‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 23 sur 60 · X. Feuilllant · texte numérisé non relu

X. Feuilllant

Laurent Pichat.

R. L.alaurie.

l’exil en BELGIQUE 231

Nous citons aussi celte curieuse lettre de Chal- Icinel-Lacour :

Paris, le 10 juillet 1873.

Mon cher ami,

Si je n’avais suivi que mon propre désir, et si la poste avait la vivacité d’allure du télégraphe, vous auriez reçu une lettre de moi avant même votre départ de Luxembourg ; j’ai préféré vous laisser souffler et reprendre haleine moi-même ; pendant deux jours, en effet, jë suis resté estomaqué, et non pas seul, je dois le dire.

Grâce aux indications des journaux, on savait que l’affairé élait pour lundi, mais on ignorait l’heure ; était-ce clans la matinée ? Aussi, dès midi, il y avait sur les boulevards l’agitation des grands jours ; on oubliait de déjeuner chez Vachette, à la Bourse où je suis passé, on causait plus de vous (pie du 5 %, enfin à 4 heures les bureaux de la République étaient bondés de tous nos amis. A six heures, rien. On pèse, on commenle les causes du retard. On suit par la pensée, minute jiar minute, les phases probables de la rencontre et l’on s’inquiète du silence du télégrayihe. Sp... tout blême et ne tenant plus, me fait signe, nous sortons dans une voiture et nous partons chez iM'"” la Générale. — Tout est bien, ne cesse de ré[)éter notre brave ami, que je prends pour un peu fou. Bue du Temple, rien, nous retournons et apercevons devant Frontin, votre père, tout ferme en apparence, mais bien anxieux au fond. Le café était plein, nous attendons, car la dépêche devait nous parvenir là ;

RANG

à 7 heures, elle arrive' ; Paul blessé premier...

Votre père part tout joyeux, le sans gravité, l’ayant rassuré pleinement, et nous nous répandons pour annoncer la nouvelle ; une heure après, en dînant, les commentaires d’aller, chacun cherchant à lire entre les mots de la dépêche, si bien que nous avions tous l’air de Jean qui pleure et de Jean qui rit. A onze heures, nous recevons communication des deux procès-verbaux.

Seconde journée. • — Nous nous attendions tous à une lettre, ou à des dépêches plus explicites. Personne n’a rien reçu, le soir arrive et chacun s’indigne contre ceux qui sont avec vous et qui nous laissent ainsi sans nouvelles. Quand enfin Lalaurie arrive, il est onze heures. Je vous tiens quitte de tous les propos, de tous lés jugements, de tous les arrêts rendus par les uns et par les autres, il nous sutfira de vous dire que je suis rentré chez moi tout heureux de vous savoir hors de tout danger, et pensant qu’il vaut mieux, après tout, savoir un ami vivant qu’un ennemi mort.

Pour vous pai'ler d’autre chose, je vous dii'ai que sur ma demande, M. Macé, votre juge d’instruction délégué, m’a fait appeler lundi dans son cabinet. Je me disposais a égréner mon chapelet quand ce commissaire m’a fait comprendre qu’il n’était pas disposé à m’entendre comme témoin, (ju’une lettre dé moi relatant les faits à ma connaissance suffirait, qu’elle serait jointe au dossier, qu’elle aurait ainsi la valeur d’un document à consulter, etc,, etc.

Je me suis retiré sur ces propos, promettant

l’exil en BELGIQUE 233

ma lettre pour le lendemain, mais sentant le piège.

Le lendemain, en elïet, je répondais à M. Macé qu’il m’était impossible de souscrire à sa proposilion, qu’une telle lettre faite sur sa demande aurait pour désavantage de s’étendre à coup sûr sur certains points déjà connus de l’instruction et de négliger certains autres sur lesquels je pourrais donner d’utiles éclaircissements ; qu’au point de vue purement juridique, ma lettre pouvait être assimilée à un certificat et me retirer la’ faculté dé témoigner plus tard, enfin qu’elle ne saurait avoir à aucun degré, l’imiiortance et la gravité d’une déclaration faite sous la foi du serment, et que pour ces raisons je persistais à n’ôtre entendu que comme témoin. L’affaire en est la.

Mais je m’aperçois (jne je bavarde plus qu’il n’est nécessaire dans la chambre d’un malade, je me tais et vous embrasse.

