‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 39 sur 60 · S81-1SS · texte numérisé non relu

S81-1SS

blicaine, j’ai contribué à sa formation, j’ai travaillé à la maintenir ; je suis de ceux qui ont soutenu à la Chambre, dans la presse, le ministère renversé lé 30 mars dernier. Je ne regrette aucun de mes actes, aucun de mes votes, et je prétends (|ue notre conduite nous était dictée, commandée par la situation, l’intérêt supérieur de la République ! Pour le démontrer, il me faut revenir rapidement, en quelques mots, sur la première période de l’existence de la Chambre, sur cette funeste année de 1882 (jui s’est close par la mort de Gambetta et dé Chanzy ; de Gambetta, l’âme ; de Chanzy, le bras et la défense.

Oui, c’est dans les débuts, dans les premiers actes de la Chambre qu’il faut chercher la clef de tout ce qui s’est passé depuis. Le ministère Gambetta se ])résentait devant le pays et devant le Parlement, /Mlain-Targé le rappelait l’autre jour dans son discours du Grand-Orient, avec un plan complet de réformes. On ne lui a pas laissé le temps de les réaliser, pas même dé les soumettre à la Chambre. On n’a pas fait à Gambetta crédit de trois mois. Son ministère a été renversé, étranglé par une coalition des partis extrêmes, auxquels s’étaient joints les adversaires du scrutin de liste et aussi un certain nombre de députés cpii depuis ont amèrement et hautement regretté un malentendu déplorable. Je ne veux pas récriminer, mais je suis bien obligé de rappeler qu’à la suite du 26 janvier, on a vu pendant toute une année' la Chambre et le Parlement se débattre dans l’impuissance. Parce qu’il avait été porté au pouvoir par une coalition, parce qu’il était forcé de prendre son point d’appui sur

n.\NC

des groupes placés aux antipodes de la politique, le ministère de M. de Freycinet, malgré la haute valeur de son chef, était réduit à n’avoir pas de politique propre, à ne pas agir. Il ne fut plus question de réformes. Pour ne heurter personne, on ne repoussait rien, mais on ajournait tout. Quant à la politique extérieure, elle fut tellement indécise, tellement hésitante, qu’on vit les partisans d’une action énergique en Égypte — j’étais de ceux-là — et les partisans de l’abstention pure et simple, s’unir dans un vote commun. Le ministère de M. de Freycinet, né d’une coalition, devait tomber sous une coalition. C’était dans la force de^ choses, dans la logique de la situation, et il en sera de môme de tous les cabinets formés dans des conditions analogues.

Puis vint le ministère Duclerc, constitué non sans difficulté, non sans peine. Quelles que fussent la fermeté républicaine de M. Duclerc, son expérience consommée, son entente de la politique, — ■ et on lui rendra plus tard la justice à laquelle il a droit — chacun sentait qu’on n’avait là qu’un ministère d’attente. M. Duclerc, peu connu d’un grand nombre de députés nouvellement entrés dans la vie politique, manquait d’autorité sur la Chambre. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à tomber gravement malade, et il y eut, en quel-que sorte, comme une vacance du pouvoir.

Reportez-vous, mes chers concitoyens, à cette époque ; rappelez-vous les inquiétudes du pays et l’audace croissante des partis hostiles ; rappelez-vous les manifestations séditieuses des princes'; rappelez-vous comment on exploitait cette idée que la République était impuissante à

conslilucr un gouvernenient, à donner à la France la stabilité à laquelle elle a droit, quelle demande impérieusement ! Cette situation était grave, et soyez sûrs que si on nous en veut tant à nous, membres de la majorité et en particulier, membres de rUnion républicaine, que si c’est à nous que la réaction réserve toutes ses attaques, toutes ses injures, c’est parce que nous avons su y mettre fm.

Gambetta, qui était descendu du pouvoir sans une pensée d’amertume et de revanche personnelle — ce grand cœur qui ne battait que pour la France et la République, n’a jamais connu les bas sentiments. Gambetta partageait l’inquiétude commune. La seule lois (ju’il m’ait été donné de le voir pendant sa maladie, le 13 déccndjrc, dans sa petite cbambrc de Villc-d’Avray, il m’entretint longuement de scs préoccupations, des dangers que faisait courir à la République l’anarcbie parlementaire, de la nécessité de refaire une majorité : « Je m’y enqiloierai de mon mieux, dit-il, ma blessure est guérie ; en janvier, je ferai ma rentrée par un discours de réconciliation, un discours de bonne humeur. »

Hélas ! il le croyait, le grand patriote, le grand citoyen ! il ne'se doutait pas qu’au moment où il parlait ainsi, il était déjà touché par la mort. Mais sa pensée, sa méthode, ses enseignements ne sont pas morts avec lui, et c’est notre ferme volonté à nous scs amis de continuer, en nous en inspirant, dans la mesure de nos forces, l’auivrc qu’il avait entreprise.

