‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 14 sur 60 · REVUE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

REVUE DRAMATIQUE

Cadio, c’est le peuple ! Cadio, c’est la révolution dans une àme ! écrit M. Paul Meurice. La conclusion est facile à tirer ; quiconque' s’ennuie à Cadio est un ennemi du peuple et de la révolution.

Les grands critiques acclament Cadio ; Cadio est bassement attaqué par les amateurs de féeries et de cascades ! continue M. Paul Meurice. En d’autres termes, il y a deux sortes de critiqués, ceux qui tiennent M. Paul Meurice pour un homme de génie, et ceux qui ne voient en lui qu’un méchant auteur. Les premiers sont d’admirables critiques, les aidre's sont des critiques du bas-Empire, dans l’opinion du fondateur de ÏEvénemeiit, qui s’y connait.

(1) Journal de Paris, lU ocLobro 18(58.

SOLS L, EMPIlîE

Cela est donc enlendu : il faut admirer W. Paul Meurice, sous peine d’être contre-révolutionnaire, ennemi du peuple, bas envieux, corrompu et corrupteur ; c’est M. Paul Meurice qui le dil, et il a une bonne demi-douzaine d’amis qui le répètent.

Cette petite bande, qui s’abrite sous la grande ombre de M. Hugo, prétend confisquer à son profit la Révolution, la Liberté et l’Art. La Révolution, c’est M. Hugo et sa Roupe ; la Liberté, c’est M. Vacquerie et ses amis ; l’Art, c’est M. Paul Meurice et ses disciples, car M. Paul Meurice a des disciples.

M. Hugo ayant écrit les Châtiments peut faire beaucoup de volumes dans le genre de Ctuinsoiis des rues et des bois sans que sa gloire soit obscurcie. Mais je ne sache pas que M. Paul Meurice ait collaboré au chef-d’œuvre de la satire et (jii’il ait, en conséquence, les mêmes immunités que son maître. M. Paul Meurice est, de longue date, ami et admirateur de M. Hugo ; voilà tous ses titres révolutionnaires. M. Vilre, rédacteur en chef de l’Etendard, a exactement les mêmes. M. Vitre est un ami de la première' heure. Je demande humblement à M. Paul Meurice, si dans le décalogue promulgué sur le rocher de Cuernesey, ou seulement dans les commandemenls de l’église hugolâtré, il y a un article qui ordonne d’admirer M. Vitre. S’il y en a un, qu’on le dise, nous nous y conformerons.

Ouand parurent les Misérables, un écrivain que nous pourrions nommer, publia dans un grand journal un article absolumenl élogieux. H se permit seulement une légère crili(|ue sur un

RANG

point de détail. 11 blâma M. Hugo d’avoir accepté dans son chapitre de Waterloo, la légende napoléonienne. Après les travaux de Jomini, du colonel Charras, d’Edgar Ouinet, le point de vue, dit-il, auquel s’est arrêté M. Hugo n’est pas acceptable. C’en fut assez pour que cet écrivain fut mis au ban de l’église hugolâtre. On décréta qu’un homme qui osait contester le génie’ de Napoléon le Grand était un contre-révolutionnaire, qu’un critique qui prenait parti pour M. Charras et M. Ouinet, contre Victor Hugo, était certainement vendu au pouvoir.

Un jour, je me hasardai à écrire que M. Hugo vendait ses livres peid.-ètre un peu cher, que c’était certes son droit strict, mais qu’en agissant ainsi, il ne faisait pas œuvre démocratique. Ah ! il n’en fallut pas davantage. J’avais le plaisir de connaître quelques personnes de la bande. Dès le lendemain, ces personnes aimables passaient à côté de moi sans me saluer, comme si nous ne nous étions jamais vus.

