‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 43 sur 60 · SANS MESURE · texte numérisé non relu

SANS MESURE

On m’a conté qu’au dossier du général Boulanger ligure celte note écrite par l’iin des généraux sous lesquels il a servi : « Bon officier, intelligent, mais décidément sans mesure. »

Voilà bien la caractéristique du ministre de la guerre. Pas un des incidents de sa brillante carrière où il n’ait manqué de mesure. Il y a là un vice de tempérament, et c’est ce qui permet de le juger avec quelque indulgence. Pour lui aussi, trop de sévérité dépasserait la mesure. Je ne serais pas étonné qu’au moment

(1) Le Malin, 5 août 1880.

RANG

OÙ il écrit, au moment où il agit, il soit toujours sincère. Seulement sa sincérité est contradictoire et variable. Comme l’a fait très finement observer Gustave Isambert dans la République Française, il est difficile de se replacer aujourd’hui, dans l’état d’esprit où iLvivait, alors que le duc d’Aumale était son chef hiérarchique. Son moi d’à présent a de la peine à reconnaître son moi d’il y a cinq ou six ans.

Je suis convaincu que c’est avec une entière bonne foi qu’il a répondu aux rédacteurs du Temps et du Voltaire qui l’interrogeaient ; Je n’ai jamais écrit « béni soit le jour » ; cela n’est pas de mon style ; il n’avait aucun souvenir de cette phrase où il avait donné à sa gratitude une forme un peu plus qu’officielle. Il ne' s’est pas rappelé le Boulanger qu’il était alors. Double manque de mesure : manque de mesure' dans l’expression de sa reconnaissance, manque de mesure et étourderie dans ses dénégations.

Lorsque des bancs de la droite, on a reproché au ministre de la Guerre de devoir son grade au duc d’Aumale, la réponse était toute' simple. M. Boulanger n’avait qu’à dire : « S’il est vrai que le chef du corps dans lequel je servais m’ait porté sur le tableau d’avancement, sans doute il avait trouvé que je le méritais. Cela doit-il m’empêcher de servir loyalement la Bépuhlique et d’exécuter la loi? » Tout le monde eût approuvé, et si plus tard les lettres eussent été publiées, l’effet était aux trois quarts manqué. Le général Boulanger a préféré un succès immédiat de tribune, il a nié ce' qu’il eût été honorable de reconnaître. Manque de mesure et mala-

dresse. S’il y a un piège, c’est bien le général Boulanger qui se l’est tendu à lui-même. Il l’a tendu et il y est tombé.

Dans tous les actes du général Boulanger qui sont arrivés jusqu’au public, on retrouve le même défaut de caractère. Il est directeur de l’infanterie sous le ministère Thibaudin. Il est d’abord au mieux avec son ministre, puis la brouille survient ; j’ignore et je ne recherche pas de quel côté sont les torts. Le directeur de l’infanterie croyait surtout avoir a se plaindre du capitaine Maujan, secrétaire particulier du ministre, son officier de confiance. Le général Thibaudin donne sa démission. En attendant la nomination de son successeur, l’amiral Peyron prend l’intérim, mais c’est le général Boulanger qui a le pouvoir effectif, c’est lui qui procède aux exécutions. Il nomme le capitaine Maujan à un emploi de son grade dans les compagnies de discipline en Algérie. La déportation simple, c’était excessif. Manque de mesure dans la satisfaction donnée à des ressentiments personnels.

Le général Boulanger commande à Tunis. Il n’y aurait laissé que d’excellents souvenirs, si, là aussi, un jour il ne s’était abandonné à son tempérament. 11 pense, et il n’avait pas tort, (|ue le tribunal de Tunis a manqué de fermeté dans la répression d’un acte de violence commis par un Italien sur la personne d’un officier français. Il y avait peut-être lieu à intervenir, mais avec prudence et discrétion. Au lieu de cela, immédiatement, sans réflexion, sans en référer au ministre de la Guerre, le général publie un

RANG

ordre du jour blessant pour le tribunal, blessant pour l’autorité civile, et qui pouvait amener avec le gouvernement italien un incident fâcheux. Manque de mesure et de sang-froid.