Eh bien, donc, au commencement de 1883, il fallait courir au plus pressé, refaire une majorité

RANG

et faire' un gouvernement ; mais cette majorité, où la trouver ? Là où elle était, et elle n’était que là, dans l’accord des deux groupes les plus nombreux de la Chambre, l’Union républicaine et l’Union démocratique, en faisant appel d’ailleurs à toutes les bonnes volontés, au concours de tous ceux qui ne veulent pas être des opposants systématiques ! ils sont toujours les mêmes ; ils ne désarment jamais, pas même devant un ministre dont ils ont souhaité la venue et dont ils désirent le maintien. S’ils s’étaient trouvés en majorité, dans les quelques semaines que M. Brisson a exercé le pouvoir avant la séparation de la Chambre, il aurait déjà été renversé cinq ou six fois !

C’est donc en s’appuyant sur l’Union démocratique et l’Union républicaine qu’un ministère s’est formé sous la présidence de M. Ferry, dans lequel plusieurs de nos amis ont accepté des portefeuilles. Et puisque j’ai été amené à parler des groupes et du rôle qu’ils ont joué, qu’il me soit permis de dire en passant que j’espère bien que ce morcellement de la majorité républicaine, que cette division en groupes et sous groupes, malgré les services qu’ils ont pu rendre, est une chose 'finie et bien finie, comme le demandait déjà Gambetta en 1876. En tous cas, l’ancienne classification, celle qui a duré jusqu’à la séparation de la Chambre, n’a plus de raison d’être ; elle ne répond plus à la situation.

Et maintenant, je reviens après cette parenthèse, à mon sujet, dans quelles conditions l’accord dont je viens de vous parler s’est-il formé ?

Je l’ai indiqué moi-même dans le discours que j ai prononcé lorsque mes collègues de l’Union républicaine me firent l’honneur de' me nommer leur président. J’y disais que nous considérions toujours le scrutin de liste comme la réforme capitale, comme l’instrument nécessaire de toutes les autres ; j’ajoutais que la Chambre rie pouvait se séparer sans avoir fait la révision. J exposais enfin que, puisqu’il n’y avait pas lieu d espérer que la Chambre s’entendît sur une réforme d’ensemble de notre organisation judiciaire, il fallait au moins délivrer le pays d’un personnel hostile à nos institutions, oppresseur des républicains, asservi au cléricalisme. Ainsi le scrutin de liste, la révision, la réforme du personnel de la magistrature, voilà ce que nous demandions.

Sur ces trois points, les promesses faites ont été tenues : près d’un millier de juges, les plus enragés contre la République, ont été révoqués, et de ce jour, remarquez-le, l’apaisement sur cette question de la magistrature s’est fait dans le pays ; la révision a été votée, je m’expliquerai tout à l’heure sur les conditions où elle a été opérée, je n’ai nulle envie d’esquiver la discussion ; enfin nous tenons le scrutin de liste et il n a peut-être pas moins fallu que la décision, que l’attitude résolue du ministère pour triompher des résistances ouvertes ou cachées. Si M. Ferry et M. Waldeck-Rousscau eussent été renversés trois mois plus tôt, je crains bien que le résultat n’eût été tout autre et que nous n’eussions été condamnés, pour quatre ans encore, au scrutin d’arrondissement et de clocher. Heureusement, quand la crise ministérielle s’est produite» la

RANG

cause élail déjà gagnée el, je lé répète, nous tenions le scrutin de liste.

Le 30 mars, le ministère était renversé. Je n'ai pas besoin de vous rappeler mon vote. Vous savez que j’ai été un des 149, de même que j’avais voté tous les crédits. Vous me connaissez assez pour n’attendre de moi, n’e'st-ce pas ? que je plaide les circonstances atténuantes. Je ne suis pas de ceux qui renverseront jamais un ministère républicain à cause d’un malheureux incident de guerre, parce que nos armes auront éprouvé un échec d’un jour. Sur le fond des choses, sur ce qu’on appelle la politique coloniale, voici ce que j’ai à dire : Je crois qu’il n’était pas possible à un grand pays comme le nôtre de se désintéresser du mouvement colonial qui entraîne toute l’Europe ; je crois que la France, comme l’a dit un jour M. de Lanessan, ne peut pas vivre dans un cocon et que l’effacement par sa seule vertu ne crée pas la sécurité ; je crois avec un révolutionnaire intelligent, .M. Lissagaray, que la France contrainte à s’alimenter d’elle seule, à s’amputer des ressources que donne aux autres peuples la colonisation, c’est une France d’autant plus facile à vaincre’, et que le jour où on l’aurait enfermée dans son territoire, son blocus et sa reddition ne seraient plus qu’affaire d’ingénieurs; je crois que si nous n’avions pas vengé lé commandant Rivière, que si nous avions évacué le Tonkin, que si nous avions abandonné nos droits sur Madagascar au risque de Voir les Anglais s’y substituer à nous, que si nous avions laissé les Italiens s’installer à Tunis, cela n’aurait révélé ni notre' prestige, ni notre puissance devant

