‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 4 sur 60 · FRANÇOIS ARAGO · texte numérisé non relu

FRANÇOIS ARAGO

De par la volonté de son Conseil municipal, Paris ne célébrera pas le centenaire de François Arago.

Du savant, du grand vulgarisateur, des progrès accomplis ou encouragés dans tous les ordres de la science, je né dirai rien. Ces titreslà n’ont pas été contestés. C’est l’homme politique que vingt-six conseillers municipaux ont entendu flétrir.

L’homme politique ?

Voyons quel il fut.

François .4rago a été toute sa vie républicain. Jeune homme, il protestait contre le Consulat à vie. Vieillard il refusait le serment à l’Empire. De 1830 à 1848, il a lutté contré la monarchie bourgeoise.

Membre du gouvernement provisoire, il a été l’un des pères du suffrage universel.

Ministre de la Mariné et des Colonies avec Schœlcher, il abolit l’esclavage.

On trouvera peut-être que cela valait les 4.500 francs que le Conseil municipal a refusés.

(1) Er \'()ll(iir(\ ISS."), sou« le liire « Un massacreur ».

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— Mais il fut un des massarreurs de Juin ! s’est écrié M. Vaillant.

Cela n’est pas.

Quelques mois après la Commune, j’écrivais ; <( Sombre bataille de Juin, cruel souvenir de nos « jeunes années, qui de nous croyait te revoir « plus furieuse, plus sanglante, plus impitoyable (I encore ?

« République, tes implacables ennemis réus- (c sironl-ils toujours à té diviser contre toi- « même ? Ne conjureras-tu jamais ces luttes dé- (c testables où dans des flots de sang ils espèrent « te voir sombrer ?

<c Quand nous combattions un pouvoir abhorré « pensions-nous, après sa chuté, parcourir une « fois de plus le cycle désespérant des guerres (( civiles et des défaites populaires ?

<( Le piège est là, on lé voit, on y tombe.

« Les ateliers nationaux sont supprimés ; c’est « l’affaire d’un rapport scélérat de M. de Falloux « et d’un vote insensé d’une assemblée aveugle. « Et le peuple qui se croit provoqué répond folle- « ment à la provocation. Les faubourgs descen- « dent, les pavés se soulèvent, le rappel bat par les « rues, le tocsin sonne funèbre dans les églises, « les barricades se dressent, la fusillade éclate, le (c sang coule- à flots, peuple et soldats se ruent à <c la bafaille sans trêve, sans pitié, sans merci !

« Malheur aux vaincus ! »

Voilà ce que j’écrivais à propos des fusillades de Juin.

Mais François Arago fut-il un de ceux-là ?

Non. Son tort comme celui • dé Lamartine, comme celui de Ledru-Rollin, c’est de s’être

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laissé imposer par les réaclionnaires de l’Assemblée Constituante lé licenciement immédiat des ateliers nationaux. Les réactionnaires qui jouaient leur jeu, qui voulaient une bataille entre républicains, poussèrent impitoyablement à cette mesure à laquelle la Commission Exécutive n’aurait jamais dù souscrire.

Arago espéra pourtant conjurer la guerre civile. Lorsque la première barricade se lut élevée, ce grand vieillard y marcha seul, la poitrine découverte et il supplia ceux qui la gardaient de renoncer à une lutte fratricide. C’est seulement après cette tentative suprême de conciliation qu’il se mit à la tête des troupes et commanda l’attaque.

Hélas ! dans cet affreux malentendu, il y avait des républicains des deux côtés des barricades ; on les attaquait comme on les défendait au cri de ; Vive la République !

Arago alla où il jugeait que son devoir l’appelait. Mais il ne fut pas plus un massacreur que Guinard qui combattit à la tête de l’artillerie de la Garde nationale tout entière composée de républicains ; qu’Edgar Ouinet qui commandait la 11“' Légion, que cet héroïque Dornés, représentant du peuple et rédacteur au National, qui eut la poitrine traversée d’une balle et ({ui, quelques jours après, de son lit de mort, adressait à l’Assemblée Constituante une lettre admirable pour lui demander d’amnistier les vaincus !

Ceux qu’il faut flétrir, ce sont les hommes qui, soufflant la discorde, attisant les haines, exasi)érant les esprits dans les deux camps, insultanl, mentant, calomniant, rendirent la paix impos-

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sible et la guerre impitoyable ; ce sont ces journalistes de sang, qui pendant trois jours sonnèrent dans les rues dépavées l’hallali de la chasse à l’homme ; ce sont ces misérables qui pendant qu’on se battait encore imprimèrent dans leurs journaux qu’on avait trouvé sur le cadavre d’un insurgé un papier portant ces mots : <( Bon pour une femme du Faubourg Saint-Germain » ; qui pour porter au paroxysme la fureur des soldats avaient inventé la légende du mobile scié entre deux planches.

Oh ! cette légende imbécile ! Gustave Flaubert, plus bourgeois en cela que les bourgeois qu’il méprisait tant, quinze ans après y croyait encore ! Il l’a écrit.

Les hommes de 1848, les membres du gouvernement provisoire n’ont pas été impeccables : ils se sont souvent trompés.

Mais leur œuvre commande le respect des républicains. Un journaliste qui leur avait fait une guerre implacable écrivait vingt ans plus tard dans une lettre qui n’était pas destinée à la publicité et qui est restée inédite :

« Il m’arrive souvent de regretter et de me « reprocher de n’avoir pas prêté au gouverne- « ment provisoire de 1848, un concours assez « exempt de critiques de détail, de n’avoir pas « fait passer par-dessus beaucoup de fautes la « nécessité de la consolidation de la République.

« Une plus grande expérience conduit à une « plus grande indulgence ».

Ces lignes sont signées Émile de Girardin.

.Rang.

QUELQUES PAPIERS DE RANG SUR l848 39

Dans les papiers de Ranc, non classés, se trouve cette lettre adressée à Lamartine. Elle n’est pas datée. Elle fut écrite, sans doute, lorsque Arago était ministre de la Guerre par intérim, en 1848.

Samedi soir.

Ciloyen Lamartine,

Je fais porter par Bruzin cette lettre au colonel de Goyon pour que celui-ci lui remette le citoyen Sobrier.

Salut et fraternité,

Fr. Arago.

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