‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 5 sur 60 · GREPPO · texte numérisé non relu

GREPPO

Ils disparaissent, un à un, les vaillants de ce parti républicain d’avant 1870, à qui on peut reprocher bien des fautes, bien des inexpériences, mais dont l’honneur fut, dans sa foi profonde, de ne s’être jamais découragé, d’avoir espéré contre l’espérance même.

De la génération de 1830, je ne vois plus de survivant qu’Etienne Arago. Les hommes de

(1) Le Voltaire, 31 août 1888, sous le litre « Un bon citoyen ».

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1848 s'en vont aussi. L’un des meilleurs, Greppo, vient de mourir.

Raconter sa vie, ce serait faire l’histoire de notre parti depuis les années qui ont précédé 1848 jusqu’à ces dertiières semaines. Car si depuis les élections de 1885, Greppo n’était plus rien, si son mandat de député lui avait été enlevé, s’il avait été frappé au cœur par la mort d’une incomparable compagne, il était resté le citoyen qué nous avons connu, inébranlable dans ses convictions, prêt à donner à la République ce qui lui restait de vie comme il lui a donné sa dernière pensée.

Quelles luttes le parti républicain a soutenues depuis 1830 ! quelle épopée et que Gambetta dans une phrase qu’on a voulu détourner de son sens vrai, avait raison d’appeler ces temps : les temps héroïques ! Que d’espérances toujours déçues et toujours renaissantes ! Que d’illusions naïves dans la victoire, mais aussi que de fermeté, qué de courage dans la défaite, et comme les républicains qu’on croyait abattus, frappés à mort, se relevaient, rebondissaient et se ralliaient au drapeau de la liberté !

Jamais, dans les jours les plus noirs du second empire, la petite flamme ne s’est éteinte. Ronaparte a pu croire à son étoile, à son rôle personnel, jamais à la solidité de son œuvre, jamais à sa dynastie. Il avait la force, il campait en France avec son armée et ses fonctionnaires et voilà tout. Le parti républicain était brisé, décimé par la transportation, par l’exil ; il ne s’est pas abandonné un seul instant. On a compté les défections, les trahisons. Victor Hugo n’avait pas

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besoin d’écrire que s’il n’en restait qu’un, il serait celui-là.

Le parti républicain n’a jamais désarmé. .J’avais à peine vingt ans, j’ai vu ces choses et je m’en souviens comme' si c’était hier. Dans les écoles, dans les ateliers, la République était vivante et bien vivante. Et quelle joie quand nous arrivèrent les premiers échos des Châtiments ! Comme on se sentait vengé, comme on était ranimé, réchauffé par celte satire épique ! Quel suvsum corda !

Parmi les proscrits, Greppo fut un des meilleurs, comme il était l’un des plus modestes, comme il avait été, avant la défaite, un des plus clairvoyants, et au moment du Coup d’État, l’iin dos plus énergiques. Si beaucoup qui passaient pour des grands et fins politiques, avaient vu aussi juste que cet ouvrier tisseur, s’ils avaient écouté ses avertissements, suivi ses conseils, peut-être le crime de Décembre, avec ses conséquences maudites, nous aurait été épargné !

Vint l’amnistie de 1859. Greppo ne se crut pas obligé de jouer au proscrit volontaire. Il n’avait rien demandé à l’Empire et ne lui devait rien. 11 rentrait en France dans la plénitude de son droit. Représentant du peuple, la loi avait été odieusement violée en sa personne. Il avait été brutalement jelé en exil. La barrière qui lui fermait le chemin de son pays était ouverte par un acte de bon plaisir. Il passait sans baisser la tète, libre de ses revendications, et revenait où le devoir l’appelait, là seulement où on pouvait lutter, combattre le bon combat. La police impériale savait bien à qui elle avait à faire et que Greppo

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n’était pas de ceux qui se réfugient dans une lâche indifférence, aussi ne tardait-il pas à être arrêté et on essayait vainement de l’impliquer dans un procès de société secrète.

Pendant le siège, Greppo fut maire d’un des arrondissements de Paris. C’est même à propos de lui que Gambetta, à qui, devant la commission d’enquête du 4 septembre, un Daru quelconque reprochait sa nomination de maire, ainsi que quelques autres, prononça cé mot tant de fois cité : (( On ne gouverne qu’avec son parti ».

