‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 34 sur 60 · LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

55, rue de la Chaussée d’Antin

Cabinet du Rédacteur en chef

Mon cher ami.

Je m’excuserai d’avoir laissé si longtemps sans réponse votre excellente lettre. Par malheur, je

LA roRHF.SPONDANCi; DL l’f.NILL

n’ai pas de bonne excuse à vous donner, à moins que des soucis de plus d’un genre et mon invincible paresse n’en soit une à vos yeux. Soyez sûr que votre lettre m’a profondément touché en me rappelant ce que j’ai senti moi-même autrefois dans une situation pareille à la vôtre ; Cher ami, votre exil ne linira-t-il pas bientôt ? Et avonsnous cette fois le ministre qui aura rhonneur de vous rendre à tous ceux qui vous regrettent? Ne me parlez pas, au moins, de ce que l’exil a fait à votre esprit. Si nous avons eu cjnelques bons articles dans ces derniers temps, c’était assurément les vôtres. C’est toujours même justesse, même vivacité, même fraîcheur ; et chaque fois qu’il m’arrive un de vos petits papiers, je me dis : Que n’est-il avec nous ? Enfin j’espère que cette fois nous en approchons ; nous avons conquis la sécurité pour quelque temps, je dirai pour toujours si je prenais à la lettre ce qu’on raconte de l'état de quasi-imbécillité où ést tombé l’honneur de notre j)arli. J’espère que le temps des réparations est venu et que celle qui vous concerne sera des premières. G... est toujours le même pour vous. Far malheur, il est souffrant et la preuve c’est que, pour la première fois de sa vie peut-être, il parle de se soigner sérieusement. Il faut qu’il se sente atteint et, de fait, je surprends quelquefois en lui des signes de grande fatigue. Il n’est pas le seul à être fatigué.

Adieu, mon cher Ranc. Que ne puis-je dire avec certitude ; à bientôt. Mais je vous répète que nous vous aimons tous et que vous nous manquez terriblement.

Challemel-Lacour.

Mon cher Ranc,

J’avais envie de décliirer le papier gris qui sert d’enveloppe à mon boiujuin, pour metlre « adversaires » au lieu « d’ennemis », dans la ligne d’envoi. Mais cela se ressemblé tant, ces deux substantifs ! Puis, je sais si mal faire les bandes, el après, coller et ficeler ! D’ailleurs, le mot de camarade qui suit est si vrai que le mot qui précède peut bien n’être pas tout à fait juste. J’ai donc laissé la dédicace telle qu’elle m’élail venue.

Je t’envoie mon bouquin en souvenir de nos belles années de jeunesse et de notre' bonne amitié de jadis. Tu m’as vu (juand je venais à peine d’échapper à la vie que raconte mon volume imprimé. Tu as ta place dans le second volume qui a pour tous l’enseigne les Mémoires cVun révolté. Laissons de coté la politique d’aujourd’hui ! Je disais à Baveux (1) au Grand Café de Bruxelles ; « Si je voyais Ranc entrer, j’irais à lui en lui criant du bout de la table : Pas un mot de politique entre nous ! Et ne parlons que du passé ». Je te dis la même' chose aujourd’hui. Nous pourrons, nous devrons peut-être nous disputer au nom de nos idées publiques, mais le passé reste vivant et nous tache de couleur blessante. Il nous est permis, et il est bon de nous retrouver rieurs sur ce terrain. Peut-être dans le quatrième volume qui parlera de la Commune et de la République, nos dissentiments percevront-ils et le feuilleton sera-t-il anti-opportuniste avec colère ! En attendant, voici Vinqtras moutard. Je vou-

(1) Bayeu.x-Dumesnil.

LA CORRESPONDANCE DE l’eXILÉ

drais que tu écrives un article sur ce Vingtraslà. Ce n’est pas commode à un proscrit de faire connaître et lire son livre ! Aide-moi, non pour ma vanité d’écrivain, mais pour mes intentions d’usage. Le droit de l’eiilaiit, telle est la pensée de mon livre, dél'ends-la, je te prie. Tu te ra[)pelleras meme i)eut-étre des impressions (pie je l’ai racontées jadis et que j’ai oubliées. Cela rendra l’article et le livre intéressants. Si en plus, lu liens à faire vendre l’ouvrage, lu rendras service à ma pauvreté. Mais, en tous cas, je ne le demande que la pensée, ta pensée tout entière, môme si elle n’est ^las llalteuse. Je réclame de ta plume un jugement net et un secours de publicité, pas autre chose.

