BANC
12 juin.
Mon cher Ranc,
Je vous remercie de loiil ce que j'ai senti et compris dans voire visite et dans votre note. Nous avons, l’im pour 'l’autre, un vieux sentiment bien plus en rapport avec nos sentiments devinés qu’avec nos sentiments exprimés. Nous nous voyons trop peu, mais c’est votre faute.
Je compte sur votre promesse d’article. Mille témoignages d’amitié vraie.
Juliette Adam,
Paris, le G novembre 1881.
Mon cher Ranc,
J’apprends par Bayeux-Dumesnil que vous avez une angine, il vous dira en vous remettant cette lettre pourquoi je renvoie à lundi pour vous voir.
Nos préoccupations sont de plus en plus vives. Il faut à tout prix inscrire dans la Constitution le principe du scrutin de liste, poser dès maintenant la question sans attendre la fin de la législature.
Il est naturel et logique de s’occuper de la réforme électorale considérée' dans son ensemble et mettre en harmonie le système représentatif des deux Chambres. La loi qui régit l’élection des Sénateurs étant constitutionnelle dans son principe, celle qui régit l’élection des députés doit l’être également.
Le mode d’électorat du Sénat est consacré par
i.E rsKTonn
la loi londamenlale, à tel point, qu’on ne peut y toucher sans passer par le Congrès. Il doit en être de même de la Chambre.
Nous nous trouvons en face du plus grave des problèmes, d’une immense responsabilité qu’il nous faut prendre, nous, fondateurs du régime.
Je suis avec vous de ceux qui considèrent que le Suffrage universel dans une démocratie ne peut avoir de meilleur instrument que le scrutin de liste.
Mais le Sénat ? Il faudra trouver une procédure pour amener le Sénat à se laisser reviser. On le revisera malgré lui. Ce sera dur, mais ce sera peut-être possible si la Chambre nouvelle, le jour môme de sa réélection ou plutôt le jour où elle se réunira pour la première fois, fait preuve de' cet esprit politique, de cette résolution, de cette fermeté que le scrutin de liste lui aurait certainement donné si la majorité républicaine ne perd pas un instant pour imposer un ministère homogène et résolu à aller à l’avant.
Réfléchissons, mais décidons-nous vite. A lundi, attendez-moi avec Deluns-Montaud à midi, si je ne suis pas chez vous à dix heures.
Je vous embrasse.
Léon Gambetta.
Voici comment Ranc apprit la mort de Gambetta. Dans leur brièveté, les télégrammes qu’il reçut au moment de la fin prématurée et dramatique du grand homme d’Etat sont trop éloquents et trop émouvants ^ pour qu’ils permettent un commentaire. Nous les en registrons simplement.
Paris, le' 29 décembre 1882.
Mon bien cher ami.
J’arrive de Ville-d’Avray. -i
Comme personne n’a été reçu, noire pauvre patron m’a donné l’ordre de déclarer à tout le monde que je ne l’avais pas vu, afin, a-t-il dit, de *ne pas éveiller des jalousies. Et comme sur le mot y de jalousie, votre nom est arrivé sur mes lèvres i en signe de protestation : A Ranc, oui, lui me ’ comprend et me connaît.
La journée a été bonne ; peu de fièvre, mais l’abcès est indéniable ; il est même mûr ; de là ' le calme de la journée. Les docteurs opéreraient lundi, ils sont très rassurés et pleins de confiance. Ayons aussi un bon courage. Je vous embrasse avec tout mon cœur.
Eug. Étienne.
Mercredi soir, 8 heures et demie.
Mon bien cher ami,
L’inflammation a complètement disparu. Tout danger est donc écarté. Il ne reste plus qu’un peu de fièvre dont le sulfate de quinine aura raison.
Bien à vous de tout cœur,
Eug. Étienne.
30 décembre 1882.
Mon cher ami.
Voilà le bulletin des docteurs :
« L’état inflammatoire local est en voie de (( résolution ; l’état général est satisfaisant. »
Nous pouvons donc respirer un peu, il était temps.