Greppo ne fut mêlé en rien aux cruels événements qui suivirent. Piespectueux de la légalité, il blâmait le mouvement communaliste, mais il travailla autant qu’il put pour l’apaisement et la conciliation, et après la défaite des fédérés, il ne cria pas comme tant d’autres : Væ viciis ! La répression impitoyable lui fit horreur, il ne pensa plus qu’à panser les plaies, qu’à alléger les souffrances. C’est lui qui organisa le comité de souscription pour les familles de déportés ; il en fut le président, il en fut l’âmé.

Cela ne lui a pas été compté en 1885, les partis ont de ces ingratitudes, de même que d’autres, — ceux-ci parmi les modérés, — oublièrent avec quelle fermeté désintéressée, il s’était associé à la majorité gouvernementale de la Chambre élue en 1881. Mais passons, je me suis promis au lendemain du 4 octobre, de ne plus écrire aucun mot de récrimination sur le passé, un mot qui puisse réveiller ou aigrir nos divisions.

C’était aussi la pensée de Greppo, et je ne crois pas que depuis les élections de 1885, qui l’avaient éloigné dé la politique active, il lui soit

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échappé contre ceux qui l’avaient méconnu une parole amère. Il avait bien le cœur trop haut. Il aimait trop la République pour se plaindre. Il n’avait qu’une préoccupation : refaire l’union du parti, la refaire à tout prix. C’était, lorsque nous nous rencontrions, ce qui ariâvait assez souvent, car nous étions voisins, Tunique objet de notre entretien. Dans la campagne que je suis avec persistance depuis trois ans, l’approbation de cet honnête homme, de ce bon citoyen a été pour moi un précieux réconfort. Et si l’union était nécessaire quand nous n’avions d’autres adversaires que les monarchistes coalisés, combien plus maintenant que nous sommes en face de cette basse et monstrueuse équivoque du boulangisme.!

La dernière fois que je vis Greppo, il y a quelques mois, nous étions déjà en plein boulangisme; il me prit les deux mains, et les larmes aux yeux, « faut-il avoir tant lutté, me dit-il, pour voir cela ? Après l’Empire, après tant de dures leçons, qui aurait cru que nous en tomberions là! ).

A'on qu’il fut découragé ! Chez ce vieillard déjà marqué par la mort, l’esprit était toujours vaillanl, il ne s’étonnait pas de l’aveuglement de la foule. Il cxcusail, il plaignait les jeunes gens égarés par leur pati'iotisme, qui, ne sachant rien du passé, des traditions, des principes du parti républicain, ignorant ce que la liberté a coûté à conquérir et ce qu’il en coûte aussi pour la ressaisir quand on Ta perdue, sont prêts à se livrer à un homme. Ce qui l’affligeait profondément, ce qui l’indignait, c’était de voir des répu-

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blicains ayant fait autrefois leurs preuves, engagés dans celte abominable aventure. « Des nouveaux venus, me disait-il, soit ! mais des anciens, de ceux qui ont combattu l’Empire, devenus plébiscitaires, césariens ! » Et il avait pour ces malheureux, lui si bon, si indulgent, des paroles d’indicible colère !

C’est que pour dés hommes de la trempe de Greppo, avoir connu, avoir pratiqué le grand parti républicain, et assister à l’éclosion de ce qu’on appelle le parti national, à l’invasion du rastaquouérisme dans nos moeurs politiques, c’était triste, c’était cruel !

Je devais ces lignes, ce témoignage de respect et d’affection à la mémoire d’un républicain qui, dans sa longue vie, a donné l’exemple de la probité, du courage civique, du désintéressement, d’une inébranlable conviction, qui, jusqu’à son dernier souffle, aurait été avec nous, pour la République menacée, contre ceux qui se ruent vers la servitude.

