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irîT
9 lévrier 1870.
Mon clier Ranc,
Arthur Arnould vous demande de lui rendre le service que vous savez s’il va rejoindre Rochefort (1).
Votre,
DI'T.ESCI.UZF..
17 février 1870.
Clier ami,
.Te sais par Barthélémy Sainl-Ililaire qn’Ëmile Ollivier veut vous faire arrêter ce soir.
Votre,
.Tosepii Mac;m\.
25 février 1870.
Cher ami.
J’ai reçu votre lettre par Tridon. Comme l’on vous sent heureux quand vous vous trouvez auprès de Blanqui !
Ici, les hruits qui circulaient sur vous, sur Rochefort et sur Delescluze sont contradictoires. Les uns disent que l’instruction persistera plus
(1) Arrêté l’avant-veille.
RANG
que jamais dans son système. Vous savez que 118 prévenus ont déjà été mis en liberté. On parlait d’une autre fournée pour aujourd’hui ou pour demain. Toute' la question est de savoir dans quelle catégorie d’inculpés Émile Ollivier aura voulu vous faire placer.
Les autres soutiennent que plus on va en avant, plus le parquet et l’instruction arrivent à se convaincre de l’impossibilité de rien trouver pour bâtir un complot. En tout cas, ce qui est bon, c’est que depuis hier, Arthur Arnould est mis en liberté. Successivement, on peut espérer que tous les prévenus seront relâchés comme Arthur Arnould vient de l’être. Tout porte à croire que vous rentrerez à Paris avant moi. Je vous écris sous le coup d’émotions fort pénibles. Le père de ma belle-sœur est à l’article de la mort. Je pars ce soir pour Langre's afin de la conduire demain matin à Lambernon où déjà mon frère se trouve. Je serai absent de Paris pour une semaine au moins. Mais je vous écrirai de Lambernon, longueinent.
Excusez ma brièveté. Je vous fais mille amitiés.
Votre affectionné,
E. Spuller.
P. S. — Je vous envoie deux lettres qui m’ont été remises. Vous les auriez eues beaucoup plus tôt si vous m’aviez écrit dès votre arrivée, comme vous me l’aviez promis. Vous verrez ce que Gambetta et Germain Casse vous demandent.
Marche, Luxembourg, 25 février 1870.
Mon cher et vieux camarade, arrêté comme loi en 1853,
Te souviens-tu de l’étudiant Laflize ? (1)
Nous sommes ici une poignée de vrais démocrates affamés de nouvelles vraies de Paris et désireux d’être renseignés à coup sûr sans nous en tenir aux journaux belges, catholiques ou libéraux du terroir.
Adresse-moi donc la Marseillaise de Rochefort ou le Réveil de Delescluze à partir du jour de l’odieux assassinat de Victor Noir, et continue cet envoi jusqu’au procès de l’assassin impérial.
Si tu veux raconter au Diable à Quatre, où tu fais preuve d’un si audacieux courage, une anecdote' concernant lé prince assassiné, voici ;
Vers 1837, il habitait cette province de Mohimont, dans une maison isolée au milieu des bois, à quatre lieues d’ici, chassant à outrance et malmenant le paysan. Un jour, dans la saison des grives, il rencontre dans le bois où il met ses lacets, un campagnard cheminant paisiblement et se rendant au village voisin en guivant le chemin ordinaire. Furieux, notre Bonaparte lui intime l’ordre de rétrograder, ce à quoi le paysan passe outre.
Pan ! un coup de fusil et le bonhomme par
(1) Docteur en médecine, exilé depuis 185r).
RANG
l'iO
lerre, la jambe cassée. Le Bonaparte a étouffé l’affaire à force d’argent. — Laranti.
Accolade.
Lafltze.
Billet apporté à Banc, te 2 avril 1870, par LAssagaraii .
Vile, cher ami, mettez-vous à l’abri. La demande d’Émile Ollivier a prévalu auprès de l’Empereur sur l’avis contraire de Duvernois.
Votre arrestation est décidée. Le temps me manque pour vous donner des détails.
Alphonse Peyrat.
Ranc ne s’éloigna pas beaucoup de Paris. Il alla chez Cléray (1) à Brunoy, où il retrouva Blanqui. (Celui-ci, bien que séjournant en Belgique, faisait de temps à autre de mystérieuses apparitions chez ses fidèles disciples).
Pendant ces mois d’agitation, d’inquiétude, Ranc écrivit la lettre suivante à Vallès alors en exil à Londres.
30 mars 1870.
Excusez-moi de n’avoir pas encore répondu à vos lettres et à vos demandes concernant la situation actuelle.
(1) Habile ouvrier en écaille, fortuné, dévoué à Blanqui.
Rien de gai.
de Metlei'iiicli ne se rcconnail plus dans Paris : on lui a changé son cabaret. Ernest Picard, l’enfant chéri des Parisiens, confesse qu’il a mangé son pain blanc d’opposition le premier. Bourheau ne pipe pas un mot. Il s’est roulé en cloporte et fait le mort. Il cherché à être oublié pour conserver son portefeuille. Le pouvoir s’abandonnant lui-même abandonne ceux qui lui ont tout donné.
Vous et moi, dit le gouvernement personnel, nous avons été absurdes. La nation ne veut aucunement du pouvoir absolu. Cela ne pouvait pas durer. En avant le nouveau jeu, le parlementarisme et l’Empire constitutionnel !
