‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 12 sur 60 · LA PRISON, LE RAGNE, L EXIL · texte numérisé non relu

LA PRISON, LE RAGNE, L EXIL

En ce qui touclie Ranc (cl autres dénommés audit jugement). Attendu que, soit en affiliant à la Société dont ils faisaient partie, en assistant aux concilialmics, en donnant des instructions pour dresser des barricades, en se rendant en armes ou sans armes au lieu de réunions concertées à l'avance, en fabriquant ou procurant des armes offensives et ))renant part aux publications ou inqu'essions de la Société, tous les susnommés ont, chacun en ce qui le concerne, fait partie d’une société secrète. Déclare ipie Ranc (et autres dénommés audit jugement) ont fait partie d’une société secrète.

Faisant application aux susnommés de l’article treize du décret du vingl-hüit juillet mil huit cent quarante-huit.

Condamne Ranc (et autres dénommés audit jugement) chacun à un an d’emprisonnement et cent francs d’amende.

Ordonne que tous les susnommés seront privés de leurs droits civiifues pendant cinq ans.

Condamnant tous les susnommés solidairement aux dépens liquidés à quatre cent soixante-douze francs vingtciiut centimes.

Fait et jugé par MM. d'Herbelot, vice-président, Gislain de Boutin, Destran et Dupaly, juges.

En présence de M. Sapey, l’un des substituts de M. le Procureur impérial, assisté de M" Calepin, Bouquet, greffier de la seizième chambre.

l.e lundi, seize janvier mil huit cent cinquante-quatre.

En marge de la minute du jugement est la mention suivante:

Enregistré à Paris, le . mil huit cent cinquante-cinq ;

débit de. (piatre francs soixante-dix centimes. Signé...

Pour extrait conforme, délivré par mon greffier soussigné le li décembre mil huit cent cinquante-cinq.

Peu après l’alleutal de l’ouvrier Bclleinarre à la sorlic du théâtre Ventarlour, 8 septembre 1855, Ranc allait cMre déporté à. (niyeiiiie en vertu de ce jugement et du décret du 8 décembre 1851. Il n’avait pourtant pas été mêlé à cette aiïaire.

\[me mère du futur garde des sceaux, au

IG mai, fit ebanger Cayenne en Lambèse.

— .Nous sa\ons bien, répétait AI. Collet-Meygrétj direcleur de la Sùrelé générale, au père de Ranc, (pii lui (b'inandail les inolifs de celle Iraiisporlation,-

RANG

nous savons bien que voire fils est absolument étranger aux faits à l’occasion desquels il a été arreté ; mais cela ne fait rien ; les gens comme lui, voyezvous, nous sommes décidés à en purger Paris jusqu’au dernier !

Régime plein de iuslice !

A Marseille, cinq mois de cachot cruels avant rembarquement à bord du paquebot des Messageries Impériales.

Station à Alger, puis en route pour Stora, à bord du Phlégéthon.

Après une nuit à la prison militaire de Stora, Ranc fut emmené de Philippcville à Constantinc par El- Arrouch et Smendou, puis enfin à Lambèse.

Ranc y apportait intact le nerf même de sa future évasion : mille francs en or.

Pourtant, avec quelle minutie il avait été fouillé, depuis Paris jusqu’au greffe de Lambèse, à chaque étape successive !

Ranc avait adopté, pour sauver ces bienheureux mille francs, un procédé d’une triomphante simplicité.

La première fois, il l’essaya en tremblant. 11 se crut pris. Au contraire, réussite complète. Ranc sortait toujours ganté et se souvenant d’une pensée suggérée par la Lettre volée, d’Edgard Poë, il mit en pleine lumière, sous le regard même de ceux qui le fouillaient, l’objet de leurs recherches.

A chaque arrêt, en entrant au greffe, Ranc enlevait ses gants et les posait simplement sur la table avec la somme qu’ils contenaient.

Le directeur du foi't Saint-Nicolas à Marseille s’en aperçut.

— • Ah ! jeune homme, dit-il à Ranc, c’est joliment travaillé !

Ce brave homme ne le dénonça pas. Que sa mémoire soit bénie !

LA IMiliON, Lie liAüNL, L EXIL.

Ranc arriva à Laïuhèse en Mars 1856. Le pic des Cèdres, le sommet le plus élevé du contrefort de l’Aurès, qui domine le plateau de Lainbèse, était encore couvert de neige, l.e froid était viif, sensation à laquelle Ranc ne s’attendait pas en Algérie.

