouvrir. Palpitant, il vola vers sa belle maîtresse, et se réfugia dans son sein virginal. »

« Oh! la bonne histoire, madame, s'écria gaiement Ernest Picard ! tandis qu'un coup de cloche, premiei' avertissement du dîner, rompait cette intéressante causerie.

— Cette lettre logée dans les archives du château d'Augerville, dites-moi, clier maître, la lirai-je?»

Berryer soupira, redoutant l'inexactitude des dîneurs.

(c II faut, reprit-U, que je vous fasse passer par ma bibliothèque privée. Eh bien! hâtons-nous. « Et, prenant le bras de son collègue, avant le dernier tintement de l'appel, la lettre était parcourue.

« J'ai besoin d'un renseignement musical, que ma sœur me dit ne pas pouvoir me donner. Auriez-vous par hasard souvenir, madame et très petite marraine, qu'il y ait un recueil de valses de Strauss intitulé les Soupirs? Veuillez poser une seconde votre front titanique dans votre imperceptible main, et si vous ne vous en souvenez pas, n'en parlons plus. Je ne sais pas pourquoi je

crois m'en souvenir, et je crois en outre que cette valse, — vous savez :

Ti ti ta, ti, ti, ti, ta,

Ta, di, da, do, ta, di, di, da,

Li, da, dou...,

« En fa, est tirée dé là.

« Vous ne savez pas jusqu'à quel point j'ai béni le ciel de la visite que j'ai eu l'honneur de vous faire hier au soir. Pour vous l'expliquer, il faudrait vous dire énormément de choses.

« D'abord, il y avait longtemps que je ne vous avais vue.

tt Secondement, vous seriez peut-être allée à votre soirée si personne n'était venu ; or il est venu peu de monde, et j'étais de ce peu ; en troisième lieu, je me sentais niai à l'aise, par suite de quelques soupers; vous m'avez dit que le thé me ferait du bien, sur quoi j'en ai pris avec un morceau de brioche de votre menotte, et je suis rentré chez moi bien portant, doux et tendre comme un agneau!

«Quatrièmement, j'avais m/je/^ un sujet depetitsouci, lequel s'est envolé à la vue de votre robe de pourpre et de votre petite guirlande de roses. Et j'ai appris, le lendemain, c'est-à-dire ce matin, qu'en eft'et le souci était sans raison.

« Enfin, que vous dirai-je ? je me suis senti de tout cela comme un œuf cuit au bain-marie.

« Il est certain qu'il y a un soleil, et même plusieurs, dit-on, qui font quelquefois mal aux yeux. Il y a aussi de belles pleines lunes toutes rondes, très blanches. Il est sûr qu'il y a aussi des étoiles, une surtout, blonde, mignonne, scintillante, un peu pâle; elle paraît grosse comme une tête d'épingle, et cependant, quand on la regarde, il semble qu'on sent la chaleur du doux rayon

qu'elle vous lance. Quand vous serez à la fenêtre cet été, cherchez-la si vous n'avez rien à faire : elle est à peu près à cette distance du fromage mommé lune. « Bonsoir, madame, and shake hands.

« Alfred de Musset. »

La cloche sonna de nouveau.

« A table ! à table! » criait le châtelain de sa voix vibrante.

Ernest Picard, au moment où je joignais ces messieurs, parlait avec animation de sa lecture :

« C'est d'une gaieté où s'infiltre le sentiment; je suis charmé, enchanté de connaître cette façon d'écrire, signée par Musset.

— Mon cher, dit le maître, redevenez prosaïque, je vous prie, et ne jetez pas dans le désespoir mon cordon bleu en mangeant sans songer à ce que vous faites. «

Après ce rappel, on fit honneur aux talents de fhabile Catherine; puis la politique anima les deux intéressants convives, dont maprésence n'entravait en rien l'abandon. Le sujet était sérieux. Cependant, par quelques éclairs d'une spirituelle gaité. Einest Picard désarmait un instant notre grand orateur.

Entre ces deux intelligences, lancées dans des voies politiques différentes, existait un double point de repère, l'amour du pays, la haine du gouvernement de Napoléon III. Que de sagacité dans leurs prévisions, sur la fin terrible de ce règne!

Notre illustre Berryer, de sa voix pathétique, répétait :

« Pauvre France, cher pays! Je ne verrai pas la fin de l'empire; mais vous, mon cher Picard, vous êtes jeune, vous assisterez à la catastrophe, à l'abaissement, la ruine, la honte.... Nous y marchons, nous y courons..,. Quel aveuglement! »

Par une malice involontaire de la mémoire, je me sou-

venais qu'en 1840 j'avais, de ces mêmes lèvres, entendu s'échapper ce singulier jugement sur le prince Louis, qu'il défendait alors, comme avocat, à la Chambre des pairs; il disait : « C'est un bon jeune homme! entêté. ■ n'écoutant pas les conseils, mais qui me parait un illuminé peu redoutable. »

C'était mal apprécié : une fois encore nous pouvons constater le tort des jugements où les travers de l'esprit, les défauts du caractère ne tiennent pas la place qu'ils occupent de fait, et que transforment un jour en unevéritable force les hasards de la fortune. Il me parut au dessert qu'il fallait rompre avec cette politique qui nous assombrissait :

« Messieurs, dis-je, vous n'allez pas. je suppose, prolonger la séance à l'anglaise et m'abandonner? Quittons la table, n'est-ce pas, mon cher seigneur?» et, prenant le bras de Berryer, nous gagnâmes le salon. La pièce était éclairée par un brillant feu de fagots ; on nous servit un café exquis, dont le parfum me rappelait ce nom de Prince Café, que je donnais souvent à 3Iusset comme variante de celui de Prince Phosphore de cœur volant, qui m'avait donné un droit incontesté au titre de marraine. Dans ma pensée, la qualité stimulante qui appartenait en propre au poète, par sa manière d'écouter, de coniprendre. de réveiller l'esprit, établissait une sorte d'analogie avec l'animation provoquée par ce noir liquide, dont l'usage a bravé les menaces de la Faculté.

Après quelques instants d'une demi-rèverie, provoquée par la chaleur du feu succédant au repas :

« Eh bien, lisons-nous? demandai -je.

— Oui! oui ! fut le cri du châtelain.

— Surtout, madame, en grâce, ne passez rien, insista notre curieux.

— Vraiment? il faut donc, puisqu'elle se trouve sous ma main, vous lire celte lettre-ci, qui avait s livi de près

celle sur la valse des Soupirs. Permettons-nous ce léger écart, avant de poursuivre la marche amoureuse à la- (juelle les vers Sio' une marie mirent seuls un terme. »

« Mon grand-père avait fait un jour acquisition de deux petits bœufs d'airain, gros comme des moineaux, mais véritablement antiques. Un ami amateur vient le voir; il les lai montre, Tamateur les admire, les prend, les retourne, et délicatement en glisse un dans sa poche de côté. « Eh bien, dit mon grand-père, vous ne m'en rendez qu'un. ;^ L'autre cherche, se baisse, regarde sous les meubles. « Où diable peut être l'autre? Je ne conçois pas.... — Ne cherchez pas, lui répond mon grand-père, en lui montrant sa poche, il est là. »

« Ceci, madame, est pour vous dire qu'il est cruel d'être deviné, mais qu'il est atroce qu'on vous mette le nez sur un puff. Vous en êtes donc bien sûre qu'elles n'existent pas, ces valses appelées les Soupirs? Eh bien, madame, apprenez que s'il n'y a pas de valses appelées les Soupirs, il y a du moins des valses, et qu'il y a aussi des soupirs^ car j'en pousse de furieux en ce moment, attendu que je suis rentré à pied, n'ayant pas trouvé de fiacre.

«Savez vous une chose? je m'entiche, voilà un beau mot, que vous comprendrez, j'en suis sûr. Je suis en train de m'enticher, c'est-à-dire que je m'cncoqueluche, — et de quoi? — ah! ah !... du faubourg Saint-Germain, mon faubourg, madame ; je l'habite. Décidément on y est cent mille fois mieux, meilleur, plus libre, plus romanesque, plus hypocrite, plus vertueux, plus roué, plus usagé, plus indulgent, plus vrai, et de meilleure comp;ignie qu'en aucun lieu du monde. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter à cet éloge de mon quartier, c'est que vous en êtes, bien que vous habitiez la Chausséc-d'Antin (cet absurde cloaque de la finance). Oui, madame, vous en êtes par l'esprit,

par les façons d'être et de dire, depuis les pieds jusqu'à la tête; vous en êtes par le sang, d'ailleurs, et l'on sait assez que le conseiller de la Verdrillette est de race.

« Et, donc, il faut en convenir, s'encoquelucher est divin, et votre petite lettre aussi. Voilà ce que j'ai à vous dire, et cela retardera- t-il ou avancera-t-il la députation ?

« C'est à mon étoile à le dire, cela ne me regarde pas. Si on voulait faire des actes héroïques dans notre temps, trouverait-on qui vous comprenne et qui vous aide? J'en doute, et le voudrais possible.

« Compliments respectueux.

a Alfred de Musset. »

(( Étant vivement intéressé, je deviens insatiable ! )) dit Ernest Picard, qui, du ton d'une prière, sollicita, avant d'aller plus loin, un petit croquis biographique deM'"^de Belgiojoso. Cela ajouterait encore à l'intérêt avec lequel il allait suivre les sentiments du poète.

« Mais, dis je, vous croirez que je commence un conte (Je fées. Cependant notre châtelain, là présent, peut exercer un sévère contrôle. Je commence!

« La princesse Christine possédait tous les dons qu'on attribue à l'enfant dont les fées ont entouré le berceau. Née marquise de Trivulce, à seize ans maîtresse d'une grande fortune, elle épouse le jeune et beau prince de Belgiojoso, Milanais comme la jeune fille; celle-ci, à une singulière et rare beauté, joignait un port élégant et noble, un son de voix enchanteur.. .

— Oui, vraiment, interrompit d'un ton animé le graml orateur, je vous certifie, mon cher collègue, que, sensible à la musique comme je vous connais, cet organe vous eût tout de suite dompté!

— Dompté ? reprit d'un ton de bonne humeur le député républicain. Je ne suis point une bête féroce, et j'eusse

lS-2 SOUVEMIIS DE M'"'' C. JAUBERT.

volontairement tléchi le genou devant cette souveraine l)eauté.

— I.a princesse, monsieur, avait cent titres encore à \us génuflexions. Une intelligence rare, l'esprit passionné et dominateur, un regard puissant, un courage de sangfroid remarquable et, plus que tout, Fart de plaire, contre partie essentielle du besoin d'être adorée.

— 11 est évident, ajouta Berryer à son tour, qu'un grand attrait pour Musset se rencontrait dans cette intelligence unie à la beauté, il est rare en effet de posséder de tels dons à ce degré éminent.

— Cependant, mon cher ami , repris-je, ces deux natures ne se comprenaient pas et ne pouvaient s'entendre, tout en s'attirant et se désirant. Aux yeux de la princesse, les hommes formaient une seule et vaste catégorie, divisée en trois séries amoureuses : // lest^ le fût^ ou le doit être. D'elle je citerai ce propos :

« Je ne saurais deviner quel intérêt nous prenons à « l'existence quand les yeux ne nous regardent plus « avec amour. »

« Quant à Musset, qui pouvait prétendre à plaire sans ses litres à la célébrité, acquis dès l'âge de vingt ans, il refusait de se soumettre au régime égalitaire, à être tout le monde. Sa nature passionnée alors se révoltait, ainsi que son esprit délicat, sensitif et susceptible à l'excès.

— Quels éléments pour traverser la vie, ô poète, l)()ète! soupira Picard.

— Heureusement, monsieur, repris-je, qu'une extrême mobilité d'impressions le défendait contre lui-même. Je vais tout de suite vous mettre sous les yeux une lettre qui peint bien le secret de cette nature.

« Cela, Berryer, vous amusera à lire haut. Faites-le, je vous prie. »

« Lundi, nuit.

c; Ma chère marraine,

« Je suis allé deux fois chez vous aujourd'hui et je n'ai trouvé que votre femme de chambre. Après cinq parties d'échecs perdues, je m'étais couché de désespoir. La plus aimable et la plus imprévue des rages de dents (grâce à Dieu et au vent qu'il fait) me réveille en sursaut à cinq heures du matin. Je me relève et vous écris, d'abord pour cesser de souffrir, et ensuite pour vous raconter ce que je vous aurais dit si j'avais pu vous rencontrer. Voici cette lamentable chose qui m'étouffera infailliblement.

a Le ciel m'a inspiré l'heureuse idée de sortir ce matin, par un temps à ne pas mettre un parapluie dehors. Je me suis d'abord et avant tout transporté chez vous, où je vous ai dit ce que j'ai trouvé. Sur quoi, je suis allé rue de la Michodière, où j'ai trouvé Desdemona en robe de chambre. Je me hâte de vous dire qu'elle a été tout aimable, que la chose s'est très bien passée, en un mot in tutti fiocchi. Mais voici :

u J'avais eu la fièvre la nuit passée. Je ne vous dis pas ceci, madame, pour que vous le répétiez à ma mère. Ayant donc eu la fièvre, je m'étais revêtu d'une certaine fourrure que vous connaissez peut-être, et comme il faisait très chaud chez Desdemona, j'avais naturellement encore plus chaud. Cela me faisait du bien, il n'y a rien à dire, mais cela se voyait probablement sur mon visage. Or, il y avait là un M. Osborn, lequel est, je crois, pianiste; mais certainement Anglais. Au milieu des compliments les plus complimenteurs du monde, quelques mots de ce devilish languagc. ont été échangés entre Desdemona et l'insulaire. On supposait que je n'y entendais rien, et je causais d'ailleurs avec la maman. Ima-

ginez maintenant que je crois, mais archi-crois, avoir saisi au vol deux mots atroces, que je ne vous répéterai jamais, en manière de plaisanterie sur la fourrure et la chaleur. Je n'ai pas eu l'air de comprendre, et personne n'a pu me dire comme à Mithridate : « Seigneur, vous changez de visage. »

a Mais, dites-moi un peu! concevez-vous tout le revers de cette médaille! que j'aie bien ou mal compris, sentezvous tout le sel de cette plaisanterie, que mon vieil ennemi le hasard m'a joué?