Mais les partisans se récrient avec colère, à notre grand amusement. Le prince Napoléon disait à Bourbaki, paraît-il, avant hier, que « l’Empire autoritaire devait brûler ses vaisseaux sans espoir de retour ».
Si l’Empire brûle ses vaisseaux, c’est sans espoir de retour. Une fois brûlés, ses vaisseaux ne pourront plus revenir, ainsi que l’Empire. A moins de se mettre à la nage. Mauvais moyen.
Faute d’esprit pour se construire une arche,
Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.
Enfin, la princesse Mathilde ne cesse d’attes- Icr bruyamment et fréquemment du dévouement inaltérable du prince Napoléon à son jeune parent, le Prince Impérial. Ah ça ! ah ça ! est-ce que quelqu’un en doutait ? est-ce que quelque impertinent se permettrait de contester la par-
RANG
laite harmonie qui règne chez les Bonaparte ? Qui veulent-ils rassurer? Qu’y a-t-il donc dans l’air, que les membres de la famille éprouvent le besoin de s’embrasser en public ? Sentent-ils que leurs beaux jours sont passés ?
Quant à vous, mon cher ami, nous pensons vous revoir bientôt.
Rang.
C’est Edmond Levraud qui repoudiL eu ecs termes ;
Londres, 1®“' avril 1870.
Cher ami,
Vallès me communique votre lettre. Elle nous fait du bien. Quelle joie pour moi de vous lire ! Flourens est auprès de nous. Il a organisé, de façon touchante, une fête en l’honneur de Tibaldi qui nous en a raconté long sur la Guyane ! L’autre jour, un jeune soldat fugitif, Beaury, très excité, nous parlait de tuer l’Empereur. Nous eûmes un frisson, mais tant est aiguë notre souffrance, amer notre exil, que nous l’avons fait sortir sans lui démontrer l’horreur et l’insanité de son projet.
Bien vôtre.
Edmond Levraud.
Nous sommes à six mois de la déclaration de guerre et déjà, dans les milieux politiques, l’hypo-
thèse d’un conflit imminent entre la France et l’Allemagne est envisagé. Les lettres que nous trouvons dans la correspondance de Ranc attestent des sentiments bien contradictoires, qui animaient les uns et les autres. On y verra l’optimisnic de certains, le pessimisme de quelques-uns.
9 janvier 1870.
Mon cher confrère.
Quelle situation ! J’entends dire ici que la France va avoir la guerre avec l’Allemagne. Si l’Empire est vainqueur, tous nos efforts demeureront stériles, toutes nos luttes auront été vaines; les Napoléon consolideront leur odieuse dynastie. Si l’Empire est vaincu, la Révolution entraînera l’invasion. Comment la France pourra-t-elle lutter au dehors et au dedans ! Quelle situation !
Louis Blanc.
20 janvier 1870.
Rourhaki va parail-il êlre gratifié d’une nouvelle faveur impériale (1). Il est partisan de la guerre. Cela s’annonce mal. Avec leur nom prestigieux, lui et d’Aurelles de Paladines (2) vont in-
(1) Il allait êlre nommé président de la Commission des Comités d’armes.
(2) Commandant en chef de la première armée de la Loire pendant la guerre de 1870.
RANG
fluencer leur souverain, le laisser engager clans celle voie dangereuse el pour lui cl pour la France.
A bienlül,
JosGPii Magnin.
21 janvier 187U.
Cher monsieur,
11 y a eu hier au Quai d’Orsay une réceplion exlrêmement hrillanle. Guizol, qui vil depuis longlemps dans une retraite farouche, est venu féliciter le comte Daru. Il a eu aussi un long entretien avec Odilon Barrot, Emile Ollivier et le duc de Persigny. Ils avaient l’air plutôt satisfaits. Pourtant, on parle de la guerre .
Arnaud (de l’Ariège).
2 février 1870.
Mon cher Banc,
Ne vous alarmez donc pas. Je ne crois pas à la guerre. Bonaparte est cassé, vidé. Il ne peut plus monter à cheval, encore moins commander.
Le plus crétin des maréchaux, vainqueur des Prussiens, serait, le lendemain, plus empereur que lui. 11 aura conscience de sa déchéance physique et morale. Il né voudra pas donner le
sceptre à Mac-Mahon ou à Bazaine. Son fils est trop jeune. Que peut-on en faire pour l’instant? Ils se mo(juent de nous et veulent s’amuser de nos craintes.
A l’un de ces soirs.
Challemel-Lacoliî.
Cher monsieur Blanqui,
J’ai bien reçu votre communication par l’intermédiaire de Gambon.
Oui, Émile de Girardin est un grand coupable.
Dans la presse, il recommande aux soldats de se servir de la crosse de leurs fusils pour reconduire les Prussiens tambour battant, proclamant la baïonnette une arme inutile contre d’aussi faibles adversaires. Il ne bouge pas de l’Opéra, chauffant l’enthousiasme, donnant le signal des applaudissements, suppléant le chef de claque, quand M‘‘® Sassé entonne la Marseillaise. Au couplet « Amour sacré de la Patrie », il sélève, met la main sur son cœur et se l'assoit, les yeux pleins de larmes !
Votre,
Banc.
RANG
11 convient d’ajouter à ces documents curieux et inédits, cette page écrite par Ranc ;
La France' ne voulait pas la guerre (1). Les paysans, qui s’étaient laissé enrégimenter par les souteneurs du plébiscite, en votant oui, avaient cru voter pour la paix. Pauvres gens ! Ils virent bientôt ce qu’il en coûte de donner un blanc-seing aux chevaliers d’industrie en quête d’une couronne, aux aventuriers couronnés qui veulent garder leur liste civile. Les Dix-huit Brumaire enfantent Waterloo ; les Deux-Décembre enfantent Sedan.
