‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 3 sur 60 · QUELQUES PAPIERS DE RANG SUR · texte numérisé non relu

QUELQUES PAPIERS DE RANG SUR

Nous voici en 1848. C’est rcnlhousiasine d’une jeunesse ardente, c’est l’aurore de la République. Ue cette rude page de son histoire, Ranc a laissé épars dans plusieurs journau.x, des feuillets émouvants et enthousiastes. Nous les reproduisons, car ils rappellent et les espérances du jeune républicain et l’ivresse sereine de toute une génération vigoureuse et forte, assoiffée de liberté, luttant avec une énergie inlassable pour la conquête d’une Républicjue libre, émancipée.

Dès cette époque s’affirme, par l’amitié admiralive de Rlanqui,un trait essentiel du caractère de l’homme politique qu’allait devenir Ranc.

Ranc était blanquiste. Et nous ne pouvons mieux rappeler ici les liens qui unissaient les deux hommes qu’en notant les lignes écrites par l’auteur de VEiilerrrié : Gustave Geffroy (1) :

Quelques jours avant sa mort, j’avais vu Ranc, clicz lui, clans son rez-dc-chausscc de la place des Vosges. Une grande cour claire, un peu de verdure, une maison ancienne de bel aspect. Alphonse Daudet avait habité là, lui aussi, et Ranc s’en souvenait fort bien. Il me dit cela sur le seuil de la petite antichambre vitrée qui précédait son logis, en reconduisant le docteur Barcty, maire de Puget-Théniers, son fils et moi, qui étions venus lui faire une visite à pro-

(1) La Dépêche de Toulouse, 23 août l‘JU8.

OUELQUES PAPIERS DE RANG SUR l848 21

pos de l'inaiigiirnüon prochaine du monument de Blanqtii. Ranc, ce jour-là, me parut affaibli, mais l’esprit était le même, la pensée très précise, et il soutint la conversation assez longue que nous eûmes ensemble avec cette ardeur et cette causticité qui lui étaient habituelles. Le caractère et l’existence de Blampii étaient des sujets dont je m’étais entretenu maintes fois avec lui, mais l’admiration pour Blanqui était restée entière et raisonnée chez Ranc, et il aimait à en donner les raisons. 11 expliqua donc une fois encore, pour le docteur Baréty, les fatalités qui avaient empêché le prisonnier du Mont-Saint-Louis et du Châteaudu-Taureau « de donner sa mesure », il dit ses qualités de politique perspicace, le montra comme inventeur d'un opportunisme révolutionnaire, se refusant à formuler ces programmes et à engager l’avenir, n’agissant que selon les cir- constances. Finalement, il conclut : « J’ai connu dans ma vie deux hommes d’Ëtat : Blanqui et Gambetta. » Et il nous montra à sa muraille, se faisant « pendants », de chaque côté de la glace de sa cheminée, les deux masques mortuaires de Blanqui et de Gambetta. « 11 y a, — ajouta-t-il, — des gens qui viennent ici et qui sont embêtés de voir cela... Mais tant pis pour eux !... Je n'en démords pas. » Il s'exprima alors très vivement contre les républicains de 1848, Barbés et Marlin Bernard, qui avaient laissé atteindre Blanqui par le document Taschereau, Blanqui, qu’ils avaient vu à l’œuvre avec eux, et il refit l’analyse de ce document où la fabrication de jiolicc est visible à l'endioit où le récit change de ton, où il est parlé de Blanqui à la troisième personne.

Je me suis arrêté sur ce point parce que l’influence de Blanqui sur Ranc fut profonde, comme elle le fut sur d’autres. Il l’avait connu sous l'Empire, et il lui dédiait, en 1809, le Roman d'une Conspiration. Il était resté émerveillé de la sûreté de critique, de la lucidité prophétique du vieux révolutionnaire, et l’admirable Blanqui de 1870, qui annonçait à l’avance les phases du siège de Paris dans son journal de la Pairie en danger, n'avait fait (pie renfoi'cer en lui son opinion de jeune homme.

Laissons la parole à Ranc. Lconlez-le :

LE CINQUANTEN.4IRE (1)

Voici le cinquantenaire du Vingt-Ouatre-Fé-

(1) I.e Malin, 2? février 1898.