(c Si je ne me suis pas trompé (et je ne crois pas m'être trompé), sentez-vous le bien que m'ont fait ces deux mots sans bienséance ni pitié (pour ma fièvre) et presque grossièrement féroces?

a Si je me suis trompé, quel moyen de le savoir? aucun, et, vous me connaissez, me voilà convaincu. Poui' la peine qu'il a pu me faire, je n'y pensais plus ce soir après dîner, mais jamais je ne me trouverai vis-à-vis de la demoiselle sans... Que le diable emporte les langues •étrangères!

« Voilà mon histoire. Ouf!

« Je finis de plus en plus ma nouvelle, qui n'en finit pas et qui m'ennuie. 11 n'y a pas de mots, ni anglais ni français, qui puissent l'exprimer.

« Compliments désappointés.

K Alfred de Mi!SS!:t. -^

« Voilà un Osborn que je ne puis souttrir , s'écria Picard !

— Eh bien! repris-je, peu de jours suffirent à la faire oublier. Alfred ne rencontra plus l'Anglais, et, sous le charme du talent de Pauline Garcia, son cœur ému se sentait de nouveau amoureux.

— . Sans en savoir plus long, dit à son tour Berryer, jo

commence à très bien m'expliquer les intermittences que j'avais remarquées dans les sentiments qui paraissaient et disparaissaient, entre la princesse et le poète.

— Sans cesse mêlées ensemble, repris-je, ces deux existences n'étaient que brouilles et raccommodements.

« J'avais été passer avec M""^ de Belgiojoso quelques jours à Versailles. J'annonçais mon retour à Musset, et sa réponse, jugez-en, ne soufflait certes pas un vent d'orage, et pourtant celles qui suivirent témoignent des alternatives accoutumées. »

« Mardi.

<( Je vous avais écris une lettre qui commençait ainsi :

(( Madame,

« Je nai absolument rien à vous dire de neuf, mais je « vous écris parce qu'il ne peut pas être que vous m'ayez « donné votre adresse et que je n'en aie pas profité », lorsque j'ai appris par le canal de ma famille que vous deviez revenir dimanche. J'ai donc vu qu'il était trop tardj car c'était un samedi. Cent et un remerciements d'abord pour votre bon envoi. Je ne trouverai jamais le moyen de vous dire le plaisir que j'ai ta voir arriver une lettre de vous, à la décacheter, à la lire, avec la certitude d'y toujours trouver un mot de vraie amitié, et une bonne nouvelle. Au milieu de ma sotte vie, quand je lis une lettre de vous, je dois avoir un peu l'air d'un homme empoisonné par la fumée de l'asphalte ou du tabac, qui entrerait tout d'un coup dans un jardin, et qui recevrait dans le nez un coup de vent plein de l'odeur des roses.

'.( Ainsi donc Elle revient et vous aussi, on va donc pouvoir un peu vi\Te.

« Je voudrais pouvoir répondre quelque chose à votre gentil mot sur les apparitions^ mais les petites tapes de votre petite main sont si douces à recevoir, que

je VOUS avoue qu'elles ne corrigeront jamais guère personne. Quoiqu'il en soit, sachez que votre filleul travaille.

« Qu'elle était jolie l'autre soir, courant dans son jardin avec mes pantoufles et un petit bonnet noir et rouge en laine tricotée! je lai pourtant senti et c'est vrai. Je ne vaux plus rien, je ne suis plus fou en amour.

« Et vous???

(( Et si on ne l'est plus, qu'est-ce que le reste? Déraisonner en conscience, voilà la grande aftaire de la vie. Quand on n'ose plus déraisonner, il faut se brûler la cervelle ou se marier.

« Que pensez-vous des trois vers suivants :

« Lorsqfue ma bien-aimée entr'ouvre sa paupière, « Sombre comme la nuit, pur comme la lumière, « Sur l'émail de ses yeux brille un diamant noir.

« Je veux beaucoup savoir si vous aimez cela. Je l'ai écrit avec deux bonnes choses, un petit mot de vous et le souvenir de Paolita. Je vous préviens qu'on l'a trouvé hardi, mais est-il bien sûr que ce soit un défaut que la hardiesse?

« Question. Pourquoi les souvenirs de Paolita me reviennent-ils sans cesse en présence de X.. . ? Parlez donc du droit de présence!

« Aulre question. Si Paolita, en chantant le Saule, avait l'idée de se retourner un peu de côté (je suis au balcon) et de rendre votre très montmorencique filleul amoureux fou, que signifierait le proverbe des deux lièvres? Ceci est une question philosophique et providentielle.

« Troisième question. Ne pourrait-il pas se faire que je me t7'ouvasse entre deux selles Fi donc !

« Dernière question. Pourquoi l'odeur du patchouli me rend-elle mélancolique, et celle de l'iris joyeux? Cela est un rébus.

ce Je donne à votre pied gauche, madame, imo poignée de main.

« Ces trois vers sont dans l'idylle Rodolphe, s

« Alfred de Musset.

« Votre conseil était bon, chère marraine. Venant do vous, il devait l'être, mais, suivi par moi^ j'en avais bien peur.

'( Je suis monté, le cœur battant, ce matin en voiture; cependant j'ai déployé le plus beau caractère en descendant la côte de Viroflay à pied, et si vous saviez ce qu'il m'a fallu de courage pour sonner à la porte, vous me donneriez la croix d'honneur. L'honnête figure de Piétro elle-même et le salut amical de M. M*** n'avaient pas suffi pour me rassurer. Quand l'astre s'est levé h moitié endormi, voilé de quelques nuages, mais parfaitement doux et charmant, répandant autour de lui les rayons les plus purs, je me suis alors senti un peu ragaillardi, et, ainsi brûlé du soleil en route, je me suis mis à jouer aux échecs au clair de la lune.

« (Cette métaphore est un peu romantique.)

« Quoi qu'il en soit, la redoutable personne a été... Dieu! que les mots sont bêtes! De mon côté, je crois avoir fait mon devoir, n'ayant point grogné, et ayant avalé plus de quatre verres d'eau rougie. Je me sentais quelque chose de si mouton que j'en ai pris en rentrant une bavaroise au lait. « 0 milk and umter! » dit Byron quelque part. Mais, dites-moi, marraine, comment se fait-il que j'étais beaucoup plus furieux l'autre jour que je ne suis satisfait ce soir? Quelle férocité! me disais-je l'autre fois; quelle cruauté! quelle horreur! Et ce soir, en roulant avec l'abbé Stefani, je me disais bien tout bas : Quel charme! quel !el et bon enfant! mais, je le répète, je ne suis pas aussi content que j'étais en colère.

Voilà un vilain sentiment. Pourquoi? Vous me direz peutêtre que cela tient à ce que l'autre fois j'étais furieux sans motif, tandis qu'aujourd'hui j'avais lieu d'être content, et vous reconnaîtrez là l'adroite et heureuse cervelle de votre déplorable filleul.

(( Mais c'est une calomnie. Oui, j'ose l'affirmer, je suis aussi reconnaissant que grognon. Ainsi cherchez une autre explication. Je pose la question devant votre sagesse. Si j'osais hasarder un avis, je croirais presque que cela vient de ce que la férocité ne me laissait rien à désirer, et que je ne souhaitais vraiment rien au delà, tandis que la douceur.... Mais vous me ferez part, j'espère, de votre opinion.

« Bonsoir, marraine. Au milieu des mouches de Versailles, regardez votre petit pied, et songez qu'il y a un merle blanc qui picote à l'entour. Yoiirs.

« Alfred de Musset. »

« P. S. — Dites-moi aussi, je vous en prie, ce que vous semble de la phrase suivante :

<( Il y trouva (c'est d'Origène qu'on parle) celte préfép rence passagère pour les soins matériels sur les plaisirs «de l'esprit, si précieuse lorsqu'elle est inaccoutumée et « si douce pour celui qui la cause. »

« Je ne cite peut-être pas bien exactement, mais il y a de cela. N'esl-ce pas bien dit et bien senti? C'est dans un ouvrage très grave. Sans avoir la prétention de ressembler à Origène, mon estomac malade en a gardé mémoire.

« Alfhed de Musset. »

« 11 me semble, dit Berryer, que cela est tiré du grand ouvrage de M'"* de Belgiojoso sur le dogme catholique?

— Efï'eclivement , votre mémo're ne vous trompe pas, mon cher ami. L'ne fois la réconciliation accom}ilie, la

saison d'été nous dispersa tous. Vers le milieu d'octobre, je reçus d'Alfred de Musset une lettre, d'après laquelle je lîôuvais supposer que son amour pour la princesse avait rejoint les vieilles lunes dans leur incognito, et qu'il n'en serait plus question. Dites un peu si votre impression est trompeuse comme la mienne? »

« Mardi, 17 octobre.

« Le bruit court que M""^ Jaubert revient à Paris au mois de novembre. J'espère qu'elle me dira peut-être à son retour pourquoi je ne lui ai pas écrit pendant son absence. Si j'en cherchais la raison moi-même, je me. tromperais certainement, et M""^ la conseillère, malgré son esprit, s'y tromperait peut-être aussi.

« Elle me dira que je suis paresseux, distrait, amoureux et perdeur de temps, c'est-à-dire badaud et Parisien, et c'est vrai, mais ce ne sont pas là des raisons valables, car, avec tout cela, madame sait mieux que personne combien j'oublierai d'hommes et de choses avant que l'oubli puisse parvenir à elle dans mon cœur.

« Je cherche donc en vain le motif de ce silence, et je me vois obligé de dire, avec M. Royer-CoUard :« Un fait ne prouve rien. »

a Non, madame, pour ma part du moins, mon silence ne prouve pas qu'il soit poussé le plus petit brin d'herbe sur le chemin de notre amitié, mais de votre côté en est-il ainsi? C'est une question que je n'ose pas me faire (le peur d'avoir tort; car j'ai tort, cela est certain, c'était à moi de me rappeler à vous, et une jolie femme, par cela seul qu'elle est femme, n'écrit pas plus la première, même a un ami, qu'elle n'invite des danseurs au bal. Dites-moi si j'ai perdu et ce que j'ai perdu. J'ai peur que ce soit d'abord un peu de confiance; ai-je encore des as dans mon jeu?

« Convenez que si cette vie est une partie de cartes, je triche quelquefois assez bien, mais que je joue bien mal!

« Pour un diplomate en espérance, je n'ai guère de dispositions, et je n'en suis pas seulement, en fait de science du monde, à la carte de visite. « Un élégant qui «n'est pas mondain! médisait un jour M'"' de Girardin.» Elle aurait mieux dit : « Un élégant qui a des redingotes « décousues et un mondain qui ne va pas dans le monde ! »

« J'ai pourtant été voir, il y a deux ou trois jours, la très belle marquise votre nièce, que j'ai trouvée sur sa chaise longue, gaie et belle comme une houri. Je ne sais comment elle s'y prend pour rester si jolie; au milieu de ses peines, elle est comme une perle fine dans une coquille d'huître; elle ne bouge pas, mais on l'emporterait bien si on pouvait. Quant à M""* de Vaulreland, je suis tellement honteux quand j'y pense que je n'ose en parler.

« J'ai été à Compiègne, j'ai fait une nouvelle, et quelques vers — c'est tout — et vous?... et vous?? et vous???

« J'ai eu de seconde main, les histoires les plus divertissantes sur le Romanesco, etc. J'ai pensé que, si j'eusse été moins sot, j'aurais pu avoir de vous sur ces sujets divers quelques-unes de ces adorables lettres que je garderai toute ma vie comme souverain remède à tous les ennuis.

« A propos d'ennui, j'ai découvert une chose. L'ennui m'ennuie, et je n'en veux plus entendre parler, ce qui fait que je me porte mieux.

« Adieu, madame. Êtes-vous grandie?

« Alfred de Musset. »

Plus l'hiver avançait, plus de nombreuses réunions et des soirées intimes rapprochaient fréquenunent M""= de

Bel giojoso et Alfred de Musset, qui se retrouvaient toujours avec une animation piquante.

Un soir où, chez moi, le poète exerçait son crayon à faire quelques caricatures, la princesse le mit au défi, assurant que cela avait été souvent tenté sans y parvenir.

Mussetde se récrier, ajoutant: <<■ La régularité des traits n'empêche rien, je vous assure !

