‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 2 sur 60 · LA JEUNESSE DE RANG · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE RANG

La famille Ranc est originaire du Vivarais. La maison paternelle et des papiers datant de quatre siècles, qui existent à Yillel'ort, dans la Lozère, en sont les témoignages certains. L’arrière grand-père de Ranc naquit à Villefort en 1733. Cadet de la famille, il fut enchanté d’une Révolution qui abolissait le droit d’aînesse. Il n’avait point hérité pour cela ; tous les biens de la famille ayant été vendus à de braves paysans qui travaillaient inconsciemment à démocratiser la propriété.

Il se fit soldat et mourut capitaine, laissant deux fils, Paul et Maurice Ranc, nés à Villefort en 1765 et

A la' mort prématurée de Paul Ranc, docteur à Villefort, le frère cadet Maurice Ranc, recteur de l’Académie de Poitiers, appelait près de lui son jeune neveu Odilon Ranc, né à Villefort le 13 Fructidor an XL

De lozérienne, la famille Ranc devint poitevine.

Ce grand oncle voltairien devait avoir sur Ranc une influence décisive.

Auprès de lui, Odilon Ranc fit ses études de droit à Poitiers, prit une charge d’avoué et se maria.

Chez M. et M“® Odilon Ranc venaient tous les étés leurs parents Balme et Barrot ; leurs amis Michel, de Bourges, Babaud-Larivière, d’.4ngoulême, qui pre-

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naient un plaisir extrême à entendre le grand-oncle le recteur, discuter des idées nouvelles, des « utopies » qui trente ans plus tard devaient être des réalités.

C’est dans ce milieu que Arthur Ranc naquit. C'est là qu’il fut élevé. C’est là qu’il passa les premières années de sa robuste jeunesse.

Ranc est né à Poitiers le 20 décembre 1831.

Voici son extrait de naissance :

RANC

Poitiers,

L’an 1831, et le 21 du mois de décembre, à une heure après midi, a comparu monsieur Joseph-Odilon Ranc, avoué près la Cour royale de cette ville, âgé de 28 ans, demeurant à Poitiers, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né hier à onze heures du matin dans sa maison située place du Pilori, de lui déclarant et de dame Julie MaSsé, son épouse, âgée de vingt-trois ans, et auquel il a donné le prénom d’Arthur. Lesdiles déclarations et présentation faites en présence de MM. David-Pierre-Jacques Massé, conseiller de Préfecture, âgé de soixante-dix-sept ans, aïeul de l’enfant, et de Maurice Ranc, recteur de l’Académie de cette ville, âgé de soixante-six ans, grand-oncle de l’enfant, et demeurant à Poitiers,

M. el M“® Odilon Ranc habitaient à Poitiers, un hôtel place du Pilori. Ils avaient aux environs, une propriété, Les Roches Pré-Marie.

L’été, des parents, des amis, venaient jouir des ombrages de la châtaigneraie bordée par le Clain. M“« Odilon Ranc savait, par son tact et sa distinction, rendre ces réunions agréables et intéressantes.

• A .sept ans, Ranc entrait au Collège royal de Poitiers, où pendant neuf ans il remporta des ëuccès scolaires soutenus. De 1839 à 1847, le principal du Collège, invariablement, chaque année à la distribution des prix, annonçait :■

r.\ JKtIXr.SSE DE HANC 1 1

liane Arthur, de Poitiers (Vienne), externe, premier prix.

Rire Edmond, de Lneon (Vendée), interne, 2® pi ix.

Ranc parlait toujours de Poitiers avec émotion. Peut-il exister description de ville natale plus jolie ([UC celle-ci :

Quand j’élais tout petit (1), j’habitais avec mes parents à Poitiers, place du Pilori. Dans ce te'mps-là et avant les chemins de fer, Poitiers était une ville plus connue qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les voyageurs de Paris à Bordeaux étaient forcés de s’y arrêter, et, après avoir déjeuné à l’Hôlel de l’Europe ou aux Trois Piliers, ils s’en allaient voir la cathédrale et la promenade de Blossac : tout comme à Chàlellerault, ils n’avaiént pas manqué de faire provision de petits couteaux. Lne promenade dans Poitiers, pour ceux qui n’en avaient pas l’habitude, n’était pas chose commode. II fallait se hasarder, dans les rues escarpées, sur le plus singulier des pavés. Ce pavé était formé de durs cailloux en forme d’œufs et la municipalité pour la grande commodité des paveurs, avait décidé que les cailloux seraient placés la tête en haut. Ce décret de la municipalité poitevine fait comprendre pourquoi un pied fin et bien chaussé est à Poitiers chose si rare.