Ranc eut de suite l’intention bien arrêtée de s’é\ader. Son argent supprimait une foule de petites diflicultés.

Il s’oiuril de son inleiilion à deux auties condaiiL nés politiques, Sourd, ancien instituteur de la Nièvre et Ralland, peintre à Bourges.

Tous deux avaient l'efusé en Mars 18.56, le recours en grâce que l’on axait également offert à Rane.

Le 24 juin 1856, à neuf heures du soir, les trois conjurés se glissaient tout habillés dans leurs hamacs.

A dix heures, Ranc jeta dans les cours un regard d’éclaireur. Les sentinelles somnolaienl. Lu une seconde, ils escaladèrent le mur et se laissèreid tomber de l’autre coté. Mais des pierres se détachèrent (>t les eliiens des gourbis se mirent à aboyer furieusement.

Les fugitifs se crurent perdus.

Mais peu à peu te silence se Ht. Coiqiant à travers la plaine, ils fraiichircnl au pas de course les onze kilomètres (jui les sé[)araicnt de Raina.

En avant pour le salut !

En avapt pour la liberté ! (1).

(1) Sur l'initiative de M. .Tonnarl, i^ouverneiir S'cadral de l'Algérie, une pln([uc coniniénioralivc de la captivité de Ranc a élô apposée à Lanibcse. Celle pla(|uc porte la mention pue voici :

ARTHUn RANC

.leté en prison par le régime impérial pour avoir pris la défense du droit violé.

A été interné dans cette ville en ISôC.

.\u nom (kl (louvernement de la Réiuihliipie, \r. .lonnart, gouverneur général de l’Algérie, a fait ajiiioser celte plaipie en souvenir des éjireuves endurées par cet liéro'iquc précurseur ce l’idée républicaine.

lOC)

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A miuuil, ils élaicnl à Balua !

Quelques minutes après, ils s'cnl'oiieaicnl clans la t l'orèt et s’eiidormaient proiondément.

Quand Banc cl ses compagnons se réveillèrent, il ■' faisait grand jour. Ils se remirent en route, arpentant vigoureusement le terrain, pour atteindre avant la nuit le caravansérail d’Aïn-Yacouts, pourvu d’une eau excellente.

Mais ils durent se cacher dans les fourrés. Des >

spahis à cheval, évidemment à leur recherche, pas- t

soient sur la route. S’ils s’étaient dressés sur leurs étriers et s’ils avaient tourné les yeux du côté des évadés, certainement ceux-ci auraient été aperçus, ; mais ils dormaient à demi sur leurs chevaux cjui marciraient de leur petit pas régulier et sûr. Restait la soif et le soleil. Les jeunes gens chancelaient. ^

Enfin, la source d’Aïn-Yacouts fut atteinte et son eau limpide désaltéra les trois voyageurs qui repri- I rent leur marche vers Constantine où ils demeurèrent | dix jours cachés .séparément chez des amis. ^

Ils purent gagner Bône où ils trouvèrent un ami sûr, M. Basset, transporté et interné à Bône en 1852. Grâce à lui, rien ne manque à Banc ni à ses compagnons qui attendirent en sécurité le moment propice pour passer en Tunisie.

Un matin, M. Basset vint iDrévenir Banc qu’il avait pu mettre la main sur un patron sicilien qui consentait, moyennant forte rémunération, à les emmener à Tunis. Le coup réussit à merveille et Banc s’embarqua sous le regard des agents de police.

La barque sicilienne n’était pas grande. Elle pouvait juste porter les quatre hommes d’éc[uipage et les trois voyageurs.

Peu après le départ, à Tabasco, premier poste tunisien qui touche à la frontière. Banc vit le i:)atron de la barque qui était à la barre, mettre le cap sur

LA PlîISüN, LE liAGNE, l’eXIL. 107

la terre, alors que son marché l’obligeait à les conduire à Tunis.

— Nous ne sommes pas arrivés jusqu’ici, s’écrièrent Sourd et Balland, pour nous lairc prendre. Nous irons à Tunis, de gré ou de lorcc !

— Non.

— Si.

— Non.

— Eli bien alors, dit tranquillement .Sourd, lialaille.

Et les couteaux sortirent de la poche. Pendant une seconde, transportés et matelots se regardèrent dans le blanc des yeux.

