L'ANNIVERSAIRE
Hier, comme chaque année, depuis le jour cruel où Gambetta a été ravi à la France, je suis allé à Ville-d’Avray. Dimanche prochain, comme tous lés ans aussi, les anciens de Belleville, ceux dont Gambetta n’a jamais voulu se séparer, se rendront en corps à la petite maison. L’Union patriotique du XX® arrondissement se joindra à eux. Hier, c’était la visite des intimes, de ceux qui ont vécu dans le rayonnement de la grande âme qui s’éteignit le 31 décembre 1882.
Je l’ai revue, cette humble petite maison à laquelle est adossé maintenant le monument élevé à la mémoire de Gambetta par les Alsaciens-Lorrains. C’est l’œuvre de l’un d’entre eux.
(1) Le Matin, 2 janvier 1893.
RANG
(lu sculpleur Bartholdi, elles sonl. là toutes deux vivantes par le ciseau de l’artiste'. Elles pleurent et elles espèrent. Elles répètent ces deux devises si simples, gravées sur la pierre ; In clade decus; Spes in luctu. (Dans la défaite, l’honneur ; dans le deuil, l’espérance). Puis une plaque de marbre noir avec cette inscription : Ici repose le cœur de Gambetta.
On sait que le cœur dé Gambetta, conservé par Paul Bert après l’autopsie, a été remis par sa veuve aux amis du grand mort qui se sont réunis à Ville-d’Avray, avec les membres du Gomité des Alsaciens-Lorrains pour le déposer dans le monument de Bartholdi. C’est là pour Gambetta le vrai Panthéon.
La maison est toujours froide dans sa pauvreté, dans sa nudité, triste avec cet ammoncellement de couronnes fanées, témoignages de tant d’amis connus et inconnus, souvenirs qu’on a bien fait deœespecter pieusement, mais qui ajoutent encore à l’impression de deuil.
Dans la pièce qui était le salon dé Gambetta, un salon dont ne se serait pas contenté pour sa villégiature, le plus modeste bourgeois de Paris, à côté de la belle et saisissante photographie de Carjat, simplement encadrée, le procès-verbal du dépôt du cœur signé par toutes les personnes présentes, et un document historique bien précieux, la protestation des représentants Alsaciens-Lorrains à l’Assemblée de Bordeaux, avec les signatures autographes parmi lesquelles celle de Gambetta. On n’a pas oublié qu’élu en 1871 par dix départements, il avait opté pour Strasbourg.
r,ES DERNIEUP MOMENTS DE GAMRETTA 345
On monte dans la chambre mortuaire meublée à peu près comme quand Gambetta l’habitait, une vraie chambre d’étudiant. Là les couronnes sont nouvelles, et comme à tous les anniversaires, le lit est jonché de fleurs, roses, lilas blancs, violettes. Chacun de nous, chacun de ceux que Gambetta aimait apporte son bouquet ou sa gerbe. Il y a aussi les fleurs des inconnus.
J’ai surpris hier un de ceux-là, qui n’avait jamais vu Gambetta, qui ne lui avait jamais parlé, essuyant une larme.
Ah ! nous étions bien tristes les années précédentes, quand notre pensée se reportait vers la perte qu’ont faite en Gambetta la France et les républicains ; mais combien cette fois notre tristesse est rendue plus amère par les douleurs de l’heure présente !
S’il vivait, le grand tribun qui n’était jamais découragé, comme il protesterait contre lé découragement qui semble s’emparer des meilleurs, des plus fermes, comme' il ferait entendre des paroles réconfortantes, quel sursum corda sortirait de ses lèvres !
Hélas ! sa voix puissante nous manque. Il n’est plus là pour sonner le ralliement. Inspirons-nous au moins de ses enseignements, de son exemple. Il serait puéril de nier la gravité dé la lutte que le Parti républicain aura dans quelques mois à soutenir. On entend déjà les cris de triomphe de nos ennemis. Ils se pressent trop, ils crient trop tôt et trop haut. Ne nous abandonnons pas, serrons les rangs, ayons confiance comme Gambetta avait confiance dans les de.sti-
RANG
nées de la République et elle sortira victorieuse de l’affreux cauchemar qui nous étreint.
Rang.