La lièvre a disparu et notre ami repose avec calme.
A vous de cϟr,
Eug. Étienne.
Paris, dimanche matin 1 heure.
Mon bien cher ami.
J’arrive de Ville-d’Avray. La nuit a été très calme, pas dé fièvre, notre ami a repris confiance et bonne humeur. Lannelongue et Siredey ne reviendront pas ce soir, mais demain soir à 5 heures. L’abcès coule loujours, disent-ils, ils at-
tendent le moment propice pour opérer et sont maintenant sans crainte sur le résultat. Ayons courage et confiance.
A vous de tout cœur,
Eue. ÉTIENNE.
Dimanche soir.
Mon bien cher ami,
La journée a été très calme et la nuit dernière également pas de fièvre. Les docteurs et Fieuzal sont venus ce soir. L’abcès est maintenant très sensible et ces Messieurs ont déclaré qu’il ne présentait aucun danger. Ils feront l’incision jeudi matin. Ils sont pleins de confiance' et tout à fait rassurés.
Bien à vous de cœur.
Eue. ÉTIENNE.
Dimanche soir, 8 heures.
Mon cher ami,
La journée a été excellente, pas de fièvre', pas de douleurs abdominales, mais il reste toujours cet inconnu de gros intestin. Le joli serait qu’il n’y eût pas d’abcès, mais une simple irritation, ce serait trop heureux et il ne faut pas encore avoir cet espoir, mais enfin, voilà quarantehuit heures de calme et de repos.
Bien à vous de cœur,
Eue. Etienne.
9 heures du soir.
Mou cher ami,
Noire pauvre patron a encore un peu de lièvre ce soir, celte lièvre est la conséquence de l’inl'iammalion du gros inlcslin. Lannelongue n’a aucune in(juiéludc, quehjues jours d’un trailement sérieux feront disparaître le mal. Je rentre à Paris hcaucoup plus Iranquille.
Bien à vous de cœur,
Eug. Étienne.
10 heures du soir.
Mon cher ami,
Je suis très inquiet ce soir, Lannelongue dit bien que l’état est le même, mais je trouve que les forces diminuent à vue d’œil. Je ne puis vous taire mes craintes.
Je vais veiller notre pauvre ami.
Bien à vous de tout cœur,
Eug. Étienne.
/hmc, 5, j)lücc des Vosges^ Paris.
Notre ami s’est éteint à minuit.
Reinach.
C’est fini. Gambclla est mort. Banc reçoit aussitôt de noiubreu.x téinoiguages de sympathie affectueuse (|Lu lui apiiortcnt un peu de réconfort dans ces licuics douloureuses :
RANG
Paris, le 1®'' janvier 1883.
Mon cher Ranc,
Je suis consterné de l’irréparable malheur de la France et de la République. Et jé songe, avec une sympathie profonde, à votre douleur. Tout à vous, et de tout cœur,
Waideck-Roüsseau .
Bruxelles, 2 janvier 1883.
Mon cher monsieur Ranc,
Vous pensez bien avec quelles alternatives de joie et de crainte nous recevions les nouvelles 'de la maladie de Gambetta, — lorsque hier matin la fatale nouvelle nous est arrivée, elle a été accueillie avec une véritable stupeur.
Laissez-moi vous dire toute la part que nous prenons au deuil qui frappe si cruellement la France et la démocratie et soyez convaincu que nul ne partage plus sincèrement que moi la douleur que vous cause dans vos plus chères affections celte mort à jamais déplorable.
Votre dévoué,
Paul J ans on.
Dimanche.
Vous êtes de ceux à qui je vais crier mainte-
nant : aimez-moi davantage' pour combler cet affreux vide !
Votre amie,
Juliette Adam.
Je vous embrasse, mon cher Ranc, je joins mon cœur tout brisé au vôtre. Et qu’il est douloureux de ne pouvoir aller en pèlerinage sur sa tombe à Paris.
Charles Blecii.
Sainte-Marie-aux-Mines.
4 janvier 1883.