Le plus curieux, c’est ce qui est arrivé à môn ami M. Jules Vallès. Celui-là commit le crime d’êtré réfractaire à l’engouenient universel. Un livre de M. Hugo venait de paraître ; il le trouva mauvais et il le dit. H le dit dans ce slyle un peu violent, qui est le sien. 11 ne pouvait pourtant pas changer sa manière dans le seul intérêt de l’église hugolâtre. Ah ! le beau bruit que lit l’article de Vallès dans les diverses chapelles, sacristies et coulisses où officiaient les clergeons de M. Hugo. On insinua que Vallès, avant d’entrer en littérature, avait commis les plus grands crimes, et qu’il en commettait encore journelle-

SOfS l’empiiu'.

incni. Ne croyez pas (jue je plaisante. La prétention de l’église hngolàlre est d’interdire l’ean et le feu à tout homme qui blasphème le dieu. Lorsqu’il y a deux ans, l’entreprise du Paris- (juidc fut organisée par M. Louis' Ulbach, M. Hugo fui envoya la liste des écrivains qui ne devaient pas collaborer à l’œuvre. Le veto ne porta sur aucun des noms compromis dans la littérature impériale, mais bien sur des publicistes très indépendants, qui avaient seulement le tort d’être brouillés avec l’église hugolâtre. En tète de la liste figuraient MM. Vallès et Sarcey.

Eh bien, soit ! que M. Victor Hugo jouisse d’une inviolabilité absolue ! J’y consens. On’il soit interdit dé le critiquer ! je l’admets. Mais, au moins, (jn’il nous soit permis de toucher à M. Paul Meurice. Nous proposons formellement une transaction. Nous brûlerons, devant l’autel de M. Victor Hugo, l’encéns le plus pur, mais on nous permettra, sans être anathématisés, de dire sur M. Paul Meurice et ses drames, la moitié de notre pensée. Je pense que voilà une pro- ])osition acceptable et (jue nous ne nous montrons pas trop exigeants.

Rang.

hiiiis 1(! Vollaire. (1), Haiic a raconté {|uolques anecdotes (|u'il nous faut rappeler.

Pendant que j’y suis, pourquoi ne raconterais-

(I) 3 juin 1883.

RANG

je pas aussi les origines d’une autre scie qui n’eut pas moins de succès, Bowbeau manque de prestige ! Il ne faut pas négliger l’instruclion des générations nouvelles.

Si (( Rendez l’encrier » (1) est sorti des bureaux de la Cloche, a Bourbeau manque' de prestige » est né au Joiu‘nal de Paris.

Le journal de MM. Weiss et Hervé était certes à cette époque l’endroit de France où l’on disait le plus de mal de l’Empire. Orléanistes, républicains, voire communards futurs, s’y rencontraient sur le terrain d’une baine et d’un mépris communs. Les orléanistes, les amis des princes n’étaient pas les moins violents. C’est au Journal de Paris que fut chantée pour la première fois, en 1867, une chanson extrêmement démagogique, et où les différents monarques de l’Europe étaient fortement conspués. Cela s’appelait les Rois.ù l’Exposition. Auteurs : MM. Ferdinand Duval, depuis préfet de la Seine, et Lambert de Sainte-Croix, aujourd’hui sénateur de la Droite. Je ne me souviens que de deux vers d’un couplet dédié à une auguste visiteuse de Napoléon III ; les voici :

Tout l’escadron des Cent-gardes s’apprête A rendre honneur à Votre Majesté !

C’est encore au Journal de Paris, qu’une aprèsmidi où l’on s’était fort répandu en propos variés contre le chef de l’État, un notable orléaniste laissa échapper ce cri du cœur ■; (( Comment ! il

(1) Voir page 192.

so[is i.V.MPTnr

no se Irouvera pas 1111 jeune lionime sans posilion ))our nous (lél)ari'asser de ce iniséral)]e ! )>

Mais revcTions à lînurbeau et à son prestige.

C’élait en Juillet 1869. M. Bourl)eau venail d’èlre liombardé ministre de l’Inslruclion ])nl)lique. Il élait toi't inconnu ; peu de gens savaienl qu’il avait l'ailli déjà être nommé par le généi'al Cavaignac, minisire de la meme inslruclion [.'Ubli({ue. De Ions les côtés, on demandait des renseignements sur Dourbeau ; de tous les côtés on disait : « Rourbeau, (pi’est-cé que c’est (pie ca ? Oués aco, Rourbeau ? »

Deux ou trois jours après la formation du nou/ veau ministère, ' j’entrai dans la salle de l'édaclion du Journal de Paris. Il y avait ])as mal de monde, et Rourbeau élait sur le lapis. En m’apercevanl, J.-.l. Weiss s’écria : « Ab ! voici Ranc (pu est de Poitiers comme Rourbeau ; il va vous dire la vérilé sur Rourbeau, et lout le monde de crier : Rourbeau, ([u’esl-ce que c’est (|ue ca ? Ou('^ aco Rourbeau ? El ainsi mis en demeuiT, j(‘ ])ris la parole.

