‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 44 sur 60 · L'ENTENTE · texte numérisé non relu

L'ENTENTE

Pour mener le bon combat contré le césarisme, je suis prêt à me concentrer avec M. Joffrin, à travailler, à laisser dire. Oh ! on dira beaucoup de choses. Quand nous nous sommes mis à ■l’œuvre, nous né nous sommes pas dissimulé qu’il allait grêler serré sur nos parapluies. On nous dira que nous oublions facilement nos anciennes querelles, les attaques violentes, les injures qui ont pu nous être adressées. Ah ! oui, très facilement, quand il s’agit de défebdre la République menacée ! On dira que Joffrin est le prisonnier de Ranc et de Clemenceau, qué Ranc

(1) Le Matin, 25 mai 1888.

a été nnc fois de plus joué par Clemenceau et que Clemenceau s’est roulé aux pieds de Joffrin.

On dira aussi, on l’a déjà dit, adversaires et bons camarades ne se feront pas faute de le répéter, que nous avons voulu faire une assurance mutuelle électorale. Ah ! mes chers amis ! je pense à des choses infiniment plus graves. Je me demande si nous parviendrons à endiguer le courant qui pousse la France vers le pouvoir personnel, si nous reverrons les jours maudits de la dictature, si la République vivra autrement que de nom, si la liberté nous sera conservée, si nos plumes ne seront pas brisées... Ce que nous avons voulu, c’est constituer une association à l’aidé de laquelle on pût créer un courant contre le courant. Ce que nous avons voulu, c’est organiser pour Paris et surtout pour les départements un centre d’action et de propagande qui fût en même temps un centre d’union. La colère des journaux boulangistes nous prouve que’ nous n’avons pas eu une si mauvaise idée. Clemenceau, Joffrin, Ranc ! cela vous fait bondir ; ces noms, écrivez-vous, hurlent de se trouver ensemble ! Moi, cela me ragaillardit, cela mé donne bon espoir de me retrouver avec mes anciens compagnons de lutte ! R y a vingt ans, nous étions d’accord pour combattre l’Empire ; nous voici d’accord pour sauver la République. Sachez-le bien, l’entente durera autant que le péril.

Rang.

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Du boulangisme au nationalisme, ainsi pourrait être intitulé ce chapitre s’étendant sur dix ans de notre histoire. Nous avons dit qu’avec la présidence de Carnot fut inaugurée la politique de ralliement ; une autre tendance allait bientôt s’affirmer, lorsqu’après les élections de 1893, les « ralliés » revinrent décimés au Palais-Bourbon : c’est l’esprit nouveau que tentèrent d’introduire dans notre paysi M. Burcleau et le cabinet Casimir-Périer. Cette politique nouvelle fut marquée par une lutte acharnée contre le socialisme naissant. Elle fit appel à tous les éléments de conservatisme politique et social. Elle devait bientôt provoquer un réveil heureux dans le parti républicain qui annonçait avec la rupture prochaine du pacte liant les Eglises et l’État, l’organisation sur des bases solides, de la démocratie. Les lettres envoyées à Banc et les articles qui suivent sont relatifs à cette période :

Paris, 2 juillet 1890.

Monsieur,

Je viens de lire l’article que vous avez bien voulu consacrer dans le Paris d’hier à mon discours de Versailles, et sans la phrase finale qui manque de justice je vous l’assure — vous n’eh

douleriez pas si vous me connaissiez, — je ne puis que vous en remercier.

Mais je vois aussi que le texte exact et complet de mon discours ne vous a pas passé sous les yeux et je me permets de vous l’adresser aujourd’hui. Si vous voulez bien prendre la peine de le lire, vous vous convaincrez aisément que je n’ai nullement proposé de revenir aux anciennes divisions et aux vieilles querelles, pas plus que je n’ai exprimé le désir de voir « refaire le parti radical ».

J’ai demandé la reconstitution du parti républicain avec un programme et une doctrine, en vué des futures élections ; il m’est impossible de croire que vous n’en admettiez pas comme moi l’absolue nécessité.

Quant au programme lui-même, sans doute, je n’abandonne ni la réforme démocratique de l’impôt dont on ne paraît guère se préoccuper en ce moment, vous l’avouerez, ni la décentralisation administrative, ni même pour un avenir moins proche, la séparation de l’Eglise et de l’État.

Mais je comprends parfaitement la discussion à cet égard et c’est même cette discussion que je voudrais provoquer. Ce qui me paraît funeste pour le pays et pour la République, c’est le gouvernement prolongé de majorités très républicaines assurément, mais qui, faute de programme et de discussion, semblent fatalement vouées à l’impuissance.

Encore une fois, j’ai peine à croire que vous ne soyez pas de cet avis.

Je vous prie de ne voir dans cette lettre. Monsieur, qu’un témoignage de la grande importance

RANG

que j’attache à votre jugement, et d’agréer l’assurance' de mes sentiments les plus distingués.

René Goblet.

P. S. — Très sincèrement, je ne regrette pas le pouvoir ; il est si difficile d’y faire ce qu’on croit bon, mais je regrette la tribune ; cela j’en conviens volontiers.

13 avril 1891.

Monsieur et ancien ami,

Je m’adresse à vous parce que vous êtes, parmi mes anciens amis opportunistes, celui qui vous battez le plus volontiers et que vous avez l’extrême bravoure et la grande loyauté ; nous savons tous deux que la plume est une arme, allons-nous la croiser ? Dois-je me mettre en garde ? et allez-vous m’obliger pour me défendre, — vous auriez parlé de m’exécuter ! • — à faire ce qu’aucun ennemi de l’opportunisme n’a pu obtenir de moi à aucun moment, parce que je respectais l’amitié ancienne que j’avais éprouvée?

Vous avez dit — peut-être e^t-ce aussi vrai que ce qu’a déclaré M. Puech — cjue fêtais méchante. Allez-vous m’obliger à le devenir? J’en ai tous les moyens, tous, à un point que vous ne pouvez imaginer.

Ennemi comme vous savez l’être, dites-moi que nous nous battrons et j’accepte, c’est vous

seul que je choisis comme adversaire et comme juge.

Agréez, je vous prie, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Juliette Adam.

Paris, ce 23 février.

Monsieur le Sénateur,

Je me permets de vous féliciter de voire admirable article dans le Paris de ce jour.

Vous avez raison de dénoncer le parti que les réactionnaires cléricaux veulent tirer des crimes anarchistes. Je vais plus loin, j’ai la certitude que ce sont eux qui les inspirent.

Aux vacances dernières, me ti'ouvant en province dans ma famille, un monsieur, homme très agréable d’ailleurs, lit des efforts pour faire ma connaissance ; il essaya ensuite, et avec insistance, de m’endoctriner dans l’anarchisme. Or, j’ai appris depuis, de façon non 'douteuse, que c’est un agent des jésuites, ce qu’on appelle un jésuite à robe courte, ce qui ne l’empêchait pas de faire publiquement profession de radicalisme, môme de socialisme ; l’anarchisme, il le gardait pour l’intimité.

Mis ainsi sur la piste, j’ai observé ce qui se passe et j’ai acquis la conviction que les anarchistes et dynamitards sont, en général, poussés par la congrégation, sans d’ailleurs le savoir euxmêmes. Observez de votre côté, monsieur le

RANG

Sénateur, cl je ne doute pas que vous arriviez linaleinent aux mêmes conclusions.

Je vous prie, monsieur le Sénateur, d’agréer l’expression de mon respect.

René Goulet.

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