I.KTTürs DF, OAAinFTT.V A RANF
on peut nl'iirinor (pie loul Bismarck (,pi il est, il n’cnlend rien à notre histoire, ni à notre génie, ni à nos besoins, ni à nos maux vrais, ni à nos faiblesses, ni à celte vitalité que je crois toujours persistante en notre race. M. de Bismarck est un allemand, et rien que cela. 11 nous voit comme un allemand avec jilus de jalousie que de perspicacité. Il nous croit cléricaux, voués à toujours à la monarchie, tandis cpi’il est évident que la monarchie est morte dans toutes les classes de la société française et (pie celle société a le cléricalisme en horreur.
Mais suivant les justes remarques du Journal (les Débals, il n’y a jias (pie nous (pii soyons maltraités dans ces pièces : l’Allemagne en est tout à fait meurtrie et M. de Bismarck rabaissé.
Les incidents relevés el analysés par le Journal (les Débals montrent bi('n toute la |)auvrelé, toutes les misères de la diplomatie allemande, .le ne parle plus de M. d’Arnim qui est aujourd’hui jugé. Ne craignez pas d’insister sur toutes ces particularités, l’affaire von llolstcin, l’affaire von llalden, la question de presse, les informations dénuées de preuve, les commérages absurdes pris pour des vérités, l’ignorance (fes hommes et des choses. Tout cela nous apjiartienl de droit, mon cher ami. Nul ne peut mieux (pie vous apprécier toute cette incroyahie série de révélations, (pii m’ont rendu tant de courage cl d’espoir.
.le pense toujours aux mobiles qui ont fait agir M. de Bismarck, .le me tiens à ce que vous ai écrit. Il n’a voulu agir ainsi que pour décrier, insulter la France. C’est donc ([ii’il se prépare à
RANG
raltaquor. Mon opinion est aujourd’hui celle de bien des gens. En examinant de plus près ce qui est dit du prince Ürloff, du prince Gortschakoff, on croit découvrir aussi que le chancelier n’a pas à l’égard de la Russie des sentiments d’une bien grande cordialité. Aurait-il voulu nous offrir en spectacle à l’Europe, à l’Allemagne, en s’appesantissant sur nos malheurs, nos défauts et notre détresse pour opérer une conversion ? Se tournerait-il vers la Russie, vers l’Autriche ? Je ne sais, ce qui me paraît le plus certain, c’est qu’il a envie de la guerre', qu’il la prépare, qu’il en cherche l’occasion, on nous l’a souvent annoncé pour 1875. Y touchons-nous ? Graves questions qui me tiennent plus en souci que la conjonction des centres.
Adieu, mon ami, je vous embrasse,
Léon Gambetta.
Jeudi soir, 24 décembre 1874.
Mon cher ami.
Mon opinion est qu’il ne faut pas vous gêner dans votre travail. Tout ce que vous dites est intéressant, et je pense qu’il n’y a que vous qui puissiez le dire. Cette question est vitale pour la France. Ne craignez pas de vous étendre. J’estime même que vous ferez bien de terminer par un article d’ensemble où vous résumerez votre opinion sur la situation respective de la France et de l’Allemagne en Europe. Selon moi, vous excellez dans ces questions. Il y a dans vos deux articles, du tact, de la mesure, une certaine flamme intérieure, un souffle, une allure que nous devrions tous prendre. N’oubliez jamais
LETTRES DE OAAfRETTA A RANG
que dons la France entière il n’y a pas de solidité [)onr la République, mais pourquoi vous dire ces choses ?
Hélas ! C’esl qu’il n’y a guère qu’à vous que je puisse le dire. Ce qui manque, je vous l’assure, à tous ceux que je vois, môme dans noire parti, c’est le juens divinior de la politicpie républicaine, l’amour sans bornes de la France. Vous, mon ami, vous l’avez. Écrivez donc sur la politique extérieure', c’est la vraie, la seule politique qui puisse et qui doive intéresser une grande et noble nation vaincue et découragée, après tout ce qu’elle a l'ait pour le monde.
Je quitte Paris pour le temps des vacances, je vous embrasse en vous souhaitant bon courage, bon espoir, en vous assurant une fois de plus de ma vive et profonde affection qui est pour moi une force et une consolation.
A vous,
Léon Gambetta.
Paris, le 12 janvier 1875,
Mon cher ami,
La situation est fort obscure ici, et je voudrais vous en dire mon sentiment. Je crois observer qu’autour de moi on se laisse aller au courant des événements sans trop savoir où ils nous mènent. Je saisis bien qu’il n’y a guère de place pour une action immédiate qui serait suivie de quelque effet ; je n’en souhaite pas moins que l’on cherche à se rendre meilleur compte des faits, et pour moi, c’est ce que je vais essayer avec vous.