— Voici un crayon, dit la princesse, essayez ; je vous autorise. »

Un trait rapide traça un petit trois -quarts, où l'œil immense était placé de face, et, pour la tournure, une pose un peu abandonnée, en exagérant la maigreur, complétait une ressemblance prise en caricature.

Toutes les personnes présentes se précipitaient pour voir, et souriaient sans se récrier. Elle, avec un air d'indifférence de très bon goût, répéta : « Il y a quelque chose, » et ferma l'album.

Mon rôle de maîtresse de maison m'y autorisant, je m'emparai du livre et le mis à l'abri des curieux.

« Vous avez brûlé vos vaisseaux, dis-je au poète,

— Cependant, madame, je n'ai jamais été plus épris qu'en la regardant tandis que je traçais ce croquis.

— Tant pis, dis-je vivement, vous l'avez blessée. •>■> Peu de jours après , la lettre suivante me donna

raison.

a Marraine!!

;< Le fieux est déconfit!!!

« Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?

« 11 a écrit à cœur ouvert, comme un panier, sans rien cacher, sans rien enjoliver, sans rien mitonner, sans rien niignonncr, sans rien de rien.

« On lui en a flanqué sur la tète.

« On lui en a fait une réponse, ô marraine 1! une réponse IMPRIMABLE.

« Oui, madame, o-u-i, cette réponse pourrait et devrait peut-être être typographiée. On y trouve la plus noble lîorté à 80 degrés (non centigrades) au-dessus de zéro, et le calme le plus parfait à 120 degrés au-dessous. Ce qui représente une force de 200 chevaux, ou approchant.

« Et savez-vous ce que cette pauvre bête a conmiencé par faire en recevant cette i-éponse immortelle, ou du moins digne de l'être?

« Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne demi-heure.

« Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la tète dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eulavantage de souffrir comme un chien qu'on recoud ( métaphore chasseresse).

« Ensuite je me suis trouvé, comme bien vous pensez, dans une vexation si cossue que je nageais dedans. Ma chambre était réellement un océan d'amertume, comme (lisent les bonnes gens, et je piquais des tètes dans ce lac, coup sur coup. Vliîvlan! flan! pagn! etc.

H Ensuite, après cet exercice, j'ai été dans une colère monstrueuse, il m'est impossible de vous dire contre quoi, mais j'ai été très en colère, et cela a duré au moins deux heures. Béni soit Dieu que je n'aie rien cassé.

<^ Ensuite j'ai commencé à me sentir fatigué, et je me suis remis à pleurer, mais très peu, seulement pour me ratraichir.

« Ensuite, j'ai mangé quatre œufs.

« Ils étaient sur le plat.

« Après quoi, je me suis senti fatigué (après quoi veut

dire à présent). J'ai tellement souflert que je n'en peux plus, et c'est pourquoi je vous dis des bêtises.

« Si vous voyiez ma figure, c'est à crever de rire, j'ai les cheveux à l'état de futaie; l'œil gauche qui me sort de la tête, l'œil droit qui pleurotte encore, et qui est à demi fermé et très poché, le nez rouge comme une carotte et le visage allongé comme un vieux masque mouillé à la foire aux pains d'épices.

« 0 amour ! ce sont là de tes jeux!

« Que le diable emporte les jeux de l'amour, ils sont encore pires que ceux du hasard.

t( Sacrebleu ! marraine, que ça fait de mal, ces petites plaisanteries-là!

« Sérieusement,

« Je m'abstiendrai dorénavant de toute correspondance ou rapport quelconque avec Son Altesse Sérénissime; sous aucune espèce de prétexte, je n'en joue plus.

« De plus.

« Je vous autorise formellement, vous, madame Jaubert, domiciliée dans la rue où est votre maison, âgée d'autant de printemps que leslilas de l'année prochaine, petite de taille et saine d'esprit, ce qui est fort heureux pour vous, je vous autorise, dis-je,à dire à M. le docteur ceci :

« Vous avez trouvé mauvais que mon fieux vous ait dit l'autre jour : « Ça ne fait pas mon compte. » Il a l'honneur de vous dire aujourd'hui : « Ça fait mon compte. »

« Alfred de Musset. »

Ici se rencontre un billet me remettant en mémoire un détail.

Alfred de Musset, agité par la dernière brouille, qui le séparait sér-ieusement , protestait-il, de la princesse, vint ]^^ trouver.

•i Ce n'est ni chez elle^ ni chez vous, madame, que je

voudrais la rencontrer, mais, si j'étais invité au bal de M"^^ de T..., ce serait différent. »

Aussitôt son nom prononcé, j'obtins l'invitation.

Or, voici la réponse qu'il y fit :

« f ai profondément réfléchi et j'ai découvert que ce n'était pas la peine. Je n'irai pas vendredi.

(( Ce qui n'empêche pas, mais pas du tout, que je ne vous remercie de tout cœur d'avoir pensé à moi qui n'en suis guère digne.

« Vous êtes bien toujours vous, ma belle marraine, c'est-à-dire toujours bonne.

« Dites, je vous en prie, à la comtesse que j'irai indubitablement lui faire visite d'ici à ma mort, dans toutes les règles, avec carte et en grande tenue. Et ajoutez que si mes profonds respects et très humbles excuses ne peuvent la toucher, il ne me reste plus qu'à lui dire ce qu'une religieuse disait à sa supérieure : «Si vous n'êtes pas contente de moi, couchez-vous auprès. » c Compliments sincères.

<( Alfked dk Musset.

(' Mercredi soir. »

Un mois s'écoula, le printemps était arrivé, un ami d'Alfred de Musset me dit : Ne vous étonnez pa*s de son absence; avec cette soudaineté que vous lui connaissez, il est parti pour la campagne en Normandie. Je ne pus résister à le plaisanter sur cette vigoureuse résolution d'absence, et il me répondit par la lettre suivante, bientôt suivie d'une autre où l'accent du départ avec séjour a la campagne a déjà moins de fermeté.

« Marraine,

'( Il vous est arrivé certainement li'ès souvoï)t de souiller dans un ballon sec, avec un tuyau de plume : vous

l'avez vu passer de l'état de parchemin à celui de melon, et, si vous avez continué à souffler, pouf !

«Voilà l'effet qu'a produit sur moi votre phrase : « Le serpent n'allaitpas en Normandie chercher des pommes. »

« Je vous défie vous-même d'avoir plus d'esprit que ce mot-là. Dites donc ! comme c'est gentil, vous!

« Quel dommage de passer sa vie à dire : quel dommage !

« Une chose qui me semble singulièrement bizarre, c'est que ce beau mandarin déguisé en princesse vous embobine avec ses grands yeux cruels au point de vous inoculer le goût des sermons.

« Quanta moi, voici mon opinion tout entière :

[Ici deux feuilles blanches.)

'(Vous comprenez, j'espère, qu'après ce que je viens de vous dire , vous n'avez plus la moindre observation à me faire. Je ne pense pas qu'on puisse rien ajouter à un plaidoyer aussi éloquent. Et je vous prie de ne pas me plaisanter, parce que j'ai coupé un papillon au vol, l'autre jour, à trente pas, avec un fusil que je tenais au bout de mon bras en manière de pistolet, devant deux témoins; ainsi... ah, mais!... et j'étais assis sur un perron, et je venais de mettre 49 grains de plomb (comptés) dans un morceau de papier gris, tout en relisant les traductions de Leopardi, auxquelles je souhaito le même bonsoir qu'à bien d'autres choses.

« Il est certain que je suis horriblement amoureux; mais je ne sais plus de qui, c'est peut-être de vous, et je ne sais pas trop comment mettre mon adresse. Si je mettais par exemple :

a A Madame la prinJaucesse bert de Bel rue Taitgiojoso bout? croyez-vous que cela irait à Saint-Germain?

« Vous dites que vous m'aimez à tort et à travers, et moi à droit et à raison.

« Le FiELx. »

« Jeudi, campagne.

« Eh bien, madame, vous ne vouliez pas le croire. Qu'est-ce que vous dites maintenant? Suis-je parti ou non? hein???

« Hélas ! je ne suis que trop parti. En bonne conscience savez-vous ce que j'ai fait là? la chose du monde la plus sage et la plus stupide qu'on puisse voir.

« Raisonnez un peu et dites-moi : il n'y avait moyen d'arriver à rien de bon ; danger de s'aigrir, comme vous le prévoyiez très justement; ilem, raison de souffrir, et de souffrir très sérieusement malgré toutes mes plaisanteries, etc. ; f/onc, j'ai fait pour le mieux en partant, parce que le voyage distrait, parce que l'absence fait oublier, parce que le parti-pris rend le sang-froid, etc., en un mot il aurait pu m'arriver malheur et il ne m'en arrivera pas, à moins que le diable s'en mêle.

a Mais, marraine, mais, madame, mais écoutez donc, mais il aurait pu m'arriver bonheur; entendons-nous, car je ne suis plus fat, il y aurait très certainement pu y avoir entre cette personne et moi un lien, une affection, qui, avec un peu d'habiiude et de vieillesse, aurait pu devenir une chose très gentille, sans môme coucher tout à fait ensemble, mais seulement sous le même toit. Or, maintenant, je parle très sérieusemeni, me connaissant fort bien comme je suis, tout est absolument rompu net. Ce sera la seconde édition de mon histoire avec Rachel, que j'ai plantée là par mauvaise humeur, sans aucune raison valable ; laquelle KaclicI s'est piquée, a voulu dire qu'elle m'avait planté là la première, lequel moi me suis fâché tout rouge, lettres échangées, tapage, criailleries et finalement eau de boudin.

« Voilà approchant ce qui m'advient derechef aiî i'jet de cette belle personne méridionale. Je casse un pot

renversé, disiez-vous très bien l'autre jour. C'est exactly true. Personne n'est plus faible, plus tergiversant, et plus poule mouillée que votre indécrottable filleul, mais, me fois le "pont passé, bonsoir la rivière. Ce n'est pas du courage que j'ai, c'est une espèce de besoin d'aller, comme un cheval qu'on entraîne, qui fait que je ne reviens plus surune barrière franchie. C... est maintenant comme morte pour moi. — Comparaison : Figurez-vous un œuf, qu'on fait danser dans sa main, qui est bien frêle, bien léger, mais toujours très bon à faire cuire et très prêt à se laisser mettre au pot tant qu'il n'est pas cassé. Mais une fois tombé parterre et cassé, il n'y a pas de cuillère, il n'y a pas rien qui puisse remettre le jaune dedans et le faire redevenir œuf; il ne reste qu'une coquille en morceaux et un petit gribouillis.

« Tel est l'état de mon aimable cœur.

« Eh bien, marraine, je prends la liberté de dire, et j'en ;d le droit ou le diable m'emporte, dussiez-vous me trouver outrecuidant, ces femmes qui font les bégueules, qui me maltraitent, me méconnaissent, me font souffrir à plaisir, et finalement se font haïr de moi, sont des sottes en toutes lettres : ce n'est pas leur intérêt, ce n'est [)as leur instinct, ce n'est rien que de la blague, à laquelle je ne me trompe pas. Qu'est-ce que c'est, je suppose, que Marco m'écrivant du haut de ses grands yeux que « le seul bon effet des succès trop faciles, c'est d'empêcher qu'on ne s'obstine aux succès impossibles? »

a Qu'est-ce qu'elle veut dire avec ses succès faciles ? certes rien n'était moins facile que certains succès (quel mot horrible) que j'ai en mémoire, et rien n'était moins impossible qu'Elle. Qu'est-ce que c'est que cette manière de traiter en petit garçon ou en libertin usé un homme plus jeune qu'elle, qui, au fond, la vaut bien, qui se laisse faire par faiblesse, ou plutôt, comme disaient nos pères, par mignardise, mais qui peut se redresser si on lui

marche sur la queue? Sottise ! marraine, vanité qui se trompe et qui manque son but en voulant aller au delà 1

« Qu'aurait-elle dû faire? diriez-vous peut-être, céder? faut-il donc céder sous peine d'encourir l'auguste colère de monsieur ?

(( Non, marraine, mais seulement comprendre, ne pas feindre de croire ni vouloir faire croire qu'après quelques années d'une vie mondaine, on est la présidente deTourvel, ne pas profiter de ce qu'on voudrait se rendre inreconnaissable pour méconnaître les autres. Savoir à qui on parle, en un mot avoir la moitié seulement du bon sens, de la délicatesse et de la franchise dune amie à Elle, qui sait la différence qu'il y a entre un bœuf et un bouvier.

« Voilà mon dire. Maintenant j'ai les côtes rompues, et très mal aux genoux, parce que je m'en viens de courir après un chevreuil qui s'en moquait bien et qui avait raison. Mais je me moque bien de lui à présent que j'ai ôté ma veste, et que j'ai changé de bottes, ceci n'est point une métaphore. Je rentre de la chasse, et j'ai une quantité très suffisante de lieues dans le dos.

« Et je vous assure que le célèbre poète Horace, lorsqu'il a dit que le chagrin montait en croupe derrière le cavalier, a dit une bêtise pommée. Le chagrin tombe de cheval à chaque temps de galop,

« Je vous écris avec le cœur libre, la conscience tranquille, et les mains (mille pardons) sentant l'écurie.