Tant que le premier coup de canon ne fut pas tiré, quelques-uns espérèrent encore que la folie ne serait pas consommée. Il ne fallait pas, en tout cas, que la France engageât sa responsabilité dans cette monstrueuse équipée. Il fallait que l’Europe sut bien que l’opinion publique protestait contre l’aventure où un homme entraînait le pays. Les drôles de la presse vénale, les gredins qui couraient les rues en hurlant ta Marseillaise, ne représentaient pas Paris. Personne en France ne s’y trompait ; mais au dehors, on pouvait s’y méprendre. C’est pourquoi, lorsqu’il en était temps encore, les républicains résolurent de faire voir à tous ce qu’ils pensaient, ce qu’ils voulaient. Une manifestation s’organisa au quartier Latin, arriva à la Porte Saint-Denis par le boulevard de Sébastopol et là fut rejointe par les ouvriers qui descendaient des faubourgs. La colonne s’avança sur les boulevards, triste, sé-
(1) Sous l'Empire.
rieuse, imposante. Un poussait un seul cri ; « Vive la Paix ! »
C’est la dernière lois que ce cri fut entendu en France, jusqu’au jour où, après six mois marqués par des défections honteuses et par un incomparable héroïsme, les mêmes gens qui avaient aidé Bonaparte à commettre son crime, se ruèrent vers la paix et arrachèrent des mains meurtries de la France, le tronçon d’épée qu’elle tenait encore !
La manifestation n’alla pas plus loin que le boulevard Montmartre. Elle se heurta contre les brigades de police qui lui barrèrent le passage. Les étudiants, les ouvriers n’essayèrent point de résistance ; ils ne songeaient pas, dans les circonstances critiques où se trouvait le pays, à engager une lutte ; ils avaient seulement voulu affirmer la pensée de la France républicaine, prouver que Bonaparte n’était pas poussé, comme il prétendait, par un mouvement patriotique, montrer que la guerre était son ceuvrc, (jue lui seul était resj)onsahle des calamités qui allaient s’abattre sur la France, (jue lui seul était coupable ! Lui, ses ministres, ses députés et quelques centaines de misérables qui s’étaient faits les agents d’un plébiscite frauduleux.
Lorsque la colonne eut été dispersée, des groupes animés se formèrent sur tous les points des boulevards, à tous les carrefours, au coin de chaijLie rue. L’agitation factice, l’enthousiasme bruyant s’étaient calmés. Paris était triste. On causait avec vivacité dans les rassemblements, mais on ne criait plus : « A Berlin ! » Les plus infatués de chauvinisme comprenaient qu’il était
RANG
temps de devenir sérieux. On ne disait plus qu’il ne s’agissait que d’une promenade militaire. On ne parlait plus de reconduire les Prussiens à coups de crosse. On était sombre, l’inquiétude montait.
Rang.
On SC rappelle la tentative du parti blanquisLe contre la caserne des sapeurs-pompiers de la Villelte.
S’apercevant que le sang allait couler, Eudes et Brideau s’étaient avancés en face du groupe des pompiers et Eudes s’était écrié : « Si le sang doit couler, que le mien seul soit répandu ! »
Arrêtés, ils comparurent le 29 août suivant, devant le Conseil de guerre. L’organe de l’aecusation flétrit en eux des espions prussiens.
— Voilà ma tête, s’écria Eudes, prenez-la : mais ne me déshonorez pas !
Cette réponse n’influa pas sur le jugement du Conseil de guerre. Ils furent condamnés à mort. Leur exécution était imminente. Il fallait les sauver. Michelet écrivit une lettre admirable. Gambetta vit le maréchal de Palikao. Banc fît une démarche auprès d’Édouard Hervé. Ce billet l’enregistre :
31 août 187Ü.
Mon cher confrère.
Comme suite à notre entretien, je%ne hâte de vous faire connaître que j’ai parlé de vos protégés à l’un des ministres, Jules Brame.
Il était au courant de la démarche de votre ami Gambetta auprès du Maréchal. Rien de fait
KiO
jusqu’ici. Je quille à l’inslant les bureaux de la Cloche, où je venais vous avertir.
Votre,
Edouard Hervé.
Rnnc se rendit, auprès do Clément Duvernois alors ministre du Commerce : « Ecoutez, lui dit « Ranc, avec vous il n’y a pas à faire de sentiment. « Mais vous êtes assez clairvoyant pour penser que « peut-être dans quinze jours, il n’y aura plus d’Em- « pire... pensez au lendemain... Si ce sang coule, « un autre sang coulera... il ne sera au poiu'oir de « personne d’empêcher les représailles... Réflé- « chissez ! »
Duvernois, après un moment de silence, répondit à Ranc en le fixant : « ^mus avez raison... dites à vos amis que j’en fais mon affaire ! »
Ranc ne devait plus rcA'oir Clément Duvernois. II recul le billet suivant :
2 septembre 1870.
Cher monsieur.
Combien je suis heureux que nos benjamins (1) soient sauvés !
Le merci le plus cordial du « vieux ».
Votre,
Auguste Bi axott.
(1) Eudes et Bridcau avaient vingt-cinq et vingt-six ans.
RANG
Ici, il faut citer ces pages curieuses sur la physionomie de Paris au moment de la déclaration de guerre.