Quand le .Sicilien les vit si résolus, il s’adoucit et proposa de les conduire à Bizerte. Banc accepta.

A Bizerte, ils troiuèrent facilement un guide pour Tunis.

Il conduisit fidèlement les exilés et le l^'i août 1856, deux mois, jour pour jour, après leur départ de Lambèse, ils faisaient, les uns à âne, les autres à cheval, leur entrée dans la ville de Tunis.

C’est ainsi qu’avec Sourd et Balland, Banc faussa compagnie aux geôliers de Bonaparte.

Après l’évasion. Banc séjourna à Tunis, puis à Cènes. Ce fut après l’exil en Suisse. Et sur ces années passées de l’autre côté do la fi'ontièrc, voici les renseignements recueillis par un de ses fidèles amis, Henri Genevois.

RANG, PROFESSEUR ET EOLCATEUtt (1)

Itanc ne sc racontait i)as volontiers. Gela fail coinpeii- •sation avec ceux qui pensent que teur moi est le plus captivant des sujets de conversation. Mêlé aux événements les plus passionnants, ce causeur incomparable les contait toujours de façon impersonnelle. Lorsqu'il y avait pris une part importante, il n’appuyait pas sur son rôle et semblait parler d'un tiers — juste ce qu’il faut pour l’exacti-

(1) L'Aurore, 8 sepfemlire 1908.

RANG

lOcS

luclc du réciL Les « iM'as-lu vu » ne soiil pas lous sur les planclics. Ouc de fois « à l’apcrilif », paraissant, plongé dans la lecture d’un journal du soir, il s'est interrompu püur grogner à demi-voix un bref : « Farceur ! » C’étail qiiel- (juc voisin qui, dans l’espoir d’une apiirohation, faisait la roue, racontait quelque prouesse arrangée à l’usage de l’iiisloire.

Les amis avec lesquels il était le plus eu coufiance ont bien rarement entendu des détails sur sa vio parliculière. Do loin en loin un court épanchement qui semblait promettre des conlidcnces, puis un brusque repli dans une discrétion prcsf|uc hostile.

Ses biographies sont naturellement très sobres de ces détails dont nouS' sommes de plus en plus friands. Elles nous disent par exemple, qu’après son évasion de Lambessa (24 juin 183G), il gagna l’amnistie de 1859 en professant dans une institution du canton de Vaud. Ranc, professeur et éducateur, c’est de quoi intéresser ceux de scs amis (pji ne se l'imaginent pas dans ce rôle. J’avoue ne pas cire de ceux-là, certain que Ranc « faisait ce qu’il faisait » avec simplicité, sans affectation, et totalement. En effet, les l'enseigncmcnts qu’une bonne rencontre m’ont récemment fournis sur son séjour en Suisse, confirment Ranc et no dérangent absolument rien à la physionomie qui, pendant trente ans, nous a été familière. Le Ranc de 1858 est. Irait ))Our trait, le Ranc de 1878 et celui de 1908. Unité (pii ne vient pas d’une attitude, mais d’une tenue morale équilibrée une fois pour toutes.

La nécessité de vivre l’improvisa donc professeur et éducateur. Un léger à-peu-près résume bien, en latin, ce qu’il fut ; Vire bonus, docenli perilus. L’homme de bien habib' à enseigner. Je m’excuse auprès de sa mémoire, car s'il aimait le latin, il détestait qu’on en fît usage.

Donc, un de mes amis, qui est l’obligeance meme, a fait à notre intention une enquête on bonne et duc forme liour recueillir les souvenirs laissés par Ranc. Malgré un demi-siècle écoulé, il y a parfaitement réussi, grâce à se.s parents, à scs relations, à l’obligeance des notables et du syndic de ce pays patriarcal, si fidèle aux traditions. Voici le procès-verbal de cette petite enquête, dont je ne suis que le greffier.

Les voyageurs qui longent la côte suisse, entre Ouchy et Vevey passent à Cully. charmante station où louchent les bal eaux. C’est là que, le réfugié Ranc trouva le bon accueil, dans une iiistilulion de jeunes gens.

I,A PTilSON, T, F, RAONF, i/fA’IT..

T.n peiipion n’oxiste plus. La maison cjuVillo occupait a élé achctco par un ancien négociant bernois, M. llild. Fn 185ü, elle était dirigée par !\T. et M“” Maquelin, aujourd'hui disparus. i\l“" Alaquelin n’est morte qu'il y a trois ans. La ]Kmsion .Maquelin comptait une quarantaine d'élèves, de dix à vingt-cinq ans, de toutes nationalités : .Anglais, y\llemands. Russes. Parmi ces dcrniei's, trois jeunes Trouhetsliof qui furent élèves de Ranc.