Ciiallemel-Lacouu.

liane clait déjà à cette époque, un escrimeur excelli'iil. tl s’élail. l)aUu en 1872 avec Yvau de Wo'Styiie. 11 eut plusieurs fois dans sa vie à sciu ir d’arliitre et de témoin. 11 assista M. Georges Clemenceau dans son duel avec M. Descliaiiel. Il fut témoin du général Ibcquarl dans sa rencontre avec le colonel lleury.

Le long et douloureux exil de liane devait être adouci ])ar une volumineuse et affectueuse correspondauce.

Voici quelques lettres datées de 1873. Celte qui lui ap[)orla le i)lus de soulagement fut la missive en-

23i RANG

voyée par Gambeita, le soir de la condamnation de Bazaine.

Paris, le 7 août 1873.

Mon cher ami,

Je vous demande pardon de vous avoir mis j dans la nécessité de m’écrire deux lettres avant j que je vous eusse fourni quelques détails sur ce 1 qui peut vous intéresser ici. Je ne suis pas bien content de ce que vous m’écrivez au sujet de votre état d’esprit. Si cette nouvelle peut vous être de quelque consolation, je vous dirai que moi aussi, sans parler des autres, je ressens plus vivement votre absence que dans les premiers jours. Moi aussi, je pense que vous seriez bien mieux avec nous que là-bas où vous êtes. J’ai perdu ma compagnie la plus habituelle, un échange toujours profitable de vues et de réflexions, de bons conseils et jusqu’à des rebut- | fades qui avaient certains charmes. Je suis seul | ou à peu près. Vous parlez de la cave ! Elle ! n’existe plus guère, je fais des efforts inouis pour la soutenir (1). Castagnary est absent. Il est parti sans nous rien dire depuis plus de trois semaines. Notre ami Sourd me fait compagnie, avec Finaud. Mais il faut la croix et la bannière pour les ' retenir. Nous avons aussi Hébrardet Azam, compagnons d’été, oiseaux de passage qui nous quit- ' leront dès que leurs femmes seront revenues. Au 1 journal, même vide. Allain-Targé est parti i avec sa femme pour la Suisse. Challemel-Lacour |

(1) Nom donné par les amis de Ranc au café Frontin, ; où ils se réunissaient.

i.’exil en bei.gioue

csl en vacances, il est vrai qne c’est à pen près comme s’il élait à Paris, nons n’avons que le citoyen (1) qui vient à de rares intervalles. Isambert qni tient coup depuis quatre jours et qui travaille comme un homme qui se remet à la besogne après un mois de bains de mer. La vie n’est pas rose. Sauf la fusion, peu de questions sur le tapis. Une grande réserve nous est imposée, car la loi Ernoul démontre assez qne l’on nous vise tout spécialement. Il faut donc traîner le boulet quotidien sans gaîté et par devoir. Ce n’est pas assez pour rendre l’existence heureuse.

Du dehors, pas d’anecdotes piquantes. Nous avons eu le duel de MM. About et Hervé. C’a été vite fait. Avant-hier soir au Palais-Royal, dans le foyer, on en riait plus qu’on y voulait croire. L’École Jacob a bien prié ; c’est le cri universel dans le monde du s{)ort. 11 faut ajouter (jue l’on commence à trouver singulières les rencontres de journalistes. Je vous dis ce que l’on me rapporte, selon mon principe et ma règle, dans cette correspondance avec vous, de dire toute la vérité. On a trouvé que M. Hervé a été peu scrupuleux de prendre un témoin comme M. de Saint-Valry qui n’est pas de son })arti ; la même observation s’applique à M. de Guigné, autre' impérialiste. Se battant pour son prince, il semblait que M. Hervé dût trouver ses témoins dans son monde politique. Voilà tout comme événements du monde parisien. Nous voyons quelquefois Poupart (aujourd’hui M. Henri Davyl). Nous attendons sa pièce que l’on répète. H est curieux à entendre. C’est chaque jour quelque obstacle.

(1) Gambetta.

RANG

quelque embarras, quelque anicroche. Il nous la faisait hier aux vexations de la censure !