Les vitrines (2) des libraires étaient tapissées de lithographies belliqueuses ; un zouavé mettant en déroute tout un bataillon de Prussiens ; un turco ramenant prisonnier un escadron de uhlans ; l’Empereur calmé sur un cheval fougueux au milieu d’un obus ; un galant hussard prenant le menton d’une Berlinoise, hère de cet hommage ; des jeunes Badoises versant à nos officiers leur petit vin blanc. Rue Richelieu, un marchand distrait avait oublié entre un zouave colorié et un prince impérial en grenadier, un dessin qui jetait un froid. Ce dessin représentait le cimetière de Melegnano, d’après une photographié prise en 1859, trois heures après le combat. L’instrument avait rendu fidèlement cé qui était devant lui. Nul arrangetnent ; c’est un amoncellement affreux de cadavres entassés pêle-mêle, les uns sur les autres, un enchevêtrement de bras, dé jambes, de poitrines défoncées, de têtes broyées par les boulets. Quelquefois un soldat, passant de son air indifférent et ennuyé, s’arrêtait, regardait longuement et s’éloignait pensif.
On annonçait que la guerre serait extrêmement philantropique. La Société de secours aux blessés recrutait son personnel. Une Commission internationale fonctionnait, chargée de décider dans quels cas spéciaux et particuliers il serait licite d’employer les balles explosibles, les balles qui éclatent dans le ventre !
(2) D’après Sous l'Empire.
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Une société par actions, au capital d’une infinité de millions, se montait pour l’exploitation des gisements lioiiillers du bassin de Sarrelouis. Si Morny eut vécu encore, il aurait été dans l’affaire, mais il avait trouvé des successeurs et des ^ remplaçants. 11 y avait au Ministère de l’Intérieur soixante-quatorze demandes pour la préfecture de Mayence. Dans les cabinets particuliers dés restaurants, on buvait à la gloire de la France et au prompt retour des vainqueurs. On projetait d’aller en partie fine à Metz voir l’armée. Les libraires mettaient en vente des cartes, représentant le théâtre de la guerre qui commençait à la frontière et finissait à Berlin. Si quelque officier cherchait à se procurer une carte de l’Alsace et de la Lorraine, on le regardait de travers, et il s’éloignait tout honteux d’être un si mauvais Français. Le théâtre des Variétés annonçait une reprise dé la Grande-Duchesse. M"® Schneider promettait d’aller jouer le répertoire d’Offenbach à Berlin, dès que l’Empereur y serait entré.
Les soupeurs du café du Helder se donnaient rendez-vous, à un mois de date, à Bade, à Hombourg et autres lieux.
La Compagnie de l’Est était invitée à prendre des mesures pour organiser des trains de plaisir sur une échelle colossale. Le Tout Paris, voulait assister à l’entrée solennelle des troupes â Berlin. Quelle belle première !
Les mères pleuraient.
L’Empereur faisait des réussites.
K ANC
La partie était engagée, disait Ranc, il n’y a pins de remède ; rien, à l’heure présente ne peut empêcher l’effroyable lutte qui se préparé. Demain peut-être, le premier coup de canon sera tiré. Soyons unis contre l’étranger, né nous divisons pas ! Il y va du salut de la France.
Et Castagnary répondait :
— Oui, il y va du salut de la France ! ouij il faut sauver la France ! Oui, la Patrie est en danger ! Oui, demain peut-être, lé premier coup de canon sera tiré ; mais il ne l’est pas encore, et c’est pour cela qu’aujourd’hui, quand il nous restait encore une heure, une minute si vous voulez, nous avons dû en profiter pour apprendre au peuple allemand, à l’Europe, que la France n’a pas voulu la guerre ; que la causé de la France n’est pas celle des Bonaparte. Une fois déjà, nous avons failli, périr pour avoir identifié nos destinées à celle de cette famille maudite. Il ne faut plus de malentendu, il ne faut plus d’équivoque. Si Bonaparte se fait battre, comme c’est possible', c’est malheureusement probable, il es', nécessaire que le lendemain les représentants de la France puissent dire à la Prusse, prenant l’Europé à témoin : L’ambition d’un homme nous a mis les armes à la main ; cet homme n’est plus rien ; voulez-vous la paix honorable ? nous sommes prêts à vous accorder ce qui est juste !
C’est la Défaite, l’irrémédiable défaite.
Pour la première lois, dans l’hisioire, cent mille Français ont déposé leurs armes. C’est
l’ère des capitulations qui s’ouvre. Le crime est consommé. La France est vaincue. Que crie ce gamin dans la rue ? (( La famille Bonapaiie ou le guide de l’L franger en France ! »
Tu ris, gavroche ! lu pleureras du sang !
La terrible nouvelle commence a se répandre.
Paris debout, enfiévré d’émotion regarde passer louches et déliants, les estafettes qui galopent par les rues. On ignore encore les détails. On sait seulement que l’armée a été battue, écrasée à Sedan ; on sait que Bazaine n’a pas réussi à se faire jour, qu’il est bloqué dans Metz. O misère de la confiance humaine.
Jeunes gens qui aviez foi en Bazainé ! Il s’est promené seul au grand quartier général du Bhin et il a murmuré songeur : « l’Empereur prisonnier... Mac-Mahon blessé... je suis le inailre de l’beure... je suis l’arbitre des destinées de la France... »
Au Ministère de la C’iuerrè, un bomme est assis devant une table chargée de caries, la télé dans ses mains. Lui aussi songe... <( l’Empereur prisonnier... Mac-Mabon blessé... Bazaine blo- (fué... je reste seul... de l’audace... »
A la Préfecture de Police, phénomène singulier, de chaque cheminée sort un mince filet bleuâtre et des fragments de papiers noirs et consumés s’envolent. Les officiers de paix piétinent :
— M. le Préfet ?