Personne ne nie que nous ne soyons dans une
TîANC
véritable impasse, on dit (jue c’est la crise décisive, et qu’il fallait bien s’attendre à ce qne la crise de dissolntion se présenterait sous l’aspect toujours menaçant d’un précipice à ctMoyer, en courant le risque de tomber et de se perdre à cbaque pas. J’en demeure d’accord, mais voyez bien où nous sommés. Il est plus évident que rassurant, à l’heure présente, qne le Président de la Républi(]ue est accnlé et c’est cela qui est dangereux. Il peut se retourner tout à coup et faire défense, qu’il soit échec et mat, il n’y a pas à en douter. Les lois constitnlionnellcs sont impossibles, même en acceptant, en proclamant la République ; il n’y aura pas de majorité pour les voter. Il faut donc considérer que celte issue est fermée, et je ne serais pas surpris que dans l’entourage du Président, on ne songe plus à faire voter l’organisation du septennat. Et que faire alors ? Maintenir le slalu quo, gouverner dans le sens du 24 mai, sans la majorité du 24 mai ? C’est, dit-on,, ce que va tenter M. de Rroglie ? Mais combien de temps le gouvernement pourra-t-il durer? Trois ou quatre mois,, tout au plus, après quoi l’on sera au bout. Que fera-t-on alors ? La dissolution ? Je le veux bien, mais M. de Broglie se charge de faire les élections, quelles élections nous fera-t-il ? Vous avez vu qu’il n’a pas craint de livrer l’administration aux bonapartistes, il ne craindra pas davantage de leur livrer les candidatures. Il apparaît clairement qu’il n’y a plus qne le parti orléaniste et que la monarchie constitutionnellé n’a plus de prestige. Personne n’en veut, à part les princes. Encore il n’en faudrait pas jurer. Quoiqu’il en
Llf/nUES DE GAMBETTA A BANC
soit, d’ailleurs, si les éleclions étaient en majonlé b()na[)arl isles, ee serait avec une nouvelle assemblée, le ra[)[)el de Napoléon IV, et M. de Broglie serait bientôl cbassé du pouvoir avec le Maréchal lui-inème, dont il aurait perdu la cause.
Mais, dit-on, les élections seront, quoi(iuo l’on tasse, républicaines, .le le crois sincèrement, car je remarque depuis les mémorables scrutins municipaux que la conliance du parti républicain est aussi grande que justifiée. Mais ici encore le Maréchal sera exposé aux plus graves périls. Le septennat ne j)Ourra i)as tenir en face d’une Assemblée réi)ublicaine. Le Maréchal ne veut pas s’accomoder du pouvoir en partage avec les hommes de la démocratie. Se retirera-t-il ? on croit (ju’il ne imurra pas taire autrement, mais n’a-t-il i)as dil, réi)été cent lois (pi’il ferait .ses sept ans jusipi’ati bout? Ne craint-on pas qu’il veuille se maintenir même contre une Assemblée qui menacerait son i)ouvoir ? Est-ce qu’on est assez sûr (lue de funestes conseils, excitant ses sentiments personnels, ne le détermineront jamais à se ])rononcer contre une majorité décidémenl hostile, sous le spécieux prétexte de défendre les inlérèls conservateui-s dont il a la garde? Croit-on ([ue jamais cette hy])olhèse ne s’est présentée à son esprit? Ce serait bien mal connaître les bonimes. Voyez M. de Broglie, son ambition est d’une âpreté redoutable. Ne jugezvous pas comme moi qu’un tel homme ne se laissera jamais exclure de la politique ? ainsi nous pouvons nous Irouver un beau jour face à face avec un danger que nous ne savons pas pré-
RANG
venir, i)uisqu’il ne naîtra (}ue de la propre victoire de la démocratie républicaine. De part et d’autre, de quelque côté qu’on jette les yeux, on ne voit pour le Président que conflits et déboires.
Ce n’est pas une bonne situation. Il y a toujours péril à placer un bomme entre son devoir et ses intérêts. Les choses sont disposées de telle ma- ! nière que cette alternative est désormais le lot du Maréchal. Il ne peut plus faire un pas, un j mouvement sans trouver que sa situation est in- i tolérable, et c’est là ce qui me jette dans l’in- i quiétude. Jamais les coups de force ne se sont produits dans des circonstances semblables. Je ne sais pas si nous y échapperons, mais je dis que tout semble combiné de manière à nous y exposer et même à nous y préparer.