«Adieu, marraine, il y a bien peu de monde que j'aime autant que cette petite fée toujours bonne, qui se tient debout sur vos petits pieds. Yours.

« Alfred de Musset.

« Au cliAteau de Lorey, près Pacy-sur-Eure. »

« 1! y a vraiment, remarqua le châtelain, dans les allures de Musset, quelque chose de flottant, de changeant.

que je ne m'explique pas. Qu'en pensez-vous, madame, vous disposée aux interprétations favorables?

— Je suis forcée de convenir que les apparences vous donnent raison. Je pense même que, dans l'intérêt de notre poète, je dois dire quelques mots d'un épisode mystérieux qui était venu prendre place dans son existence, et auquel se rattachent quelques passages obscurs de la correspondance.

«Ce fut chez la princesse, lors d'une soirée dansante, que pour la première fois Musset aperçut M"^ de G... Surle-champ il demanda à lui être présenté, sans cacher à M""^ de Belgiojoso l'admiration que lui causait la vue de cette nymphe de l'Albane, qu'il voudrait, ajoutait-il. animer par une valse. L'instant d'après, tous deux tourbillonnaient sur la mesure à deux temps, avec tour à tour emportement et désinvolture. Quand ils gagnèrent leurs places, tous deux étaient pâles; lui souriait, devinant le trouble qu'il faisait ressentir; elle, qui, jusqu'alors, rejetant toute proposition de mariage, répétait avec fierté : Je m'appartiens! dès ce premier moment s'interrogeant, murmurait : Ai-je donc trouvé un maître?

a Je tiens ces premiers détails d'Alfred, et par lui je sais aussi que cette beauté vivait en province , où son père occupait une position militaire considérable. Orpheline de mère, lisant ce qui lui plaisait, elle s'était depuis longtemps émue à la lecture des œuvres du poète, dont toutes les poésies paraissaient lui être familières. Durant cette première rencontre chez la princesse, une seconde valse eut lieu entre les mêmes partner, et, cette fois, les grands yeux de la maîtresse de la maison demeurèrent obstinément attachés sur le couple valsant. Lorsque ensuite Musset, s'approchant de la princesse, voulut reprendre la conversation sur le ton accoutumé, elle lui répondit avec une distraction dont il sentit l'impertinence voulue. 11 prit au même instant la décision d'un second

départ pour la Normandie, qu'il exécuta peu de jours après. Je le désapprouvais et je n'y croyais pas.

c< Le lendemain de cette soirée valsante, je reçus à mon lever le mot suivant de M'"® de Belgiojoso :

« Chère Caroline !

« Qui ne s'éveillerait en voyant ce beau soleil? Je crains de devenir idyllique ; car je me surprends à regarder cette belle lumière avec passion. Je comprends toutes les belles dames qui se sont laissées attraper par Apollon, et je ne les plains pas trop.

« Samedi sera donc pour moi un jour de fête, mais si mon soleil demain était aussi beau, et moi aussi animée, je pourrais devancer samedi et faire une reconnaissance à pied jusque chez vous.

« Mille tendres amitiés.

« Christine. «

« La visite annoncée suivit de près la lettre. La princesse, dès l'aljord, parla de sa soirée et delà beauté de M"^ de C... sans atfectation; elle en paraissait enthousiaste.

« — Quelle grâce! s'écriait-elle, quelle élégance dans cotte tournure! et ces petits pieds à la Française....

« — Parlonsaussi,ajoutai-je, de lajeunesse de son visage.

« — Ses yeux sont d'un bleu foncé semblable au firmament, reprit comme conclusion à l'éloge M""^ de Belgiojoso.

ce — Mon amie, dis-je, surprise, je vous ai rarement vu goûter aussi vivement une beauté du Nord.

(! — C'est que rarement j'ai rencontré chez une blonde l'accent entraînant de nos beautés méridionales. A Paris, jusqu'ici, seule, la duchesse d'Elchingen m'avait inspiré pareil sentiment d'admiration; j'espère, continua la princesse, que M. de Musset appréciera comme je le fais la

beauté de M"" de C... et cela amènera une heureuse diversion au sentiment qu'il croit ressentir pour moi, et qui gâte absolument nos relations. »

« Je me pris à rire en hochant la tête.

« — Que voulez-vous dire? demanda la princesse.

« — Que celte façon de guérir un cœur blessé par une blessure nouvelle n"a pas toujours réussi. Que ce serait un grand hasard que le remède se trouvât précisément h côté du mal; qu'Alfred de Musset me paraissait disposé à surcharger son cœur plutôt qu'à l'alléger. Qu"il était plus aisé de donner la fièvre que de la couper. ^> Enfin je débitai une morale à la Sancho Pança qui finit par un bon accès de gaieté pour toutes deux.

Comme il est assez difficile au Parisien de partir du jour au lendemain, quelques journées s'écoulèrent, et je pensai que la boutade campagnarde de Musset n'aurait pas lieu. Mais point. Ce furent des adieux qu'il me vint faire, évitant de ramener la conversation surM^'*^ de C... Il paraissait très irrité contre la princesse, répétant : « Je saurai lui faire voir qu'elle n'a pas le droit de me traiter aussi légèrement!

Cl — M'écrirez-vous de votre Normandie! demandai-je.

ic — Certes oui, répondit-il. Dans tous mes chagrins, chère marraine, c'est ma seule consolation. A bientôt! n fit-il en s'éloignant.

Je demeurais songeuse, quand la porte s'ouvrit de nouveau ; Musset revenait sur ses pas.

« J'oubliais, m'expliqua-t-il d'une façon fort embrouillée, que je dois au passage m'arrêter chez un ami. et je ne puis soufTrir l'idée d'une lettre de vous égarée ; il vaudra mieux ne m'écrire qu'après que je vous aurai annoncé mon arrivée. »

Au même instant, une sorte de lumière soudaine m'éclaira sur ce voyage. Au mystère se relia pour moi le souvenir de la belle M"* de C..., son séjour en pro-

vince... avais-je tort? Enfin, messieurs, je laisse à vos suppositions le champ libre, puisque sur cette phase d'une vie agitée, même avec moi, le poète demeura toujours fermé.

— J'use de la permission, madame, je me déchaîne, s'écria l'avocat député. Je ne mets pas en doute une passion pour M"^ de C..., la belle des belles. Cela donne raison aux torts du poète à l'égard de cette princesse, agissant en enfant gâté en ce qui touche au sentiment. Non, ce n'est plus d'elle dont je suis épris, mais de la délicieuse blonde, et du mystère qui l'enveloppa.

— Moi, dit Berryer, j'aurais, volontiers, fait comme Alfred, place aux deux.

— Reprenons la correspondance, dis-je, et les intelligences suppléeront aux lacunes, car les lettres ne se suivent pas, ou peu, durant ce temps de fermentation, pendant lequel l'on ne saurait dire si ce fut l'amour ou bien la haine qui inspira les vers publiés sui' une mort>i. »

« 9 octobre, à Augerville.

^! Madame,

« "Vous êtes à la campagne, vous. Je suis à Paris, moi; pas pour longtemps. Je suis allé ce soir chez vous, et je puis vous assurer que vous n'y étiez pas.

« Ne devant partir qu'à sept heures, j'ai eu tort de me lever à cinq heures du matin. Mais je suis arrivé à Passy à huit heures moins vingt minutes, il y avait à peu près un quart d'heure que la voiture avait passé. J'ai pris immédiatement un cabriolet pour aller à Vernon trouver le bateau. Il s'est cassé en frappant sur un rocher, parce que leau est fort basse. Un tapissier qui était là m'a pris dans sa carriole pour me mener à Mantes, que dis-je? à Saint -Germain, et même au Pecq. Mais sa voiture était si dure, et j'avais tellement envie de dormir.

que je me suis arrêté à Mantes : si vous y passez jamais, je vous prie d'aller à une auberge qui s'appelle \e Hocher de Cancale, ni plus ni moins; il y a là une personne charmante qui balaye, elle est brune comme le diable, et ronde comme un chou. Je m'en suis donc allé de Mantes dans un autre véhicule dont je ne puis vous envoyer que les initiales, T. C. ou P. D. C. Mais je n'ai mis que six heures, pour faire sept lieues, entête à tête avec un tonnelier obligeant, qui avait bien voulu par grâce ne me prendre que quinze francs pour cette traversée; sa jument (gris pommelé) lui en avait, à ce qu'il disait, coiJté trente, en sorte que, tout en carambolant de tapissier en tonnelier, et de T. C. en P. D. C, j'ai cru plusieurs fois mourir; mais je suis, cependant, arrivé à ma grande stupéfaction. Et c'est alors que je suis allé rue Taitbout. Et quand on a une si petite marraine, il me semble qu'on devrait au moins la trouver. Point de marraine. Où êtesvous? je l'ignore; et ce n'e3t pas moi qui irai chercher votre pied dans une botte de foin. J'ai à peu près compris dans le baragouin de votre concierge endormi que vous étiez chez.... Quant à Elle, à présent que mon parti est pris de ne plus la revoir, je puis vous dire franchement mon opinion sur elle. Je l'aime, je l'aime, je Taime, et je l'aime beaucoup.

« Et vous aussi. C'est fâcheux, mais je n'y puis rien.

« Alfred de Musset. »

« Dimanche soir.

« Encore une raison qui fait que je vous réponds tard, c'est que je vous garde pour la dernière par gourmandise, et, en vérité, si on se plaint de la nécessité des visites en hiver, on devrait se plaindre bien davantage de la nécessité des réponses en automne. C'est une des plus monstrueuses corvées que la nécessité de parler

sans rien dire ait jamais fait inventer. En visite, du moins, on n'a pas quatre pages blanches devant le nez avec l'obligation d'écarter ses lignes pour les remplir; on a la permission de regarder la porte et l'espérance que M'"'=***ou M.*'* vont apparaître. Mais les gens qui sont ou croient être à la campagne abusent de l'absence. Et notez bien qu'on ne leur a pas plus tôt répondu, à grand'peine, à grand renfort de besicles, comme dit Courier, que c'est exactement comme si on n'avait rien fait ; la réplique arrive, et, au moment où on regarde dans le panier les lettres répondues avec la satisfaction d'un devoir accompli, on en trouve sur sa table de toutes fraîches, avec de beaux cachets tout neufs, qui vous attendent d'un air galant. Seigneur Dieull!

« Alfred de Musset. ;.

« Vendredi 28.

« Ce qui fait qu'on n'a pas répondu plus tôt à sa marraine, c'est que le fieux vient de passer six jours au lit avec la fièvre, ne pouvant ni manger ni dormir, ni rien de rien..., fruit de sa sagesse.

« Monsieur mon frère a profité de cela pour me jeter sur la tête des plâtras de raisonnements très moraux, qui me prouvaient comme quoi c'était ma faute si j'étais (lepuis ce tomps-là dans mon lit, trempé comme une soupe et la tète i\ l'état de marmite autoclave. J'ai fort goûté ses arguments, mais j'aurais mieux aimé la sœur Marceline. Je lai envoyé demander au couvent; hélas! marraine, elle n'y était pas. Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman, véritable nonne de La Fontaine (sauf la gaudriole), mais grosse, grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! qui

les sœurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps guérir et consoler! Quand ma sœur Marceline venait à mon lit, sa petite tasse à la main, qu'elle me posait la main sur le front, et qu'elle me disait de sa petite voix d'enfant de chœur : « Quel nœud terrible vous nous faites là! » (elle voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé Leopardi lui-même, au beau milieu d'une conspiration ou d'une partie d'échecs perdue.

(( Parlons raison. Oui, marraine, j'ai trouvé dans Arsace^ Pauline fatiguée, et, ne vous en déplaise, j'ai applaudi la Grise pommelée^ non pas encore et encore, comme vous dites, mais à un seul endroit, où, ne vous en redéplaise, vous l'auriez applaudie vous-même, oui, vous-même, puissant maestro, de vos petits gants glacés. Jugez quel retentissement dans la salle! et je dis encore que Grisi est insupportablement commune, vulgaire, et tant qu'il vous plaira, mais elle est souvent belle dans Sémiramis; c'est son rôle, etpuis, enfin, que vous dirai-je? on l'entend. Or, on n'entendait pas Paulinette. Que diable! Ayez les meilleuresintentions du monde, si je ne vous entends pas, bonsoir. Je ne renie pas le talent de Pauline, je ne jette personne à la rivière, mais elle n'avait pas trop de force, et elle en a perdu beaucoup. Écoutez donc, il ne faut pourtant pas que je sois si bête de le trouver, puisque tous les journaux l'ont dit, et le public idem.

« En outre, il faut savoir qu'elle a dans ce même Arsace un costume.... aïe, aïe! Figurez-vous d'abord un cotillon bleu tout rayé avec un manteau blanc. Bon, y êtes vous? Maintenant imaginez, sortant dudit cotillon, c'est-à-dire tunique, deux jambes rouges, également rayées, pivotant sur une énorme paire de brodequins jonquille. Bon I y êtesvous eiK^ore? A présent peignez-vous un bonnet soi-disant

phrygien, à peu près semblable à ceux qui coiffent les marottes, avec un crochet au bout qui ballotte à chaque trille, et sous ce bonnet, — pauvre Paulinette ! pendant que je l'habille ainsi, son petit portrait est là devant moi, qui me regarde d'un petit air boudeur et bon enfant, — tenez, vous avez raison, je ne vaux plus rien. Elle est charmante, elle est pleine d'âme, plus distinguée cent fois que tous ces braillards-là. Mais, aussi, quelle idée de se marier? Enfin...