— 11 est occupé.
— M. le Chef de la police municipale?
— Il ne reçoit pas.
— M. le Chef du service politique ?
RANG
— Il s’esl enfermé.
— M. le Chef du cabinet ?
— Il travaille avec M. le Préfet.
Et le filet de fumée bleuâtre sort toujours des cheminées de la Prélecture.
La nuit est venue, sur toute la ligne dés boulevards une foule ; de Belleville, de Ménilmontant, de Montmartre, les ouvriers descendent en colonnes épaisses. Des gardes nationaux en uniforme sont mêlés aux groupes. Les gardes mobiles de la Seine' ont quitté leurs casernements et se sont répandus par la ville. C’est la manifestation de la tristesse et de la résolution suprême. Il faut en finir. C’est lé mol qui est dans toutes les bouches. La Déchéance ! prononce une voix. Oui, la déchéance !
Et, comme une traînée de poudre, ce cri retentit de la Madeleine à la Bastille. Déchéance ! déchéance ! Allons à l’Assemblée' !
Inutile, elle ne se réunit qu’à minuit. Nous y serons ; il faut en finir ! Allons chez Trochu. — Nous ne le trouverons pas ; il est aux Tuileries. — Ou’est-ce qu’il fait aux Tuileries? Est-il avec nous ou contre nous ? Qu’il se décide ! Déchéance ! déchéance ! Il n’y a plus qu’une voix dans Paris. Ouvriers, bourgeois, étudiants, gardes nationaux, soldats, gardes mobiles acclament la déchéance. C’est la voix du peuple, c’est la voix de la nation ! Déchéance ! Déchéance' ! Oui pense autrement se tait, se cache ou se sauve.
Déchéance ! Déchéance !
C’est le cri de Paris, c’est le cri de la France. Bien en apparence n’est changé ; le drapeau flotte toujours aux Tuileries ; Piétri est à la Pré-
lecture de police ; Chevreau au Ministère de l’Intérieur ; Cousin-Montauban au Ministère de la Guerre ; il y a encore un Sénat présidé par Rouher ; il y a encore une chambre législative présidée' par Schneider, le seul qui, parmi tous ces hommes, ait montré quelque sang-froid. Rien n’est changé. Si, une seule chose ; il n’y a plus d’Empire ; la Révolution est faite.
La nuit est venue, avons-nous dit. Mais Paris né dormira pas ; Paris fait la veillée des armes. Un mot d’ordre que personne n’a donné, qui a jailli de l’instinct de tous, est répété de bouche en bouche : « Du calme, du calme ! pour cette nuit, et à demain.
A demain au Corps législatif ! A demain, la Garde Nationale sera debout ! »
Demain ! demain ! tout le monde attend demain ! Demain, c’est l’expiation ! demain, c’est la justice !
Le 4 septembre au matin, Paris était tranquille. Oui serait entré dans la grande ville ne sachant rien, ignorant les événements qui s’étaient passés, ne se serait point douté que la révolution était dans l’air. Paris a, dans ses plus grands jours d’émotion, de ces moments de calme. C’était dimanche, et beaucoup de magasins étaient fermés. Dans les rues, un grand nombre de gardes nationaux, ceux-ci avec la tunique et les épaulettes blanches, ceux-là vêtus de la vareuse ou d’une sorte de blouse à broderies rouges ; c’étaient les gardés des nouveaux bataillons qui s’organisaient depuis le commencement de la guerre ; d’autres, très nombreux, n’avaient que le képi avec l’babit bourgeois.
'Pons, sans ce connaître, échangaient nn coup d’œil. On ne se parlait pas, mais on se comprenait. De très bonne heure, une proclamation signée de tous les ministres avait été affichée ; on la lisait, puis on s’éloignait en haussant les épaules. Les Parisiens ne faisaient pas aux derniers ministres de Bonaparte l’honneur de s’indigner. Un chaud soleil, un soleil de Juillet, un soleil de révolution éclairait les boulevards. Paris ne semblait point pris d’une de ces grandes colères qui amènent les terribles batailles de la rue. Le peuple avait la conscience de sa force.
Dans les groupes qui, peu à peu se formaient, quand les citoyens se rencontraient, on n’échangeait que quelques mots :
— Ils ne résisteront pas. Cela ira tout seul. 11 n’y aura point de barricades. Le sang ne coulera pas. Tant mieux ! nous n’en aurons pas do Irop au service des Prussiens ! A deux heures, cela sera fini. Dans le troisième' arrondissement, les bataillons sont déjà sur pied. Au revoir : à midi, place de la Concorde.
Banc, Challemel-Lacour et Spuller depuis le matin discutaient avec des officiers de la Garde nationale qui voulaient marcher sur le Corps législatif avec leurs bataillons, mais sans armes :
— . Il faut, disaient-ils, que la Bévolution s’accomplisse sans une goutte de sang. Si nous avons nos fusils, un maladroit peut créer un conflit...