Pour en venir aux affaires plus sérieuses, la situation politique n’est pas mauvaise. Toutes les nouvelles écrites ou orales qui nous arrivent de la province s’accordent à dire que l’esprit républicain fait les plus étonnants progrès dans les campagnes. Le paysan veut la République, et il la veut parce qu’il s’aperçoit que le prêtre, les nobles et les gens de leur sé(juelle n’en veulent pas. Il la veut avec cette espèce d’obstination rusée qui est son fait et l’une de ses forces. Le parti, un peu abattu après le 24 mai est tout à fait remis en selle, nos amis des plus petites communes ont repris leur ancienne attitude. M. Thiers, très amoureux de la popularité que lui ont babilement faite les populations de l’Est, est disposé à faire une campagne à la rentrée pour amener inopinément la dissolution, ün sait cela dans le Gouvernement et comme on le redoute, c’est ce qui va précipiter la fusion. La fusion! Est-ce bien la fusion? À cet égard, la plus’ grande incertitude continue à régner. Remarquez que personne ne dit rien de précis ni de part, ni d’autre. Seule, la Gazette de France se montre plus hardie. Elle dit que tout est facile à la rentrée. Il paraîtrait, en effet, qu’il y a un plan d’après lequel on se contenterait de proclamer que la monarchie est le Gouvernement défînilf de la France, et que le maréchal de Mac-Mahon est régent pendant la vacance du trône. Ce serait un moyen de gagner du temps sans désagréger la coalition, ce qui est le grand point. D’autres soutiennent qu’il ne s’agit que de préparer les voies

r, EMT. F.N r.r.I.GIOliF,

j\ la présidonco première ei décennale dn général de division llenri d’Orléans. On ne peut rien dire de certain, sinon que le comte de Chambord n’est pas encore sur le trône et que la France 1’}' laissera difficilement monter. Ouant à nous, nous ne sommes ni confiants, ni défiants; nous regardons et nous veillons. Nous ne pensons pas quitter Paris avant trois, semaines. Rien n’est décidé quant à notre itinéraire (1).

Je ne puis vous dire avec quel intérêt tout le monde s’intéresse à vous et à votre affaire. Téimpréssion que vous me communiquez, du reste, sur votre lettre, est excellente. Je crois qu’il n’y a plus rien à faire pour vous que de laisser les juges prononcer. Vous savez sans doute qu’on les dit fort embarrassés. Ils voudraient, à ce que l’on assure, trouver des faits nouveaux. Quels faits nouveaux ? Ce ne peut être que des calomnies, comme celle qui vous fait assister à la démolition de la maison de M. Tbiers. On dit que l’instruction traînera en longueur. A cet égard d’ailleurs, je n’ai nul renseignement de quelque valeur. Ainsi donc, mettez-vous à apprendre l’anglais, à lire, à travailler, à écrire surtout. Là seulement sera pour vous le repo.^;, le délassement et la distraction.

A bientôt, mon ami, je vous embrasse pour tous.

E. SriiT.T.Fn.

(l) (îambella et Spiillor allèrent à nnixelles le 1" octobre 187.3.

RANC

Paris, 30 spptembro, minuit.

Mon cher ami,

C’est avec la plus grande joie que je voue annonce que nous partirons — Gambetta et moi — ■ pour aller vous voir et passer quelques jours avec vous, demain ietidi, P' octobre, par le train express de 3 beures 45 de l’après-midi et qui arrive à Bruxelles vers dix heures.

Nous vous prions instamment de vous trouver à la gare, pour que nous soyons plus tôt ensemble, vous nous retiendrez deux chambres à l’hôtel de la Poste.

Notre intention n’est pas de demeurer à Bruxelles, afin d’être encore mieux entre nous. Dès le lendemain, nous partirons tous les trois pour La Haye, Amsterdam et la mer. Tenez-vous donc prêt à nous accompagner : nous comptons vous donner cinq à six jours. Prenez vos dispositions. Recherchez le train le meilleur pour partir dans la journée de vendredi.

Mille choses de votre

E. Spuller.

(Sans date).

Mon cher ami.

Le rapport du général de Rivière excite une émotion, imé admiration unanime. Il faut le populariser, le faire pénétrer partout. Nous pensons qu’il conviendrait de le répandre point par point, de mettre en lumière les passages principaux. Il faut donc le découper, le servir en

l’exil en BELGIQUE

Iranclics, comme vous avez t'ail du livre du colonel D’Andlau.

Sans violence, avec voire sereine et large impartialité.

Nous complons sur vous. Rcrivez-nous. Nous attendons vos articles. Il nous en faut un par jour.

Je vous embrasse,

Léon Gambetta.

LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE K), rue (tu Croissant

Administration

—O— Paris, le 9 novembre l<Std

Mon cher ami.

