‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 24 sur 60 · I.F/n'PvF.S DF GAMBFTTA A F.ANC · texte numérisé non relu

I.F/n'PvF.S DF GAMBFTTA A F.ANC

C’est, dit-on, une affaire, dès à présent résolue.

Lisez le journal avec soin, et surtout travaillezy dans les matières les plus variées ét les plus diverses. Je vous ai envoyé le dernier livre de Trochu ; vous trouverez une lettre d’Hetzel. Sans vous placer à son point de vue qui ne peut-être le nôtre, envoyez au ]dus vite un article. Le livre de Trochu fait du bruit ici : il faut en parler.

Adieu, mon ami, à bientôt, je vous embrasse.

LfO\ GAAinFTTA.

LA REPUBLIQUE FRANÇAISE 16, rue (lu Crois.sanF

Rédaction

Paris, le 20 mai 1874.

Mon cher ami.

Vos ai’ticles sur la Déclaration dé guerre arrivent à merveille. Vous avez appris la défaite du candidat républicain dans la Nièvre et la victoire du bonapartiste. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que certains de nos amis — ceux que vous connaissez le mieux, toujours les mêmes — prennent texte de cet accident pour sé décourager, pour s’écrire que tout est perdu, que c’est fini, que l’impérialismé gagne du terrain, etc., etc. Vous vous doutez de tout ce que l’on souffre ici à entendre de tels discours. Voilà les gens qui ne font rien et qui sont les premiers à se lamenter, à se désoler tout haut, en juiblic, comme si cela pouvait avancer nos affaires ! Ah ! c’est un dur métier que celui d’un pauvre homme comme moi qui doit tous les jours remonter un public qui a si peu d’énergie ! L’a fl a ire de la

RANG

Nièvre est certainement un l'ait grave ; mais lant (le causes l’expliquent ! Il y a d’abord le candidat, M. de Bourgoing, qui était exceptionnellement bien choisi ; il y a ensuite dés maires bonapartistes, tous replacés dans la Nièvre ; il y a enfin cette impatience, cette lassitude, cetté inquiétude du lendemain qui ont gagné tant de gens, que voulez-vous ? l’ordré moral finit à la longue par produire son effet. Il faut d’ailleurs s’habituer à considérer que, dans une guerre comme celle' que nous faisons à toutes les monarchies coalisées, nous ne pourrions sans jactance et sans autre accident nous flatter de vainci’e dans loutes les rencontres. Sur dix-huit élections, nous en avons eu seize et parce que la dernière nous a été défavorable, on crie que tout est perdu. Tout cela est bien absurde. La vérité est que l’Empire n’a pas cessé d’être notre principal adversaire, et que cela se voit bien aujourd’hui. Nous avons vaincu les légitimistes en novembre ; les orléanistes ont perdu au 16 mai ; restent les bonapartistes qui nous donnent, certainement de la tablature. Mais ne vous y attendiez-vous point? Quant à moi, j’ai toujours pensé que nous aurions fort à faire avec eux. Les difficultés commencent, mais elles ne sont pas insurmontables. Ce qui paraît toucher les populations, c’est ce mot d’appel au peuple, mot bien fait, qni paraît dire quelque chose, et qui n’est qu’un nouveau mensonge. Il faid, donc combattre le bonapartisme à outrance, et il faid vous y appliquer. Vos articles arrivent à mervéille, continuez et achevez ceux-là. Commencez un autre sujet. Il ne peut y avoir rien de plus

LETTRES DE GAMBETTA A RANG 257

iilile. .Je voudfais un article par jour au moins. \'oyez el Iravaillcz.

Vos (juclques noies sur ravènemenl du nouveau ininislère sont il'une parfaite justesse. \7)us voyez parfaitement clair, si c’esi voir clair (pie voir comme nous. iN'ous sommes entièrement (l'accord. Vous vous souvenez ipie dans nne de mes lettres précédentes, je vous avais annoncé la chute de M. de Broglie ! Tout est arrivé comme je vous l’avais dit. Suivant de votre côté mon idée, vous avez saisi fort bien (jue cette assemblée, dans tonte la crise, n’a été possédée (pic d'un seul désir, le désir dé jirolonger son existence. Il est exact (pic le nouveau cabinet d’attente, d’atermoiement, de tenqjorisation, comme vous le dites, a été exclusivement institué pour rassurer la majorité sur les chances prochaines d’une dissolution inévitable. Celte idée de la dissolution, dans les derniers jours de la crise, ne faisait pas du progrès, mais des ravages dans la Chambre, il a fallu courir au plus pressé, l.e Maréchal y a pourvu, car il est plus intéressé ((UC personne à prolonger la Chambre actuelle. J^e cabinet est mac-mabonien. 11 n’est pas môme bonapartiste. Ces gens \ ivent au jour le jour. Ils sont sans (dans, sans vues, sans projets. Le Maréchal désire se (lerjiétuer et tout autre à sa [ilace en ferait autant. I.es amis (jue vous connaissez ont cru au Cou|) d’Ëtat. Mais pouiTjuoi faire, grands dieux ? C’est singulier de voir tant de gens se jeter tète baissée dans la frayeur et dans le désesjioir. Encore une fois, est-ce parce ([Lie ces gens-là ne font rien et ne demandent jias mieux (|ue de continuer à vivre sans avoir rien

RANG

à faire d’utile? Vraiment on pourrait le croire.

Mais de Coup d’État, il n’a jamais été, il ne peut pas en être question.

Je n’ai pas grand’chose à vous dire' de plus. Je pense toutefois que la situation pourrait être meilleure. J’aperçois des signes hostiles de fatigue ; je vous ai déjà signalé cette tendance fâcheuse. Cela tient à l’extrême désir que l’on a d’en finir d’un seul coup avec toutes les difficultés. Je ne demanderais pas mieux, moi aussi, de voir la lin de ce marasme ; mais comment la précipiter. Encore une fois, que l’on m’indique un moyen ; on dit, comme je vous l’ai déjà écrit une fois, qu’il faut faire quelque chose, mais quoi, quelque chose ? Croyez-moi, tout n’est pas rose ici. Je vous plains bien, mon cher ami, vous qui avez été la seule victime du 24 mai, mais ne croyez pas que nous n’ayons rien à souffrir. Seulement, vous nous manquez bien. Ah ! que je voudrais vous avoir avec moi.

Je vous ai fait adresser les trois volumes du pauvre comte d’Alton. Vous pourrez faire un portrait intéressant. C’était une physionomie. Nous l’avons enterré dimanche. Il y avait du monde, des « vieilles barbes » plus que je n’aurais cru. Le discours a produit sur place un effet énorme. Le soir, dans les bons cercles et cafés d’amis, on se piquait un peu sur la république athénienne'. En 1848, on disait la République démocratique et sociale. C’est vrai, mais que voulez-vous ? Tout le monde n’est pas athénien et n’a pas le désir de le devenir.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse.

Léon G.ambetta.

LETTKE.S DE GAMBETTA A BANC

Page 1