Pour achever ce chapitre, citons celte jolie lettre (le Séverine :
Monte-Carlo, 12 mars 1904.
Cher monsieur Ranc,
Vous allez trouver que je suis une drôle de petite bonne femme ; mais, si je gaffe, ne vous moquez pas trop de 'moi!
Avant-hier, j’ai été à Nice visiter la tombe de Gambetta. Alors, j’ai pensé à vous ; j’ai ramassé à terre ce brin de couronne et cueilli ce petit rameau de cyprès. Un homme politique et un bûcheur n’a pas toujours le temps de faire ce qu’il voudrait, même les pèlerinages les plus chers. Et il m’a semblé qu’un peu de cette tombe venant à vous, vous ferait plaisir.
Voilà !
C'est bien du sentiment, entre confrères, entre adversaires. Mais je suis une femme et vous êtes un brave homme — j’ai des circonstances atténuantes.
Respectueux et affectueux souvenirs,
Séverine.
A peine rentré en France, Ranc fut sollicité par plusieurs groupements politiques de poser sa candidature à différents mandats électifs. Il fut successivement appelé à Toulouse, à Bordeaux, à Saint-Étienne, à Lyon, dans le Var. Il déclina les 'offres flatteuses qui lui étaient adressées. Cependant, en 1881, il céda aux instances pressantes des Comités républicains de Paris et il fut élu le 4 septembre de cette année député du IX® arrondissement. En 1883, il fut nommé président du groupe de l’Union républicaine de la Chambre. Il ne cessa de préconiser la concentration républicaine.
Gambetta mort, le chef disparu, Ranc poursuivit avec une âpreté tenace la politique d’entente et d’union républicaine préconisée par le grand homme d’État.
Tous ses efforts, toutes ses forces, toute son intelligence, il les mit au service de la République pour la fortifier d’abord, pour la défendre ensuite contre les périls qui devaient la menacer ; le boulangisme et le nationalisme.
Tracer, même à grands traits, la vie de Ranc, ce serait faire le bilan de la Troisième République. Dans les limites restreintes de ce livre, nous ne pouvons songer à entreprendre une tâche aussi considérable. Nous nous bornerons à citer quelques documents qui nous ont paru intéressants.
RANC
n'hS
El. loul. (l'abord, nous cnregisirons ccl, hommage rendu à Ranc jDar un des chefs du parli radic’al, M. René Gohlet :
5 mai 1893.
Mon cher Deluns-Montaud,
Si le cabinet Jules Ferry a vécu deux ans, c’ésl grâce à Ranc. Ce fut lui qui sut organiser l’Union des diverses fractions des gauches. Besogne difficile que lui seul désintéressé pouvait mener à bien. Ce fut Ranc d’ailleurs qui nous sauva plus tard de Boulanger par cette même tactique. Je vous donnerai pour votre ouvrage, tous les renseignements que vous me demandez.
Bien votre,
René Goblet.
Et. puis, cueillies parmi les rares lettres que Ranc écrivit, nous citerons ces deux missives où s’affirme dans d’amicales confidences, sa pensée, sa volonlé :
10 décembre 1881.
Mon cher ami.
Avez-vous lu l’éloquente réponse du général Campenon à l’interpellation de M. Clovis Hugues :
« Quant aux considérations d’ordre purement « politique, qui ont probablement (léterminé « l’honorable M. Clovis Hugues à m’adresser sa (( question, j’en reconnais parfaitement la va- « leur. J’admets qu’à une certaine époque, elles
« ont eu leur raison d’être. Mais perniellez-moi <( d’ajouter, Messieurs, que leur importance « me semble aujourd’hui avoir singulièrement <( diminué et que la République fondée sur dés (( bases indestructibles peut, sans crainte, éten- « dre le cercle dans lc(jucl elle choisit ses « agents ».
Ne trouvez-vous pas ({ue c’est juste? La (jucstion est nettement posée ; il s’agit de savoir si la République, à l’heure présente, est assez forte, assez solidement établie, i)our appeler à elle, pour utiliser toutes les valeurs, toutes les compétences.
Pour ma part, je le pense et c’est parce (pie je crois fermement à la nécessité pour le gouvernement républicain de mettre en œuvre toutes les capacités, toutes les forces qui sont à notre disposition, que je ne suis pas de ceux qui ont blâmé la nomination du général de Miribel, au grade de Chef d’État-major général.