Quand un étranger s’était décide à exécuter sur notre pavé la danse des œufs, il était quel-

(1) Le Roman d'une Conspiration, par Ranc, dédié à Blanqui.

(jiiei’ois récompensé de sa peine. Si laid et si triste que tût Poitiers, la vieille cité avait une' tournure moyen-âge des plus intéressante et sans aucune recherche de romantisme. On n’y trouvait pas de ces maisons à façades extrêmement ouvragées que tous les badauds vont voir et que le Comité des monuments historiques conserve à grands frais. Poitiers était naturellement une vieille ville. Il semblait qu’il eût toujours été le même et ne dût jamais changer. Puis, les environs immédiats en sont délicieux et l’on a, de la promenade de Blossac, la vue la plus agréable du monde, sur une vallée où serpente le Clain, presque enseveli sous les larges feuilles de nénuphars, entre deux haies de vergues et dé peupliers.

Aujourd’hui, avec les chemins de fer, les voyageurs passent aussi vite qu’ils peuvent et n’ont garde de s’arrêter pour aller visiter des rues qui ont une réputation parfaitement établie de laideur et de tristesse, des rues dont l’herbe a pris souvent possession. On ne monte pas en ville à moins d’y avoir affaire. Or, il est bien rare que quelqu’un ait affaire à Poitiers.

Encore quelques années du reste et la ville ne gardera plus rien de son caractère primitif. L’Empire a trouvé moyen de gâter Poitiers. Ne souriez pas. Rien n’est plus vrai. Poitiers a été non pas haussmanisé mais soubeyranisé (1). Il s’y est constitué, à l’instar de Paris, des Compagnies immobilières qui ont percé des rues et construit des hôtels.

(1) Le baron de Soubeyran, sous-directeur du Crédit Foncier, était député de la Vienne en 1863-1870.

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Les rues sont larges ; malheureusement, elles ne mènent nulle part. L’hôtel (1) est superbe et grandiose. C’est une manière d’hôtel du Louvre, mais comme les voyageurs manquent, il est presque toujours lermé. On voit que les Compagnies immobilières travaillent avec la même intelligence à Paris et ailleurs.

La place du Pilori est restée intacte. C’était comme son aimable nom l’indique, la place où les condamnés étaient exposés publiquement, attachés au carcan. C’était là aussi qu’on exécutait. Jusque sous la Restauration, réchafaud s’y était dressé. Le général Berton y a été guillotiné en 1821. On m’a montré souvent, dans mon enfance, l’endroit même où cette tête courageuse est tombée. Tout à côté était la sombre maison habitée par le Procureur général Mangin qui avait requis contre le général Berton et ses coaccusés. Ce M. Mangin qui fut depuis préfet de police était un des types les plus réussis de Procureur général que l’on pût rêver. Un des condamnés à la peine capitale, le médecin Caffé, ne craignait pas la mort, mais il avait horreur de la guillotine. La veille de l’exécution, son fils, un enfant de douze ans, lui apporta une lancette cachée dans son épaisse chevelure. Dans la nuit, Caffé s’ouvrit d’une main ferme l’artère crurale. Quand on entra, au point du jour, dans son cachot pour lui faire la toilette, on le trouva étendu dans une large mare de sang. La concierge de la maison s’en alla aussitôt en porter la fâcheuse

O) Uuiic cci'ivuil cclu eu 18ü7.

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nouvelle à M. le Procureur général Mangin, qui, pâle de rage, s’écria :

(( S’il lui reste un souffle de vie, qu’on le porte à l’échafaud ! »

Au demeurant, fort honnête homme, ce procureur général.