Oui, la République est menacée. Il ne me semble pourtant pas que, depuis la triple élection de M. Roulanger, le mal ait fait des progrès. Ce serait plutôt le contraire. Ce qui m’inquiète, c’ést que je vois poindre de nouveaux germes de division. Je lis dans la République Française que', pour combattre efficacement le boulangisme, « le pouvoir doit passer des mains de la république radicale, qui effraie', inquiète et repousse, aux mains d’une autre république, qui est la justice, la modération et la prudence, qui rassure et qui pacifie... »

Que veut dire ceci ? Est-ce une déclaration de

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guerre au minisièrc actuel et à une fraction considérable du parti républicain ? Désire-t-on une crise ? Il faudrait s’expliquer clairement, dire ce qu’on veut et ce que l’on veut.

Ce gouvernement prudent, modéré et pacificateur que' vous rêvez, ce gouvernement que vous jugez seul capable d’anéantir le boulangisme, dites-nous un peu comment vous le concevez, dites-nous surtout où il trouvera son point d’appui, comment il s’y prendra pour avoir avec lui l’opinion dans le pays républicain et la majorité dans la Cbambre. Car entin, pour être fort, il faut commencer par vivre.

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LnDnu-nouj\ (i)

La vie politique de Ledru-Rollin a été brisée le 13 juin 1849.

Certes, l’expédition de Rome avait été faite en violation de la Constitution dont l’esprit et la lettre condamnaient également une attaque contre la République romaine.

Certes, le droit n’était pas douteux. On fit le 13 juin une charge de dragons ayant à leur tête Changarnier pour bousculer la manifestation sur les boulevards. La représentation nationale fut décapitée et deux ans après, la République sombrait. C’est une faute ([ue les partis ont commise trop souvent de s’embarquer dans les aventures, de se lancer dans l’action sans avoir mesuré la

(1) Le Vollnire, 2 mnrs 1888. Souvenirs.

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puissance respective de l’action et de la résistance.

Le 11 juin, dans un mouvement oratoire, Ledru-Rollin s’était écrié : « La Constitution est violée, nous la défendrons par tous les moyens, môme par les armes ! )> Il crut son honneur engagé. Il céda aux impatients et aux farceurs qui promettent toujours d’amener dix mille hommes. Heureux quand ils viennent eux-mêmes au rendez-vous. C’était une folie dé chercher à provoquer un mouvement dans Paris en plein choléra. Il mourait aux environs de juin quatre à cinq cents personnes par jour. C’était pure illusion que' d’espérer vaincre sans préparatifs sérieux, sans organisation. Était-ce sérieux que de convoquer les Gardes nationaux à une réunion pacifique, de leur donner pour mot d’ordre de venir sans armes ? La colonne des manifestants ne tint pas cinq minutes devant les dragons de Changarnier ; ce fut une déroute et il ne devait pas en être autrement.

C’est alors qué les représentants de la Montagne se décidèrent — et c’était trop tard ou trop tôt — à aller siéger au Conservatoire des Arts et Métiers sous la protection de la légion de la Garde Nationale. La Montagne tenait ses réunions hahituelles rue du Hasard, près de la fontaine Molière. Ledru-Rollin et ses amis partirent de là et vinrent d’abord au Palais-Royal qui était le lieu dé réunion de l’artillerie commandée par Guinard. J’étais alors un gamin de dix-sept ans, et j’étais allé au Palais-Royal pensant bien que de ce côté il se passerait quelque chose. J’ai le souvenir très net de la scène. Je vois encore Le-

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dru-Rollin avec sa grande taille et sa fière allure, arriver dans le jardin et échanger c{uelques mots à démi-voix avec Guinard. Puis il lui prit le bras et ils partirent suivis des artilleurs, le mousqueton sur l’épaule. Le représentant Deville, — grand-père, je crois, de notre confrère, — ■ marchait à la droite de Ledru-Rollin. Victor Considérant venait immédiatement après. Les représentants étaient de soixante à quatre-vingts, les artilleurs environ trois cents ; derrière, peutêtre un millier de personnes. J’entends au moment du départ, car à l’arrivée la colonne était fortement diminuée, la moitié s’était égrénée en route.