RANG

vrier 1848, de la fondation de la seconde République,

Quels souvenirs s’éveillent en moi !

J’avais quinze ans. Je faisais ma philosophie au collège royal de Poitiers. J’étais nourri de VHisloire de dix ans, de Louis Blanc ; de VHisioire des Girondins, de Lamartine ; des premiers volumes de VHisloire de la Révolution, de Michelet, qui venait de paraître, livre profond, admirable, définitif.

Je vois encore, le 25, la malle-poste arrivant sur la place d’Armes de Poitiers, pavoisée de drapeaux, le conducteur jetant à la foule les proclamations annonçant la chute de Louis-Philippe, l’avènement de la République, les noms des membres du Gouvernement provisoire. La liste commençait par le nom glorieux de Lamartine ; elle finissait par un inconnu^: Albert, ouvrier.

Un ouvrier, un travailleur, membre du Gouvernement ! C’était un monde qui changeait.

Quelle ivresse dans nos jeunes têtes !

J. -J. Weiss, dans une page inoubliable, que j’ai déjà citée ici, nous a montrés tel qu’il était, tels que nous étions, les adolescents, les jeunes gens de ce temps, confiants, pleins de foi, nous laissant aller ingénument à tous les rêves, ivres — oui, c’est bien le mot — ivres de liberté, d’égalité, de fraternité. Nous rêvions le bonheur pour tous et la justice pour tous. L’avenir était pour nous, et Weiss n’exagère pas quand il dit que nous étions assurés qu’un jour, un jour très prochain, l’an d’après au plus tard, la France républicaine aurait établi dans l’Univers le règne du

OUF.I.OlJF.S PAPIERS DE RANG SUR l848 23

droit absolu, le droit partout, le droit pour toujours...

Il n’y avait pas une note discordante. Les curés bénissaient les arbres de la liberté : d’instinct, ils pratiquaient la théorie du ralliement. Il y avait des républicains, bonnes dupes, pour applaudir. Quelle joie ! quel succès ! Citoyens, l’Eglise vient à la République !

Quatre mois après, M. le comte de Falloux, fils dévoué de l’Église, chef laïque du parti catholique, acculait le peuple de Paris à l’affreuse insurrection de Juin. Car c’était bien acculer le peuple à l’insurrection, c’était bien la vouloir, c’était bien vouloir la « saignée » que de jeter dans la rue, brutalement, du jour au lendemain, les ouvriers des ateliers nationaux, sans travail et sans pain !

Ce fut l’affaire d’un rapport scélérat de M. de Falloux, d’un vote inepte d’une Assemblée aveugle. Le peuple, provoqué, répond follement à la provocation. Les faubourgs descendent, les pavés se soulèvent, le rappel bat par les rues, le tocsin sonne, funèbre, dans les clochers, les barricades se dressent, la fusillade éclate, le sang coule à flots. Peuple et soldats se ruent à la bataille, sans trêve, sans merci, sans pitié. Malheur aux vaincus !

Oui, malheur aux vaincus ! En 1856, quand j’arrivai à Lambèse, j’y trouvai une centaine de transportés de juin. Ils étaient encore là après huit ans, ces transportés sans jugement, par ordre du général Eugène Cavaignac et d’une Assemblée, elle aussi, prisonnière de la peur.

Puis, après l’hoirible malentendu de Juin, vint

UANC

le crime, le coup d’État. Après l’aurore de Février, la nuit de Décembre. Gommé l’a dit encore J. -J. Weiss, une douche glacée sur les cerveaux en feu.

On écrit volontiers, depuis que l’Empire est tombé, que la France accueillit le coup d’Etat avec infiniment de plaisir et fut tout heureuse de se jeter dans les bras de son sauveur. Je ne pense pas que les quarante mille proscrits de Décembre aient partagé cet avis. Bonaparte non plus, j’imagine. On ne décime pas son pays par amour de l’art. Il faut qu’on en sente la nécessité. On ne fait pas de la terreur pour la terreur.

La vérité, c’est que la République se fondait, que la bourgeoisie moyenne lui était acquise. Les élections, sur tous les points du territoire, le prouvaient, et c’est pour cela que la majorité réactionnaire de l’Assemblée législative fit la loi du 31 mai 'contre le suffrage universel.