Après le général Bérton, personne ne fut plus exécuté place du Pilori. Les propriétaires se plaignaient avec raison que la guillotine enlevât de la valeur à leurs immeubles et ils obtinrent que les exécutions eussent lieu désormais hors de la ville. On guillotine maintenant près du pont Guillou. Il y a des noms prédestinés.

Cette pauvre petite’ place du Pilori, telle que je la vois apparaître dans mes souvenirs, était presque gaie. On y était comme à la campagne. Le soir et le matin, les bons bourgeois s’y promenaient en robe de chambre, le long d’une belle allée de tilleuls, dont les enfants s’amusaient à faire claquer sur la paume de la main les larges feuilles.

Les pères causaient politique et cancanaient un brin. Les gamins jouaient hors de la surveillance de leurs mères qui des fenêtres les suivaient de l’œil. Le soir, les élèves de l’école mutuelle, à la sortie de la classe, traversaient bruyamment la place, se poussant, se bousculant, et poussant des cris sauvages qui me remplissaient d’admiration.

Un jour, j’assistai à une belle bataille. Les élèves de l’école, les mutuels, comme on les appelait, s’étaient pris de querelle avec leurs voisins, les jeunes disciples des Frères Ignorantins. On s’était donné rendez-vous sur la place et les

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pierres volaient que c’était un plaisir. Moi qui avais l’horreur instinctive de la soutane, j’avais pris parti sans hésiter pour l’école laïque. J’étais trop moutard pour me mêler activement à la lutte; mais, à un moment où un groupe de mutuels écrasé par le nombre était ramené, je leur offris de se retrancher dans le corridor de notre maison où j’avais amassé un joli tas de pierres.

Les mutuels ne se le firent pas dire deüx fois cl tout de suite ils dirigèrent sur les flancs de l’ennemi un feu roulant.

L’ennemi riposta par une grêle de pierres qui vint s’abattre de notre côté et les fenêtres du cabinet dé mon père tranquillement occupé à piocher un dossier, volèrent en éclats. Pendant ce temps, les professeurs de l’école mutuelle et les frères ignorantins étaient accourus pour mettre le holà ! Mon père et quelques autres les y aidèrent ! Je vois encore les longues et maigres jambes d’un frère qui avait retroussé sa soutane pour mieux courir et qui pourchassait les plus récalcitrants. Enfin le calme se rétablit. Quant à moi qui avais sur la conscience le bris des fenê- Ires paternelles, j’étais un galopin fort penaud. Je m’attendais à une forte semonce et, en effet, j’allais l’avoir, lorsqu’un voisin, qui rentrait chez lui en compagnie de mon père, lui dit :

« Bah ! Bah ! ne le grondez pas ! Il s’est mis du côté des bleus. C’est le sang qui a parlé ». Mon père sourit, et j’en fus quitte pour la peur.

Parmi les élèves de l’école libre, se trouvait le jeune Edmond Biré, que Banc affectionnait beau-

coup. Cinquante ans plus tard, riiislorien royaliste raconte dans ses Souvenirs que son ami Ranc lui dit un jour, en revenant de vacances : « Sais-tu que nous avons à Poitiers un évêque qui est un maître écrivain ? Scs lettres pastorales sont des chefs-d’œuvre de style. Je les lis toutes et j’en fais un profit... littéraire. J’ai mis dans ma malle, à ton intention, quelques-uns des discours et des mandements de -M. Pie. »

Au Quartier latin, en effet, malgré l’abîme qui les séparait au point de vue politique, et plus tard dans la vie, Ranc et Edmond Riré restèrent amis.

Au lendemain de la mort de Ranc, le 25 août 1908, le Correspondant évoquait en ces termes le passé du grand républicain et rappelait les liens qui, dans sa prime jeunesse, l’attachaient fraternellement à Edmond Biré.