« A propos de ce que je ne vaux rien, savez- vous une chose? J'ai découvert que la fièvre, la diète, le sirop de violettes, et la vue d'une religieuse qui prie le bon Dieu sont des choses excellentes contre la férocité. Oui, marraine, et je me confesse à vous. Pendant que j'étais raide comme un bâton sous quatorze couvertures, suant à grosses gouttes et toussant à casser les vitres, j'ai pensé à mes derniers vers, et je les ai sincèrement regrettés, mais très sincèrement. C'est mal, c'est absurde, non pas de les avoir faits, mais de les avoir imprimés. — « Voilà «ma bète, allez-vous dire, il est bien temps maintenant! » et vous allez me comparer à cet homme prudent qui, ayant parié de traverser un bassin gelé pieds nus sur la glace, arrivé au milieu, trouva que c'était trop froid, et revint sur ses pas au lieu de continuer. Eh bien, non, en tout honneur, je ne l'aime plus, du moins je ne soultre plus seulement pour deux sous quand j'y pense; je n'ai aucune espèce d'envie de me l'abibocker^ comme disent les gamins. Mais je ne suis pas content : ji vuudrais qu'il y eût un moyen quelconque de réparer I^ chose.

« Trouvez-moi donc cela, vous. — Mettez votre menton dans votre main, appuyez votre coude sur votre jarretière, hrùlez-vous le bout du pied, et donnez-moi un conseil. 11 est positif que personne ici n\a cru les vers adressés à Uranie. Ni mon frère ni moi n'avons entendu

âme qui vive les lui appliquer. La trompette Bonnairen'y aurait pas manqué le cas échéant.

«Ainsi voyez un peu, et dites-vous bien que je ne veux pas de réconciliation, sous aucun rapport, aucun rapprochement. J'en ai bien assez, à présent que c'est fini. Mais je sens que j'ai été trop loin, et je voudrais revenir sur l'impression laissée.

« Adieu ! marraine. Racheljoue Frédégonde mardi. S'il vous amuse d'avoir des nouvelles, je vous en enverrai.

« Votre filleul plein de sirop. »

« Est-ce que nous sommes brouillés aussi, marraine? Est-ce que vous êtes tout à fait passée à l'ennemi? ou bien est-ce que la susceptibilité est contagieuse, et vous êtes-vous piquée d'une plaisanterie? vous, le bon sens et l'indulgence personnifiés? Il faudrait que l'exemple eût bien de l'empire.

« Je désire vous apprendre que je me porte beaucoup mieux que lorsque je me portais plus mal, et que mon cœur commence à se secouer les oreilles. Je ne veux point vous dire que j'aie tort ou raison, parce que vous êtes trop lombarde dans ce moment-ci ; je ne veux que constater un fait, et que vous m'accordiez la permission de m'en féliciter moi-même à défaut des autres. Le fait est que j'ai rudement souffert, et c'est pourquoi je suis digne de pardon; car on doit pardonner à ceux qui souffrent; bien rosser et garder rancune, vous le savez, est par trop féminin; il est vrai de dire aussi que, comme c'est moi qui ai cassé les pots, il est juste que je les paye. Ainsi fais-je, et je ne dis rien.

a La princesse Turandot (je ne suis pas Kalaf) ne sait pas le mal qu'elle m'a fait, sans quoi elle eût été moins féroce. Elle n'a jamais voulu entendre la chose du monde la plus claire, c'est que « les soucis très réels, très maté-

« riels et très sérieux que j'avais, rendaient beaucoup « pire mon état fâcheux à son égard ; et je puis dire que « je défie qui que ce soit d'avoir seulement l'humeur « égale dans les circonstances où je me trouvais. Vous « comprenez bien que je ne pouvais lui faire des confi- « dences sur des affaires qui ne m'appartiennent pas à « moi seul » ; mais il me semble qu'elle aurait pu sentir qu'il y a des moments dans la vie de ce monde où un homme change de caractère bon gré mal gré, et lorsqu'il a l'avantage, en outre, d'être naturellement grognon, il peut le devenir encore plus.

a Ainsi cette belle Turandot m'a pris au mot sur toutes les maussaderies que j'ai faites, et, d'une autre part, elle n'a tenu aucun compte de mes bons mouvements. Je lui ai parlé à cœur ouvert, sottement et maladroitement si vous voulez, mais franchement; elle m'a répondu avec le calme et la gravité d'un mandarin.

« Voulez-vous me permettre, marraine, de vous faire, une comparaison? Il y avait, à la révolution de Juillet, un pauvre diable de soldat suisse qui avait reçu trois ou quatre chevrotines dans la poitrine ; il était inondé de sang et il se traînait le long d'une muraille dans la rue Croix-des- Petits-Champs. Une aimable dame, qui demeurait au second étage, ouvre délicatement sa fenêtre, aperçoit le Suisse au-dessous d'elle, et, pour montrer son patriotisme, elle prend un pot de fleurs, et, vlan ! elle le jette sur la tête du soldat. Voilà, au moral, ce que votre amie a eu la bonté de faire à l'égard de votre filleul. Et je dis qu'il y a moins de différence qu'on ne croit entre une action physique et une action morale. Je dis qu'il est au moins bizarre qu'on plaigne un homme qui a une crampe d'estomac et qu'on l'assomme quand il a le cœur en compote.

« Je vous répète encore, marraine, que je ne prétends pas avoir raison, et que je vous regarde comme complè-

tement, vendue au pouvoir dans ce moment-ci. Je désirerais seulement savoir si nous sommes brouillés. Quant à moi, vous savez que je suis un filleul pur sang, qui se laisserait plutôt enlever en l'air par la peau du cou sans crier conmie un boule-dogue que de ne pas aimer sa marraine quand même à pied et à cheval.

« Alfred de Musset. »

« Vendredi, octobre.

« Ainsi donc Uranie n'a pas lu la Revue! Vous ne croyez pas, j'espère, que je crois que vous croyez que je le crois. Ce genre de plaisanterie m'est étranger, vous le savez, et ma belle petite marraine connaît trop bien le cœur du lieux qu'elle a pour imaginer qu'il donne dans ce godant, lui qui n'admet pas les névralgies, ou qui, du moins, ne les admet que sous le rapport d'une mauvaise dent, chose que je connais et respecte, parce que cela fait un mal de chien. Mais quant à ce qui est d'avoir une brochure sous le nez, dooe di voi si favella, et de ne pas l'ouvrir, no, my dear lady Jeant, beUeve.

« Vous êtes peut-être (je n'en sais rien , mais vous en êtes capablei, vous êtes peut-èlre de bonne foi en m'écrivant ce beau trait d'une noble fierté; car, sans plaisanterie, avec tout votre esprit, qui est, au vu et au su de tous, un des plus fins du monde et un des plus exquis, vous êtes d'une innocence si baroque par moments ! Mais non, que je suis bête ! vous êtes femme au moins autant que moi, et vous ne croyez pas plus que moi à ce que vous m'avez raconté. En tout cas je n'y croirai jamais , quoi que vous-même en disiez , pas du tout ni en aucune façon, pas même quand même.

a Tant y a qu'il y a longtemps que j'ai envie de faire une nouvelle qui s'appellera la Bascule, c'est-à-dire, en

général : Je t'aime si tu ne m'aimes pas, je recule si lu avances, etc.. etc., ornée de quelques détails vrais. Ceci ira et même pourra aller, et grossir le petit Tom Jones (tome Jaune) d'une demi-centaine de pages. En partant de l'escalier, non sans s'asseoir sur la première marche, et en allant de là jusqu'au palais et même plus loin; qu'en pensez-vous? En route, comme dit Odry, on est toujours libre de s'égarer. Cette idée me sourit, et voulez-vous me permettre de vous dire une chose où va

éclaf^r tonte ma modestie? « Si Elle ne le lit pas

eh bien... eh bien, il y en aura d'autres qui le liront. » Et notez bien, marraine, et il est presque impossible à quelqu'un d'être tout le monde.

« — Mais, fieuXj ce ne sera pas bien de votre part. Un homme de bonne compagnie, dont Pierre, Pictro ou Peters a ciré les bottes, brossé les habits, ne doit pas mettre une châtelaine dans la Revue, ni la brocher en jaune serin; et si vous faites une chose pareille, Pierre, Pietro ni Peters ne cireront plus vos bottes ni ne vous brosseront plus rien. »

« Marraine, il est vrai, il faut que je renonce à sentir la présence de votre petit et charmant vous, en avalant du macaroni aux tomates, et à regarder les petits boutons d'oranger blancs enchâssés dans du satin groseille qui servent de dents à cette belle personne dont vous êtes, je ne sais pourquoi, la mère. Il faut que je renonce au nez de Leopardi, à la bosse de B..., aux favoris de M. V..., et à autres choses.

<t Mais, je vais vous dire, on m'a fait enrager. Vous ne savez pas, marraine, non ! vous ne pouvez pas savoir à quel point on m'a tué, éreinté, abîmé, comme on m'a attiré et laissé faire, quelle profonde, perverse et malfaisante coquetterie on a employée de sang froid avec un pauvre diable qui aime de tout son cœur, qui se livre comme une bête, qui s'en allait bien tranquillement

pleurer à chaudes larmes une demi-heure avant dîner, et qui osait à peine le dire tout bas, en offrant son bras pour aller à table; mais qui se réveille tôt ou tard, n'importe comment, et qui sait comprendre.

« Faites-moi le plaisir, marraine, de lire ces paroles de Casanova, lequel était aussi longobard qu'un autre, et même davantage :

« Si vous vous obstinez, je suis forcé de croire que '( vous vous faites une cruelle étude de me tourmenter, « et que, excellente physicienne, vous avez appris dans u la plus maudite de toutes les écoles que le vrai moyen « de rendre impossible à un jeune homme la guérison « d'une passion amoureuse, est de l'irriter sans cesse. « Mais vous conviendrez que vous ne pouvez exercer « cette tyrannie qu'en haïssant la personne sur laquelle « elle opère cet effet, et, la chose étant ainsi, je dois « rappeler ma raison pour vous haïr à mon tour. »

« Voilà. Adieu! chère marraine, tâchez surtout de m'aimer toujours un peu. En me donnant un petit shake hands, vous ne risquez pas de vous cogner dans la foule.

« Alfred de Musset. «

Suspendant un instant ma lecture, je fis remarquer à mon petit auditoire attentif que les réponses que m'adressait Alfred de Musset faisaient assez clairement connaître le blâme que j'exprimais sur cette colère poétique qu'il pouvait regretter, mais non atténuer. Il fit ce qu'il put en ne laissant pas paraître les vers Su7' une morte dans aucune édition publiée de son vivant. A tort, il s'était imaginé que la princesse, seule, en pénétrerait l'application. S'il eût pu en être ainsi, le pardon eût été aisé : Vne furia a/^oroj^a portait en elle son excuse. Mais l'envie veillait, et tout fut mis en œuvre pour exciter le courroux de la femme, tandis que je m'efforçais de radoucir. Le

temps devint mon auxiliaire et celui du poète, qui regrettait ses vers; mais il cherchait à se disculper en donnant les premiers torts à la princesse. N'est-ce pas là une marche accoutumée ?

« Lundi.

« Il faut que je vous aime terriblement, madame, pour vous pardonner de me deviner et de venir me dire, à mon nez, exactement ce que je pense. Convenez au moins, à votre tour, que nous valons quelquefois mieux que vous autres; car je n'ai jamais vu ni ouï dire qu'une femme ait pardonné en pareil cas, encore moins qu'elle se soit rendue. Et moi je pardonne, et je me rends. Voyez comme je suis bon prince; et vous osez m'appeler Prince grognon!

« Je confesse donc que l'intention réelle de faire le conte dont je vous parlais n'existait pas dans mon esprit, et môme que c'est impossible. La chose est peut-être faisable autrement en la prenant en plaisanterie, sans détails trop marqués , et en tournant la chose d'une manière favorable. Ce sera pour une autre fois. Quoi qu'il en soit, c'est un peu fort qu'une personne de votre taille ne veuille avoir peur quand un monsieur de ma stature est en colère. Per Baccof je mets mon fusil en joue, et une fauvette se met à me rire au nez ! Je vous pardonne, mais vous me le payerez.

« Quant à mes vers, je ne sais pas trop si je dois les regretter ou non. Ce n'est, comme vous disiez, madame, qu'un portrait de circonstance. Personne ici ne l'a reconnu. Les uns ont cru y voir, comme toujours, cette pauvre M™' Sand. Je vous demande un pou à propos de quoi maintenant ? Et ne voilà-t-il pas Bonnaire, qui sort de chez moi tout à l'heure, et qui mo dit qu'on devrait écrire mes vers, savcz-vous où? sur le tombeau de

Rachel. « Mais, lui ai-je dit, vous croyez donc que j'ai pensé à elle? — Je ne dis pas cela, a-t-il l'épondu de l'air du Misanthrope; mais enfin... — Le bon public est bien méchant; mais je le crois plus bête encore, » ai-je répliqué avec douceur et modestie. Et l'entretien en est resté là.