Si je m’invite à considérer la situation parlementaire, je ne la trouve pas meilleure. Voilà une discussion aussi grave, aussi pleine de dangers, aussi hérissée de diflicultés de tous genres que celle des lois constitutionnelles, qui va s’ouvrir sans ministère formé, pour constituer un rempart au Gouvernement, pour le défendre et défendre en même temps ces innombrables peureux qui remplissent les assemblées. Une discussion de ce genre ouvre la porte à l’imprévu. Un incident de séance, de discours; un mot peuvent tout décider à l’improviste, sans qu’il n’y ait rien de prêt. En de tels moments, qui sait ce qu’il peut survenir d’inattendu, d’invraisemblable, d’impossible ? Imaginez, par exemple, ce que pourrait produire une intervention hardie et toute personnelle de M. Thiers, par exemple ? Ses paroles passionneraient au plus haut point l’Assem-
LETTRES DE GAMBETTA A RANG
blée dans tous les sens, et à la faveur de l’émotion que son discours susciterait, pouvez-vous répondre que rien n’arrivera qui soit de nature à pousser aux résolutions extrêmes que l’on a tant de raisons de redouter.
Pour toutes ces raisons, je regarde la situation actuelle comme la plus embarrassée que nous ayons connue. Je crois reconnaître aussi que sur tous les bancs de la Chambre, le courage manque, on est si las ! on est si épuisé, si fatigué ; (jue de gens qui ne demanderaient qu’à se résigner comme autrefois M. de Falloux, qui ne lutteraient (jue pour la forme, et encore !
Si, de votre côté, vous avez réfléchi sur tout ce' qui se passe, je ne serais pas fâché de connaître votre o[)inion. Qu’entendez-vous dire où vous êtes? On y voit peut-être mieux qu’ici. Je vous ai écrit non })our vous dire (jue je ne me sens plus de force, mais pour vous montrer qu’il y a des moments où les doutes, les anxiétés, l’emportent sur l’espoir le i)lus ferme et balancent jusqu’aux })lus solides raisons que l’on peut avoir de toucher enfin au terme des épreuves.
A bientôt, je vous embrasse,
Léon Gambetta.
Lundi matin, 18 janvier 1875.
Mon cher ami.
Je profite de l’intei'médiaire de Sourd pour vous envoyer mes amitiés et un paquet de dépêchés officielles dans lesquelles vous ferez le triage qui vous conviendra le mieux.
Nous sommes ici en pleine défaite gouvernementale. Je persiste à croire que nous allons
RANG
à la dissolution d’ici l’aulomne. Ce sera la délivrance, si toulel'ois nous Irouvons les ressources * nécessaires pour lés irais de ce genre. J’ai toujours bon espoir.
Je vous embrasse,
Léon Gamretta.
Paris, le 21 avril 1875.
Mon cher ami.
Je crois devoir insister auprès de vous sur la nécessité absolue de nous envoyer le plus souvent possible des lettres, des notes, des articles sur l’affaire prusso-belge. Jé vous recommande de la suivre dans tous ses détails, à Bruxelles, à Londres, à Berlin. Mon opinion est que vous ne sauriez mieux employer votre temps. Il faut à tout prix vous mettre à écrire sur la politique extérieure, c’est indispensable.
Remarquez aussi la violence avec laquelle M. de Bismarck se lance dans sa lutte contre le (( Vaticanisme ». Evidemment, il prépare quelque chose. Votre' communication sur le Congrès est peut-être juste ; mais s’il échoue, que fera-til ? Croyez-vous qu’il restera sous le coup d’une nouvelle défaite ?
Vous ne devriez plus laisser passer une seule séance de la Chambre de Bruxelles sans y assister ; à distance, celle d’hier nous paraît des plus importantes.
Nous nous verrons peut-être bientôt.
A vous,
Léon Gambetta.
•LL;TT1U:.S DL: liAMBElTA A IIANC
' LA 1{LI>UBLI0UE FRANÇAISE lü, rue du Croissant
Admimstration
20 août 1875.
Mon cher ami,
Je voudrais vous charger d’une commission assez ennuyeuse, mais dont vous comprendrez l’utilité. Je me risque. J’ai l’intention déjà en partie mise à l’exécution, de faire dans le journal une campagne suivie conire les cléricaux, de démasquer leurs doctrines, et de montrer au pays, par l’exenqde de la Belgitjue, vers quelle décadence la liberté de l’enseignement dirige la France.
Pour remplir ce programme, il est nécessaire de posséder des documents, notamment les livres parus en Belgitpie à l’usage des universités cléricales. On examinerait ceux des professeurs atlachés à ces inslituls.
Toutes tes matières, droit, philoso[)hie. science, histoire moderne doivent être l’objet d’un examen approfondi. Veuillez vous entendre y avec un éditeur bien renseigné à cet égard et nous envoyer un ballot de ces productions et faire suivre en remboursement au bureau du journal.
Merci d’avance et loul à vous ' Léon Gaaibetta.
Ici, malgré le mauvais vouloir des gouvernants, roi)inion répnblicaine s’affermit et s’étend. .Nous aurons les élections au mois de janvier et vous pouvez compter sur un mouvement décisif en avant.