Je profite du voyage de notre ami Assolant pour vous envoyer mes félicitations sur la série des articles consacrés au procès Bazaine. Le drame louche à sa fin; quand vous verrez le porteur de ma lettre, le dernier mot aura été dit sur celte lugubre affaire. Je compte fermement sur un arrêt qui fasse enfin justice. Vous aurez, mon cher ami, une grande part dans ce verdict, quel qu’il puisse être d’ailleurs nous aurons remporté une grande victoire d’éclairer et de fixer définitivement l’opinion du monde sur cette infâme tra- ! bison ; les conséquences de ce jugement de la I conscience universelle se feront bientôt sentir cl ‘ malgré les difficultés et les embarras de l’heure ! présente, ayez confiance, nous sortirons des dé- 1 filés du 8 février 1871. Prenez patience, travailu lez, songez que tous vos amis vous aiment en ^ proportion des souffrances que vous supportez

RANG

si courageusement pour nous tous, et pour moi je réclame une place à part.

Votre dévoué,

Léon Gambetta.

10 décembre 1873.

Mon cher ami.

Il est 10 heures. On nous apporte le verdict du conseil. A lunanimité, oui, sur toutes les questions. C’est la mort avec dégradation, exclusion et radiation des cadres de la Légion d’honneur.

.Je suis heureux de pouvoir vous l’écrire le premier, à vous qui’ avez tant lait pour préparer cette preïnière revanche du droit et de l’honneur de la France.

Soyons calmes et laborieux ; nous triompherons.

Je vous embrasse. Votre,

Léon Gambetta.

LA REPUBLIQUE FRANÇAISE 16, rue du Croissant

Administration

Paris, le 14 novembre 1873.

Mon cher ami,

La situation politique est toujours obscure et semée de pièges et d’embûches.

Nous avons l’air aujourd’hui d’aller droit à la conjonction des centrés.

M. Thiers n’est pas très content, au moins en

I, F.XIL EN RELC.IOTIE

apparence. On .semble disposé à lonl. faire sans lui. El tout ce qne l’on a fait, il l’avait préparé, médité pour lui. Si ce n’est pas lui qui conduit tout, il devra se trouver pris à ses propres pièges. Mais la vérité force à dire que sa* rentrée aux affaires serait universellement accueillie avec faveur, à cause de la reprise des affaires dont elle serait le signal. Je vous ai dit à quel point nous devons tenir, dans l’intérêt môme de la République, à délivrer le pays du cauchemar qui pè.se sur lui. Bien des sacrifices sei'ont nécessaires, aucun ne sera trop grand : l’urgence est extrême, et comme je l’ai écrit, un accident pourrait tout perdre.

Après vous avoir dit ces choses qui résument nos entretiens de tous les instants, je vous demande de nous envoyer un article de première j)age sur les témoins devant le conseil de guerre, dans cette note si juste, si émouvante et si droite qui a été tant remarquée depuis l’ouverture du procès, au premier jour S. V. P.

Adieu mon ami, je vous embrasse,

E. Sptuj.eu.

Paris, le lü décembi'e 1873.

Mon cher ami.

Je vous envoie quelques documents que j’ai pu rassembler aujourd’hui au Luxembourg. Cv. sont à peu près les seuls qui ont été distribués. Je i sais que le Préfet de police se propose de nous I demander un crédit pour établir un service télér. graphique reliant tous les arrondissements de I Paris à la Préfecture. D’un autre coté, certains

membres du Conseil proposent d’attribuer aux agents de la Préfecture de police une partie des fonctions qui appartenaient à des agents spéciaux. Tels sont, par exemple, les inspecteurs de l’éclairage éf de la voirie. La commission est favorable à ce projet. Je tiens ces détails de Marmottan et de Murat (1) et de Cadet que j’ai interrogés en votre nom et qui vous envoient Ions les trois leurs compliments et me chargent de vous dire que tout le monde dans leur commission reconnaît à chaque séance combien vos conseils manquent à nos travaux, autant que votre personne à notre amitié. Vous me demandez de vous dire où nous en ^sommes avec vos préfets. — D’abord, pour ce qui est de M. Renault, nous avons cessé de lui parler après votre départ et il a cessé peu à peu de venir au Conseil. Il était dans toute l’intrigue du mois d’Octobre, et, depuis la rentrée, il n’a fait qu’une ou deux apparitions au Conseil, sans chercher à nous accrocher. Quant à Duval, il a été aimable; après votre défense, où vous avez prononcé son nom, il est venu spontanément vous rendre justice et nous dire' qu’en effet il avait conservé pour vous les sentiments qu’il vous avait toujours témoignés pendant les premiers jours du siège. Nous lui en avons su bon gré. Malheureusement, le garçon est si peu préfet, si pauvre homme d’affaires, si maladroit, si bavard et si poseur qu’il est tout à fait coulé auprès du Conseil. C’est bien pis que Calmon. Seulement, nous ne le repêcherons jamais, comme nous avions eu la bonté de le faire pour le nouvel élu de Seine-et-Oise. Il en résulte

(1) Père de M. Murat, sénateur de l’Ardèche.