Je pense que tu feras l’article. Envoie-moi le numéro qui le contiendra. Merci d’avance, camarade : Jules Pascal, 10, Upiier Woburn jilace. Eiuston Road.

Je te serre la main comme au 39 de la rue de l’Ecole-de-Médecine !

Jules Vallès.

P. S. — Mes amitiés à ton iière et à ta mère, amitiés de celui qu’ils ont vu presque gamin les cbeveux blonds !

Paris, 9 février 1879.

11 est très vrai, mon cber ami, que j’ai eu grand tort de ne rien vous écrire depuis le 5 janvier, mais n’avcz-vous jias craint de' mettre trop d’espérances sur des combinaisons ipii ont bi{?n

RANG

failli ne pas aboutir ? Rappelez-vous le vole du 20 janvier, les événements ont marché vite, tout a été brusquement dénoué. C’est un changement à vue dans la situation, au moins dans les apparences ; pourvu que ce ne soit que dans les apparences et qu’il y ait quelque chose au fond !

Mais ne croyez pas que nous vous ayons jamais oublié, non jamais, ni un seul jour, ni un seul moment. Si le cabinet avait été constitué avant le 20 janvier tel que cela avait été convenu, votre rentrée était sûre et certaine. Le vote a tout dérangé ou plutôt le vote qui a déterminé l’abstention et que vous connaissez.

Il a été nécessaire depuis lors d’entamer des négociations nouvelles, on s’y est appliqué sans relâche ; on a de fortes raisons de croire qu’elles aboutiront. Votre rentrée est sûre et certaine maintenant. Mais vous savez que nous ici nous en sommes toujours à l’ancien plan dont il a toujours été question entre nous ; réunion d’un Conseil de Guerre, comparution, défense et acquittement. Dans ce système', ni grâce, ni amnistie, vous ôtes intact et vous reprenez votre place à Paris et en France, dans la Chambre et parmi nous, comme avant le 24 mai. Cé système est-il toujours le vôtre ? est-ce en vite de le faire réussir que nous avons toujours travaillé, avez-vous, changé d’idées ? Votre lettre d’hier nous annonce une résolution que nous comprenons. Implique-telle une modification dans les vues qui nous étaient communes avec vous ? Comment comprenez-vous votre situation ? Pouvez-vous m’en écrire ? Préférez-vous que j’aille passer vingtquatre heures avec vous à Bruxelles pour m’en-

LA COUKLSPONDANCE DE l’eXILÉ

tendre avec vous, pour tout régler, tout combiner? Je suis à vous, vous le savez bien. Ne perdez pas patience' au moment décisif, voilà tout ce que je vous demande.

Les difficultés sont extrêmes ici, et la position est loin d’être bonne, du moins aussi bonne qu’elle devrait l’être après un événement d’une aussi grande portée que le 30 janvier. Il y a dans l’air une sorte de petite lièvre que le gouvernement devrait calmer. 11 y montre quelque hésitation qui provient sans doute de son inox[)érience de la politique extra-parlementaire.

Je sais que vous n’avez pas cessé de nous suivre et de nous approuver dans tout ce que nous avons fait, mais quand vous serez ici et cela ne peut tarder, vous reconnaîtrez bien vite avec moi que la tâche n’a pas cessé d’être épineuse et délicate, que loin de là, il y a plus que jamais lieu de se conduire avec dextérité, adresse, franchise, énergie et loyauté. Le journal de M. Sigismond Lacroix excite ici le plus vif étonnement et donne de l’inquiétude à tous nos amis. Ou’e'st-ce que cela veut dire ? Comment cela peut-il paraître ? Et à quel moment? Quelle heure ont-ils choisie? Sans doute, ils savent qu’il serait excepté de l’amnistie, car vous savez que la Chambre, le Sénat, le Président ne veulent pas dbme amnistie pleine et entière. Est-ce pour cela qu’ils écrivent et qu’ils parlent comme pour rendre l’amnistie partielle, aussi restreinte, aussi nulle, aussi dangereuse (jue possible.