« Il n'y a qu'une chose sur laquelle je ue céderai pas, parce que j'ai raison, et c'est bien le moins, puisque j'ai tort dans tant d'autres choses. Vous vous trompez dans votre comparaison de miss Chaworth et de lady Byron; vous vous trompez. Songez donc qu'entre ces deux extrêmes il y a des milliers de sentiments.

a Lady Byron a fait briser le secrétaire de son mari, et a fait faire une enquête pour qu'on l'enfermât comme fou.

a Marie Chaworth lui a dit une injure sur son pied boiteux, il est vrai, chose assez ignoble, et l'a traité du reste assez doucement. Mais 3Iarie Chaworth en aimait un autre. Tout est là. Au temps de mes plus enragées passions, je n'ai jamais songé à en vouloir à une femme qui m'a dit qu'elle en aimait un autre. Je puis même me vanter, en pareil cas, d'avoir fait acte de courage et de résignation; ce n'est pas une grande gloire, c'est ma manière de sentir.

« Quant à une femme qui m'aurait dit tout bonnement qu'elle ne m'aimait pas du tout, je n'aurais rien dit, mais je ne m'y suis pas exposé.

« Mais j'ai des lettres d'Uranie, où elle me dit : « Je croyais que mon amitié pouvait vous être bonne à quelque chose »; où elle me dit encore : « Près de moi vous auriez souffert, mais non pas sans adoucissement. » J'ai tenu sa main, je l'ai baisée pendant une minute entière, et elle me laissait faire. Je lui ai répété cent fois que je ne cherchais pas près d'elle une bonne fortune, que mon amour-propre n'y était pour rien, que je ne lui demandais qu'un mot d'amitié pour être heureux toute une journée.

Elle y croyait et elle le voyait, et elle m'a gardé huit jours chez elle, affectant à chaque instant d'éviter l'occasion de me parler, me traitant comme un étranger. Elle ne peut avoir eu pour cela que trois raisons : ou elle se défiait d'elle même, et je ne le crois pas; ou elle me faisait souffrir par plaisir, sachant qu'elle ne courait aucun risque à me rendre tranquille; ou bien elle agissait froidement avec orgueil et indifférence, ce que je crois.

« Or, ceci est méchant et haïssable.

« J'ai plus de quinze lettres d'elle où elle me parle d'amitié. L'amitié consiste-t-elle à donner le bras à quelqu'un pour aller à table? Quelle plaisanterie !

« Et, outre cette main qu'on me livrait, il y a mille '.'hoses qu'on ne peut pas dire, vous le savez, parce qu'on ne peut pas les expliquer aux autres. Mais, soyez-en sûre , elle m'a attiré à elle par désœuvrement , pour s'amuser de moi et me faire jouer purement et simplement le rôle de patito. Vous savez ce que c'est. Je n'ai pas voulu, et alors elle m'a maltraité. Quant à moi, je croyais réellement à ce faux semblant d'amitié qui n'était qu'une comédie, un pur passe-temp.*, et qui s'est arrêté net dès qu'e'le m'a vu revenir et céder.

« Voilà ce qui m'a blessé! Elle n'avait pas le droit, d'abord, de me traiter ainsi, et ensuite elle se trompait sur moi d'une manière blessante en essayant de le faire. Cela est le vrai, et je ne l'oublierai qu'avec peine, pour en garder en tout cas une méchante impression.

« Pardon, marraine, de cette longue explication. Puisque %ous avez, vous, quelque amitié pour moi (et celle-là j'y crois), ilfautbien quevous en portiez lapeine. Je m'ennuie encore horriblement, malgré tout, et il faut bien que je bavarde, quand je sens que je parle à qui peut et veut bien m'entondre. N'en parlons plus,

« Je ne sais pas encore si je pourrai entendre Pauline.J

J'ai demandé à avoir une stalle, je ne sais pas si on me la donnera. Si j'y vais, ne doutez pas de lexactitude de mon compte rendu. Vous aurez un feuilleton,

« Adieu 1 marraine, quand vous ouvrirez votre fenêtre pour fumer un cigare le matin, regardez le pont du Pecq et dites-vous : il est bien bète, mon fieux, mais on s'en moque bien ici, et lui il souffre là-bas.

(1 Alfred de Musset. »

« Voilà mon frère qui me dit « Aujourd'liui vendredi, « Que vous lui avez dit « Que je devrais renvoyer au Port-Mariy « Les traductions de Leopardi,

« Pardi!

« Si la princesse les veut, « Je ne demande pa? mieux.

« Mais qu'est-ce qui la presse

« Cette princesse?

u Et dites -moi un peu ce qu'elle compte faire de ces papiers ? Si elle a l'idée de charger quelque autre de l'article, cela me paraît fort sage, mais c'est assez inutile, attendu que la Revue ne le mettrait pas, parce que j'ai dit que je le ferais.

« Je fais des vers dans ce moment présent, et Leopardi est mort depuis assez longtemps pour me faire la grâce d'attendi-e. Est-ce que les Italiens sont enragés? Dans ce cas-là, il faut leur recommander les gousses d'ail, qui sont très bonnes contre l'hydrophobie; mais il ne leur servira pas à grand'chose de vouloir qu'on aille plus vite que les violons.

« Je n'ai pas suivi votre conseil de l'autre jour, ce qui n'empêche pas du tout, du tout, du tout, que je vous remercie beaucoup fort, attendu que, quand même vous n'auriez pas raison, vous ne pouvez avoir tort. Mais j'ai pensé à une chose que je crois juste, c'est que. du mo-

nient qu"est convenu qu'on sait l'adresse de mes vers, il ne me servirait à rien de revenir dessus. C'est fait, et j'aurais peut-être encore plus mauvaise grâce à avoir l'air de retourner la girouette, sans en retirer le moindre profit.

« Vous savez sans doute que le vertueux conspirateur Leopardi est venu m'apporter ici une pièce de vers italiens, où il s'est amusé à retourner les miens comme une manche de veste, ce qui se trouve fort ingénieusement faire le plus pompeux éloge d'Uranie. Il voulait que je les fisse insérer dans la Revue, et j'ai cru d'abord qu'il se moquait de moi, mais point. Il m'a écrit deux lettres dans cette idée, au moins baroque.

« Décidément, ils sont tous un peu fous.

« Vous devez savoir déjà des nouvelles de Frédégonde. Je n'ai vu que la seconde représentation, c'est pourquoi je ne vous en ai pas écrit. En tous cas, dites, maintenez et soutenez que Janin est un méchant être et que Raciicl est charniantissime. (Je crois que je vais nous raccommoder ensemble.)

« On m'a dit que votre frère était malade? est-ce que c'est vrai ?

« Shake Iiands heartly.

« Le Fieux. »

Vous remarquerez, messieurs la dernière phrase, où s'attache au nom de Rachel l'épithète de charmantissime. En la relisant, je ressentis un véritable plaisir, car toute distraction était le meilleur remède à l'état de guerre qui venait d'éclore dans un camp ami; si Alfred de Musset se reprenait d'enthousiasme pour le talent de Rachel^ la veine poétique réveillée nous permettrait de beaucoup espérer. Cependant la colossale folie de Leopardi, qui voulait à toule force s'instituer le champion de la princesse, n'était pas encore terminée. Il ne faut pas

ALFRED uk MUSSET 217

confondre un instant cet exilé politique, un des nombreux habitués familiers qui encerclaient la princesse de Belgiojoso, continuant en France les usages de la noblesse italienne, avec l'illustre poète Leopardi. mort en 1837, auquel Alfred de 3Iasset voulait consacrer tout un travail, dont il avait donné l'avant-goiit aux lecteurs dans la pièce de vers intitulée : Api-ès une lecture, novembre 1842.

Leopardi provocateur est le sujet de la lettre suivante :

« Dimanche.

« Je ne suis pas content, marraine, je suis ennuyé el dérangé pour cette sotte et pitoyable histoire de Leopardi. Ceux à qui j'en ai parlé m'ont dit que cela n'avait pas le sens commun, que je ne trouverais même pas de témoins pour une atfaire aussi bête, que je ne devrais pas y faire attention sous peine d'être aussi fou que Leopardi. Et que voulez-vous que je fasse?

«Voici où en sont les choses : M. Riciardi, ami de Leopardi, m'a écrit ce matin pour se plaindre de mon silence et pour me dire que le susdit Leopardi a pris pour lui et s'est appliqué les deux vers suivants :

« Mais ce n'est rien auprès des versificateurs, « Le dernier des humains est celui qui cheville.

« Je vous demande un peu s'il y a rien de plus bête au monde? ce serait à ne pas le croire, si on ne le voyait pas. Trissotin n'a jamais fait mieux.

« J'ai répondu ceci : « Monsieur, je n'ai pas pensé, je « ne pense pointa M. Leopardi. Je ne sais absolument pas « quel est le motif qui l'a blessé. Les vers dont vous (( parlez ne désignent personne. »

« Voilà toute ma lettre. Maintenant, voici le service que vous pourriez me rendi'C. Ce serait de tâcher de

deviner et de me dire si c'est la princesse qui fait agir cet animal, oui ou non. Si c'est de lui-même et en son propre nom qu'il agit, je m'en moque complètement. Si c'est une vengeance de la princesse, Leopardi n'est ni son frère, ni son amant, et je renverrai promener, mais je ne le prendrai plus au sérieux. Tâchez, madame, de me dire cela positivement.

« Rappelez-vous, je vous en prie, un service du même genre que vous m'avez rendu, et ne craignez pas de parler vrai.

a Je vous ai écrit hier un mot, vous croyant encore à Paris.

« Adieu, chère et bonne marraine. Tout l'intérêt que vous me montrez dans ce paquet d'absurdités sera un des cent mille et un souvenirs charmants que je garderai de vous.

« Le Fielx. »

Au point où les choses étaient arrivées, il fallait absolument débrouiller ce tissu d'absurdités.

J'allai joindre ^1™*= de Belgiojoso à la campagne, et j'obtins d'elle de faire cesser ces aboiements d'imprudents et maladroits qui tendaient à appeler l'attention du public, précisément sur ce que nous désirions etiacer. La princesse finit par accepter avec indulgence la forme inaccoutumée et poétique dune désespérance amoureuse.

Puis, des deux côtés, la blessure se cicatrisa surtout par l'absence. Parfois, dans la correspondance, quelques mots réveillaient les souvenirs, comme ces éclairs qui, à longues distances, survivent à l'orage.

« Une note de vous, ma petite et blonde marraine, est et sera toujours à mon ditipazon. Nous nous sommes

donné notre la assez en toute chose pour que, l'instrument étant de bonne facture, l'accord survive à tout "Votre coquelicot m'a touché. Le pauvre bonhomme ! vous auriez dû m'en envoyer une feuille; mais c'est à moi que vous auriez dû le comparer. Tergiversant, tournaillant, débraillé... c'est ma parfaite image.

ce Mais, hélas, et hélas ! ce n'est plus le vent des passions qui me tournaille et me débraille. Je ne suis même plus un coquelicot. Mon vieux cœur, qui a toujours quinze ans, s'aperçoit si bien qu'il est bête qu'il n'ose même plus vouloir des coquelicoquettes. Vous souvenez-vous par hasard, madame, d'une lithographie de Charlet oii un grognard blessé sort de la bataille. « Je n'en joue « plus, » dit-il, en se frottant. Hum! hum!... Enfm n'importe, comme jadis disait votre frère.

« Vous êtes encore bien loin, petite marraine, de l'affreux calme auquel je me résigne. Mais vous grandirez infailliblement. Vous êtes toujours bonne en ne m'en voulant pas de ce que je ne suis pas allé vous voir, mais cette bonté n'est que justice. — Le monde! les petites cancanneries, les gros riens, s'"agiter sur une chaise qui craque, en tendant son dessous de pied et en regardant sa botte, cette vie de coups d'épingles ! Ohime! il y a eu quelqu'un avec un front penseur et deux yeux troublants qui m'a persuadé et fait croire pendant quelque temps que je pourrais vivre dans ce baquet... Vous m'avez donné l'exemple des petits points. Et, au fait, pourquoi ne pas cultiver cette réticence écrite? C'est un moyen (voir les Mémoires de la comtesse Merlin).

« Votre petit mot, madame, sur la réponse à Becker, m'a fait plaisir et m'a été plus sensible que ne me le seraient les reproches de feu Becquet, mort glorieusement, comme le frère de Glocester, dans un tonneau quelconque.

« Mais toutes mes Omphales, créoles, Amandines. vous

220 SOUVENIRS DE M- C. .lAURERT.

m'en donnez, il me semble, un peu beaucoup. La capitale phosphore ne saurait avoir, sous aucun prétexte, tant de sous-préfectures. Je ne fais cependant point difficulté de vous dire que j'ai rencontré une créature d'une laideur fantastique, qui ressemble comme deux gouttes

d'eau à et voyez un peu, qu"est-ce que le bon Dieu

penserait, si je lui disais que c'est à peu près la même chose?

« J'ai écrit à Uranie, et fort écrit. Mais il y a une destinée. Cela n'a pas pris jadis, et cela a beau vouloir prendre; mais, décidément : « Thou cans not speak of lohat thou dost not feel, » dit Roméo.

« Je joue beaucoup aux écliecs. Vous devriez apprendre (juelque jeu, je vous assure, le whist ou les honchets. c'est très calmant et très sain en été.