L F.XIL F, N nF.r.GIOllF

que mon Duval boit souvent (relïi'OYa})les coups et quelque jour, il finira par se noyer tout à fait. Il s’est aperçu de notre peu de bienveillance, et il se' venge par des violences contre ceux de nos amis qu’il croit hors d’état de lui répondre. Mais cela ne le sauvera môme pas auprès de la Droite qui lui reproche son étonnante incapacité. ,

Je vous remercie, mon cher ami, de vous intéresser de là-bas à toutes ces choses. Vous avez raison de penser d’ailleurs que nous né faisons rien sans nous demander ce que vous conseilleriez si vous siégiez à notre place. Quand pourrez-vous nous revenir ? C’est une question qui se pose souvent parmi nous aussi bien au Luxembourg que rue du Croissant. Vous jugez exactement, je le vois, notre situation politique. Nous sommes dans un gâchis parlementaire, dont, pour mon compte, avec mes idées particulières, j’ai plus horreur que personne. Ce gâchis est moins dangereux cependant qu’un gouvernement qui serait dans les mains d’un bonapartiste. Ceux-ci perdent chaque jour de leur terrain, d’ailleurs. L’arrêt Bazaine les a réellement consternés. Donc notre délivrance à tous, et la vôtre surtout que nous désirons tant, ne dépend que de la patience et de la prudence des républicains. Bon e.spoir ! Votre bien dévoué,

N. Aflaix-Targé.

i M“® Allain-Tai’gé et mes fdles se rappellent à r votre souvenir.

RANG

LA REPUBLIQUE FRANÇAISE Ifi, rue du Croissant

Administration __o —

Paris, le 16 décembre 1873.

Mon cher ami,

Je vous envoie trois pièces intéressant les condamnés politiques de la prison de Nîmes. Vous verrez à en tirer un de ces articles comme vous taisiez l’an passé. Je n’ai rien de plus à vous recommander. Vous savez aussi bien que nous qu’il faut être prudent et réservé, et sous ce rapport, nous nous entendons à merveille.

Les élections de dimanche ont porté l’Assemblée' au comble de la fureur. C’est de l’épouvante, de la colère, du désespoir et de l’abattement. Il paraît qu’hier lundi, la Chambre présentait le plus curieux spectacle.

Maintenant, mon cher et vieil ami, voici uneautre petite nouvelle.

Je suis en mal de vous, je veux vous voir, passer quelques instants avec vous. J’ai tant de choses à vous dire ! Je partirai pour Bruxelles vers la fin de la semaine, peut-être avant, mais je vous écrirai.

A bientôt, en attendant, je vous embrasse.

E. Spuller.

Paris, 30 décembre 1873.

Mon cher ami,

Je crois bien faire en vous envoyant un volume publié déjà depuis longtemps par M. F. V.

l’eXII. en BELGIQUE 245

lluspail, et dont personne, que je sache, n’a jamais parlé.

Je crois qu’il y aurait un article Variétés utile et intéressant à tirer de là. C’est un recueil d’articles publiés au temps de sa jeunesse, par M.Raspail, dans le Rélormateur . Il y aurait à revenir sur une époque qui vous est connue, et qui sera toujours chère au parti républicain. Un portrait de W. Raspail, à l’occasion de ce livre, une appréciation juste de son rôle dans le parti, une explication de sa popularité persistante ; quelques vues sur ses idées économiques et son apostolat si spécial, si particulier ; un résumé sur l’histoire de ce temps ; tout cela ferait une ou deux variétés du plus vif intérêt. Prenez votre temps et voyez cela. Je crois que la chose en vaut la peine.

Nous sommes arrivés en bonne santé. J’ai vu vos parents ; ils vont bien. Tous vos amis vous envoient leurs meilleurs souhaits.

Nous partons ce soir pour Nice. Nous serons absents une dizaine de jours.

A bientôt. Mille choses.

Léon Gambetta.