Que dirai-je du duel de M. de Laréinty ? Pendant trois jours, on a dit, on a répété, on a imprimé partout, premièrement, que le général avait laissé le choix des armes à son adversaire, deuxièmement qu’il avait tiré en l’air. La chose a été affichée au cercle militaire. Il n’est pas un journaliste qui ne sache que cette légende' a pris naissance dans le cabinet du ministre. Manque de mesure, de correction, de tact et de convenance, sinon de la part du général Boulanger, au moins de son entourage.

Hier, pour clore les polémiques désagréables de ces derniers jours, le général adresse à M. Limbourg la lettre violente que tous les journaux ont reçue de l’agence Havas. Le ton en est choquant et montré simplement que celui qui l’a écrite est hors de lui. Elle ne prouve rien de plus. Car de ce que M. Limbourg a été capable de trahir la République qu’il servait, i'I né s’en suit pas que le général n’ait pas eu grand tort de nier pendant deux jours l’authenticité des lettres qu’il ne pouvait pas avoir complètement oubliées.

Que le ministre de la Guerre soit prêt à faire son devoir contre les orléanistes factieux, comme l’auraient fait les ministres qui l’ont précédé depuis le général Gresley jusqu’à Campelion, personne n’en douté, et il n’était peut-être pas nécessaire de le crier si haut. Cela était d’autant moins nécessaire qu’on sait bien que ni l’honnête

M. IJmhourg, ni ses amis ne sont, gens à s’exposer aux coups. Le parti orléaniste n’est pas prêt de passer des paroles aux actes, il a d’autres procédés de conspiration. Le général Boulanger peut être tranquille, les princes ne lui donneront jamais l’occasion de monter à cheval. Donc ce déploiement d’énergié épistolaire était inutile. Un peu de calme eût convenu.

Mais il fallait que dans cette triste affaire, le général Boulanger commît faute sur faute. Au lieu de s’embarrasser dans des dénégations qu’il ne pouvait soutenir longtemps, au lieu d’injurier M. Limbourg qui n’en peut mais, pourquoi ne pas dire tout uniment ; <( J’ai demandé au duc d’Aumale, commandant du VIL Corps, de me proposer pour le grade de général ; oui, j’ai cru qu’il était pour quelque chose dans ma nomination et je l’en ai remercié ; mais depuis j’ai acquis la preuve que je m’étais trompé et que c’était au général Farre seul que je devais ma nomination. V^oilà pourquoi j’ai tenu à la tribune le langage qu’on me reproche et qui n’est en rien contraire à la réalité des faits. »

C’est la vérité, à ce que m’assure aujourd’hui quelqu’un de très bien informé. Était-elle donc, cette vérité, si difficile à avouer, avait-elle quelque chose de si fâcheux pour le général Boulanger? Tout au plus eût-on pu lui reprocher, dans l’examen qu’il a fait devant la Chambre des titres militaires du duc d’Auma'le, de ne s’êtré pas assez souvenu de ce qu’il pensait, il y a quelques années, de son ancien chef, et des relations cordiales qu’il avait entretenues avec lui. M. Boulanger ne pouvait nourrir l’espoir de faire ou-

blier ccs relalioas qui n’étaieni. un secret pour aucun lie ceux qui sont un peu au courant des choses de la politique. Je ne dirai pas comme le Petit Journal (une drôle de manière de' défendre les gens !) que M. le général Boulanger nourrissait naguère l’espoir d’être ministre du duc d’Aumale, président de la République ; cela cadrerait mal avec ses opinions d’aujourd’hui. Mais enfin, nul n’ignore qu’au VIP Corps il avait le républicanisme latent.

Le tort du général Boulanger depuis qu’il est ministre de la Guerre, est, comme tous les néophytes, comme tous les nouveaux venus dans un parti, d’exagérer le zèle. C’est la que se sont étalés en plein son manque de mesure et son intempérance de caractère. Il s’est agité, il s’est répandu, il a discouru. Il s’est mis en évidence, il a recherché un rôle politique devant le pays et dans le ministère. Un moment, il a semblé être l’unique porte-parole du gouvernement. Les douces représentations que ne lui a pas épargnées M. de Freycinet ne l’arrêtaient pas. C’est alors que je me suis permis de crier casse-cou au général qui s’emballait et au public qui s’engouait. Quelques-uns qui m’ont blâmé doivent voir aujourd’hui que j’avais raison.