« Rourbeau, dis-je, messieurs, ne paye pas de mine, il est petit, laid, cbafouin ; mais sous ■des lunelles qu’il n’a jamais (piiltées, l’oul est spiriliiel. 11 est insiruit, il sait le droit et la procédui’e. Il parle bien. Ce n’e'sl peut-C'Ire pas un orateur, mais c’est certainement un peu plus (fu’un avocat. L’babitude de plaider le pour et le contre ne lui a pas faussé le jugement ; il est bien trop indifférent aux thèses (ju’il soulient pour que la trempe de son esprit en ait pâli. Il est capable de présenter les deux faces d’une question politique ou autre avec une admirable

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clarté, sans omettre un seul argument et sans que personne puisse dire de quel côté il penche ; et au fait il ne penche pas, car tout lui est parfaitement égal. Très subtil, il excelle à mesurer la valeur de ses arguments à rintelligence de ses auditeurs. Ministre de l’Empire, au Corps législatif, il peut devenir quelqu’un... »

Là-dessus, je fus interrompu par une voix. C’était celle de Weiss ou de Ferdinand Duval ou de quelque autre, jé ne m’en souviens pas, qui prononça ces paroles fatidiques ; « Tout cela c’est possible, mais cela n’empêche pas qu’il manque de prestige ! »

Bourbeau manque de prestige !

Le mot courut le soir même ; le lendemain, il était imprimé, et l’on sait s’il a fait fortune.

Ces souvenirs sont loin, on s’y reporte avec plaisir en songeant à l’époque où on ne pensait qu’à abattre l’ennemi et où on ne se déchirait pas entre républicains. Hier, un journal en me reconnaissant la paternité de Rendez l’encrier ! ajoutait que dans ces temps-là, j’étais ardent.

Je puis assurer à mon aimable confrère que j’apporte toujours la même passion dans les choses politiques. Seulement, j’ai la faiblesse de considérer que nous ne sommes plus sous l’Empire et qu’il n’y a plus lieu de renverser un gouvernement. Je travaille de mon mieux, dans la mesure de mon action, à consolider la République, à la défendre contre ses ennemis et aussi quelquefois contre une politique à mon sens dangereuse. Jé puis me tromper, mais j’y vais do bonne foi et avec ardeur.

Banc.

sous t/kmpirk

Nul ministre de l’Instruction Publique de l’Empire ne fut autant attaqué que Victor Duruy par les journaux d’opposition.

De toutes les feuilles hostiles au régime, c’est le Journal de Paris, dirigé par J.-.l. Weiss et où Hnnc collaborait, (pii faisait à M. Duruy la guerre la plus vive.

J. -J. Weiss avait en horreur Victor Duruy. 11 y avait entre eux une haine d’uni\ ersitaires. .I.-J. Weiss dans ses conversations, traitait Duruy de mandarin, ce qui était pour lui le dernier terme de mépris. Il l’accusait de désorganiser l’enseignement secondaire et de subalterniser l’enseignement supérieur.

Mon cher Ranc,

Venez vite au journal. Il faut absolument que je vous raconte au plus tôt une nouvelle mandal'inade de Duruy qui fera plus de mal à la culture des lettres et aux humanités que le misérable Fortoul.

Votre,

J. -J. Weiss.

C’était tout dire ; Fortoul, (1) le persécuteur de Taine, d’Assollant et de bien d’autres qu’il avait livrés aux vengeances cléricales, était resté la bête noire de tous les libres esprits de l’Université.

Un après-midi, Victor Noii- apporta un écho très désagréable pour Duruy.

(1) Miiiislro de l'inslrurlion Pnbliciiie ajU’ès le r()ui> d'Elal.