R n’y avait pas besoin d’être ferré sur la stratégie clés rues pour être convaincu cjiie le Conservatoire était un pur traquenard. Là pas plus qu’ailleurs aucuns préparatifs n’avaient été, faits.. On n’avait même plus pensé à battre le rappel.- Au lieu de la G™® légion, ce fut la troupe qui vint. C’est à peine si les artilleurs avaient eu lé temps d’ébaucher quelques barricades. R n’y eut pas de résistance sérieuse. Chacun s’échappa comme' il put. Ledru-Rollin s’était sacrifié inutilement. On a dit et répété que si au 13 juin comme au 2 décembre le mouvement avait échoué, c’est parce que les bourgeois seuls y avaient pris part. On a dit et répété que les ouvriers en s’abstenant avaient voulu faire payer le sang de 1848. Rien de moins exact. C’est l’éternelle excuse de ceux qui n’ayant rien su organiser, se plaignent qu’on ait mal combattu. Avant le 13 juin, les comités socialistes n’ont pas été les moins ardents à con-

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seiller l’action et j’ai vu dans la rue autant de blouses que d’habits. J’ai dit que le moment, eu raison de l’épidémie, était absurdement choisi. Mais puisqu’on voulait défendre la Constitution môme par les armes, au moins fallait-il mettre quelques chances de son c()té. Quand on convoque à une manifestation pacifique, quand on invite les citoyens à y venir sans armes, c’est trop ou trop peu. On doit s’attendre à recevoir des coups.

Je reviens à Ledru-Rollin. L’exil lui fut amer. Nul homme ne fut plus calomnié par la réaction ; nul, excepté Gambetta^ ne fut plus outragé au sein de son propre parti. Je n’ai garde de rallumer des passions éteintes, de réveiller des ressentiments oubliés. Les luttes furent âpres et vio- . lentes. D’un coté Louis Blanc, Félix Pyat... de l’autre Led'ru-Rollin et Charles Delescluze. Il y eut dés duels à mort. Cournet fut tué par Barthélemy. C’était la guerre civile dans la proscription. Quelque temps après, Delescluze, le lieutenant de Ledru-Rollin, fut arrêté à Paris. J’étonnérai peut-être quelques jeunes avancés d’aujourd’hui en leur disant qu’à Sainte Pélagie, Delescluze était mis en quarantaine comme violemment suspect de modérantisme. On le traitait comme un vulgaire suppôt de la bourgeoisie. Il fallait une certaine force d’esprit et de caractère pour oser se promener avec lui dans la cour de la prison. Il se souciait d’ailleurs fort péu des attaques et les injures ne l’empêchaient pas de barrer droit. Il n’y a pas à se troubler de ce bouillonnement superficiel qui, à certains moments

otT,r,oi:r:s pAPii-.ns dp, üanc svp tS4S 't9

psychologiques, agite la démocratie. C’est une mousse qui s’affaisse d’elle-même. 11 n’est pas de serviteur de l’idéé républicaine qui puisse se vanter d’avoir échappé aux éclaboussures. Ce n’est rien. 11 n’y a (pili poursuivi’e sa route sans faiblir. L’heure de la justice vient toujours comme elle est venue pour Ledru-Rollin.

En 1848 et 1849, à la Constituante et à la Législative, Ledru-Kollin s’éleva au niveau des plus grands tribuns. Auparavant, il n’avait été qu’un orateur de second ordre, d’une argumentation solide, d’une dialectique vigoureuse, mais un peu lourde. Je donne l’impression des contemporains. A l’Assemblée de Versailles, après le discouj's qu’il prononça et où déjà atteint par la maladie il ne trouva pas les élans de sa puissante éloquence, M. de Rémusat disait à un de nos amis ; « Ledru-Rollin vous a surpris ; vous attendiez autre chose; eh bien ! nous (pii l’avions entendu dans les Chambres de Louis-Philippe, nous l’avons reconnu tel qu’il était avant que le coup d’aile de la Révolution de 1848 l’eut porté si haut ».

Le même jour, à la sortie de la séance, un membre de la Droite s’approcha de Cambetta et de Challemel-Lacour. <( Eh bien ! Messieurs, leur dit-il, vous devez être contents, Ledru-Rollin a fait four... »

Gambetta lui tourna le dos sans daigner répondre et Challemel de sa voix coupante :

« Vous nous croyez donc. Monsieur, une âme aussi basse que la vi'itre ? ».

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Pour compléter ce portrait, il nous faut mentionner celle lettre inédite d’Émile de Girardin adressée à Pane :

20 septembre 1869.