« Farewell, ma chère marraine. Quand vous vous souviendrez de moi,

<■<■ Songez queje vous aimerai toujours.

« Alfrki) ue Mlsset. »

« Madame,

(( Je rentre de ma garde, et à propos d'une baliverne trouvée dans un journal, je suis furieux, indigné, pérorant à déjeuner. Voulez-vous fiiire une bonne œuvre? J'ai le cœur et la tête pleins à rase. Si vous vous portez mieux, prenez une plume un de ces soirs, et comme vous le sentirez, au hasard, mais bien net, écrivez-moi reproches sur reproches de ma paresse.

« Voilà une drôle de proposition. Ayez, je vous en prie, le courage de l'accepter. Je veux répondre à votre lettre par des vers {wit/iout awj nanie, bien enleinlu) ; mais j'ai besoin d'un coup de raquette qui m'envoie le volant, et il n'y a que vous qui puissiez le donner. H faut que je parle en conscience pour parler, et je ne sau-

rais supposer. Commencez par rire de cette folie, e poi envoyez-moi un battement de votre cœur; je vous le rendrai.

« Alfred de Musset.

« Lundi matin. »

Ce fut avec un vif sentiment de plaisir que je lus cet appel, qui me rappelait ses élans les plus favorables à la poésie. A cette même époque, M'"'= Kalergis paraissait occupée d'Alfred de 3Iusset, coquettement. Or, je savais bien que son vieux cœur à lui, ainsi qu'il l'écrivait, avait toujours quinze ans, et que les coquelicoquettes en agitaient la flamme.

Ici je suspends toute lecture : ma curiosité veut avoir son tour. « Dites, je vous prie, comment se fait-il, mon cher Berryer, que vous, sensible à la beauté, à la grâce de l'esprit, à la qualité de musicienne, comment Atesvous demeuré absolument inaccessible aux charmes et aux agaceries que vous a prodigués la comtesse Kalergis?

— Ma mémoire lui nuisait, et m'a préservé . Précisément, madame, cette réunion multiple de séductions m'a rappelé involontairement une certaine M"® deB..., sa compatriote, de l'enlacement (le laquelle j'ai eu bien de la peine à me retirer intact. Celle-là n'était pas une beauté splendide, éclatante, mais délicate, flexible, enivrante.

«Ma cour étant bien accueillie, je souriais en comptant les étapes amoureuses qui me restaient àparcourir,lorsqu'un matin, trop empressé, m'étant présenté à une heureinaccoutumée, je crus saisir quelqueembarras dans le maintien.de M'"® de B... Il me fut promptement expliqué; une porte s'ouvrit doucement, et, sans se faire annoncer, se présenta Pozzo di Borgo, l'andjassadeur de Russie. Celui-ci fit quelques pas, nous regardant attentivement tous deux.

« M""" de B... s'était vivement emparée d'un métier à

tapisserie, et tirait l'aiguille avec activité. L'ambassadeur, en appuyant sur les mots, répéta lentement le proverbe sicilien : « Donna che fila cattiva cosa! » (Dame qui file, mauvais signe.)

« L'air narquois de Son Excellence, sa politesse aisée dans une situation qui pouvait paraître embarrassante, tout m'éclaira sur le jeu présumé de la dame. Elle poursuivait près de moi le goût des positions politiques très accentuées. Me dégageant à mon tour du rôle où J'étais surpris, je saluai courtoisement M. l'ambassadeur et d'une façon assez expressive, je crois, qui signifiait : Je vous cède la place !

« Quelques mois plus tard, je me rencontrai à dîner avec le prince de Belgiojoso, et, comme après le repas je faisais la guerre à son cigare, tout en nous promenant -dans un beau jardin, je portai la causerie sur M"'' de B..., près de laquelle je l'avais vu assidu. J'eus alors la confirmation de ce que j'avais deviné.

«Après séduction accomplie, le prince me conta qu'un beau jour ou une belle nuit, il vit les épancbements prendre le chemin de révélations politiques. A titre d'exilé, il était très avisé des soucis de la police; aussi, quelque fine et habile que pût être la grande dame, le llair de l'émigré éclaira Belgiojoso. Or, quoique la situation fût aussi engagée que pressante, sans avoir égard à l'heure tardive, le prince s'échappa, s'expliquant en quelques mots durs et nets.

« De cette double aventure me sont demeurées des préventions contre les beautçs conquérantes du Nord. Je m'accuse pas, ne soupçonne même point, continua lîerryer, mais...

— Je vous comprends, mon cher ami; sans vous donner tout à fait raison, souvent je me laisse influencer dans mes jugements par les analogies que ma mémoire me fournit.

« Mais, puisque vous avez constaté qu'Alfred de Musset

se laissait amoureusement charmer ou éblouir par l'éclat des étoiles mondaines, ne pouvez-vous admettre que notre beauté russe fût de même attirée par les étoiles politiques? Ainsi tout s'explique : repoussée par le champion du royalisme, elle devient républicaine par réaction, et s'enthousiasme du rôle héroïque que remplit le général Cavaignac à travers les terribles journées de juin 1848. M™° Kalergis laissa voir à tous venants la passion que lui inspirait le héros du jour. Eh bien ! la résistance que le général opposa à cette flamme n'était-elle pas humiliante pour son amour-propre? Elle l'aimait donc?

— Comprenant que la position politique du général lui imposait ce sacrifice, elle se résigna, expliqua Ernest Picard.

— Ce fut M™' de Cavaignac mère qui l'exigea, monsieur. Elle avait, paraît-il, par sa sagacité et sa tendresse, la plus grande autorité sur son fils. Très malade, se sentant mourir, elle fit jurer au général de ne plus revoir la comtesse Kalergis.

«En apprenant cet ordre d'une mère mourante, la comtesse se livra à des transports de douleur. Elle perdit le sommeil, marchant des nuits entières, soutenant sa vie et son désespoir à l'aide de thé vert et de cigarettes. Toutefois le caractère de femme du monde dominait et colora de convenance cette désolation. Dans les rangements de mes papiers j'ai trouvé un billet qui donne bien la note de l'état de son âme à la veille du coup d'État. »

« Chère madame, m'écrit-elle, je vous ai dit hier fort étourdiment que j'irais vous narrer les « escargots» mercredi soir. J'avais oublié un diner et une soirée chez Poniatowski,oùje figure comme pianiste. Voulez-vous me recevoir mardi entre neuf et dix heures ? Je dlnc à l'Elysée et aurai bien besoin de vous voir, pour me consoler de ces corvées réactionnaires. Ma pauvre lettre n'est pas partie:

je l'ai brûlée dans la crainte de gâter quelque chose. Le matin, en ouvrant les journaux, j'ai eu un affreux serrement de cœur. Concevez-vous qu'on se laisse aller ainsi? et la fortune, et l'ambition, et l'avenir ! Il repousse tout, comme il a repoussé mon affection I

« Au revoir, chère madame, la vie est dure.

« Marie Kalergis. »

A ce dernier dîner de l'Elysée, encore président, le futur empereur avait placé près de lui la lumineuse comtesse; le soir même elle me confia qu'il lui avait adressé un compliment charmant sur son regard en comparant ses prunelles à deux violettes de Parme. « Il suit parler aux femmes )>, ajouta-t-elle d'un air réfléchi.

Puis, comme je lui demandai de venir dîner avec moi et faire de la musique, elle me pria de la réunir à M. de Musset,

« J'essayerai, lui dis-je, mais il me paraît en veine de sauvagerie. «

A mon invitation il répondit :

« Oui, marraine, mais je ne pourrai probablement pas rester longtemps après; me le pardonnez-vous? « Compliments de saison.

« Alfred de Musset. »

Ce fut à dater de 1854 que je remarquai des alternatives dans la santé d'Alfred de Musset, et, par conséquent, dans son humeur, souvent de l'abattement. La maladie de cœur qui l'a enlevé s'accentuait. Les rayons devenaient plus rares. Cependant, parfois il s'animait encore, et je le vis très brillant un jour où la conversation porta sur la durée éphémère de ce qu'on nonune la gloire, sujet qu'il se plaisait souvent à traiter avec un grand artiste de ses amis, auquel toutes les questions philoso-

ALFRED Di: MUSSET.

•chiques sont tamilières, heureux de se trouver d'accord avec lui sur le fond même de la discussion, à savoir que la supériorité d'un homme se mesure sur l'impression qu'il impose et non sur la quantité de ses œuvres.

Alfred répétait complaisammenl après Ghenavard :

« Voilà Léonard de Vinci, qui, par un seul tableau, la Cène, détruit presque aussitôt que produit, tient une aussi grande place dans la mémoire que Raphaël avec des miniers d'ouvrages. »

G était pour notre poète une sorte de point d'appui à ce farniente, qui, par moments, écartait soigneusement la muse.

« Remarquez, ajoutait Musset avec véhémence, cette disposition du public à traiter l'artiste en ouvrier; il doit produire sans cesse, sans repos, sans rémission ! Est-il donc frappé d'impuissance, demande-t-on, que depuis huit jours il n'a rien livré aux critiques ? »

Gomme il achevait ces mots, entrait Ghenavard luimême, que ce genre de critiques avait longtemps poursuivi, ce peintre dont, en trois années, le cerveau put enfanter, et le crayon, sous sa dictée, exécuter l'œuvre prodigieuse de la décoration du Panthéon, monument rendu ainsi à l'histoire des peuples. Déjà trente-deux immenses cartons, placés auxMenus-Plaisirs,étaientlivrés à la curiosité et à l'admiration du pubHc, quand, sans nul souci de l'art. Napoléon III anéantit l'œuvre autant qu'il était en son pouvoir récent, en rendant par décret le Panthéon au clergé.

Mis promptement au courant de notre conversation, Ghenavard s'y relia par une heureuse citation :

« Voyez d'Assas, dit-il. Avec un seul cri : « A moi Auvergne, c'est l'ennemi ! » il s'est taillé une statue aussi impérissable que nulle autre. La calamité redoutable, continuait-il, est d'être médiocre par le fond ; aucun nom nCst immortel, qu'à la condition de signifier quelque chose

d'éternel, de vivant en chacun de nous, œuvre même mise à part. Ainsi, quand je prononce le nom de César ou Jésus, je n'ai pas besoin d'aller chercher ce qu'ils peuvent avoir écrit pour les comprendre; il faut que je les retrouve en moi, dans l'idée représentative de ces puissances : Domination, Humiliation. Ainsi s'explique la diversité de nos dieux ou de nos héros.

« Mais je me souviens, madame, fort à propos, reprit Chenavard, que vous m'avez reproché d'être de la nature des bulldogs^ qui ne savent plus lâcher ce qu'une fois ils saisissent, et j'abandonne le thème.

— Or donc, dit Musset en riant et entraînant dehors avec lui son ami le major Frazer, je vais fumer une cigarette. »

Me tournant alors vers le philosophe, dont la sagacité prend parfois la puissance d'une seconde vue :

«Dites-nous, Chenavard, demandai-je , quelle sera l'idée représentative qui consacrera le nom du poète qui nous quitte?

— A tout jamais, madame, Alfred de Musset sera la personnification de la jeunesse et de l'amour. »

Est-il une façon de se survivre plus enviable?

Les lettres d'Everard. — Les apôtres de la femme. — Portrait de Lanfrey.

— 10 lettres de lui à sa mère ( 1846-1854). — Ses débuts comme écrivain politique. — Ferocino. — Deux lettres à M""' C. J. — Clienavard et les zouaves pontificaux. — Lettre à M""= *". — L'iiistoire de Napoléon I^--. — Les salons d'Ary Sclieffer et de d'Alton-Shée. — Lettres sur la paix de Villafranca. — Sainte-Beuve au Sénat. — Voyage au pays natal. •— Confidences. — Un amour de jeunesse. — Lettre à M™* C. J. — La guerre de 1870-71. — Lanfrey volontaire. — Lettre à M'»^ C. J. — Les mobilisés de la Savoie. — Triste campagne. — Lettre à M"= C. J. — Lanfrey député

— Lettre au comité électoral des Bouches-du-Rliône. — Lanfrey ambassadeur à Berne. — Lettre de M'"<= C. J. — Relations avec Gambetta. — Appréciation de Clienavard sur Napoléon P''. — Lanfrey sénateur inamovible. — Un aveu de M. Thiers. — Fin prématurée.

Ce fut dans l'été de 1861 que je fis connaissance avec les .lettres d'Everard. Une Anglaise amie me vint faire visite en Touraine. « Je vous apporte, me dit-elle, un livre qui, je crois, vous plaira. » Dès le lendemain il était lu. Frappée du talent que je rencontrais sous un nom nouveau, j'en parlai avec vivacité, en proposant après le déjeuner une lecture à haute voix.

Je fus repoussée d'abord par cet esprit de paresse qui domine à la campagne, ou du moins se montre en liberté.

« Ah ! bah ! il vaut mieux ramer sur la Loire, dit l'un ; tumer, disait un autre. — Laissons les dames faire de la musique, ajoutait un hypocrite. — Puisqu'on n'est pas de mon avis, m'écriai-je avec fermeté, je ne consulte plus et j'ordonne de former le cercle. Je lirai uniquement la Lettre XXX sur les femmes. »

Tout en avançant des fauteuils, un mécontent murmurait :

— Nous allons entendre un dithyrambe sur ce sexe enchanteur, doigts de fée et cœur d'or!