On dit aussi qu’à Paris, le peuple ■ — on entend par là les ouvriers — avait assisté au crime les bras croisés, presque avec satisfaction, heureux de faire expier à la bourgeoisie' républicaine la répression de Juin. C’est devenu presque un lieu commun, mais ce lieu commun n’est qu’une légende, et une légende calomnieuse. J’affirme, pour l’avoir vu de mes yeux, que les ouvriers, comme les bourgeois républicains, cherchèrent à faire leur devoir d’homme et de citoyen. Étaitcé leur faute si ceux qui avaient charge et mission de prévoir le coup et d’organiser la résistance légale n’avaient rien prévu ni rien organisé ? Quand on est pris à l’improviste par un

QüF.I,OUES PAPIERS DE RANG SUR t848 25

pouvoir bien armé el résolu, on n’improvise pas la vicloire.

Il y avait dans les rues pins d’hommes de bonne volonté, ouvriers et bourgeois, qu’il n’en fallait pour livrer une vraie bataille au nom do la liberté et de la loi. Mais il aurait fallu un centre d’action pour relier tous ces dévouements, toutes ces bonnes volontés. C’est à quoi les chefs du parti républicain, les représentants du peuple, n’avaient pas songé.

Voilà pourquoi, et non pas parce que les ouvriers de Pai'is n’ont pas voulu se battre, la République a succombé en Décembre.

La liste des morts glorieux tombés rue Sainte- • Marguerite, rue Aumaire, rue Montorgueil, à la barricade du Petit-Carreau, où on tira les dernières cartouches, a été publiée. On peut la consulter. On y trouvera les noms de Baudin et de Caston Dussoubs, mais on verra que les ouvriers y sont de beaucoup les plus nombreux.

Et les paysans ? Dans un grand nombre do départements, dans le Midi, dans le centre, ils se levèrent à l’appel de Marianne.

j\Iarianne, iiour eux, c’était la République, la délivrance du château et de la cure.

On la leur fit payer cher. Les commissions mixtes fonctionnèrent, les conseils de guerre envoyèrent des innocents à la guillotine. Demandez plutôt à la famille de Cirasse, le guillotiné de Clamecy.

Il y eut des villages entièrement dépeuplés. On traqua les paysans. Gendarmes et soldats faisaient, par ordre, dans les bois, la chasse à l’homme. Le Seigneur du château servait de li-

RANG

mier, les cloches de l’église sonnaient l’hallali, les juges assistaient à la curée.

A Cayenne, en Algérie, les paysans du Var, des Basses-Alpes, dé l’Hérault, les ouvriers de Clamecy et d’Angers ont marqué de leurs ossements chaque étape de la transportation.

Tous ces morts resteront à jamais ensevelis dans l’oubli. C’est la foule anonyme et sans tombeaux. Ce sont les martyrs de la fosse commune...

Je pensais à cela, tous cés jours, en entendant Ratapoil hurler dans les rues de Paris et jusque dans l’enceinte du Palais de justice, Ratapoil maître du prétoire et du pavé, Ratapoil vainqueur, Ratapoil triomphateur !

Oh! grand Daumier, grand par ton génie d’artiste et ton âme de citoyen, où es-tu ?

Rang.

AVGUSTE BLANQUÎ (1)

Je viens rendre à la mémoire d’Auguste Blanqui le témoignage que je lui dois.

J’ai assez vu Blanqui, j’ai pu l’étudier d’assez près, j’ai assez entendu parler de lui dés hommes, amis et ennemis, qui à diverses époques l’ont approché, pour que mon témoignage ait quelque valeur. J’ai toujours conservé vis-à-vis de ce puissant absorbeur l’indépendance de ma pensée et de ma volonté ; je puis donc m’exprimer en toute liberté d’esprit.

(1) Le Voltaire t 3 janvier 1881,

OUEI.OTTES PAPIERS DE RANG SPR t8/j8 27

Dans les journaux où l’on veut m’être désagréable, on m’appelle quelquefois : « ancien blanquiste ». Le mot n’a rien qui me choque. Il est pourtant inexact, en ce sens, que je n’ai jamais fait partie des groupes qui acceptaient complètement sa direction ; j’étais, si l’on veut un ami du second degré. Lié aussi avec Tridon et les autres lieutenants du « Vieux )>, je n’ai jamais été mêlé directement à leurs affaires, sauf une seule fois, lorsqu’il fut question de fonder le journal la Renaissance.