Cette pension, très considérée, n'était cependant pas d'une (^xploilalioii friiclueiise. Ranc, nourri et logé, n’avait (|u(^ des appointements excessivement modesles. Il professait la liltératiu'o française. Mais il ne se conlentait ]ias d’èlre un excellent professe\ir, il voulait être un éducateur attentif.

— M. Ranc, lui dit un jour M'”* Maypielin, vous prem'z trop de peine pour ces enfants.

— Il ne faut pas faire ces choses à moitié, lui répond Ranc. Ouand on s’intéresse vraiment à ses élèves, on vouflrait les voir pai'faits.

Un ancien du pays donne la même note : « Tl s’occupait I)eaucoup de ses élèves et .s’efforcait de développer leurs (pialilés, à côté de leur instruction classique'. C’était un liomme de bien et un homme de cœur. «

Sur sa manière d’être, tous les témoignages s'accordent, ('.omment ne s’accoi'deraient-ils pas? :Une cousine de M'"" .Maquelin, qui reçut sa visite, se rappelle « qu'il était modeste et epi'il répondait peu aux questions (pi'on lui faisait sur son passé. »

Un autre témoin donne la même note : « Il était très modesl(^ et il réi)Ondait peu aux questions qu’on lui faisait. « Un réfugié ne devait pas, disait-il, se mettre en évidence l.orsfpi’on l'interrogeait, il tournait son char. Comme cette jolie expression vaudoise s'ai)pliquo bien à Ranc. Combien de fois l’avons-nous vu « tourner son char », lorsqu’un indiscret, ou même un ami, tentait de lui faire raconter une cliose qu’il n’avait pas envie de dire.

La sympathie dont Ranc était entouré lui venait à la fois de cette dignité de vie, expression d’une nature dégagée des vulgarités et des petitesses, et de l’état d’esprit du pays. Le pays était, depuis la révolution de 1847, sous le régime radical. Sa situation de réfugié politique accroissait l’estime des habitants. Plusieurs familles ont conservé de lui un excellent souvenir.

En enregistrant tous ces échos, il me semblait revivre quelques moments avec « le colonel », comme nous étions quelques-uns à l’appeler.

Henri Genevois.

sous L’EMPIRE

Rentré en France lors de l’amnistie de 1859, Ranc » rej^rit aussitôt sa place de combat. Il collabora an '■ Nain Jaune. Mais, ainsi que l’atteste cette lettre de .1; Rarbey d’Aurevilly, la tâche du journaliste n’était | j)as aisée à cette époque : 1

20 décembre 1802.

Mon jeune ami, \

Ce crétin m’a encore supprimé ma diatribe où i je malmenais, d’une vergette foLâtre, ce cuistre ' ganté et à lorgnon, qu’on appelle Saint-Marc Gi- î rardin. Cé coiffeur littéraire, beureux comme J l’indécence, ne perdra rien pour attendre. ;

A ce soir.

Barbey d’Aurevilly.

Les lettres inédites suivantes adressées à Ranc, j

jettent quelques traits nouveaux sur cette époque de sa vie. j

47, rue Bonaparte. 13 mai 1805. {

Ami, !

Lorsque le sommaire du Nain iaune porte vo- i

SOI S I.’KMPIIiF.

tre nom, je m’empresse de eburir à l’arlicle signé de vous et je reprends toujours courage et es- ))oir, du cœur et du ventre.

Vous venez encore d’écrire quelques lignes loyales et magiques en faveur de ce courageux Dubuc qu’on va livrer aux aliénistes. \’ous faites appel aux journalistes, mais combien peu vont vous suivre sur ce chemin dangereux ? Combien peu vont oser appoi'tcr une pierre à rédifice (pie vous voulez construire ! ou combien peu vont oser apporter un coup d’épingle, encore' moins un coup de pioche à l’édifice ([ue vous voulez démolir !

Permettez-moi de venir vous offrir mon concours pour alléger à Dubuc les ennuis qui l’altendenl. Dites-moi, mon Ami, ce qu’il faut faire dans la circonstance. Accepterait-il un secours l)écuniaii'e. A vous, .Ami et avec vous (( .Aux ai'ines ».

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