LES ELECTIONS A PARIS
L’union entre les républicains est possiblédans rimmense majorité des départements ; je l’ai dit avant la chute du ministère Ferry ; je l’ai répété après la formation du ministère Brisson- Allain-Targé. Je persiste à le croire. Je persiste à penser que, dans plus de soixante-dix départements, on peut arriver à faire, dès le premier tour de scrutin, une liste unique.
Mais je n’ai pas la naïveté de compter qu’il en sera partout ainsi. A Paris, par exemple, deux politiques seront en présence : la politique intransigeante et la politique progressiste. La lutte sera chaude.
Il ne manque pas de gens pour nous prédire une défaite complète. On table sur les résultats du scrutin d’arrondissement ou de quartier et on s’imagine que le département de la Seine enverra à la Chambre quarante représentants de la pure extrême gauche. Cette perspective n’était pas sans faire hésiter quelques députés au moment du vote du scrutin de liste. Je tâchais de les rassurer en leur disant que leurs craintes étaient chimériques et qu’à Paris môme, la République dé gouvernement n’a rien à perdre au scrutin de liste, bien au contraire. Avec le système actuel, disais-je, avec l’arrondissement, tout ce que nous
('!) Le VoJlairc^ ](i mai 1885.
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pouvons espérer, c’est dé garder les quelques sièges que nous occupons ; nous n'en gagnerons pas un senl, cl la raison en est bien simple, c’est que nous ne trouverons pas d’hommes suflisammenl qualifiés voulant risquer la bataille, affronter la bagarre des réunions, descendre dans la fosse aux candidats.
Le scrutin de liste créera une situation tout autre.
D’abord, ce serait mal connaitre Paris que de s’imaginer qu’on votera avec ensemble, discipline et sans rien y modifier, pour les listes dressées par les Comités. Nous verrons tout à l’heure ce que seront ces listes ; mais dès à présent, j’affirme que le nombre sera grand d’électeurs qui feront la leur eux-mèmes, la mélangeant d’éléments divers et quelquefois contradictoires. Les bulletins jetés dans fume seront, pour la plupart, panachés. Si l’on en doutait, il n’y aurait qu’à consulter les précédents. Il n’y aura donc, selon toutes lés probabilités, d’écrasement pour personne.
J’entends pour aucune des deux listes principales. Car il y en aura plus de deux, quatre ou cinq pour le moins.
Nous aurons d’abord la liste réactionnaire, qui s’intitulera liste conservatrice ou libérale indépendante ou quelque chose d’analogue. Elle réunira au maximum de trente à quarante mille' voix ; vraisemblablement, elle ne sera pas complète ; les monarchistes coalisés ne mettront en ligne qu’une vingtaine de noms et se garderont bien, cl’ailleiirs, d’arborer leur drapeau. Ni légitimistes, ni bonapartistes, ni philippistes, rien'
que des libéraux ! Tous ces laux nez seront cachés.
Nous aurons ensuite les listés révolutionnairessocialisles qui seront soutenues par le Prolétariat, journal officiel du parti ouvrier, par le Cri du Peuple, et pour une partie peut-être par l’iiitransûjeaiit. Je dis les listes, car les révolutionnaires socialistes sont partagés en deux groupes qui ne s’entendront certainement pas sur les personnes. D’un côté, les possibilistes, de l’aulre, des marxistes alliés avec ceux qui se réclament du nom de Blanqui. Je cite des noms pour bien me faire comprendre des lecteurs qui ne sont pas au courant des nuances ; d’un coté, MM. Joffrin, Chabert et le journal le Prolétariat ; de l’autre, MM. Jules Guesde, Vaillant et le Cri du Peuple. La lutte est très âpre eidre les possibilisles et les marxistes ; on l'a bien vu dans les C’ongrès tenus par le parti ouvrier, où les frères ennemis se sont lancé à la tète des excommunications majeures cl réciproques. Il y a des haines irréconciliables de personnes qui rendront tout accord inq^ossible. Ces deux listes se partageront de vingt-cinq à trente mille voix. A en juger par les déclarations récentes dé ses organes autorisés, le parti ouvrier ne fera pas alliance, même au second tour de scrutin, avec les intransigeants, avec ceux qu’on qualifie de « radicaux bourgeois ». On se rappelle qu’à la dernière élection municipale de Montmartre, lé parti ouvrier a maintenu son candidat jusqu’au bout, et a refusé de reporter ses voix sur l’autonomiste, t[ui était patronné par la Justice, le Radical et la Laiileriie.
Voilà le bilan des listes battues à l’avance. Réactionnaires d’une part, de l’autre, possibilistes, marxistes, guesdistes et joffrinistes resteront également sur le carreau.
Vient maintenant la grande liste intransigeante, la liste révisionniste, la liste de l’alliance socialiste, la liste des Comités fédérés autonomistes et antiopportunistes, la liste enfin qu’on appellera liste Clemenceau, si le député de Montmartre parvient à imposer sa direction et à faire accepter par l’armée qu’il croit commander ses vues particulières. Cela n’ira pas tout seul, 'les Comités sont résistants, comme on a pu le voir lors de l’élection sénatoriale, et il est bien possible qu’étant leur chef, M. Clemenceau soit obligé de les suivre et de rentrer dans le rang.