Je voyais pourtant Blanqui assez fréquemment lorsqu’il était à Paris. Ce solitaire avait besoin d’être renseigné sur les hommes, sur les choses, sur les mille incidents de la vie politique. Il faisait quelque fond sur mes paroles, sur mes appréciations, sur mes jugements, et il me questionnait volontiers. Dans ses rares moments de gaieté, il lui arrivait de m’appeler son « Bottin ». Il savait d’ailleurs quel dédain j’avais des calomnies dont on l’abreuvait, quelle était mon estime pour son caractère, mon admiration pour la sagacité, pour la puissance dé son esprit.

La calomnie ! jamais homme n’en a plus souffert. On a dit : <( C’est une grande douleur d’être haï parmi les hommes ». Cette douleur, nul plus que Blanqui n’en a connu les amertumes. Dans son parti même, jusqu’en 1870, des inimitiés implacables l’ont poursuivi. Je me rappelle encore le scandale lorsque, sous l’Empire, j’osai lui dédier un livre et lui donner ainsi une marque publique d’estime et de respect. Tel qui figure aujourd’hui parmi les plus intraitables outranciers de la politique, tel qu’on pourrait qualifier de

RAN’C

« nouveau blanquisic » m’infligea un blâme sévère.

Il fallait dans ce temps là un certain courage pour prendre la défense d’un bomme dont Armand Barbés et Charles Delescluze, pour ne citer que ces deux-là, ne parlaient qu’avec mépris, dont tant d’autres, aveuglés par dés récits mensongers, ne prononçaient pas le nom maudit sans une sorte d’effroi mystérieux. Blanqui, lui, restait impassible dans la sérénité de sa conscience. Aucun de ses amis ne lui a jamais entendu prononcer un mot de récrimination. Je ne crois pas qu’il ait confié à personne les vraies causes de sa brouille avec Barbés, brouille antérieure de dix ans à la publication de la fameuse pièce Taschereau. Il vivait silencieux et ne daignait pas s’expliquer.

Ce silence lui a été funeste. Pour beaucoup d’hommes dé bonne foi, Blanqui est resté un problème. Depuis sa sortie de Clairvaux, on n’a pas pu le juger. Accablé par l’âge, brisé par trentecinq années de prison, guetté par la mort, il n’était plus lui-même. Les haines, lés calomnies, l’ostracisme moral dont il était frappé, ont eu d’ailleurs sur sa vie, sur sa destinée, sur son esprit, la plus néfaste influence. Bepoussé, il s’est de plus en plus confiné dans Fisolement ; il a exagéré sa méthode révolutionnaire qui, en fin de compte, s’est trouvée impuissante ; il a cru à la possibilité d’exercer secrètement une action sérieuse à l’aide d’un petit groupe d’amis dévoués. En un mot, il a affiné son tempérament de conspirateur en laissant inactives ses incomparables facultés de politique et d’homme d’État.

QUELQUES PAPIERS DE RANG SUR l848 29

Oui, d’homme d’Etat, je ne m’en dédis pas ! 11 savait manier les hommes, il était né pour gouverner. Dans nos longs entretiens, quand il avait cessé de m’interroger, il me ravissait par son entente des affaires, par la justesse de ses vues, par la profondeur de ses aperçus sur la politique générale. Patriote ardent, il était de la grande école française, celle d’Henri IV, de Richelieu, de la Convention. 11 ne donnait pas dans les rêveries humanitaires et les niaiseries cosmopolites. Lisez ses admirables articles de la Patrie en danger !

Esprit net, avisé, pratique, il avait horreur de la déclamation et des déclamateurs ; il avait le dédain des fabricaleurs de programmes. Si on voulait l’exaspçreL on n’avait qu’à lui demander quel serait son programme au cas où le lendemain d’une révolution triomphante, le peuple le porterait au pouvoir. (( Mon programme ! disaitil, en levant les épaules, mais je ne sais pas quel il sera ; je ne sais ce que je ferai, j’agirai suivant les circonstances ! » Ainsi parlait Auguste Blanqui. Je n’insiste pas, car on ne mamjuerait pas de dire que je veux présenter le vieux conspirateur comme le père de l’opportunisme.