— Erreur ! dit Banc. Si vous voulez être assuré que le sang ne coulera pas, venez en armes ! Du coté de la troupe, il n’y a rien à craindre : les soldats ne bougeront pas. Mais la police' peut
tenir ; les brigades centrales, si elles sont bien cüinniandées feront tète à la foule et à des gardes nationaux sans armes. Elles seront débordées, submergées dans le flot populaire, mais après une résistance, après des rixes que nous devons éviter à tout prix.
La Révolution doit s’accomplir sans une goutte de sang, mais pour cela, il est nécessaire que vos baïonnettes protègent lé peuple contre les casse-tètes.
Croyez-moi, il nous faut un tel déploiement de force que les plus enragés policiers n’aieïit pas môme l’idée de nous barrer passage.
— C’est entendu, répondaient les officiers à Ranc, nous viendrons avec nos fusils.
A midi, Ranc put pénétrer au Palais-Bourbon. Tous les militants étaient là. On se pressait dans la cour, sui' le perron, sur les marches de l’escalier. Ranc coudoie le duc Decàzes, Lambert de Sainte-Croix. Il serra la main à Ferdinand Duval ; l’union libérale
Il y avait séance, mais toute l’attention était concentrée sur l’arrivée des bataillons de la Garde Nationale.
Ranc assiste à une scène curieuse. Les questeurs, M. Hébert et le général Lebreton, somment l’officier de paix chargé du service d’ordre de faire évacuer fe palais.
— Par la force ? demande l’officier de paix qui était M. Macé, depuis chef de la Sûreté.
— Par la force ! répond le général Lebreton.
— Alors, mon général, donnez-moi l’ordre écrit.
— Je n’ai pas de quoi écrire.
RANG
— Voici mon carnet et un crayon.
— Non, je ne donne pas d’ordre écrit.
— Alors, mon général, je n’exécute pas.
Ranc monta sur le perron et se joignit à tous
ceux qui, de la main et de la voix, envoyaient au dehors le signal d’appel.
La place de la Concorde, vue des marches du Palais, était noire de monde. Aussi loin que la vue s’étendait, on distinguait des uniformes et des baïonnettes. Cette mer d’hommes était agitée par d’immenses oscillations. Sous la pression dés arrivants qui se succédaient sans relâche, le flot avançait, puis il refluait en arrière. Tout d’un coup, un grand calïne sé fit, et, pendant deux minutes environ, la foule parut absolument immobile. C’était la dernière hésitation. La marée humaine allait rompre les digues.
Un bataillon, tambours en tête, s’engage sur le pont ; les gardes nationaux, le fusil sur l’épaüle, marchent d’un pas cadencé. A l’autre bout du pont, l’escadron des gendarmes s’est déployé, fermant la route, barrant le passage. Les gardes nationaux avancent, ils sont à vingt pas des cavaliers immobiles, sabres nus ! Il y a une seconde d’angoisse, d’anxiété affreuse ! Si les gendarmes obéissent à la consigne qui leur a été donnée lé maii'n, s’ils chargent, le choc va être terrible. Ils seront broyés, anéantis, sous la masse des forces civiques, mais la victoire du 4 septembre sera ensanglantée, et qui pourra alors retenir le peuple furieux ! qui pourra arrêter les représaillés révolutionnaires !
Les tambours battent la marche et les gardes nationaux, en bon ordre, les rangs serrés.
arrivent jusqu’aux grilles du Corps législatil.
Ouvrez, c’est l’espérance de la France !... Ouvrez, c’est la République !
Les grilles s’ouvrirent ; cela fut sage ; d’un choc, la foule les eût brisées. Le peuple armé aurait passé au travers sans plus de peine qu’on enfonce un vitrage. Les baïonnettes de la Garde nationale brillèrent au grand soleil dans la cour du Palais Bourbon.
On vit alors du perron un merveilleux spectacle. Les uns après les autres, les bataillons franchissaient le pont. Aussi loin que pouvait s’étendre la vue, les baïonnettes étincelaient. Les gardes nationaux avaient mis gaîment leur képi au bout du fusil. Aux portes du Palais, les tambours battaient la marche et les roulements des bataillons qui n’avaient pas encore dépassé les boulevards leur répondaient. La Garde nationale s’engouffrait dans le Corps législatif ; il en venait toujours, sur la place, sur les quais, dans les Champs-Elysées, c’était une forêt de baïonnettes. Une émeide cela ? Non, la justice de la Nation !
Ranc reçoit ce billet de Gambella ;
Cher ami.
Vouez, je vous prie, place Beauvau. .Je suis nommé miiiislrc de l’Intérieur. Je tlésire vous voir.
Lùon Gambetta.
Ranc se rend à la place Beauvau.
Chemin faisant, son attention est attirée par des messieurs hissés sur des échelles. Ce sont
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des notables commerçants dont la devanture est •' ornée dé l’inscription glorieuse : « Fournisseur 5 de LL. MM. l’Empereur et l’Impératrice », ou j bien qui, ayant été honorés de médailles à une ■ exposition quelconque, rappelaient au public cet ,1 événement glorieux par un écusson à l’effigie irnpériale. Juchés sur leurs échelles, ils grattaient ; dé leurs propres mains les inscriptions lapi- i daires, démolissaient les écussons. '
Belles âmes !
Au Ministère de l’Intérieur, Banc demande ■ Gambetta. i
L’huissier, sévère, le rappelle aux convenances.
— Monsieur lé Ministre, lui répond-il, vient ‘ de sortir. Il est probablement à l’Hôtel de Ville. :■
Ranc part à l’Hôtel dé Ville en passant par les ? Tuileries. '
L’ouvrier Cléray le rencontre et l’interpelle. <
— Eh bien ! Monsieur Ranc, quelle journée ! ;
Nous la tenons enfin cette République, et pas une goutte de sang !
