MAIRIE DE L’OPERA
9 octobre 1870.
Reçu de M. Ranc, Maire provisoire du IX® arrondissement, mille trente-deux 'francs, quatre- ^ vingt-dix centimes, pour être employés à payer > diverses dépenses occasionnées par le passage J des gardes mobiles dans rarrondissement.
Le Chef des Bureaux.
Le 12 octobre 1870, Ranc recevait le télégramme suivant :
Ami besoin de vous >
Deluxs-Monïauu.
Le même jour, une estafette venait apporter rue Drouot, un pli de la part d’Étienne Arago, maire de Paris. Voici ce qu’il contenait :
MAIRIE DE PARIS
Mon cher Ranc,
Le Gouverneur veut vous confier une mission. Il vous attend demain matin. J’irai demain soir vous serrer la main.
ÉTIENNE Arago.
Le lendemain, 13 octobre, ii huit heures, Ranc entrait dans le cabinet du général Trochu, qui l’accueillit par ces mots : « Jules Favre, Ferry, surtout,
« se disent vos amis, mais Picard assure 'que vous « êtes révolutionnaire. »
Ranc interrompit le gouverneur de Paris, en lui disant ; « Général, laissons Picard et ses commen- « taires ; je suis Français. »
Le généi-al lui serra la main et lui exprima son plan de sortie par la Basse-Seine.
« Monsieur Ranc, a-t-il écrit dans ses mémoires, « me parut saisir d’emblée l’importance de cette opé- « ration, ses chances de réussite, ses périls proba- « blés et comment une partie de ces périls pourrait (( être atténuée si la Délégation de Tours se trouvait « en mesure — ce dont elle serait juge, — d’appuyer « notre marche en avant par un déploiement de l'or- « ces suffisantes sur notre flanc gauche, le long de la « rive gauche de la Seine, sur la partie moyenne de « son cours, entre Rouen et les Andelys... »
Ce plan, Ranc alla le soumettre aussitôt à la Délégation de Tours. 11 quitta Paris en ballon le 14 octobre.
Le Jean-Bart, à bord duquel il avait lu'is place, atterrit à Nogent-sur-Seine. Puis notre voyageur gagna Tours i)ar le chemin de fer.
Arrivé à Tours, il rapporta exactement à Gambetia et à l’amiral Fourichon, les paroles de Trochu. Gambetta partit le soir même pour Besançon, mais l’amiral et le général Bourbaki s’entretenaient, dès le lendemain, de la communication du gouverneur de Paris. Tous deux jugèrent que le mouvement demandé par Trochu à l’armée de province était impraticable.
Au retour de Gambetta, il y eut une conférence à laquelle assistèrent l’amiral, Bourbaki, M. île Fri'vcinct et, probablement, le général Borel. Leur opinion fut unanime. Le mouvement était impossible. Depuis, la Délégation de Tours n’entendit plus [larler du i)lan de sortie par la Basse-Seine.
RANG
liane luL alors appelé par Gambeüa aux i'onclions (le Direcleur de la Sûreté générale.
Au lendemain de son installation, Ranc vit arriver dans son cabinet quelques agents attachés au service (|ui, avec de petits airs satisfaits, lui remirent des noies assez copieuses.
Ranc les parcourut rapidement, esquissant bientôt un geste de dégoût :
— Ou’est-ce que c’est, cela ? demanda-t-il.
— Mais, monsieur le Directeur, c’est « le rapport ».
Ce « rapport » consistait en menues informalions sur la conduite privée de notabilités, de fonclionnaires, de peisonnes nouvellement arrivées à Tours. Ceux dont il était question avaient été soigneusement « filés » et les moindres de leurs allées cl venues, de leurs rencontres et de leurs conversalions étaient consignées là. Le chef de ces agents se frottait les mains : il y avait, ce jour-là, dans le « rapport », quelques petites histoires piquantes, avec force détails. Pendant quelques heures, au moins, certains n’avaient pas pensé qu’à la gravité des événements qui s’accomplissaient.
Ranc déchira ces papiers en petits morceaux.
— Je ne veux plus de ces saletés, dit-il.
— Mais, monsieur le Directeur, ça s’est toujours fait !
— Eh bien, cela ne se fera plus.
— La République, reprit Ranc, dédaigne ces procédés misérables, et je vous préviens, messieurs, (pic ceux d’entre vous qui s’y obstineront seront immédiatement révoqués... Maintenant, occupons-nous de choses sérieuses.
Le 6 novembre, Ranc lance de Tours une dépêche à tous les préfets du Sud-OuesI, donnant ordre d’arrêter le général Boyer, complice de la trahison de
Bazaine, parce (ju’il élaiL présumé s'acheminer vers la l'ronlière espagnole.
Le pi'éfet de Tarn-el-(iaronnc adresse à Gambetta celle stupéfiante dépêche :
(( Je viens de faire arrêter le général Boyer, je \ ous l’envoie, mais je vous avertis que ce n’esl pus le même ! »
Voici (juchpies lettres adressées à cette époque à Banc :
Lyon, le 25 octobre 1870.
Cher ami,
Il paraît que le Prél'et de Tours ne vous pardonne pas de l’avoir fait déloger de sa chambre bien exposée au Midi pour l’attribuer aux pigeons voyageurs.
Il se moque meme de vous qui vous contentez d’une salle au rez-de-chaussée. Je viens de l’apprendre de façon fortuite. Resterez-vous longtemps encore à Tours? Le Gouvernement ne descendra-t-il pas jusqu’à Lyon ?