Je raisonne, bien entendu, dans riiypollièse où, au point de vue teclinicpie, au point de vue de la spécialité militaire, le choix était le meilleur auquel on put s’arrêter.
N’est-ce pas votre avis ? donnez-le moi, cher ami.
Rang.
Paris, 8 février 1882.
Mon cher Castagnary,
Mercredi, aux obsèijues de Ferdinand llérold, je [tensais à ce qui s’était passé en juin 1873. Un re[U'ésenlant républicain venait de mourir.
UANC
Suivant l’usage, une députation était cliargée de représenter l’Assemblée à l’enterrement. Gont'ormément au Décret de Messidor, deux escadrons avaient été envoyés pour rendre au défunt lés honneurs auxquels il avait droit. Une délégation du bureau de l’Assemblée composée de MM.Goulard, vice-président, Albert Désjardins, Cazcnove de Pradines et Martin des Pallières s’était jointe à la députation.
Le convoi allait quitter la maison mortuaire lorsqu’un scandale inouï fut donné aux assistants.
Les membres du bureau et de la députation apprennent qu’en vertu des volontés dernières de Brousse, la cérémonie aura un caractère purement civil. Aussitôt ces messieurs, contrairement à tous les précédents, à toutes les convenances, à leurs obligations de membres solidaires de l’un des grands corps de l’État, se retirèrent emmenant avec eux non seulement le détachement militaire, mais aussi les huissiers de l’Assemblée. L’émotion fut grande dans la foule, mais la cérémonie se poursuivit et conserva jusqu’au bout le caractère de la plus pénétrante et de la plus austère gravité. Au bord de la fosse, Challemel-Lacour prononça un admirable' discours : « Brousse, dit-il, n’avait pas besoin de ces vains « et inutiles honneurs, qu’au mépris de toutes « les convenances lui conteste ét lui refuse à la (( dernière heure, un pouvoir dans lequel la (( France' reconnaît, avec une surprise mêlée « d’épouvante, le spectre et les passions de l’an- <( cien régime ! »
Oui, c’était bien en 1873 le' spectre de l’ancien
régime qui apparaissait, comme l’autre jour à l’enterrement civil du Préfet de la Seine c’est le monde nouveau qui s’est manifesté, c’est l’idée moderne qui s’est affirmée solennellement.
C’était l’ancien régime avec la passion religieuse du temps passé, avec plus de fanatisme, plus d’intolérance encore !
Il y eut, quelques jours après les obsèques de Brousse, une interpellation portant à la fois sur les tristes incidents de cette journée et sur le trop fameux arrêté du préfet Ducos, relatif aux enterrements civils dans la ville de Lyon. Naturellement le gouvernement dé l’ordre moral eut gain de cause et il se trouva plus de (piatre cents représentants du peuple pour voter un ordre du jour proposé par M. de Belcastel, c’est-à-dire par un catholique faisant profession de « soumettre sa conduite privée et sa conduite publique » aux règles du Sijllabus.
Mais ce que le résullat du scrutin ne pouvait indiquer, ce dont on ne se rendrait pas compte aujourd’hui en lisant le Journal Olficiel^ c’est la violence des mouvements de fureur et d’intolérance religieuse qui éclatait sur les bancs de la majorité cléricale, ün n’avait pas devant soi des hommes politiques, mais des pèlerins, des croisés qui applaudissaient ou qui murmuraient comme ils auraient fait des actes de foi.
On acclamait le ministre de l’intérieui', annonçant qu’il venait de révoquer deux maires de campagne coupables d’avoir assisté à un enterrement civil. On trépignait de joie en entendant le ministre de la Guerre proclamer que les morts qui ne vont pas à l’Église n’ont pas droit
RANG
au respect. La majorité semblait emportée par une ivresse religieuse comme dans ces assemblées de sectaires où l’exaltation se gagne de proche en proche. Dans cette troupe de convulsionnaires et de derviches hurleurs ét tourneurs, il y avait des païens comme M. Beplé, des sceptiques comme M. de Broglie, dés calvinistes comme M. Mette tal et un Cornélis de Witt. B y avait des vieux libéraux, des jeunes aussi, disciples de Boyer-Collard ou du duc de Broglie, l’ancien comme disait Thiers.