Monsieur le Député,
Une carte-télégramme m’a convoqué à la réunion qui a eu lieu hier soir, rue des Martyrs, des membres de votre Comité. Je suis très reconnaissant qu’on ne m’ait pas oublié, surtout quand il s’agit de s’entendre pour rendre hommage à la mémoire de l’homme que nous honorons et que nous aimons comme le plus grand de notre pays, comme le véritable fondateur de la République, comme son plus ferme soutien.
Malheureusement, par suite de mon changement dé domicile, je n’ai reçu la carte-télégramme que ce matin 4 ianvier. Je l’ai retournée à M. Strauss pour bien lui montrer combien mon absence d’hier avait été involontaire.
Je croirais. Monsieur, manquer à un devoir sacré, et en même temps je trouve un soulagement à la douleur que j’éprouve en vous expri-
RANG
iiianl ma toute particulière sympathie à vous que Gambetta honorait d’une si grande et si précieuse amitié et qui en étiez si digne.
J’étais allé à Ville-d’Avray dimanche à 4 heures. Le bulletin qui venait d’étre rédigé m’avait rassuré. J’ai été d’autant plus consterné lorsqu’en sortant lundi matin, j’ai aperçu autour du Voltaire, chez le premier marchand de journaux que j’ai rencontré, le terrible encadrement noir et que j’y ai lu l’affreuse nouvelle.
Cette mort, quelles vont en être les conséquences ? Quelle poignante question ! Ne va-telle pas retarder pour longtemps peut-être cette belle et grande évolution du progrès démocratique que nul, comme Gambetta, ne semble capable de nous faire réaliser. Je ne puis douter que cette angoisse qui est la mienne ne soit aussi la vôtre.
Mais le plus bel hommage à rendre à la mémoire de M. Gambetta n’est-il pas d’avoir comme lui une foi invincible dans le triomphe de la démocratie républicaine et de la patrie française.
C’est tout particulièrement à ses amis les plus chers qu’incombe la tâche de continuer la patiente et ferme résolution de ce grand programme que' lui traçait son génie, cette tâche, vous n’y faillirez pas.
Veuillez agréer, monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués et dévoués.
A. Monod.
Conseiller à la Cour de Cassation.
8 janvier 1883.
Mon cher collègue el ami,
Un événemenl imprévu m’a retenu en Artois plus longtemps que je ne croyais et m’a empêché d’aller vous exprimer de vive voix la part (]ue je prends aux vifs chagrins que vous cause le malheur qui vous frappe.
Je n’appartiens pas au groupe de M. Ganihelta, mais vous me savez de sens Iroj) rassis [)Our me supposer que la passion politique in’au-, rait jamais fait méconnaître les qualités éminentes du chef et du vieil ami que vous pleurez. Je sais que vous n’appréciez pas moins de M. Gambetta, les qualités de l’homme privé (jiie la valeur de l’homme politique, et je crois que vous regrettez autant l’ami des premières années que le député auquel de plus hautes destinées semblaient promises.
Ne pouvant rentrer à Paris que dans quelques jours, je n’ai pas voulu attendre plus longtemps {)Our vous dire que votre profonde douleur ne nî’a pas laissé indifférent.
Souffrez donc, mon cher Ranc, que jé vous tende une main bien affectueuse et que je me dise aujourd’hui plus que jamais
Votre reconnaissant collègue et sincère ami,
René Goblet.
Monsieur,
Ce 8 janvier.
Si j’avais saisi avec empressement les occai: sions (jui m’ont été offertes de vous être présen-
RANG
tée, nous serions aujourd’hui de' vieux amis et je pourrais vous exprimer de vive voix toute ma reconnaissance de ce que vous avez bien voulu signer ma réhabilitation de votre nom, si autorisé en matière de délicatesse et d’honneur.
Merci, Monsieur, merci surtout pour la mémoire de celui qui m’a aimée et recevez l’assurance de mes sentiments les plus respectueux et reconnaissants.
Léonie Léon.
Après les obsèques de Gambetta à Nice, Ranc écrivit dans le Voltaire (14 janvier 1883), l’admirable page que voici :