A bientôt ; j’attends une lettre de vous par le retour du courrier, j’ai mission de vous demander de faire ce qu’il faudra, d’après vos avis.

UANC

Croyez en mon amitié, en mon dévouement. Je ne sais que vous promettre cela, mais cela vous est acquis.

Je vous embrasse,

E. SnuLLiiu.

UmVMUUE DES DEPUTES

Paris, 21 février 1879.

Je n’ai qu’un mot à dire à Monsieur.

Jai eu l’honneur de recevoir ce matin M. üdilon Ranc à qui j’ai été assez heureux de pouvoir dire que la rentrée immédiate de son fils n’a pas cessé d’être un seul jour de nos plus chères et de nos plus vives préoccupations. Nous pensons que son nom figurera en tête du décret, du premier décret du grand armistice, en exécution de la loi nouvelle qui sera votée. Les démarches réitérées de M. le Président de la Chambre nous permettent de lui donner cette assurance. C’est d’ailleurs le cri, public et là-dessus il n’y a qu’une opinion.

Monsieur est impatient ; on le serait à moins. Mais Monsieur devrait savoir qu’il n’est pas seul à être impatient et qu’il y a des amis dont tous les soucis, tous les soins, toutes les paroles, tous les écrits, tendent à le faire revenir.

Ami, c’est une affaire de dix jours au plus. Préparez-vous à revenir, faites vos malles et surtout préparez vous à travailler à votre retour.

Je vous embrasse. On m’a dit dé vous recommander de n’avoir aucune inquiétude.

E. Spulleu.

T. F. rîFTOTlR

Ranc rc\inl, en France le 9 mars 1379. Il avait supporté six ans d’exil. A son reloiir, il reçut de nombreuses altcstalions de sympathie. De cette corl'espondance, il faut citer ces lettres :

Paris, le 14 mars 1879.

Mon citer monsieur Ranc,

Permettez-moi de vous souliaiter la bienvenue pour votre retour à Paris. J’espère bien avoir l’occasion de vous serrer la main prochainement et je compte bien renouer des relations dont j’ai gardé si bon souvenir.

Recevez l’assurance, cher monsieur, de ma cordiale sympathie.

Rfnf. Goiîfft.

MINISTERE DE L’INTERIEUR Direction de la Presse

Cabinet du Directeur

Paris, le 5 mai 1879.

Cher Maître,

Je suis très heureux de retrouver sous la plume républicaine de l’ami si longtemps exilé un témoignage de bienveillante sympathie. Vous avez mille fois raison, mon cher Ranc, de répondre de M. Repère d’abord et de son subordonné ensuite en affirmant qu’il n’y avait point de dessous dans la question Rlanqui, au Ministère de l’Intérieur. J’ai regretté de n’avoir pu être du déjeuner intime qui vous a été offert par notre cher Ministre, car j’aurais grand plaisir à revoir

RANG

VOS loyales mains ; mais je me donnerai celte joie en allant un de ces jours à la République Française, vous renouveler l’expression de mes respectueux et affectueux sentiments.

Tout à vous.

Anatole de la Forge.

24 mars.

Mon cher monsieur et ami,

Vous deviez savoir que je fonde une revue, La Revue Républicaine ?

Puisque j’ai l’ambition de faire ce que le Parti orléaniste a fait, il y a vingt ans, avec la Revue des Deux Mondes, il me semble que mes amis considérables du Parti Républicain peuvent avoir quelque intérêt public à m’aider en cette œuvre.

Voulez-vous me promettre, cher monsieur et ami, au nom de notre vieille amitié, de vous demander un article ou une part de livre inédit, pour l’iin des premiers numéros de la Revue Républicaine.

Les noms qui accompagnent le vôtre ne peuvent que vous faire plaisir, j’en suis certaine et s’ils vous, plaisaient, ce sont ceux de Challemel, John Lemoinne, Castagnary, pour le premier numéro. Vous seriez vraiment ami, si vous ne pouvez venir le Mercredi-saint, de venir l’un de ces jours, sauf les mercredis et dimanches, de 4 à 0 heures.

Croyez à toute' mon affection,

Juliette Adam.

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