LETTRES DE GAMBETTA A RANG

Pendant ses six années d’exil, Ranc demeura le 1 collaborateur fidèle de Gambetla. Entre les deux j grands politiques une correspondance s’est engagée. ;| Nous publions les lettres jusqu’ici inédites adressées j par Gambetla à son ami Ranc. Elles attestent des \ efforts faits pendant le septennat de Mac-Mahon pour ■! assurer le triomphe de la République et l’achemine- \ ment de la « gauche » vers le radicalisme. ;

Paris, le 20 mars 1874. |

Mon cher ami, j

Le document publié par l’Indépendance Belge, , et relatif à la déclaration de guerre a causé ici unè très vive' émotion. Vous devinez bien que les i bonapartistes en contestent l’authenticité. Le i reste du public cherche à savoir qui est l’auteur i d’une révélation d’une telle importance.

Les uns disent que c’est M. Emile Ollivier, les ^ autres le duc de Grammont. Coquelin vous dira : ce que nous autres nous pensons (1). Enfin, .

(1) Gambetta pensait que c’était le prince Napoléon.

j LETTRES DE GAMBETTA A RANG 247

certains détails sont contestés, comme vous le I verrez par la note ci-dessous de l'Ordre (1).

Le rôle que M. Jérôme David aurait joué dans ces circonstances, si l’on en croit l’Indépendance,

; serait si considérable qu’il faut tirer au clair ce point d’histoire.

Je vous envoie une brochure de M. le baron i David, parue il y a quelques mois, qui a passé : presque inaperçue, et qui me paraît bien avoir ! été écrite pour se défendre à l’avance. Lisez cette brochure et voyez si vous n’en pourriez pas tirer parti dans l’article que vous ferez sur l’incident raconté par l'Indépenddnce. Mais n’y allez qu’à bon escient. Ce qu’il faut, avant tout, c’est avoir une opinion précise et positive sur l’authenticité 1 du document publié.

En tout cas reste un article à faire pour bien i établir la responsabilité de la famille impériale et de ses dévoués serviteurs dans la déclaration de , guerre. Le bonapartisme, qui ne fait pas les pro- 1 gros dont il se vante, reçoit de cette publication 1 un coup qui l’achève. Nous comptons sur vous, il mon cher Ranc, ne tardez pas. Je vous écrirai P prochainement sur la situation générale qui né nous paraît pas trop fâcheuse, en dépit de bien ;j des apparences.

I Je ne crois pas avoir encore connu depuis le

1 (1) D'après ce rccil, dit l'Ordre, M. Jérôme David aurait

I eu dans la soirée du 5 au G juillet, avec l’Impératrice, un I entretien à la suite diniuel les dispositions pacifiques de 1 l’Empereur se seraient complètement modifiées. Or, il est 1 à notre connaissance personnelle, que M. Jérôme David I était, à ce moment, dans le département de la Gironde et j qu'il n'a vu l’Empereur et l’Impératrice que beaucoup i>lus I lard et n’a pu avoir avec Leurs Majestés la consultation I que l' Indépendance donne comme aullienlique.

RANG

2iS

2 juillet 1871, un moment plus favorable aux intérêts républicains, que le moment actuel. Les vacances ont amené une grande' affluence de visiteurs politiques de tous les points de la France, et jamais je ne les ai trouvés si confiants, si fermes, si pleins de faits rassui'ants, de récits circonstanciés sur les progrès de l’opinion.

Allons, cher ami, vite un article d’histoire, tenez-vous en bon entraînement.

Croyez-moi votre fidèle' et dévoué ami.

Léon Gambetta.

LA REPUBLIOUE FRANÇAISE 10, rue du Croissant

Administration

Paris, le lü avril 1874.

Mon cher ami.

Je vous fais envoyer par la poste les trois volumes du général Trochu que j’ai demandés à Hetzel. Le général Trochu ne sé lasse point de protester contre l’enquête. Ses protestations sont extrêmement intéressantes. Vous connaissez son talent de critique. Voyez à en tirer le meilleur parti pour notre institution et pour nous aussi.

Je trouvais que vous demeuriez bien longtemps sans nous donner signe de vie, quand nous sont parvenues vos dernières lettresj Je vous prie de me laisser recommander plus instamment que jamais de vous tenir au courant de la politique, même ennuyeuse que nous sommes contraints à

Phi)lo Cakiai'

A mon ami Arthur T{anc. A celui liont le retour parmi nous sera le signe Je la revanche Ju Droit et Je la 'Liberté; a celui Jont l'Exil nous a tous frappés en laissant Jans nos rangs un viJe que nul autre ne peut combler pour te service Je la Patrie et Je la J{épublique ! Léon Gambetta.

Paris. 2 août jSj4.