— Pas du tout, riposta mon Anglaise irritée; c'est au contraire une chose anière !

— Eh bien, contnma le mécontent, il faut se méfier de celui qui parle de sirènes, de serpent et d'inconstance. L'auteur doit être un bilieux, prunelles pain brûlé, sourcils en broussailles, chevelure rousse flottant sur les épaules....

— Vous feriez mieux d'écouter que de deviner, dit la jolie Anglaise. On m'a montré l'auteur au théâtre; il est blond, très jeune, tout à fait un bouton de rose ! »

Le ton sérieux dont cela fut dit provoqua parmi nous une folle joie, dont Lanfrey plus tard eut l'écho.

Je commençai ma lecture, et peu de mots suffirent à me conquérir Tatlenlion de mon auditoire. Un vrai talent se révélait, une plume puissante stigmatisait le temps présent. Son austère éloquence flagellait nos mœurs, et, d'un jugement âpre, sans pitié, Lanfrey traçait le rôle de ce sexe qui. dans la pratique de la vie, rencontra en. lui cependant un cœur accessible à tous les charmes féminins, s'engageant dans les jfî/rtations, les complications, sans souci du lendemain; subissant toute loi d'attraction; éminemment jaloux, parce qu'il ressentait une défiance innée à l'égard delà fennne; en même temps plein d'iudulgence pour la diversité multiple des attachements chez riionnne. '

J'avais, dans le volume d'Everard, choisilaLettreXXX, où tout d'abord notre société est attaquée à propos de la prépondérance qu'y exercent les femmes.

« Nous nous sommes désexés, dit Everard, nous assistons, non à une émancipation, mais à une véritable apothéose de ce sexe intéressant. » De là, il trace le tableau,

poignant et piquant à la fois, « de l'abaissement individuel de l'homme sous le joug de l'élément féminin. Il raille les apôtres de ce culte qui, voulant, à tout prix, avoir la femme pour alliée dans leur guerre contre les institutions sociales, leur promirent dans la cité future une place égale à celle de l'homme..., un rôle à la fois politique et sacerdotal ; les appelant « les initiatrices de la régénération humaine » . On rencontre un paragraphe entre autres, modèle de critique élevée, qui atteint certains ouvrages de Michelet difficiles à classer et qui sont caractérisés sous la dénomination de Lyrisme physiologique. Le passage se termine en ne contestant pas « l'attraction immense que les qualités féminines ont exercée sur les hommes de ce siècle... » Puis, se reprenant, Everard ajoute : « J'ai tort de dire les qualités^ car ce sont les défauts surtout que les hommes ont le mieu.K réussi à s'assimiler. »

Everard poursuit son analyse, et l'on y rencontre des traits d'une amertume éprouvée ; ainsi :

« Ce qui plaît aux femmes dans l'amour, c'est le spectacle de la force vaincue...

fi ... Cest la force morale, qu'elles sont comme impatientes d'humilier et de vaincre. Elles voient en elle une rivale qu'il faut faire fléchir à tout prix. Si vous avez en vous un sentiment profond, une amitié inviolable, une croyance respectée, elles n'auront pas de repos qu'elles ne les aient forcés à se rendre à discrétion, et elles y emploient très innocemment des ruses à bouleverser l'imaigination. Il est rare que les meilleures d'entre elles n'imposent pas, sous une forme ou sous une autre, cette dure rançon à l'homme qui les aime. »

Ici une fois encore, la satire prend la forme ironique : « Si on accable les femmes de petits soins, c'est qu'on voit en elles des objets de luxe, d'agrément, qui coûtent fort cher, et qu'on craint de voir se détériorer; que si on les

couche sur un lit de roses, c'est pour notre bonheur et non pour le leur; que si on écoute sans protestation tous les riens décousus qu'il leur plaît de débiter, c'est par la même raison qui fait qu'on ne songe pas à réfuter les réflexions d'une perruche ou d'un rossignol; que si on ne se permet jamais une remontrance, c'est qu'on ne les considère pas comme des êtres perfectibles; et mille autres choses aussi peu flatteuses pour leur amour-propre. — Voilà l'absinthe/ comme dit Hamlet, mais celles qui s'avoueront ces dures vérités seront toujours en bien petit nombre.»

En cet endroit, l'un de nous fit remarquer une analogie entre notre écrivain et l'Allemand Jean-Paul Richter, lorsqu'ils prennent à partie le beau sexe. Chez l'un comme chez l'autre, l'ironie s'enflamme. Faut-il leur appliquer le proverbe « Qui aime bien, châtie bien? »

Je rappelai à ceux qui m'écoutaient cette date des lettres, 1860; je leur fis observer que les griefs les plus passionnés d'Everard contre les femmes de ce temps se rattachent à la politique; et je repris ma lecture.

« Je veux parler, écrit-il, du rôle corrupteur qu'elles ont usurpe dans nos dissensions politiques...; comme elles agissent et se déterminent en toute chose, sous l'inspiration du sentiment, presque jamais par des considérations de justice, ou en vue de l'idée du bien, dont elles n'ont que des notions extrêmement troubles et confuses, on comprend qu'il leur est impossible d'avoir, en quoi que ce soit, des convictions fermes et arrêtées... Ces défauts et ces qualités les rendent éminemment propres au rôle de conciliatrices : elles ont l'esprit diplomatique au plus rare degré; elles excellent dans les transactions ; elles peuvent être arrêtées par des considérations de prudence, elles le sont rarement par des scrupules; elles ont des tempéraments infinis, des distinctions de casuistes, d'incroyables subtilités pour concilier les

opinions les plus contradictoires... Quand elles ont fait embrasser deux ennemis jurés, il leur importe peu que ce soit en les avilissant tous les deux : la réconciliation s'opère toujours à leur profit. «

A partir de là, le mépris et la haine que lui inspire le gouvernement impérial éclatent dans toute leur force ; le chapitre se termine par un tableau en raccourci de la société de l'empire. Cette peinture est tracée avec le vigoureux coloris et l'accent indigné dont Juvéval est demeuré le type immortel.

Une telle lecture ne pouvait manquer d'être suivie de discussions animées. Nous étions toutefois tous d'accord pour reconnaître la supériorité du talent déployé par l'écrivain ; nous étions tous également désireux de le connaître. Au même moment arrivait de Paris le comte d'A..., qui d'abord ne compritrien à notre clameur littéraire, puis, se moquant de nous, nous traitant de provinciaux, obtint Tattention en s'écriant :

« Mes chers Tourangeaux, il y a plusieurs années déjà que le mérite de M. Lanfrey s'est révélé avec éclat au monde politique et lettré par la publication d'un livre sur l'Eglise et les Philosophes au dix-huitième siècle. A son apparition l'œuvre fut décrétée l'ouvrage d'un esprit mtir, et, comme on s'attendait à voir un historien en perruque et lunettes, peut-être même en haut-de-chausses, on vit paraître un tout jeune blondin, homme de bonne compagnie, passionné, je crois, de toutes les belles choses, savant en musique..., mais je ne connais pas le livre qui jvous occupe. Prêtez-le-moi; en échange, j'aurai l'honneur, à votre rentrée en ville, de vous en présenter l'auteur. «

La chose se fit ainsi. A Paris, l'hiver suivant, l'auteur des ^Lettres (T Everard vae îni présenté. Pour qui ne l'a pas connu personnellement, je veux chercher à reproduire ma première impression.

Toute sa vie Lanfrey est demeuré d'une dizaine d'années en arrière de son acte de naissance. Je ne lui donnai que vingt-quatre ans. Son visage avait un certain caractère suédois. J'appris plus tard que la Suède avait été le sol originaire de sa famille. Blond de complexion, il était de taille moyenne; si sa tournure manquait d'élégance, elle n'avait rien de vulgaire. Sans choquer son libéralisme, on pouvait remarquer qu'il avait pieds et mains de race aristocratique ; il inclinait volontiers la tête en avant, attitude familière aux esprits méditatifs; puis, tout enlapenchant un peu à gauche, tortillant sa moustache, il relevait légèrement les sourcils, et lançait, de ses petits yeux gris bleu, un regard qui dardait au loin, comme une sorte de jet électrique, et rendait son silence parlant. Un front élevé, des boucles blondes, un nez insignifiant, mais de jolies dents, un bon rire, une bouche agréable, tel me paraît être le croquis exact de l'historien à celte époque de sa vie. Une voix caressante confirmait eh douceur l'ensemble de sa personne. Les yeux seuls, étonnants par leurs expressions diverses, trahissaient à l'observateur attentif une volonté de fer, mais rarement on y rencontrait l'indulgence.

Ce mélange de douceur et de fermeté faisait du célèbre écrivain quelque chose, — je demande pardon au lecteur pour la comparaison, — comme une sorte de crème au piment, dont le contraste pouvait être une séduction. On lui attribuait dans le monde de nombreux succès.

Avant d'aller plus loin, je voudrais éviter au lecteur les incertitudes auxquelles donne d'abord lieu l'étude d'un caractère, hésitations par lesquelles j'ai dû passer avant que des relations purement mondaines ne prissent l'allure d'une liaison amicale.

On m'a communiqué quelques lettres de Pierre Lanfrey à sa mère. Il y en a qui portent la date de l'époque, plei ic d'angoisse pour tous deux, où se décidait par la publi-

cation d'un premier ouvrage, Vêb'e, ou le n'e/.'-e pas. du jeune écrivain. N'est-ce pasaux jours de crise que se connaissent et se jugent les hommes ? Je vais donc étayer mes souvenirs de ces curieux autographes. On y constate entre le fils et la mère des natures analogues : courage, fermeté, énergie, générosité, l'héroïsme du cœur enfin!

L'intérêt de ce début littéraire est préparé par une lettre de 1846, où l'on voit s'affermir la vocation de l'historien chez l'écolier, et grandir en même temps l'appui que lui donnera cette mère dévouée, confidente de tous les soucis de Pierre, mère à laquelle il ne cache que sa faible santé, tandis qu'il laisse parler devant elle son légitime orgueil, ce qui implique, croyons-nous, le plus haut degré de confiance.

Paris, 19 juillet 184G.

... Qu'importe! Dans vingt-cinq jours je vais revoir ma mère, je ne veux qu'elle, Elle seule! Je fais fi de tout le reste! Oh! les délicieuses vacances que je vais passer ! Comme j'ai besoin de respirer cet air pur de la Savoie ! de boire cette eau fraîche de nos fontaines, au lieu de l'eau alambiquée de Paris I de respirer les roses embaumées de notre jardin! de voir nos montagnes vertes et notre ciel bleu ! et notre bon lait chaud, et notre bon pain bis, et les fruits de notre Sainte-Claire. Voilà, voilà ce que j'y vais chercher! et non pas des monuments, des musées, des palais et des théâtres. J'ai besoin de repos, de solitude, et c'est là que j'en trouverai : Au lieu de ces études furibondes et par soubresauts, où mon imagination travaille autant que mon esprit, telles que je les fais à Paris, je pourrai là-bas vaquer à des études calmes et paisibles. Tout mon plan de travail est déjà fait pour les vacances, jusqu'aux promenades que je vous ferai faire trois fois par jour pour votre santé; puis, les vacances terminées, je reviendrai à Paris, rempli d'une nouvelle sève, continuer l'œuvre que j'ai entreprise. Les quatre ans qui vont suivre feront encore partie des temps de sacrifices , delà semaine, si je puis ainsi parler; puis après viendra le jour de la moisson... Pensez-vous qu'en quatre ans encore de travail, avec ce que j'ai acquis, je ne pourrai pas faire une œuvre solide et durable ? Quatre ans, c'est une éternité, quand on les veut bien employer. Je sens en moi une voix qui me crie : Aie confiance I

J'ai déjà marqué pour ces vacances les ouvrages que je dois étudier à fond ; maintenant je ne lis plus un ouvrage, j'entreprends la partie intime, la fleur, la chair, et j'en fais ma propre substance; j'abandonne le squelette... Je jette un coup d'œil sur l'année qui vient de s'écouler ; elle a été pour moi aussi bonne qu'elle pouvait l'être. Il y a eu de bien tristes heures, même de mauvais jours et des moments de désespoir : mais à quoi bon dire tout cela à vous, chère maman, puisqu'en dépit des vents et des tempêtes, me voici sur le rivage, le front serein, le cœur plein d'espérances et le corps sans blessures? Que d'autres auraient fait naufrage à ma place ! J'ai eu de rudes combats à soutenir! Mais c'est une âme de forte trempe que j'ai reçue de vous, ma mère ! Intellectuellement, j'ai fait de grands progrès. Moralement, je suis pur comme le jour où je vous ai quittée. — Savez-vous que je suis d'une rare continence pour un jeune homme de di.v-huit ans qui a vécu à Paris ? C'est à un tel point que mon correspondant, honnête homme s'il en fût jamais, en est tout ébloui... Je pense quelquefois aux révérends Pères jésuites, et je n'ai plus même de haine pour eux. Il y a tant de gens qui les détestent pour moi! Ma joie serait d'avoir un quart d'iieure de conversation avec celui qui voulait me mettre le froc l'an passé.

P. Lanfrey.

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