Yiclor Noir clait l’enfanl chéri de J. -J Weiss qvii lui disail ; « Quel journalisie vous Ferez, quand vous saurez la sy.nlaxe ! » J. -J. Weiss corrigea l’écho, l’aiguisa, puis dit à Ranc : « Il faudrait quelque chose pour la fin. Il manque le Irait final. »

Ranc répondit : « Le trait final ? . il est bien

simple, mettons : El, mine, cives, eduvmimini ! » L’écho parut sous la signature de Victor Noir et le soir, au café de Madiûd, le grand enfant vint dire à l’oreille de Ranc : « Patron, on me fait partout des compliments ; dites-moi donc ce q-ue cela veut dire, (|ue je, n’aie pas l’air d’Tin... ! »

1870 ! l’année niaudilc ! l’année du plébiscilc ! l’année de la guerre ! l’année qui a été marquée de sang dés ses premiers jours, marquée du sang rouge et généreux d’un brave et loyal enfant, fidèle jusqu’à la mort à ses amitiés, comme il aurait été fidèle aux idées qui transformaient peu à peu le gamin insouciant, jetant sa jeunesse à tous les carrefours de la Bobème, en un honnête homme et un homme de cœur (1).

Pauvre garçon ! Dans les fusées de joie qui partaient de cette nature si violemment vivante il nous disait quelquefois :

— Je serai célèbre, moi aussi, et j’aurai un bel enterrement.

Un bel enterrement ! il l’a eu, et aussi son jour de célébrité. Il a eu mieux : il a un souvenir dans un coin du cœur de ceux qu’il aimait. Plus d’un, (jni croyait n’avoir plus de larmes, en a senti rouler une entre ses paupières à la vue de ce grand et puissant corps étendu sur un lit, avec un petit trou rond dans la poitrine'.

La mort de Victor Noir ! C’est la bienvenue

d)) Sous l'Empire, par Ranc.

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que souhaita l’Empire libéral à Paris atterré ; c’est escorté par ce cadavre, que l’homme au cœur léger prit possession du ministère que lui confiait l’homme de Sedan. Ah ! nous avons vu depuis de terribles choses. La patrie s’est abîmée en d’affreux désastres ; nous avons ressenti des douleurs dont nous ne nous consolerons pas ; nous avons été pris d’angoisses que rien ne pouvait apaiser. Il y a eu des jours où nous avons cessé d’éspérer ; où nous avons cru la France, la République à jamais perdues. L’inondation prussienne s’est étendue sur le pays ; le sang a coulé par torrents; Paris a eu froid ; il a eu faim.

Bazaine a livré Metz ; le gouvernement de la France a capitulé ; un trait de plume a livré à l’Etranger deux provinces. Puis la guerre civile et ses horreurs ; les Français se mitraillant sous l’œil dés Prussiens ; Paris bombardé, pris d’assaut ; les fureurs désespérées des vaincus, les exécutions sommaires décrétées par les vainqueurs ; l’incendie, les pelotons d’exécution à chaque coin de rue ; enfin les arrestations en masse, les caves de Versailles, les pontons, la Nouvelle-Calédonie. Horrible cauchemar qui nous étreint encore, dont nous ne nous réveillerons tout à fait que lorsque la dernière trace de nos discordes aura disparu, que lorsqu’il n’y aura plus une victime qui maudisse le passé et souffre du présent, lorsque la France enfin, par un grand acte d’humanité et de justice, se sera réconciliée avec elle-même !

Dans cette marée montante qui a failli nous engloutir, dans l’immensité de nos désastres, il semblerait que les douleurs individuelles dussent

110 plus cüiiipler, et qu’au moment où j’évoque le souvenir de 'Victor Noir, ceux mêmes qui l’ont connu et aimé vont me répondre : « Que nous parlez-vous de celui qui est tombé sous le revolver dé Pierre Bonaparte ? nous l’avons oublié ; il était jeune et plein de vie, de force, d’espérance ! C’est vrai ; mais nous en avons vu mourir beaucoup depuis, qui étaient aussi jeunes, aussi forts, aussi vivants que lui ! On ne sait pas leurs noms. Qui pourra jamais les compter, ces morts inconnus ? »

Oui, il semblait qu’on dût nous répondre cela.

Mais Paris qui aime ses enfants et qui a la mémoiré des grandes journées, Paris gardera le souvenir de celui qui fut quelques heures son enfant aimé. Paris n’oubliera jamais ce pauvre corbillard où gisait, sous le drap noir, le cadavre de celui qu’un Bonaparte avait tué, pendant que deux cent mille d’entre nous attendaient un signal qui ne fut pas donné et qu’on eut raison de ne pas donner !