RANG
14 novembre 1875.
Mon cher ami,
Je profile du voyage à Bruxelles de notre excellent ami Lefèvre pour vous envoyer quelques lignes en réponse de votre lettre que m’a communiquée Spullcr.
Je me rends à vos réflexions au sujet du vote par arrondissement.
Avec certains de vos amis, vous attribuez au scrutin de liste une importance capitale, j’avoue que je n’y avais jamais consenti et ne faisais en me réservant ainsi que déférer à une connaissance complète du pays.
En Janvier prochain, les élections sénatoriales du pays. Depuis quelques mois,' on proteste contre le manque de proportionnalité dans le nombre des délégués sénatoriaux. Certes, en cela, il est illogique, antidémocratique et dangereux qu’une ville de cent mille habitants n’ait qu’un électeur sénatorial tout comme une bourgade de cinq cents âmes. Il y a là un défaut d’équilibre irrationnel. Les chefs-lieux d’arrondissement, de département, de canton peuvent être majorisés par les petites communes. Sur ce point la réforme s’impose et sûrement s’inscrira dans la rédaction des futurs cahiers électoraux pour rétablir la proportionnalité entre le nombre des électeurs et le nombre des délégués sénatoriaux. En constituant ce corps électoral plus nombreux et plus pénétré de l’esprit démocratique, on fortifiera les éléments républicains du Sénat.
Si fortement assise que soit la République, il y a encore dans le pays des masses profondes
LETTRES DE GAMBETTA A RANG
plus faciles qu on ne le CToit à troubler, à décourager. Il y a la bande noire (pii est prêle à profiter de tout et à tout exploiter. Si la Cbambre SC montrait décidément impuissante, ce n’est pas seulement à elle mais à la llépublique qu’on s’en prendrait. Voici, d’ailleurs, une lâche marquée, et je vous assure (jue ce n’est pas un des moindres sujets de coiiliance jmur moi ipie la pensée constante (pie depuis dix ans et désormais nous sommes indissolublement associés à la réalisation du même œuvre.
Tenez-vous donc en bon entrainement. Envoyez-nous le plus possible de bons coups de plume et croyez-moi votre fidèle et tout dévoué ami.
Léon Gambetta.
Paris, le 8 février 1870.
Mon cher ami,
.Je vois par vos petits billets toujours trop brefs (pie vous suivez avec soin nos affaires électorales. J’ai donc bien peu de choses à vous dire (]ue vous n’ayez déjà deviné.
Ainsi, dès le premier jour, vous avez dû saisir la portée des élections des sénateurs, au point de nos bonnes relations avec le Haf)pel. L’échec relatif de' Victor Hugo, l’échec absolu de Louis Blanc ont fourni aux hommes du Rappel l’occasion qu’ils souhaitaient depuis longtemps de se })orter en avant de la République Française. Les intérêts mercantiles du Rappel ne lui permettent pas, du moins à ce que pensent ses propriétaires, d’avoir exactement et sans différence la même liste que nous. Il faut que le Rappel soit
RANG
plus ardent. Ils étaient donc résolus à nous faire échec. La catastrophé du 30 janvier, les hlcssnres inguérissahles d’amour-propre, les mauvais propos, les rancunes, les inimitiés assoupies mais toujours durahles, tout a précipité la rupture que nous aurions vonln éviter. Quand je dis riq)tnre, je vais peut-être trop loin, si vous lisez le Rappel, vous pourrez voir que nous n’en sommes pas encore là, mais il y a scission, antagonisme.
Je puis cependant vous afhrmer que dans cette malencontreuse affaire des élections sénatoriales, il n’y a rien en de notre fante. Gommé tout le monde, nous pensions (]ue Victor Hugo sortirait le premier de l’iirne et bien avant tous les autres. Il n’en a rien été. One pouvions-nous faire de plus que de voter pour lui ? La vérité, c’est que l’on s’est, cru beaucoup plus fort que l’on était dans le Corps électoral privilégié de la Seine. On croyait tout possible et l’on rêvait de faire la célèbre manifestation ouvrière sur le nom de Malarmet. Les hommes du Centre gauche n’ont pas voulu se laisser absorber. Hérold a passé quand personne ne s’y attendait. Le Rappel ne voulait à aucun prix de Tolain. Les délégués et les députés se sont ralliés sur lui. Le Rapi>el jalousait Freycinet, c’est lui qui a éu la victoire. Cette colère, ce dépit, celle amertume, seront-ils de longue durée ? Je né crois guère possible de rien obtenir avant le 20 février, à cause de la raison mercantile que je vous ai dite', et vous savez quelle est sa valeur.
Pour Louis Blanc, il y a la question politique, vous avez suivi avec attention la manifestation