Ranc s’avança rapidement du côté des Tuile- j ries. Il entendit des grands cris. Le drapeau flottait. Les Tuileries étaient au pouvoir du peuple. • Deux bataillons de la Garde impériale sortaient, regagnant leurs casernes.
La foule cria :
— Crosse en l’air, la Garde impériale !
Les soldats s’arrêtèrent hésitants. Un oi'licier tira son sabre du fourreau.
Ranc s’avança vivement : ,
— ■ Êtes-vous fous, citoyens ? s’écria-t-il. Pourquoi insulter ces braves gens ? Il n’y a plus de Garde impériale ! Il n’y a que dés citoyens et des
soldais qui vont Ions faire leur devoir contre les Prussiens. Vive l’Armée !
La foule répéta :
Vive l’Armée !
L’officier qui avait tiré son sabre s’approcha de Ranc et lui tendit la main en disant :
— Merci, monsieur.
Ranc sentit son bras vivement serré. 11 se relourna. C’était Caslagnary qui lui dit : <( regarde ! » et il lui montrait du doigt une femme voilée qui montait dans un fiacre.
Ci’était l’Impératrice.
Personne, hors des deux amis, ne fit attention à ce fiacre', à cotte femme accompagnée par une seule personne, par un dentiste américain.
Dans les Tuileries, on entendait des vivats et des cris bizarres.
On criait : Vive Sardou !
— Comment ! Vive Sardoii ! dit Caslagnary. •Ab ! ca ([u’est-ce qui leur prend, là-bas ?
Ranc se renseigne auprès d’un ouvrier' qui soi’tait du jardin. Il apju'it que Victorien Sai'dou s’était avancé, crânement, tête nue, faisant l'ecu- 1er la li’oupe.
— Vive Saî'dou donc ! dit Ranc en riant ; il y a toujours un vaudeville dans les di'ames !
Et perçant à ti'avers la foule, il s’avança avec Castagnai’y vei's riLMel de Ville’.
C’était vraiment un jour de fête, les femmes se penchaient aux fenêli'cs et sur le passage des gai’des nationaux, elles agitaient leurs mouchoirs. Un escadron des gardes de Paras longeait le quai an petit pas. Les officiers avaient la mine renfrognée, mais les soldats avaient l’air
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à la fois surpris el joyeux. 11 est clair qu’on leur avait fait peur du peuple de Paris. Un jour de révolution, ils s’attendaient à être maltraités. Au contraire, non seulement les gardes nationaux, mais les ouvriers, quand ils délilaienl, leur faisaient bon accueil. Ils se sentaient soulagés et ils rentraient gaiement à la caserne.
— C’est la journée des poignées de main, dit Castagnary à Ranc.
En effet, ce jour-là, deux Parisiens ne pouvaient se rencontrer, se connaissant ou né se connaissant pas, sans se serrer la main.
Lorsque les deux amis arrivèrent à l’Hôtel de Ville, la foule ovationnait Henri Rocliefort.
11 sortait de Sainte-Pélagie et venait rejoindre ses collègues. 11 était tête nue, extrêmement pâlé. 11 échangea un salut de la main avec Ranc et il entra à l’Hôtel de Ville, acclamé par les gardes nationaux qui déjà occupaient les po.stes.
— Vive Rocheforl ! Vive le Gouvernement provisoire !
— Le Gouvernement est constitué ? demanda vivement Ranc à un officier de la Garde nationale.
— Oui, citoyen, il délibère.
— Les noms ?
— Tous les députés de Paris.
Ranc et Castagnary se regardèrent un instant sans parler.
— Picard aussi, dit Castagnary.
— Si Paris accepte, pas de démissions ! de l’union devant l’ennemi. Je vais à la Préfecture de police.
En descendant l’escalier de l’Hôtel de Ville,
Raiic lui rejuint pur Jules Vallès. En passant devant la caserne des Gardes de Paris, ils virent que les scnlinelles avaient été l’ctirées. Les gardes se molliraient aux fenêtres riant et causant.
— Rien à craindre de ce côté-là, dit Vallè.s, ces gaillards-là ne pensent pas à faire de la con Ire-révolution.
Place Dauphine, la Préfecture de police était \ cernée par une compagnie des bataillons du 111”° arrondissement.
Déjà ! s’écria Vallès.
Puis, entendant prononcer le nom de Kératry ;
— Comment ! lui ? au poste dont tout dépend !
— Bah ! dit Ranc, Paris va s’armer et ni la France, ni la Révolution ne seront perdues.
Jusqu’à la nuit, Paris avait été dans la joie ; Paris, tout entier à l’immense bonheur d’être débarrassé de l’Empire, n’avait pas pensé aux Prussiens. La population, dans un admirable élan, avait pour quelques heures oublié. 11 lui avait semblé, pendant une demi-journée, qu’avec la chute de l’Empire, le guerre avait pris fin. Mais, dès le soir, la réalité se présenta implacable à tous les esprits.
— Nous sommes déjà le 4, se disait-on ; depuis deux jours au moins, l’ennemi marche sur Paris. Combien lui faut-il pour arriver? Dix jours, quinze jours au plus. Dans quinze jours, nous entendrons le canon prussien !
— Eh bien ! qu’ils viennent les Allemands, nous les recevrons ! Nous leur montrerons ce que c’est que des citoyens libres qui défendent leur patrie. Ou’ils viennent !