L’erreur de Blanqui, comme je l’indicjuais plus haul, l’erreur qui a faussé sa vie c’est d’avoir cru de plus en j)lus à la possibilité de se saisir du pouvoir [)ar la cons[)iratiün, [)ar un coup de surjuâse, en prenant, comme il l’a dit lui-méme, le (iouvernement et la police en flagrant délit. Ce n’est pas moi, certes, (gii lui en ferai un rejjroche, et i)our cause ! Je constate seulement l’erleur. Celle politi(jue-là pouvait èlre bonne et

RANG

aboutir dans les petites républiques italiennes. Dans une grande démocratie comme la nôtre, au dix-neuvième siècle, elle est radicalement impuissante. Le coup de surprise peut réussir ; on n’en est pas plus avancé pour cela. L’affaire de la Villette, au mois d’août 1870, savamment organisée par Blanqui, a été la démonstration directe et irréfragable de l’inanité de sa doctrine. Il en a donné lui-même le récit et on peut y voir qu’il a dû abandonner l’entreprise non pas même devant la résistance du pouvoir qui n’avait pas encore agi, mais uniquement parce que la population faisait lé vide, l’isolement autour de la vaillante petite troupe.

Et puis, il y a quelque chose de plus. Ce n’est pas tout que d’entrer à l’Hôtel de Ville ; il faut y rester, il ne faut pas être balayé par un retour offensif. On l’a vu au 15 mai, on l’a vu au 31 octobre. Au moment de l’armistice, en 1871, je passai avec Blanqui toute une journée à Bordeaux. Il ne fut question entre nous pendant la plus grande partie de l’entretien, que de la situation militaire. Cependant, au moment oû j’allais le quitter, je lui parlai du 31 octobre. Il me raconta tous les incidents qui, d’après lui, avaient fait échouer le mouvement. Quand il eut terminé, je me permis de lui dire ; <( Tout cela ne suffit pas à expliquer l’insuccès ; il y a une raison plus haute, et cette raison la voici : il est toujours possible de prendre par un coup d’audace le pouvoir pendant une heure. Pour s’y maintenir, pour rester maître de l’Hôtel de Ville, il faut être accepté par l’opinion, il faut être considéré par la majorité dé la population

QUELQUES PAPIERS DE RANG SUR l848 31

comme possible ». Blanqui ne me répondit pas et resta quelques minutes songeur.

Auguste Blanqui, jusqu’en 1870, était à la fois inconnu et méconnu, inconnu de la foule et méconnu dés hommes politiques. De là son impuissance. C’est parce qu’ils étaient frappés de cette grave faiblesse, que quelques-uns de ses amis, parmi lesquels Tridon, conçurent à la fin de 1869, la pensée d’un journal où Blanqui ferait connaître ses idées et ses vues politiques. Le comité directeur de la Renaissance, pris en dehors des groupes d’action organisés déjà depuis plus d’une année, devait être formé de Blanqui, d’Albert Regnard et de moi. C’ést Tridon qui vint m’en faire la proposition et j’acceptai.

Le journal ne parut pas ; mais la chose était assez avancée pour que nous ayons eu chez Begnard un entretien où la composition du premier numéro avait été arrêtée. Je devais faire l’article sur la situation politique ; Begnard se chargea de traiter la question philosophique et religieuse. — Et l’article sur la question sociale, qui le fera ? nous dit Blanqui. — Mais vous, mon cher citoyen, lui répondîmes-nous d’une seule voix, cela vous revient de droit. — C’est que, reprit-il, avec son fin sourire, c’est bien difficile ; le socialisme, voyez-vous, 'en est à sa période de « criticisme ! »

Je finis sur ce mot que je dédie à ceux qui pensent à résoudre la question économique par la violence et à transformer la société du jour au lendemain par un coup de force.

Rang.

liANC

VICTOR aCHOELClŒR (1).

Un vaillant hüinnie, Victor Schœlcher, vient de mourir.

Il avait près de quatre-vingt-dix ans. Il avait bien rempli sa vie vouée tout entière à la démocratie, à la liberté, à la République.

Il y a quelques mois, il venait encore au Sénat courbé, affaissé, mais on sentait ce grand vieillard prêt à redresser sa haute taille.