Non, la liste Clemenceau ne sera pas commode à établir. Le gros dissentiment se produira sui‘ l’alliance avec le ministère et sur les noms de MM. Brisson et Allain-Targé, tous deux députés sortants de Paris.
M. Clemenceau est trop avisé pour ne pas comprendre qu’éliminer le nom universellement respecté de M. Brisson, ce serait donner à sa liste une allure étroite et sectaire ; ce serait apporter à la nôtre, la liste progressiste, un élément de force considérable. Il n’épargnera donc rien pour persuader les Comités. Réussira-t-il ? J’en doute fort. Les Comités ne se prêteront pas volontiers aux combinaisons parlementaires du chef de l’extrême gauche. La Justice appuie chaudement le ministère, mais le Radical et la Lanterne sont singulièrement réservés. Quant à M. Rochefort, il a déjà pris position, et il a déclaré qu’il
ferait un accueil plein de fraîcheur à quiconque lui proposerait une' alliance avec « ces gens-là ». Ces gens-là, c’est M. Brisson, M. Allain-Targé cl leurs collègues.
Le fossé qui sépare déjà le ministère et l’extrême gauche ne peut que se creuser tous les jours davantage :
Le ministère continue et s’approprie la politique coloniale.
Le ministère accepte et défend la loi sur les récidivistes.
Le ministère repousse l’amnistie.
Jamais les purs de l’intransigeance — et ce sont eux qui dominent dans les Comités — n’accepteront de compromission avec les protégés de M. Cleménceau.
M. Sigismond Lacroix a harrésur le député de Montmartre. Vainqueur une première fois dans l’élection sénatoriale de la Seine, il n’aura garde de laisser perdre l’occasion de signifier une seconde fois à M. Clemenceau qu’il n’a qu’à rentrer dans le rang.
Comment, d’ailleurs, les Comités fédérés pourraient-ils accepter, comment MM. Clemenceau et Camille Pelletan pourraient-ils sérieusement leur proposer de porter sur la liste un homme qui n’accepterait pas le programme, le sacro-saint programme dans son intégralité? Or, quel est le premier article de ce programme, tel qu’il est accepté par toute l’extrême-gauche, y compris MM. Clemenceau et Camille Pelletan, tel qu’il sera maintenu par les Comités ? C’est la révision à bref délai par une Assemblée Constituante.
IIANC
S’imaginc-L-011 M. Brisson, Président du Conseil. M. Allain Targé, ministre de l’Intérieur, prenant un pareil engagement. Les voit-on contresignant un pur programme de destruction, invitant le pays à faire table rase de toutes les institutions existantes, à commencer par le Sénat pour finir par la Présidence de la République ?
M. Clemenceau ne réussira donc pas à mettre sur pied une liste raisonnable. Il restera isolé avec son journal, ou il capitulera devant les Comités.
Banc.
L^UNION DES liÉPUBLlCAlNS (1).
Je ne suis pas de ceux qui reprochent au ministère de n’avoir pas proposé aux Chambres, il y a quelques semaines, l’expulsion dé tous les princes, sans distinction ni exception. Je ne suis pas de ceux qui blâment le niinistère de n’avoir pas frappé le duc de Chartres en même temps que le duc d’Aumale. En agissant ainsi, la République fait preuve de modération autant que dé force. Elle a mis les pi'étendants hors du territoire, puis elle a dit aux autres membres des familles impériale ou royale : « Votre sort est entre vos mains ; s’il vous plaît de rester en France, vous y resterez à la seule condition de respecter le Gouvernement qui vous fait l’aumône de sa générosité et de sa tolérance ; mais vous êtes prévenus : à fa première menée, à la première intrigue, au premier pétard, vous irez
(1) Le Malin, 10 juillet 188G.
rejoindre le comte de Paris à l’autre côté de la frontière. A vous de choisir ! »
Le duc d’Aumale a choisi ; il a écrit sa lettre, sachant très bien quelle réponse y serait faite. Alors une question se pose, pourquoi avoir attendu si tard, pourquoi n’ètre pas parti en même temps que son neveu ? Pourquoi, pendant la dernière discussion devant la Chambre et devant le Sénat, les amis du prince avaient-ils pour mol d’ordre et consigne de tout sacrifier au salut du duc d’Aumale? L’ex-général Henri d’Orléans pensait-il donc qu’on lui laisserait son grade? Après le vote du Parlement, il ne pouvait s’y méprendre. Veut-il laisser supposer qu’il est plus sensible à ce qu’il considère comme une injure personnelle qu’à la mesure qui a atteint le chef de sa famille ? Cela ne rehausserait pas son prestigé.
Y a-t-il un plan conçu et concerté à l’avance ? La lettre du duc d’Aumale ne serait-elle pas le commencement de l’exécution dé ce plan? Voudrait-on par une série de pétards perpétuer l’excitation? xVIauvais calcul. M. le duc d’Aumale et ses amis ont pu se rendre compte que les insolences princières adressées au Président de la République avaient laissé parfaitement calme le pays qui n’y a répondu que par uné dédaigneuse indifférence. Il n’y aurait eu de l’agitation que si le Gouvernement avait paru hésiter. Dès qu’on a su qu’il était résolu à agir, on ne s’est plus occupé de l’incident, et sans M. Relier, M. le duc d’Aumale n’aurait pas même eu les honneurs d’un débat parlementaire.
Et il en sera de même désormais. Si M. le duc
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