l’Europe et que nous n’en serions pas plus forts sur les Vosges ; je crois qu’on nous respecte davantage depuis qu’on a vu ce que pouvaient faire nos marins commandés par Courbet, nos soldats conduits par Négrier ; je crois enfin, avec le commandant Fournier, avec tous nos officiers de marine, et je voudrais avoir le temps de' développer ce point de vue, que pour notre sécurité même, il y a sur les mers des positions dominantes dont notre marine militaire a impérieusement besoin, qu’il y a, en un mot, des colonies nécessaires. Non, je ne plaiderai pas les circonstances atténuantes pour une politique qui, en quatre années, nous a donné ces colonies, alors (jue le triompbe de la politique contraire nous a fait perdre, en quelques semaines, une des parties les plus précieuses du ])atrimoine national, notre situation et notre influence en Égypte !

On a bien vile fait, mes cbers concitoyens, de parler de folies, d’aventures criminelles et sans lin où le ministère Ferry se serait volontairement et systématiquement engagé et aurait, à sa suite, engagé la majorité républicaine. Voyons, si les faits justifient ces attaques et si, au contraire, le gouvernement n’a ])as tout fait pour limiter notre action au strict nécessaire et pour en arriver' le plus vile possible à une solution honorable et profitable pour' la France.

L’origine de l’affaii'e est — tout le monde le sait et ce n’est jras contestable — le traité de 1874 conclu par le duc de Broglie. Par ce traité, nous sommes engagés. Puis vient la moi't du commandant Rivièi'c (]ue le ministèi'c de M. Fei-ry avait

RANG

trouvé occupant déjà Hanoï depuis plusieurs mois. 11 n’y a qu’une seule voix pour le venger. Les crédits sont votés à Tunanimité. Les opérations sont vigoureusement menées ; l’amiral ■ Courbet prend Son-Tay et le général Millot, Bac- f Ninh. Après ces glorieux faits d’armes, que lait ce gouvernement qu’on représente comme s’en- • tétant systématiquement dans la guerre ? Il saisit ^ la première occasion de traiter, et le commandant Fournier signe la convention de Tien-Tsin. '■ Pendant quelques semaines, on peut croire que tout est fini. Mais un revirement se produit à la ; Cour de Pékin, et nos soldats tombent dans le ' guet-apens de Bac-Lé. Que fait alors ce gou- i vernement si avide de guerre ? S’empresse-t-il de i reprendre les hostilités ? Non, il négocie patieni- i ment pendant deux mois pour obtenir une répa- j ration et la reconnaissance du traité de Tien- i Tsin. On a dit qu’à cette époque, et c’est la i principale critique adressée à Jules Ferry, qu’au mois de Juillet 1884, on aurait pu traiter aux * mêmes conditions que cette année, que même la : Chine nous offrait une indemnité de trois millions à laquelle nous avons renoncé depuis. Cela n’est pas exact ; d’abord, cette offre laite par un mandarin n’a jamais été ratifiée par la cour de Pékin ; puis l’amiral Peyron, à la parole duquel je pense, on croira, a établi à la tribune du Sénat que la proposition chinoise avait pour condition et pour but de faire sortir l’escadre dé l’amiral Courbet de la rivière Min, de l’éloigner de Fou- Tchcou. La preuve que cette proposition était un leurre, un moyen de gagner du temps, c’est que, quelques semaines après, la Chine nous of-

Irait, par rinlermédiaire du gouvernement anglais, de traiter à des conditions que lord Granville se rel'usait à nous Iransmeltre, les jugeant inacceptables pour la France et injui'ieuses pour elle.