LETTRES DE GAMBETTA A RANG

faire tous les jours. Vous n’imaginez pas quel supplice c’est de parler tous les jours sur ce qui n’existe pas. A ce jeu, on s’use vite. Je ne sais pas si vous découvrez des traces de fatigue dans ce que j’écris ; je sens bien, moi, que je me dépense avec une extrême rapidité. Encore, si l’on pouvait se renouveler ! Mais ce travail quotidien empêche tous les autres.

Je vous embrasse,

Léon Gambetta.

LA REPUBLIQUE FRANÇAISE lü, rue du Croissant

Administhation

Paris, le 19 avril 1874.

Mon cher ami,

... J’ai reçu votre lettre, mon cher ami, je vous en remercie bien. 11 me tardait d’avoir des nouvelles de vous. Je savais par quelques mots qui vous étaient échappés dans un billet, (jue vous aviez traversé une période de spleen et d’ennui. Nous aussi, nous avons nos mauvais jours. Vous pouvez voir par les quelques lignes écrites plus haut ({lie le 16 avril, je n’étais pas en gaieté ; aujourd’hui cela va un peu mieux : le printemps est revenu, et le soleil brille ; au fond il y a du vrai dans ce que je dis-là. Cependant, nous avons depuis deux jours des articles de Challemel, {rara (ivis) et c’est ce (jui fait (pie je me' ti'ouve un peu déchargé. Nous étions fatigués de la polémique byzantine sur le septennat, son caractère et ses

RANG

conséquences ; nous y avons coupé court. Vous avez raison, cette politique est la seule possible. Que voulez-vous? Tout n’est pas en notre pouvoir. Nous né sommes pas maîtres de dire tout ce que nous voudrions. D’abord, il y a les raisons de prudence; ensuite, il y a les raisons de politique. Au vrai, l’influence du journal n’a jamais été plus grande. La presse de province vit de nos articles. Ce que nous disons fait loi. C’est là ce qui nous empêche souvent d’aller trop vite, afin de ménager les transitions. Quant au ministère, il est absolument étonné de la tenue constante de notre feuille : « Pas moyen dé les pincer » disait l’autre jour l’excellent Baragnon. La vérité c’est que la Droite lit plus la République que la Gauche. A gauche, on trouve cette nourriture trop substantielle et trop forte. Je parle ici des radicaux aussi bien que des modérés. Les radicaux voudraient, dit-on, faire un journal. On compté pour cela sur l’argent de M. Ledru, mais il paraît qu’il est très dur à la détente. Je ne redouterais pas du tout ce journal. Il ne s’agit pas de le faire paraître, il faut encore' le remplir et le bien remplir. Or, il y a disette de rédacteurs, en même temps que pléthore d’écrivains. Il y a des gens qui croient que cela sé fait tout couramment, un journal. Personne ne sait mieux que moi ce que cela coûte d’efforts, de tension d’esprit, de rectitude, de patience et d’ahnégation. Je parle, bien entendu, d’un journal qui veut faire' œuvre utile.

Je vous embrasse.

Léon Gambetta.

LETTRES DE GAMBETTA A RANG

20 avril 1874.

Mon cher Ranc,

Glissez, n’appuyez pas.

Léon Gambetta.

LA REPUBLIQUE FRANÇAISE 16, rue du Croissant

Administration

21 avril 1874.

Je profite du voyage à Bruxelles de votre excellent ami Lefèvre, député de Nice, pour vous envoyer quelques lignes en réponse de votre dernière lettre que m’a communiquée Spuller.

Je ne crois pas encore avoir connu depuis le 2 juillet 1871, un moment plus favorable aux intérêts républicains que le moment actuel. Les vacances ont amené à Paris depuis un mois une affluence de visiteurs politiques de tous les points de la France et jamais je ne les ai trouvés si confiants, si fermes, si pleins de faits rassurants, de' récits circonstanciés sur les progrès de l’opinion. Le Gouvernement de combat a dépassé nos espérances depuis un an ; il a véritablement converti les masses profondes du pays à l’ordre républicain. La loi des maires a mis le sceau à la popularité des hommes et des idées de notre parti. On attend avec un invincible espoir et une patience que rien ne lassera le jour des élections générales. Et pendant que ce pays se ressaisit, s’organise pour le gouvernement d’une libre dé-

RANG

mocratie, les factions monarchiques divisées, irritées de leur commune impuissance, exaspérées contre les répudiations du suffrage universel se sentent couler à pic. L’anarchie touche à son comble dans l’État et dans lé Parlement et le moindre accident (imprévu mais certain) peut mettre fin à l’existence de l’Assemblée de Versailles.