L’échec que le général Boulanger a subi dans l’affaire Saussier a été pour lui un premier avertissement. Il s’est heurté dans le Ministère à un veto très ferme. Mais tout de suite et coup sur coup se sont produits les incidents que l’on sait, l’interpellation à la Chambre et au Sénat sur les grades des princes, les acclamations de la revue, le duel Lareinty, l’ovation devant le cercle

militaire, et le général Boulanger s’est baigné dans sa popularité.

Le triomphe n’a pas été de longue durée. La chute est dure et la leçon cruelle, mais propre à donner à ce brillant officier la mesure et la tenue qui lui ont manqué jusqu’à présent. On va voir s’il est capable de se contenir, de se réformer, de s’assagir. Prenons la lettre de M. Limboiu'g pour uné dernière fusée et n’en parlons plus.

Rentrez dans le rang républicain, mon général ! Vous pouvez être, au dire de vos amis, un bon et solide ministre de la Guerre. Cette ambition doit vous suffire. Garez-vous de la politique ! Elle ne vous réussit pas.

Banc.

Dans celle lutte ardente et vive, Ranc trouva l’appui d’amis sûrs, le concours d’hommes dévoués qui, presque chaciue jour, venaient lui apporter de précieux encouragements et aussi puiser auprès de lui un réconfort, un appui nécessaires dans la lutte difficile engagée.

Citons, épars, quelques-uns de ces lapidaires et réconfortants billets :

Le 30 mars 1885.

Mon cher Ranc,

J’étais sûr de trouver votre nom parmi les cent quarante-neuf députés qui ont eu du cœur, du patriotisme, du sang-froid, de l’intelligence. Plus que jamais à vous et à nos amis,

Cualleviel-Lacour.

1" CORPS D’ARMRR

Le Général Commandant

RANG

Lille, le 22 novembre 1885.

Mon cher Ranc,

J’ai appris la mort de votre père par les journaux et je me disposais à vous écrire quand j’ai reçu la lettre de faire part que vous m’avez adressée.

Je regrette de ne pas m’être trouvé à Paris. Je me serais fait un devoir d’aller vous serrer la main et de me joindre aux amis fidèles qui ont accompagné jusqu’à sa dernière demeure l’homme de bien et de grand caractère à qui nous vous devons.

Je vous ai souvent entendu dire que la défense nationale avait créé, entre les hommes qui ont combattu ensemble ce terrible combat, des liens que rien ne brise.

Si loin que mes devoirs me retiennent de la politique, j’aime bien mes amis et mes compagnons de lutte.

La crise que vous venez de traverser avec tant de loyauté, de franchise et de netteté, jointe à l’épreuve cruelle que vous subissez aujourd’hui, me fait sortir de ma réserve. Je vous serre bien affectueusement les deux mains et je vous dis de tout cœur :

Bon courage, mon cher ami.

Général Billot.

22 juin 1880.

Mon cher Ranc,

Je voudrais bien que Paris parlât de l’élection des Vosges, qui se fait le 6 juillet. J’ai fait un sacrifice cruel pour assurer la défaite’ de l’odieux personnage que l’enquête parlementaire vous a fait connaître. Le général Tricoche, dont je joins ici l’appel aux électeurs, le battra, je n’en doute pas, mais c’est un gros effort que de pousser quelqu’un chez nous qui n’est pas du crû. Aideznous-y.

A vous,

Jni.F.s FF.nnv.

Samedi, 9 mai 1888.

Mon cher Ranc,

La République est en danger. Pouvez-vous venir tout de suite, seul, ce soir.

Votre

Hfnri Rrisson.

It faut courageusement faire cesser les divisions entre réput)ticaius et élal)tir ruuion. Ranc et ses amis n’hésitent pas ; voici le Intlet que lui adresse VValdeck-Rousseau et plus loin un fragment d’article bien significatif :

RANG

19 mni IcSSS.

Mon cher Ranc,

Celte liste Clemenceau-Joffrin-Ranc est un trait de génie. Elle a produit dans notre monde parlementaire l’effet le plus considérable. Vous avez fait là un coup de maître. Victor Simond et Lissagaray vous sont très utiles et sé dépensent avec intelligence.

Votre nom et celui de Clemenceau résument l’idéal dé notre parti, ces deux noms se complètent l’un l’autre, et je crois pouvoir dire qu’ils ont sauvé le régime ces jours-ci.

A bientôt, votre

Waldeck-Rousseau.

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