ADIEU
C’est fini. Quelques-uns de nous lui ont dit le ; dernier adieu. Les autres accompagnent jusqu’à 1 Nice son corps, qu’on enlève à Paris, mais qu’un | jour nous lui rendrons !
Aujourd’hui, pas plus que je ne l’ai fait depuis l’heure fatale, je ne parlerai longuement de lui. La mort est trop près pour que je livre au vent des souvenirs sacrés avec lesquels je veux vivre. Je me sens impuissant, et dans le déchirement que j’éprouve, toute parole me semble de glace.
J’ai vu, les premiers jours à Ville-d’Avray, des gens venus là en curieux, s’étonner de nos pleurs. J’ai entendu murmurer ces mots : On l’aimait donc bien !
Oui, on aimait Gambetta ! oui, nous l’aimions tous passionnément, jusqu’à souffrir plus que luimême' de ce débordement de haine qui n’altérait
pas sa sérénité. Et si nous lui étions ainsi attachés, ce n’est pas seulement parce que lui aussi nous aimait de son grand cœur, ce n’est pas seulement parce qu’il était bon, ce n’est pas à cause de cet esprit si ouvert, si généreux, si accueillant, si fidèle... non, il y avait quelque chose de plus.
On ne pouvait l’approcher sans être conquis, on ne pouvait vivre de son intimité, entendre les échappées de ses confidences sans être attiré et réchauffé par cette flamme qui ne brûlait que pour la France et pour la République. Gambetta, c’était l’invincible espérance. Ceux-là seuls devant qui il ouvrait toute son âme, ceux-là ont mesuré cé qu’il y avait en lui de sincérité, de foi démocratique, de désintéressement. . .
Et je parle ici du désintéressement le plus rare de tous, du désintéressement qui lui faisait risquer sa popularité, dont il avait cependant besoin pour accomplir son œuvre, chaque fois qu’il croyait une chose juste et utile aux intérêts de la Patrie. Je le blâmais quelquefois de ce détachement, de ce dédain des attaques ; je lui reprochais de ne pas assez compter avec des passions qu’on pouvait exploiter contre lui et qui rendaient sa tâche singulièrement plus difficile. Il me répondait : « laissez faire, laissez parler ! l’heure de la justice viendra ! » Il avait raison :on l’a bien vu à l’élan qui a emporté la France entière ; on l’a bien vu à ses funérailles. Derrière le rideau des insulteurs, il y avait les couches profondes du peuple sur les({uelles la calomnie n’avait pu mordre ; l’âme de la nation n’en avait pas été effleurée.
RANG
Dédaigneux de la calojiinie cl des injures, il l'élail. Jamais il n’a répondu à la haine par la haine. Le seniimcnl de rancune lui était inconnu. 3 Au plus cruel de ses ennemis, s’il jugeait que celui-là pût servir notre cause, il était prêt à tendre la main. Je ne sais qu’un homme, un seul, à qui, après une trahison d’amitié, il n’avait pas, p depuis dix ans, pardonné. Cet homme, pour toute Vengeance, Gambetta a refusé de le voir, et si nous nous sommes aperçus que la blessure était profonde, c’est parce qu’il ne prononçait ■ jamais son nom et n’aimait pas qu’on le prononçât devant lui.
Si les insultes les plus basses, si les accusa- ■ lions les plus odieuses laissaient Gambetta impassible, si, je le répète, sa sérénité n’en était pas altérée, est-ce à dire qu’il n’en souffrait pas? Je crois le contraire. Troublé, jamais; douloureusement atteint plus d’une fois! Jamais il n’a eu devant ses plus intimes, un geste ou une parole de colère, mais quelquefois, surtout quand l’attaque injurieuse ou perfide était signée d’un nom dont il ne l’aurait pas attendue, il nous disait en souriant — mais le sourire était triste — « C’est un peu fort, n’est-ce pas ? »
Je n’ai vu Gambetta qu’une seule fois violemment ému. C’est à la Chambre, le jour où, après une séance de la Commission de révision, quelques députés se répandirent dans les couloirs, hurlant que le dictateur avait menacé le Parlement d’un Coup d’État. Ceux qui lui faisaient la guerre au couteau avaient trouvé le défaut de la cuirasse. Il eut quelques minutes d’amer découragement et des larmes roulèrent dans ses yeux.
LES DEHNIERS ^r0^tE^■TS DE GAMBETTA 3'jl
Ce qui me cou Orme, dans la pensée, que son indifférence aux calomnies éiait de surface et faite de volonté, mais qu’au fond la plaie était saignante, c’est que s’il ne répondait jamais à ces calomnies, s’il priait ses amis de né pas y répondre, il ne voulait en ignorer aucune. Il semblait qu’il y trouvât une sorte d’âpre et cuisante volupté. La veillé de sa mort, le samedi matin, il se faisait encore lire les articles où l’on plaisantait agréablement de sa fin prochaine.
Soyez heureux, vous tous qui n’avez pas désarmé devant le lit de ce mourant, il a bu vos outrages jusqu’à la dernière goutte !
Il n’est plus. Le jour même, la réparation est venue. Elle serait notre consolation si nous pouvions être consolés, nous qui savons quelle force a disparu avec lui, quelle action il exerçait sur des éléments hostiles ou indifférents à la République ; vous qui savez ce qu’il pouvait faire encore pour la France : lui qui déjà avait tant fait ; nous qui, en le perdant, avons perdu quelque chose de nous-mêmes.
J’entends qu’on demande ce qui va advenir des hommes qui s’étaient groupés autour de Camhetta, de ce qu’on appelait son parti. On cherche qui prendra la direction.
Je vais essayer de répondre.
Les hommes dont on parle resteront groupés, fidèles à la méthode politique que Gambetta avait incarnée en lui.
Ce parti, puisqu’on veut que ce soit un parti dans la République, et c’est ce que nous n’acceptons pas, il sera ce qu’il est.
RANG
Qui le conduira ? qui en prendra la direction ? Personne 6t nous tous.
Ce n’est pas parmi nous qu’il faut chercher des héritiers empressés.
Nous ne serons pas sourds à l’enseignement qui a été donné à tous sur cette tombe où les fédérations de la France ont affirmé la République vivante et la Patrie ayant conscience d’ellemême et de sa force. Nous ne voulons plus penser aux querelles et aux dissentiments d’un jour. Nous travaillerons dans la mesure de nos forces, avec tous les hommes de bonne volonté, à l’affermissement de la République et à la grandeur de la Patrie. Nous nous appelons l’Union Républicaine et nous n’épargnerons rien pour faire l’union.
Nous en prenons l’engagement et c’est là notre adieu, le seul qui soit digne de Gambetta.
14 janvier 1883.
Cher monsieur Ranc,
Je viens de lire dans le Voltaire d’hier votre adieu à Gambetta. Permettez à un simple citoyen de s’associer à votre' douleur. Les sentiments que vous exprimez pour celui que nous pleurons tous prouvent une fois'de plus que vous êtes un honnête homme, un homme de cœur.
Non, nous ne serons pas sourds à ses enseignements et nous jurons de défendre ses principes, qui seront ceux de toute notre vie.
Veuillez agréer, cher ami, l’expression de mes sentiments bien dévoués.
Joseph Magnin.
Ce 14 février 1883.
Mon cher Ranc,
Comme' vous l’avez aimé, Gambetta !
J. -J. Weiss.
Voici en quels termes Ranc, quelques années plus lard, évoquait encore le souvenir ému du grand et cher disparu :