Il fallait donc agir, et on est entré dans la période la plus glorieuse, mais aussi la plus rude, la plus coûteuse de la guerre. C’est la destruction de la flotte chinoise et de l’arsenal de Fou-Tcheou et les admirables opérations de Courbet dans la rivière Min ; c’est l’occupation de Formose ; c’est la marche de Négrier sur Lang-Son, c’est enfin le blocus du Petchili. Et alors, la Chine, convaincue de l’inébranlable résolution du Gouvernement et des Chambres, la Chine se résignait, elle cédait et elle envoyait à Paris des négociateurs officieux offrant la paix sur la base de la reconnaissance intégrale du traité de Tien-Tsin. C’était le but que la b’rance n’avait cessé de poursuivre. Aussi M. b’eiry, après s’être assuré ({u’il avait affaire à des agents autorisés, accepta d’entrer en pourparlers et lorsqu’arriva cet échec de Lang-Son si déplorablement exagéré, ce désastre. auquel tout le monde a cru, excepté les Chinois, la i)aix était faite. Oui, dans cette séance du 13 mars, au moment même où il était injurié, outragé, où on le traitait en accusé, presque en condamné, le Président du Conseil avait dans son portefeuille les préliminaires de paix signés par les négociateurs chinois ayant pleins pouvoirs ; et à ces préliminaires le traité définitif n’a rien ajouté, n’a rien changé d’important. Voilà les faits, tels qu’ils apparaissent quand on les examiné sans passion,

3Gi

RANG

sans parti pris. J’y vois bien la i'erme volonté de venger le drapeau de la France, de sauvegarder lés droits et les intérêts de la France ; je n’y trouve pas cet esprit systématique d’aventures qu’on dénonce avec tant de violence.

Maintenant, que pendant ces opérations qui ont duré deux ans, il y ait eu des fautes commises, que Formose ait été un point d’attaque mal choisi, qu’on ait eu le tort d’y immobiliser trop longtemps nos forces, c’est possible. Je voudrais bien savoir dans quelle affaire humaine il’n’y a pas de fautes commises. Voyez l’histoire de toutes les guerres, de toutes les expéditions ; voyez l’Angleterre au Soudan, relisez surtout l’histoire de la conquête de l’Algérie, vous en trouverez là des fautes, et de plus graves et de plus douloureuses ; pourtant elles sont oubliées aujourd’hui et on ne voit que la grandeur des résultats acquis !

Mais il y a les lettres de l’amiral Courbet ! Ah, ces lettres ! j’aurais voulu, non pas dans l’intérêt des hommes qu’il attaque, mais pour sa mémoire, pour sa gloire, qu’elles ne vissent pas le jour ; j’aurais voulu que cette mémoire et cette gloire restassent pures et qu’elles ne fussent pas exploitées par les partis ; j’aurais voulu qu’on ne nous forçât pas à constater qu’il n’y avait pas seulement en l’amiral Courbet, un soldat, un marin, un chef militaire accomplissant simplement, grandement son devoir, mais un homme avec ses passions personnelles, étroites, mesquines. Comment ne pas remarquer que son irritation contre le gouvernement de la Répuhlique éclate au lendemain du jour où il est rem-

placé dans le commandeinenl en chef par le général Millot? Voilà ce (pie ce héros a eu la faiblesse de ne pas pardonner. Ilélas ! c’est humain !

J’admire d’ailleurs que les adversaires de l’expédition du Tonkin se fassent une arme des lettres de l’amiral Courbet. Il n’a jamais blâmé l’expédition, il demandait seulement qu’on la menât sur une plus vaste échelle. Il voulait faire grand. Il parlait de brûler les ports chinois, oubliant qii’il y avait les intérêts des puissances neutres à ménager. Il avait conçu le plan d’une vaste entreprise, d’une attaque directe contre la Cbine ! Ah ! M. Ferry eut été bien accueilli s’il fût venu demander aux Chambres les deux cent millions et les cinquante mille hommes nécessaires ! L’amiral ("oui-bet croyait (pie c’était le seul moyen d’amener la Chine à composition. L’événement a prouvé (pi’il se trompait et (pie les grandes opérations qu’il rêvait étaient inutiles ; les faits lui ont donné tort.

Puisque j’ai dû vous parler des lettres si amères, si injustes de l’amiral, permettez-moi de vous dire un mot d’une autre lettre qui a été publiée depuis, celle oû le général Négrier rend au contraire justice au ministère républicain. On a nié l’existence de cette lettre. On a eu tort. Je suis en mesure de vous en affirmer l’authenticité. Cetté lettre toute confidentielle, eh qui n’était nullement, dans la pensée du général, destinée à la publicité, je sais qui l’a reçue, je l’ai vue et je l’ai lue.