Et alors, à l’enivrement joyeux de la journée,
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siiGcéda une fièvre de sombre colère, et dans tout Paris, ce cri retentit :
Des fusils ! des fusils ! des armes !
Nommé maire du IX® arrondissement, Ranc collaliora aelivement aux travaux de la Commission d’armement. Sur cette tâche, il nous a donné les rensei- ^•nemenls intéressants que voici :
Ces commissions qui étaient dans chaque mairie comme une sorte de Comité considtatif, travaillèrent rudement. Il y eut là jusqu’à l’investissement, jusqu’à la fin du mois de septembre, trois semaines de travail enragé et dé chaude espérance. Dans les mairies, un défilé incessant de braves gens venant de tous les alentours avec la meme demande à la bouche, et s’en allant déconfits et furieux, avec la meme réponse ;
— Que désirez-vous citoyen ?
■ — Ùn fusil.
— Etes-vous inscrit dans la garde nationale, citoyen ?
— Oui, citoyen, bataillon N“...
— Nous espérons pouvoir armer ce bataillon dans deux jours, citoyen.
— Comment, encore deux jours ? Il faut encore attendre ? C’est donc toujours comme sous l’Empire...
— Soyez tranquille, citoyen, dès que nous aurons des fusils, nous vous les distribuerons.
— ■ Eh bien, citoyen maire, je reviendrai dans deux jours.
— Revenez, citoyen ; d’ailleurs vous serez prévenu par une affiche.
Quelle émulation, quelle lutte entre les arrondissements pour arriver premier à la distribution ! Quelle colère, quel dépit, quand on apprenait qu’on s’était laissé gagner de vitesse par le voisin ! Quelles scènes à la lois comiques et touchantes à l’état-major de la Garde nationale, au Ministère de l’Intérieur ! Avec quelle fureur on se plaignait de prétendus passe-droits !
— Colonel, cela ne peut pas se passer ainsi ; il y a des arrondissements, je puis vous les nommer, qui ont reçu trois mille fusils de plus que nous, et leur effectif n’est pas plus considérable que le nôtre.
— C’est probablement, répondait le colonel d’état-major, que leurs bataillons ont été constitués avant les vôtres.
- — C’est impossible, colonel ; nous n’avons pas perdu une minute..., personne n’a été prêt plus tôt que nous !
— Et, cependant, il y a encore quatorze bataillons d’inscrits avant vous.
— Ah ! c’est ainsi ! eli bien ! je vais au Minislérc de l’Intérieur... Aous allons voir !
Et on lit si bien, et chacun s'employa d’un tel bon vouloir que, moins de quinze jours après le i septembre, au moment de l’investissement, plus de deux cents bataillons étaient déjà sur'pied et armés, prêts à aller plus loin, si on avait bien voulu le leur permetlrc ! Mais on ne leur permit pas. Cela aurait choqué tous les piincipes et toutes les convenances, si des soldats d’un jour avaient sauvé la Patrie. 11 est connu qu’en bonne règle, les Gardes nationales doivent être employées au service intérieur des places assiégées.
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M. Ducrol a beaucoup mieux aimé voir les Prussiens entrer à Paris, que d’essayer de vaincre avec un élément qu’il jugeait impropre au service' actif. Cela aurait bouleversé toutes ses notions, toutes ses idées, que de/ vaincre avec le concours de la Garde nationale. Et puis, il aurait fallu ensuite compter avec cés bourgeois, avec ces ouvriers, avec ces républicains, et c’est ce que M. Ducrot n’aurait pu tolérer. M. Ducrot est un grand général et un grand patriote. Il a tout perdu, mais il a sauvé l’honneur... de la routine militaire.
De brèves lettres, de rapides télégrammes, fixent la situation à cette époque.
9 septemb-re 1870.
Cher ami,
De Kératry est fou, je viens de le voir. Il veut faire garder la Mairie. Qu’en pensez-vous ?
Cordialement,
Ulysse Parent.
M, de Kératry, tous les soirs, annonçait aù gouvernement la prise de l’Hôtel de Ville. Les maires ne tenaient plus aucun compte dé ses dépêches. Voici celle qui avait provoqué l’envoi du billet d’Ulysse Parent à Rane ;
Prélei de police à Maires des arrondissements de Paris.
Faites doubler lé poste de la Mairie et veillez très attentivement ce soir.
Hanc, dont les avis i'aisaicnl autorité, était fréquoinmeiil appelé à rilôte] de Ville, ainsi qu’en témoignent les billets que \'oici :
MAIRIE DE PARIS
Cher ami.
Vous en qui j’ai loule confiance, je vous en prie, venez. J’ai besoin de causer avec vous longuement, ce soir même.
ÉTIENNE ArAGO.
MAIRIE DE PARIS
Mon cher Ranc,
Je voudrais vous voir avant la réunion de demain. Restez rue Drouot, je vous en prie, toute la soirée. J’irai vous y trouver.
V otre,
Charles Floquet.
MAIRIE DE PARIS
13 septembre 1870.
(’iloyen Maire,
J’ai riionneur de vous inviter à la réunion de service' des Maires des vingt arrondissements de Paris qui aura lieu demain, à 9 heures du soir à la Mairie de Paris, sous la présidence du citoyen Étienne Arago, Maire de Paris.
Salut et fraternité.
L’.Adjoint Ch. Fi-oquET,
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Voici le dernier reçu que Ranc a donné en 1870, H comme maire du IX® arrondissement de Paris : . J