Mon cher Confrère,

M. Peyrat et vous redoutez, paraît-il, que'lavoie dans laquelle Ledru-Rollin s’est engagé par l’acceptation solennelle de la candidature sans préstation préalable de serment ne mène fatalement à l’insurrection vigoureusementcomprimée, c’està-dire à la perte des libertés si laborieusement, si lentement recouvrées quoique encore à demi.

Cette crainte de M. Peyrat, nous ne la partageons pas. Etes-vous réellement de cet avis?

Ledru-Rollin représente le principe électif aux prises avec le principe héréditaire, la Républiqué renversée aux prises avec l’Empire restauré. C’est là une grande et noble lutte ! Mais M. Rochefort ne représente rien qu’un mauvais tour de gamin que le suffrage universel sé joue à luimême.

L’élection de Ledru-Rollin, en 1869, au même titre que l’élection du prince Louis-Napoléon en 1848, se justifierait par la grandeur du rôle que l’ancien membre du gouvernement provisoire a joué non seulement en Février 1848, mais en Juin 1849 où il a défendu inconsidérément, mais

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courageusement, la Constitution du 4 novembre avec la fougue et le talent des Berryer et des Guizot.

Cordialement vôlre

ÉMILE DE GiRARDIN.

GAHNIER-PAGÈS (1)

Garnier-Pagès a parlé !

Garnier-Pagès fait savoir aux populations qu’il est en ce moment à Cannet-des-Cannes ! Il espère que ses électeurs ne troubleront pas sa douce villégiature et ne l’arracheront pas intempestivement aux loisirs qui lui permettent d’accomplir un grand devoir.

Quel est le grand devoir qu’accomplit Garnier- Pagès à Cannet-des-Cannes ?

Il achève l’hisfoire de 1848 ! il élève un monument impérissable à sa gloire ! tout s’efface devant cet immense intérêt.

Parisiens, calmez-vous ! Ouvriers d’Aubin, enterrez vos morts en silence ! ne troublez pas Garnier-Pagès, il achève son histoire de la Révolution de 1848 !

Après tout, que M. Garnier-Pagès, pris sur ses vieux jours de prurit littéraire, adresse à ses électeurs une lettre prodigieusement ridicule ; cela attriste, quand on pense que dans une certaine mesure, les intérêts de la Révolution sont confiés à ses mains séniles et incapables, mais il n’y a

(1) Le Nain Jaune.

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pas de quoi surprendre. Georges Dandin, lu l'as voulu ! électeurs de la cinquième, vous le connaissiez et vous l’avez nommé !

Garnier-Pagès, soit ! mais Bancel !

Un homme s’est rencontré, qui a eu l’honneur que sur son nom se livra la bataille électorale entre l’Empire libéral et la Révolution. Cet homme, jeune encore, avait été représentant du peuple ; il était de ceux qui, les derniers, dans une assemblée française, avant le Coup d’Etat, parlèrent au nom du Droit ; il était éloquent, et son souvenir était resté parmi le peuple comme une espérance'. A l’étranger, il avait honoré l’exil par des travaux éclatants, et sa parole retentissante était parvenue jusqu’à nous. On pensa à lui pour l’opposer à Émile Ollivier. Il accepta.

Quelques-uns nous disaient bien que nous faisions fausse route, que Bancel était un lettré plus qu’un révolutionnaire, un conférencier plus qu’un tribun; que son langage imagé recouvrait une pensée indécise ; que ses aspirations étaient généreuses, mais son action était médiocre et son initiative nulle.

Nous répondions : Ayez confiance, Bancel est sincère, et c’est là le plus grand point ; il s’est, en Belgique un peu laissé bercer dans des succès faciles, il s’est assoupli, alourdi, si vous voulez ; mais il y a en lui une étincelle qui jaillira au choc des événements ; il sera une des voix énergiques qui, au nom de la Révolution, adresseront à l’Empire la troisième sommation. Il sait la politique, il a été mûri par la défaite, il a médité, il a appris ; ayez confiance, citoyens, il marchera !

QUELQUES PAPIEUS DE UANC SUR l848 53

C’est ainsi que nous parlions, nous tous qui avions pris l’initiative' de la candidature de Bancel... Nous nous portions caution pour lui.