Et si cet accident inévitable arrive, je compte bien ensuite que cette épreuve nous sera cruelle mais profitable, et qu’à la fin de l’incident Dahirat (1) nos intransigeants se montreront plus politiques. Les explications extérieures qui ont eu lieu permettent grandement de l’espérer.

Vous savez quel est mon sentiment au sujet de ces discussions inévitables, c’est de les considérer avec sang-froid et modération. J’en éviterai le plus possible les occasions et les prétextes, je ferai à temps les concessions nécessaires pour les prévenir et les apaiser et quand il y aura péril en la demeure, après avoir maintenu mon opinion, je recoudrai toujours après coup ce qui aura été décousu momentanément. Je crois du reste que l’unanimité de blâme qui a accueilli cette faussé manœuvre de la part des plus accentués au dehors nous évitera probablement une récidive.

Pour me ressaisir, je n’ai jamais eu tant de confiance dans une solution prochaine. Elle' sera médiocre car on ne gagne que très lentement un personnel nombreux et suffisant pour entreprendre- les vraies réformes. Mais nous aurons échappé à tous nos adversaires, successivement

(1) Voir De Bordeaux à Versailles, par Ranc.

I>F.TTnES DF GAMBETTA A BANC

éliminé l’empiré, la monarchie, le cléricalisme. 11 nous restera à user et à épuiser le régime électif des faiseurs, des trembleurs et des mécréants. Ce sera là le grand problème pour la solution duquel nous devons nous préparer de toutes nos forces. .Je sais que vous Iravaillez énergiquement de votre coté. Vous y avez bien plus dé mérite que moi, dans l’injustifiable ostracisme dont vous avez été frappé, mais vous n’êtes pas homme à vous laisser aller à la colère ou à l’indifférence. Vous avez d’ailleurs une tâche marquée el je vous assure que ce n’est pas un des moindres sujets de confiance pour moi que la pensée constante que nous sommes désormais indissolublement associés à la prospérité du même œuvre.

Tenez-vous donc en bon entraînement.

Knvoyez-nous lé plus possible de bons coups de plume et croyez-moi voire fidèle et dévoué ami (1).

Cambftta.

I,A REPUBITOUE FRANÇAT.SE If), nie du Croissant

Rkdactio.n

Mon cher Ranc,

... Les prétendues scissions de l’Union Républicaine ne sont pas ce que l’on dit. Vous devinez bien qu’il y a, qu’il y aura toujours tout un petit groupe de dissidents, de mécon lents, de bar-

(1) T.e général de Galliffet, de passage à Bruxelles, était allé voir Ranc.

— « Quel gâchis ! quelle tour de Babel ! lui avait-il dit. Le maréchal lui-même n’a plus de prestige ! »

RANC

gneux, de jaloux, de' dépaysés, de craintifs, qui réunis les uns avec les autres, voudront faire quelque chose ! Il faut faire quelque chose : fort bien ; mais quoi ? Des manifestes ? On n’en parle plus guère. Des discours ? mais ils n’y réussissent pas. Quoi donc ? Impossible de leur rien arracher de plus que cette phrase agaçante : il faut faire quelque chose. Tout cela vient, comme je vous l’ai dit, de la patience qui s’épuise, du temps qui paraît long, de l’équivoque qui pèse à tout le monde, de l’embarras des affaires. Le parti qui est aujourd’hui toute la France', est comme la France, sur le gril. Il se tourne et se retourne. Si l’on croit que nous ne souffrons pas comme tout le monde de ce supplice, on se trompe fort, mais encore une fois : que faire ? Quelque chose, ce n’est pas une réponse. Quant à des divergences dans les votes, on croit qu’elles ne se renouvelleront plus ; après la belle équipée de la fm de mars, on s’est mis à réfléchir. La plupart de ceux qui ont sauvé, — Bien malgré eux et toutefois avec une incroyable légèreté, — le ministère de Broglie se repentent de ce qu’ils ont fait. Ils se défendent de l’idéé d’avoir voulu briser l’Union. Ils la veulent, disent-ils, plus étroite que jamais. Quand il s’agit de s’expliquer, personne n’est plus là pour prendre la parole ; vous voyez cela d’ici. Notre ami (1), avec quelques précautions qu’il n’a pas toujours prises à temps, réitère ses nouveaux déchirements. Il est rempli de courage et d’espoir, et de fait, je crois que nous touchons à la chute du ministère'.

(]) Henri Brisson.

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