Mais laissons de coté ces lettres de Courbet ou de Négrier, ces lettres de soldats qu’on ne

RANG

devrait jamais mêler à la politique, et jugeons les faits. Ne trouvez-vous pas que. nous sommes bien sévères, bien injustes envers nous-mêmes. Pour moi, je suis convaincu qu’avant peu et quand les passions politiques seront apaisées, on s’étonnera que' de si grands résultats ont été atteints, en Tunisie, avec une si faible dépense en hommes et en argent ; dans l’Extrême- Orient en deux années et au prix de deux campagnes si rudes, si pénibles qu’elles aient été ! On le reconnaît déjà pour la Tunisie. Il en sera bientôt de même pour le Tonkin.

Quant à l’avenir, nos adversaires sont vraiment bien bons d’inscrire dans leur programme avec fracas ; condamnation de la politique d’aventures et de conquêtes. Personne ne songe à des conquêtes, à des aventures, à des entreprises nouvelles. Nous nous en tenons à la formule dé M. Brisson ; Conservation du patrimoine national, aménagement et organisation des possessions récemment acquises. J’estime, avec lui, que si nous devons dans cetté œuvre rencontrer des difficultés, elles ne sont pas audessus des forces de la France.

J’arrive, mes chers concitoyens, aux deux questions les plus graves de la politique intérieure, aux deux articles qui figurent sur les programmes d’extrême-gaiiche ; la séparation immédiate de l’Église et de l’État, et la révision. J’ai eu si souvent l’occasion de vous entretenir de la séparation, que sur ce point, je serai bref. Dans la dernière législature, j’ai voté la loi qui rend aux cimetières leur caractère communal, la loi sur la liberté des funérailles, l’attribution aux

communes du service des pompes funèbres, l’arlicle de la loi municipale qui rend les dépenses du culte facultatives pour les communes, la suppression des bourses des séminaires, la suppression du privilège des séminaristes devant le service militaire, toutes les mesures, en un mot, tendant à restituer à la société civile l’autorité usurpée par l’Eglise et à renfermer celle-ci dans son domaine. J’ai voté aussi presque toutes les réductions proposées au budget des cultes, mais je n’ai pas voté la suppréssion en bloc de ce budget, parce que je n’aime pas les manifestations inutiles et platoniques. Je vous ai toujours dit que je considérais la séparation comme le but à atteindre, qu’il fallait y marcher avec persistance en rompant un à un tous les liens qui unissent l’Eglise et l’Etat, en laïcisant successivement tous les services publics. Je ne vous ai jamais promis la séparation immédiate, parce que je vous aurais trompés, comme trompent leurs électeurs ceux qui la promettent. Je me suis efforcé de montrer combien cette question était délicate, complexe, grosse de difficultés, de combien de précautions il fallait entourer une mesure aussi grave.

Et d’abord, comment serait-elle accueillie dans une grande partie des campagnes ? Le paysan saurait-il bon gré au gouvernement qui lé mettrait dans l’alternative ou de renoncer à ses babitudes séculaires, de rompre avec le culte, ou de le payer directement de sa poche ? Il y a là de quoi réfléchir. Non, la séparation n’est pas une de ces questions qui se résolvent par une loi en deux articles. Voyez d’ailleurs comme

R ANC

ces hésitations sont partagées par tous les hommes qui ont quelque souci de leur responsabilité. C’est M. Henri Brisson qui, quelles que soient ses opinions personnelles, déclare loyalement qu’il ne se croit pas le droit, comme chef de gouvcinement, de proposer une mesure qui n’est pas encore réclamée par la majorité des Français.

C’est M. Allain-Targé qui, personnellement partisan de la séparation, pense que pour opérer le divorce il faut peut-être attendre le consentement mutuel des deux parties. Ah ! je crois qu’on attendrait longtemps ; moi, j’entends très bien me passer du consentement de l’Église, et je ne consulterai jamais dans cette affaire que l’intérêt de la République. C’est M. Gôblet qui proteste, c’est son mot, contre la séparation brutale, sans ménagements, sans des mesures préalables, destinées à bien fixer les droits respectifs de l’Église et de l’État. Voilà ce que pensent et ce que disent loyalement les hommes qui ont en ce moment la charge des affaires. Quant à ceux qui parlent de 'la séparation immédiate et qui l’inscrivent dans leurs programmes, ils n’ont, dans la prochaine Chambre, qu’à proposer, non pas purement et simplement le rejet du budget des cultes, ce qui n’est pas sérieux, mais toutes les mesures d’ensemble qui devront accompagner la dénonciation du Concordat, aussi bien les mesures de transition et de ménagement pour les personnes que les mesures destinées à garantir la société civile contre' les empiètements de cette immense association si puissamment organisée qui s’appelle l’Église, et qui, si on lui accordait le droit commun, élèverait bientôt un

Page 1