Je ne regrette pas la part que j’ai prise à ce mouvement, car il importait que la bourgeoisie parisienne, numériquement maîtresse de la troisième circonscription, affirmât sa pensée révolutionnaire.

Il n’y avait pas; pour faire échec à M. Émile Ollivier, de nom qui valait mieux que celui de Bancel et sur lequel toutes les nuances républicaines eussent plus de chance de se grouper.

Mais, vraiment, Bancel aurait eu à cœur de donner raison aux prophéties de malheur qui nous prévenaient de ne pas trop faire fond sur lui, qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Au Corps législatif, il n’a parlé qu’une fois, sur une question personnelle, et il y a failli mériter les applaudissements de la majorité ! Pour répondre aux hommes qui accusaient son patriotisme, il nous a servi des phrases éloquentes et écœurantes sur le drapeau de la France, qui est toujours le drapeau de la France..-., même à Borne, n’est-ce pas ! môme au Mexique ?

R.\nc.

BANCLL (1)

Le bon Chincholle, en dé[)lacement à Valence, vient d’envoyer au Figaro une perle de son cru.

(I) Le Malin, 3 aoùl 18'J7. Souvenirs.

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Admirez plulôt : « Je vais voir, écrit Chincholle, les deux monuments qu’on inaugure demain : celui d’Émile Augier, qui est justifié par tant de succès ; celui de Bancel, ce député dont le seul honneur fut d’avoir succédé, grâce à une erreur des électeurs, à un homme tel que M. Émile Ollivier... »

Un homme tel que M. Ollivier ! J’aurais honte d’ajouter le moindre commentaire. C’est une de ces formules lapidaires à graver sur le marbre.

Quant à Bancel, l’excellent Chincholle ignore sans doute que le jeune Bancel, représentant du peuple en 1849, fut un orateur de haute éloquence, qu’amis et adversaires, républicains et monarchistes admiraient dans cette salle du palais Bourbon où l’on avait entendu pourtant, où l’on entendait Lamartine, Ledru-Bollin, Thiers, Michel de Bourges, Falloux, Montalembert, Victor Hugo. Mais on ignore tant de choses, aujourd’hui, de ce qui n’est pas d’une contemporanéité immédiate !

Une erreur des électeurs, du suffrage’ universel, l’élection de Bancel en 1869, dans la troisième circonscription de Paris, celle qui, par deux fois avait nommé Émile Ollivier F

Ah ! certes, s’il y eut une bataille électorale où, des deux côtés, on savait ce qu’on faisait et ce qu’on voulait, lutte sans équivoque, où l’on se mesura en pleine clarté, ce fut bien celle-là.

La Bépublique contre l’Empire libéral ! Bancel, le représentant pi’oscrit de Décembre, contre Émile Ollivier, qui s’était offert au prescripteur de son père !

Depuis trois ou quatre ans, des jeunes gens

OUELOUES PAPIEUS DE HANC SUR l848 55

distingués, et surtout pressés d’arriver, avaient travaillé à créer un parti libéral constitutionnel, prêt à se rallier à l’Empire. Pour eux, lé Coup d’Etat, les fusillades des boulevards, les transportations en masse, les proscriptions n’existaient pas. Que nous importent, disaient-ils, vos vieilles querelles ? Avez-vous la prétention de nous immobiliser dans le cadre des anciens partis ? Tout cela est antédiluvien. Nous sommes, nous, la jeune France : ne nous occupons que du présent. Un des i)lus brillants écrivains du groupe, rival et allié en môme temps de M. Émile üllivier. Clément Duvernois,. faisait tranquillement dater l’bistoire politique du jour où il avait écrit son premier article. De ce qui s’est passé auparavant, il ne voulait rien savoir, et, de fait, il ne savait rien. Il avait élevé l’ignorance à la bauteur d’un principe, et, pour lui, c’était une force. On sait ce qui arriva. Le parti des jeunes libéraux, complice de l’Empire, eut (pielques mois do succès bruyants. Puis, un jour, dans une salle étroite du Palais de Justice, devant une centaine d’auditeurs, l’ombre de Baudin fut évoquée ; le jeune parti libéral s’évanouit, et l’Empire se retrouva seul, face à face avec les républicains, avec les irréconciliables.