Schœlcher appartenait à cette admirable génération qui lit Juillet 1830 et Février 1848. Il était l’ami de Godefroy Cavaignac, d’Armand Barbés, d’Etienne Arago, de Charras, de Ledru- Rollin, de Delescluze.

De sa longue vie je ne veux prendre que quelques traits.

En 1848, il eut ce bonheur si rare de pouvoir réaliser une des pensées de sa jeunesse, d’accomplir l’œuvre qui lui était chère entre toutes. Sous-secrétaire d’Etat au département de la Marine, il prépara les décrets d’émancipation des nègres de nos colonies. C’est à lui qu’on doit l’abolition de l’esclavage sur les terres françaises. Il en fut récompensé par une popularité

(Ij Le Radical, 28 dcceaibrc 18'J3.

OTJEI.OTU'S PAPTF.nS DF. R.ANC STTR lS./|(S 33

qui resta intacte jusqu’à sa mort. On n’a pas assez remarqué du reste combien les esclaves émancipés ont été fidèles à cette République qui leur avait donné la liberté. Ils ne se sont jamais laissé tromper. Chaque fois que le droit de vote leur a été rendu, ils ont donné leurs voix à des ix'qmblicains. .Je me rappelle qu’en 1874, je rencontrai mon ami Germain Casse qui était candidat à la Guadeloupe : « Tiens, lui dis-je, vous « n’allez donc pas là-bas ? — Inutile, me répon- « dit-il, j’ai une lettre de Schœlcher et une de « Gambetta ; tous les vieux nègres votent avec « Schœlcher, tous les jeunes nègres avec Gam- « betta ».

Schœlcher, au Coup d’Etat, le 3 décembre au matin, était à côté de Baudin à la barricade de la rue Sainte-Marguerite. 11 fit son devoir, tout son devoir de repré.sentant du peuple. Il le fit trop tard. Comme tant d’autres, il avait cru à «la sentinelle invisible »(1) de Michel de Bourges, grand orateur mais piètre politique. Quand on a pour soi le droit et la légalité, il est impardonnable de se laisser surprendre. Rien n’avait été préparé, rien n’avait été organisé pour la résistance. Pendant trois jours, les chefs cherchèrent les soldats, les soldats cherchèrent des chefs, .l’ai vu ces cho.ses (2).

Quand la liberté eut sombré, Schœlcher partit pour l’exil avec les proscrits de Décembre, protestation vivante du droit contre le crime. En

(1) Voir page 82.

(2) Voir page 24.

RANG

1870, il commanda l’artillerie de la Garde Nationale que Trochu, cédant à la détestable influence du général Ducrot, laissa inactive comme il laissa se consumer sur les remparts les trois cent mille Parisiens qui demandaient à marcher sur l’ennemi. Là est la véritable cause du 18 Mars, — le général Le Flo, ministre de la Guerre et peu suspect, l’a déclaré — et c’est pourquoi, dans les premiers jours, quoi qu’on en ait dit, — Paris était presque tout entier pour le mouvement.

A l’Assemblée de Versailles, comme il n’était pas orateur, son rôle semble effacé, mais ce n’est qu’une apparence. Ses conseils étaient écoutés. Résolument prêt à l’action, imposant le respect à ses adversaires, plus d’une fois il ranima les défaillances et releva l’âme des découragés. Avec Schœlcher, c’était toujours : haut le cœur ! Après le 24 Mai, au 16 Mai, dans les moments critiques, quand la République était menacée, quand il fallait prendre les résolutions viriles, les résolutions de vie ou de mort, Gambetta, qu’il aimait d’une tendre affection, n’eut pas de soutien plus énergique !

Quelle admirable unité dans cette vie !

Victor Schœlcher était dégagé, affranchi de toute idée religieuse. Cet homme de devoir, ce quaker d’allure ‘et de tenue était athée et il le déclarait hautement. Il a dû dire comme Armand Carrel, comme Eugène Sué, comme Charras : « Pas d’Eglise, pas de prêtres ! »

Nous n’aurons pas à ses obsèques le triste spectacle qui nous a été trop souvent donné depuis quelque temps, de républicains, de librespenseurs livrés à l’Eglise par respect des conve-

OrF.LOÜES PAPIERS DE RANG SUR l848 35

nances mondaines. Hypocrisie des deux côtés, hypocrisie des familles, hypocrisie de l’Eglise !

Rang,

Page 1