Je vous envoie les journaux d’ici. Les ballonspostes n’apportent de Paris que le Journal Officiel. Des bruits courent que l’ambassade d’Angleterre ferait ses paquets, Paris devant être bombardé.
Amitiés à tous,
Cuali.emel-Lacour.
Paris, 25 octobre 1870.
Mon cher enfant,
La dépêche de M. Gambetta datée de Tours nous est parvenue avant-hier, elle produit une
RANG
excelienle impression. Puisse-l-il dire vrai ! Puisses-tu le tromper! Ta lettre écrite antérieurement et que je viens de recevoir est moins rassurante.
Je préfère l’optimisme de M. Gambetta. Est-il voulu? Jé le crains et me tourmente pour toi, mon fds et pour notre pays.
M. Perrin est venu nous voir après déjeuner. Nous avons parlé de toi, puis de sa situation. Tout son personnel est affamé. Tous les artistes de tous les théâtres meurent de faim. La salle de la Porte-Saint-Martin sert à organiser des réunions publiques. La semaine passée, Desmarets, de Pressensé y ont discuté Farréstation de Por- | talis. !
Ta mère est à l’ambulance. Ce matin, elle a ramené chez nous un enfant de dix-neuf ans qui était contusionné au genou di'oit. Il est né à Nancy et connaît la famille Laflize.
Nous t’envoyons nos tendresses, mon lils.
ÜDiLON Rang.
Paris, le 27 octobre 187U.
Cliei' ami.
Le canon tonne, le feu est dirigé sur les travaux menaçants élevés par les Prussiens. Malgré tout, ils n’auront pas le Bourget.
Hier, dans le Combat, Félix Pyat a publié, encadré de noir, la mauvaise nouvelle aflirmant que Bazaine a capitulé au nom de Napoléon 111 et livré Metz aux Prussiens. A Paris, l’émotion est indescriptible, le boulevard est eh rumeur.
La foule agitée stationne surtout sur le boulevard
Monlmnrl.ro on vnmissnni Madin^'uol ol. Rndin- "iiéttc.
J’ai vu Blanqiii et Floiirons. Quel grand pa- Iriole que Blanc[ui ! et ooinme il est mécontent, non seulement |)üur les bourgeois de la Chausséé-d’Anlin, mais pour nous ! \ous les niellons Ions deux avec Hugo, Ledru-Bollin, Félix Byal, Minière, eic... sur les listes cpie nous |)réi»arons. La Barde nalionalc est consignée. A l’ilôlel de Ville, Favre, Trochu et Arago disent que la silualion est désespérée, (irévy, lui, conseille la paix à tout prix.
Flemenceau a fait publier une circulaire qui défend aux inslilulcurs du XVllF de conduire leurs élèves à l’église et au catéchisme. Il y a quel([ue temps, Mollu a fait enlever les christs des ambulances où votre mère passe ses journées à laver, à panser les blc.ssés. Nos femmes de France sont admirables ! M"’® Banc est une romaine, une vraie patriote, une mère cornélienne. Ses deux bis ont leur vie en danger, elle risque aussi la sienne, ne songeant qu’à aider dans la mesure de scs forces notre mallieureux ])ays.
Je vous sci’re tristement la main,
Ui.YSSF, Parf.nt.
C’est en Décembre qu'eut lieu l’expulsion du priuee de Joinville, à la suite de sou arrc'slaliou au Mans.
Le ~0 décembre, Itaue avait l’ceu une lettre d'un eitoyeu du Mans lui désignant comme espion jirussieu un personnage (pii sc faisait passeï’ ])Our un eoloucl américain. On lui donnait son signalement, et, on lui parlait de sa surdité qu’on croyait simulée.
L’idée vint à tlanc cpie ce pouvait être le prince, de Joinville.
HANC
Uauc iélégrapliia au préi'el,. Le lendemain Haiie reçut un télégramme de Gambetta (1), disant que le prince de Joinville était au Mans.
Ranc partit pour Le Mans avec un commissaire de police qui n’eut pas de peine à découvrir le colonel américain. Il l’invita à se rendre à la préfecture.
Le prince de Joinville comprit et ne fit aucune objection. Il se nomma en entrant dans la pièce où Ranc l’attendait.
Ranc lui dit :
— Monsieur, vous connaissez la loi ; en attendant que j’aie reçu des instructions du ministre de l’Intérieur, veuillez considérer cette chambre comme la vôtre.
— J’y suis bien forcé, répondit le prince de Joinville.
— Je pourrais, lui répondit Ranc, vous faire transférer en ]irison.
Les jours suivants, le prince de Joinville fui plus aimable. Une seule fois, il s’emporta. Ranc venait de lui communiquer une dépêche de Gambetta. Il so leva vivement et s’écria avec irritation :
« Votre Gambetta, votre Gambetta ! mais il pourrait bien faire ce qu’a fait Danton ! Danton avait permis à mon père de servir !
— Précisément, prince, lui répondit Ranc. Vous êtes assez Parisien, vous aimez assez Paris, pour comprendre la locution parisienne dont je vais me servir, — nous ne voulons pas qu’après la guerre vos amis nous la fassent à Jemmapes et à \’ahny (2)
Le prince de Join\ ille resta cinq jours à la préfecture du Mans. Il faisait, dans le jardin, de lon-
(1) Gambetta était à Lyon.
(2) Soldats du drapeau tricolore D’Orléans, toi qui l’as porté...