Pauvre Victor Noii' ! Qui lui aurait dit, au moment où, témoin loyal, il se préparait à se présenter chez un prince du sang (car il y a le sang des Bonapartes, comme il y a le sang des Bourbons), (pii lui aurait dit que trois jours après, un peuple immense suivrait son cercueil et que Paris soulevé toucherait à la Bévolution ou au massacre ? Naïf dans sa puissante jovialité, fier du rôle qui lui était assigné et dont on l’avait jugé digne, il répétait à tous ses amis avec son gros rire :

Moi, Victor Noir, témoin contre un prince, est-ce assez chic !

RANG

El ce malheureux enfant, que les affreux drôles qui pullulenl dans la basse presse' ont essayé vainement de déshonorer, dont ils ont voulu faire ce qu’ils seraient, eux, s’ils en avaient la force et le tempérament, et si on les payait' assez pour cela, une sorte de brute, Victor Noir, au moment de partir pour Auteuil, ne pensait qu’à être convenable, qu’à être gentleman, qu’à être « chic » comme il le disait, qu’à représenter enfin dignement celui au nom duquel il allait demander au prince Pierre Bonaparte réparation par les armes. Le matin, il s’habilla avec soin ; il se mit tout en noir, ce gamin dé Paris qui, deux ans avant, faisait la joie du boulevard avec un immense chapeau blanc à poils bourrus et rébarbatifs, un chapeau blanc qui fut un instant fameux entre la rue Drouot et la rue du Faubourg-Montmartre .

Quant il fut prêt, il s’en alla chez sa bellesœur, et il trouva près d’elle une douce et aimable jeune fdle qu’il allait épouser. Il avait vingt-deux ans et il songeait déjà à se marier.

— Suis-je assez beau, suis-je assez correct ! Mesdames, dit-il en entrant ; admirez-moi !

— Votre cravate est mal arrangée, lui dit sa belle-sœur, le nœud est de travers. A votre' âge, ne pas savoir mettre sa cravate, c’est honteux !

Et elle rétablit l’harmonie dé ce nœud de cravate trop fantaisiste. Il se laissa faire gravement. Puis, il mit ses gants, des gants noirs trop justes pour ses fortes mains, et, craignant de les déchirer, il étendit les bras et les femmes souriantes prirent chacune entre leurs petites mains une de

SOS grosses mains, et boulonnèrent les gants sans les faire craquer.

— Allez, maintenant, lui dirent-elles, vous êtes très bien.

— Il ne me manque rien ?

— Il ne vous manque rien.

— Vous êtes contentes de moi ?

• — Nous sommes contenles de vous.

— Eh bien, ernbrassez-moi ! Vous me devez bien cela.

Et il partit.

Quelques heures après, tenant d’une main cris- [)ée son chapeau, qu’il n.’avait pas laissé tomber, portant l’autre à sa poitrine, comme pour y retenir la vie qui s’enfuyait, il s’élançait de la maison de Pierre Bonaparte et venait s’abattre dans la rué, la face contre terre. Il était mort. On le l'amassa et on le porta dans cette petite maison de Neuilly d’où il était sorti le matin, si gai et si confiant. On l’étendit sur un lit, et les deux femmes se penchèrent sur lui. Il était tel qu’il les avait quittées le matin.

Le nœud de sa cravate n’était pas dérangé, les gants n’étaient pas déchirés ; les boutons n’avaient pas sauté. Il n’y avait pas eu de lutte ; il n’avait pas fait d’efforts; il n’avait point frappé. Il avait été surpris par la balle du meurtrier en plein calme, en pleine tranquillité.

Oui, parmi les morts chers à la démocratie, la jeune figure de Victor Noir apparaît pâle et fièré. Il a une place, derrière les grandes ombres, dans notre Panthéon. 1^’Empire nous l’a pris. Aurait-il eu du talent ? Qui le sait ? Il avait l’ardeur, la fougue républicaine, et cela nous suf-

fit. Pour ceux qui tiounent à tout savoir, je dirai qifil est né journaliste. Ingénieux, inventif, plein de ressources, il eut été utile à la cause qu’il embrassait. Ce n’était pas une nature vulgaire, celui qui avait su se faire apprécier, aimer par deux hommes aussi différents d’idées, dé tempérament, d’opinion, que MM. Henri Rochefort et ♦ J. -J. Weiss. C’était au Journal de Paris que Victor Noir avait commencé à apprendre son métier de journaliste. C’est à la Marseillaise qu’il écrivait quand le destin le marqua pour la mort.