...Monsieur Ranc veillait et le dernier « filet » qu’il ait publié dans son Journal L’Aurore était pour rappeler au Temps qu’il fallait voir le péril à droite et non à gauche. Le grand artisan de la Coneeniralioii républicaine n’avait pas lardé à reprendre son antienne. C’est lui, en effet, qui de la coulisse, dirigeait cette politique qui concentrait des intérêts de parti au lieu de concentrer les intérêts du pays. Essentiellement conspirateur, de l’aveu de ceux-là mêmes qui le connurent le mieux, jadis ami de Gambetta, devenu l’adversaire acharné de ses idées, M. Ranc vient de mourir, privant son parti d’une force occulte mais efficace. Il faut lui reconnaître ce mérite peu banal, qu’il est mort sans s’être enrichi et sans avoir élê ministre : il y fallait quelque force d’âme. Mais, suprême ironie, lui qui, dans les querelles religieuses avait gardé le vocabulaire des vieux bousingols et qui ne parlait jamai.s que de la « Congrégation », de la « .Jésuitière » et des « Messieurs prêtres », quand on a voulu le caractériser d'un mot, on l’a appelé le « Père Joseph », ou « l’éminence grise » du Bloc !

Dès sa jeunesse d’ailleurs, bien qu’en termes plus amènes, il avait été déjà l’adversaire « scolaire » d'un des représentants les plus connus des idées conservatrices. Il était au Collège royal do Poitiers, le camarade d’Ernoul. Celui-ci était pensionnaire de rexlernut de collégiens dirigé par

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l'abl)é Mayiiard, I auleur cl études appréciées sur Pascal. Dans le même collège se trouvait aussi Edmond Biré, dont le volume de Souvenirs vient de paraître.

« Hanc, dit Edmond Biré, était dans la même classe (jii’Ernoul, tous deux également forts, défendant avec une égale ardeur et un succès pareil l'un, l’honneur du collège universitaire, l’autre celui de la pension Maynard, ne cédant jamais un peu de terrain c|ue pour reprendre le lendemain l’avantage, et aux jours de distribution de prix se partageant les couronnes avec une fraternité cjui faisait la joie de leurs [)arents et l'orgueil do leurs camarades. »

Voici d’ailleurs (juel(|ucs lettres inédites de Biré. fjui témoignent de l’ainilié (|u’il avait pour Banc, et <|ui précisent les idées du maître :

Paris, 9 avril 1879.

.Mon cher .Arlhur, mon bon camarade d’eni'ance,

Tu seras surpris sans doute de voir surgir du tond du passé une figure sinon oubliée du moins effacée et d’entendre s’élever une voi.x dont le dernier écho qui ait frappé ton oreille remonte à vingt-six et vingt-sept ans, si je ne m’abuse.

Il s’agit de Brunçteau, notre ami d’enfance, l’intime d’Allain-Targé. 11 est avocat à Poitiers. Il a toujours pour toi personnellement beaucoup d’estime, mais la République n’ayant pas fait de lui un préfet, il n’en est pas précisément l’ami. Au surplus, pour toi, nous te sommes deux amis d’enfance, tu n’as fias à chercher plus loin. 11 t’avait adressé ses compliments une fois dans une lettre, quand tu étais au gouvernement de Tours. Tu ne lui as pas répondu. Il t’a suivi dans ta carrière, lisant tes articles et tes ouvrages.

Je pense que tu voudras bien accueillir nos compliments et nos félicitations sur ta rentrée en

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France, après le long exil que t’avait coûté ta condamnation à mort. Ton retour ne coûté rien à ta dignité et nous te serrons la main, tout comme tes amis qui sont nos ennemis.

Ton affectionné.

En. Biré.

20 juin 1898.

Mon cher Arthur,

Glisse un mot dans l’un de tes articles sur mon livre. Comment t’y prendras-tu, vil radical, centre gauche, farouche républicain sectaire ? tu te souviendras de Poitiers !

A toi.

En. Biré.

Ranc eut tout jeune la passion de la lecture. Vers 1846, il dévorait les nouveaux ouvrages de Sainte- Beuve, Hugo, Vigny, Musset, Nodier, Méi'imée, Toppfer, Manzoni, Eugène Sue. Son grand-oncle lui expliquait quelques passages des récentes publications de Pierre Leroux, Fourier, Proudhon.

Le recteur, de plus en plus serein, déclarait :

« Mes neveux, cette époque où je vais vous quitter décentralise la pensée républicaine. Laissons le gouvernement pourchasser impitoyablement dans la capitale les républicains, leurs agissements, leurs pi’ojets, sans s’inquiéter des progrès que l’idée républicaine poursuit chez nous en province.

« En attendant, c’est nous provinciaux, qui avons le

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