L’Empiré pseudo-libéral s’incarnait en Émile Ollivier. Les républicains de la troisième circonscription, formée d’arrondissements du centre de Paris, résolurent de combattre énergicpiement sa réélection. On ne se dissimulait pas que la lutte serait dure. Émile Ollivier avait encore un peu de prestige des « Cinq... ». 11 fallait lui opposer un nom et une parole. On s’adressa à

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Bancel, au représenlant proscrit qui, depuis quinze ans, portail si haut en Belgique le renom de la pensée l'rançaise. Il accepta, quoique déjà atteint de la maladie cruelle qui, moins de deux ans après devait l'emporter. L’exil ne lui avait pas été clément.

Nous voulions tâter le pouls de Paris, nous voulions savoir si réellement, la mystification de l’Empire libéral avait pris dans ces quartiers, qui sont comme le cœur de Paris. La réponse du Suffrage universel fut écrasante pour l’Empire libéral et pour Ëmile Ollivier. Bancel fut élu à une majorité de plus de dix mille voix.

Au Corps législatif, pendant les quelques mois qu’il y siégea, il ne put donner sa mesure ni emplir son mérite. Je l’ai dit, il était déjà frappé d’une maladie de cœur. Et puis il lui fallait reprendre pied, redevenir l’orateur politique de 1851, dépouiller le conférencier, le professeur qu’il avait été pendant quinze ans à fUniversité libre de Bruxelles.

Ses leçons, ses conférences ont été publiées. Il y a de belles pages dans les Harangues- de l’exil, dans les Révolutions de la parole, comme l’ont montré dimanche, à Valence, mes amis Maurice Faure et Abel Tournier. Mais je crois que Bancel était surtout né pour l’éloquence de la tribune. Il n’avait que trente ans lorsque le Coup d’État le jeta hors de France. Combien de sa génération et de celle qui venait après ont été brisés par le crime de Décembre ! Proscrit à trente ans, Bancel n’en avait pas cinquante quand il est mort. Ses compatriotes se sont honorés en lui élevant une statue. Ils ont renoué ainsi un chaînon à la

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li aditioii républicaine dans ce pays de Madier de -Monjau et de Bancel.

Il est de bon goût dans les milieux intellectuels du jour de se moquer des vieilles barbes de 1848. D'abord, Bancel était une jeune barbe. Puis les railleurs ne se doutent pas de ce qu’ont été les trois années qui se sont écoulées de la révolution de Février au Coup d’État. Après l’aurore éblouissante, la nuit noire.

Dans une page inoubliable, J. -J. Weiss, qui a vécu ces années, a montré qu’entre le 2 décembre et la semaine suivante, il y a un abîme, que, dès le lendemain, l’âme et l’esprit français ont cessé d’être affectés de la môme façon, qu’aucun évènement de notre histoire n’a eu des effets aussi instantanés et aussi foudroyants. Il dit ce mot profond ; « Le Deux-Décembre a été une douche d’eau glacée sur des cerveaux en feu ».

Ah ! comme Weiss nous dépeint bien, nous, les jeunes gens, lés adolescents de ce temps, qui n’avions pas vingt ans ! Comme nous étions confiants, pleins de foi, nous laissant ingénument aller à tous les rêves, ivres de liberté, d’égalité, de fraternité ! Fils de la bourgeoisie libérale, nous étions nourris de ïHistoirc de dix ans, de Louis Blanc, l’épopée des luttes républicaines, de la romanesque Histoire des Girondins, de Lamartine, du premier volume de la Révolution, de Michelet, ce livre définitif. Nous rêvions le bonheur pour tous, et Weiss n’exagère pas quand il dit qu’un jour prochain, l’an d’après au plus tard, nous aurions établi dans l’Univers le régime du droit absolu, le droit partout, le droit pour toujours. Celui qui aurait osé nous

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dire (jue la force prime le droit, nous l’aurions non seulement pris pour un scélérat, mais pour un franc imbécile.

Nous étions fous, on nous l’a bien fait voir. Mais que cette folie était douce ! et combien je la préfère à la froide sagesse', aux ambitions acharnées, à l’âpre je m’enfoutisme des jeunes gens d’aujourd’hui !

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