Combien sur ces bancs de la majorité Versaillaise y avait-il dé passionnés et combien dé farceurs ? J’incline à croire que parmi les élèves des Jésuites, le nombre des sincères est grand. Il s’est fait depuis la loi de 1850 qui, sous prétexte de liberté d’enseignement, a livré au cléricalisme les enfants des classes dirigeantes, un curieux et profond travail dans la haute société française. D’abord, on ne prenait la religion que comme un moyen de gouvernement et l’Église que comme une incomparable machine de domination et de résistance. Puis l’éducation et la pratique catholique ont pétri lés cerveaux, et il a suffi de deux ou trois générations pour que les petits-fils de nobles sceptiques et de gros bourgeois voltairiens devinssent ce que nous les voyons. Leurs pères avaient l’apparence de croire. Eux, ils sont abêtis, ils croient. C’est ainsi que s’explique cette intensité de l’explosion du cléricalisme qui a marqué l’année 1873 et où la France a failli périr avec la Bépublique.
Dans vingt ans, mon cher Castagnary, la nouvelle génération ne se rendra pas compte du
mal que nous avons eu à édifier la République. Il n’y a que huit ans et il semble qu’il y a un siècle de cela. La France s’est ressaisie, retrouvée. Un haut fonctionnaire meurt, sa volonté expresse est d’être enterré comme il a vécu, libre-penseur. Pas d’église, pas de prêtre ! Le convoi funèbre s’est acheminé directement au cimetière. Derrière le char funèbre, le représentant de la République et les ministres, marchait une foule immense, grave, recueillie sentant bien qu’elle prenait part à un acte d’une importance décisive et que ce jour de mercredi 4 janvier, la libre-pensée comprenait enfin la reconnaissance publique et son droit. L’Etat, par la présence officielle de ses représentants aux obsèques civiles d’Hérold, s’est proclamé indépendant de toute idée religieuse. Je n’ose pas emprunter l’expression d’Odilon Ranc et dire que l’Etat s’est déclaré athée.
L’exemple donné de haut par Ilérold sera suivi. La secousse .se fera sentir, l’écho se répercutera au loin. Nous le donnerons aussi, cher ami, cet exemple, mais pour l’un et pour l’autre je le souhaite le plus tard possible. Je tâcherai de vous voir avec Genevois la semaine prochaine.
Bien vôtre.
Si Rfinc a été un maître du journalisme républicain, il a été aussi un orateur écouté, persuasif, plein d’autorité.
Nous voulons ici rappeler un de ses discours, celui qu’il prononça le 22 septembre 1885, devant le Comité démocratique du IX® arrondissement. C’est
RANG
une page éloquente de riiistoire politique de notre pays :
Mes chers concitoyens,
Au lendemain du vole du scrutin de liste, dans une de nos réunions mensuelles, si cordiales, si Iralernelles et qui ont été comme une preuve constante de l’accord qui n’a cessé de régner entre l’élu et le Comité qui avait soutenu sa candidature, je vous disais que le lien qui nous unit ne serait jamais brisé. Vous m’avez soutenu, encouragé dans les moments difficiles. Lorsque beaucoup hésitaient le 30 mars dernier, parexemple, votre approbation et votre confiance ne m’ont pas fait défaut ; je ne l’oublierai jamais. Aussi, maintenant que la lutte électorale' est engagée, c’est devant vous, c’est devant les Comités réunis du IX® arrondissement que j’ai tenu à m’expliquer sur le passé et sur l’avenir, sur ce qu’a été ma conduite pendant la dernière législature, sur ce qu’elle sera si le Suffrage universel de la Seine me confirme le mandat qui m’avait été confié par la deuxième circonscription du IX® arrondissement.
Je le ferai comme toujours, avec autant de netteté qu’il me sera possible et sans phrases. Je n’ai pas de prétendons oratoires ; j’aime mieux écrire que parler, mais au moins et à défaut d’autres mérites, je parlerai clair ; vous savez et nos adversaires savent aussi que je ne me réfugie jamais dans l’équivoque.
J’ai fait partie de cette majorité qu’on calomnie, qu’on outrage, qu’on cloue aux piloris les plus variés ; comme Président de l’Union répu-