M. Weiss, ce maître journaliste, avait trouvé en lui l’auxiliaire le plus utile. Avec une bonhomie charmante, avec une patience qui ne se démentait jamais, il se faisait son professeur, lui corrigeant ses Échos, lui apprenant à rédiger un fait-divers, « à torcher un compte rendu »,

— comme dit Louis Veuillot, — à aiguiser en un bon français une nouvelle à la main. Victor Noir lui en avait gardé une chaude reconnaissance. « Quel dommage, nous disait-il quelquefois, qu’un si brave homme soit orléaniste ! )> Quel dommage, dirait-il aujourd’hui, qu’un si brave homme se soit fourvoyé chez les bonapartistes ! Que peut-il faire dans un si vilain monde !

A l’enterrement de Victor Noir, Gastagnary s’approcha de Ranc ;

— Vous avez l’air soucieux, mon ami. .4vez-vous de mauvaises nouvelles ?

— Non, répondit Ranc, j’ai de sombres pressentiments. Girardin est venu me trouver. C’est louche. C’est inquiétant. De plus, lisez ceci de Louis Blanc :

Mon cher confrère,

Les bruits de guerre se confirment. Un Italien, ami paraît-il de Mazzini, est venu me demander si je voulais avoir une entrevue avec lui. Il veut me donner des détails sur les négociations secrètes qui s’échangent entre Napoléon, François-Joseph et Victor-Emmanuel, négociations qui durent d’ailleurs depuis deux ans ! Victor- Emmanuel et François-Joseph veulent absolument obtenir de Napoléon III l’évacuation de Rome par les troupes françaises. Victor-Emmanuel se moque de Napoléon et Mazzini de Victor- Emmanuel.

Vous pensez (pie j’ai éconduit l’Italien.

Loris Blanc.

Castagnary parcourut la note de Louis Blanc et devint lui aussi préoccupé. Puis se ravisant il dit à Banc ; « Quant à vous personnellement, je sais qu’Ëmile Ollivier et Clément Duvernois cherchent à vous prendre en faute. Ils désirent se débarrasser de vous. Ils vous trouvent dangereux. Si vous filiez ?

— .le préfère rester malgré tout, répondit Banc. Les événements sont graves et vont sans doute se précipiter.

Banc avait été lié avec Clément Duvernois. Ils avaient brisé toutes relations politiques, mais quand ils se rencontraient par hasard, ils causaient assez librement, en bons boulevardiers. Cela leur arriva le soir même de l’enterrement de Victor Noir. Clément

RANG

inn

Du\ ornois n'avail pas voulu Cire de la formation du ministère du 2 janvier, ce qui avait été fort agréable à M. Émile Ollivier. El il ne tarissait pas sur son compte.

— Vous n’avez jamais vu, dit-il à Ranc, Émile Ollivier sans lunettes-, vous ? C’est un spectacle qu’il m’a élé donné de contempler. Il était mandé à Compiègne. Il y est arrivé déguisé : il avait ôté se» lunotles! Dieu! qu’il était laid dépourvu de cet ornement ! Il s’était emmitouflé dans un immense cachenez, persuadé que moyennant ces précautions naïves, nul ne le reconnaîtrait à la gare ; il rasait les murailles, couvert d’un pardessus feuille-morte. Ces allures à la Ponson du Terrail ont enchanté Napoléon III et l’affaire a été faite. Ollivier a enlevé le portefeuille tant désiré ; il est sorti du cabinet de l’Empereur avec une joromesse ferme.

— L’Empereur, voyez-vous, dit encore Clément Duvernois à Ranc, ne se dépouillera jamais de sa \ ieille peau de conspirateur. Il a ça dans le sang !

Ranc allait d’ailleurs être étroitement surveillé après les troubles de l’enterrement du 12 janvier. .Tusqu’au 2 avril, date à laquelle il jugea nécessaire de quitter Paris, il reçut un certain nombre de lettres f[ui nous éclairent sur les intentions du gouvernement à son égard.

Ce 19 janvier 1870.

Cher ami,

Paul de Cassagnac aurait laissé échapper hier soir au Café de Madrid son désir dé voir incessamment l’Empereur. Il avait plutôt de la jactance. Je serai ce soir au journal.

Spuller.

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