‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 46 sur 60 · partie de la jeunesse bourgeoise et nous en voyons les résultats · texte numérisé non relu

partie de la jeunesse bourgeoise et nous en voyons les résultats

C’est à la loi de 1850 que, depuis longtempSj nous aurions dû nous attaquer au lieu de perdre notre temps à des déclamations platoniques sur la séparation de l’Eglise et de l’État. J’ai vaguement entendu dire qu’il y a un projet de loi déposé au Sénat qui modifie dans quelques parties essentielles le régime institué en 1850 par M. Falloux et l’évêque Dupanloup, avec la complicité de M. Thiers, et M. Cousin et autres libéraux affolés par la peur de la démocratie' grandissante. Il y a même une commission chargée de l’examiner et cette commission est présidée par M. Jules Simon. Je suis tranquille, le projet de loi dormira là longtemps d’un paisible sommeil.

Uieii ne prouve mieux l’affaissement de la pensée française dans une' partie des générations nouvelles que le singulier spectacle auquel nous assistons en ce moment. Nous voyons des libéraux, des républicains, trouver toute simple, toute naturelle, toute légitime l’entrée sur la scène politique d’un parti catholique, d’un parti de l’Église. Je lisais dernièrement, dans une interview qui n’a pas été démentie, que le nouvel élu du Finistère, le remplaçant de Mgr Frep- [lel, se désintéressait par principe de toules les questions, si intéressantes qu’elles soient, qui seront étrangères à l’Église. « Chaque fois ({u’elle sera menacée dans ses droits ou qu’il s’agira de forlilier ceux-ci, je me lèverai ; autrement je n’interviendrai jamais, sauf dans les questions d’enseignemeni, jiarce (ju’elles

tiennent à l’Eglise par un lien puissant.

Cela est étrange et nouveau. C’est un signe. Jamais dans une des Assemblées du second Empire, de la monarchie de Juillet, de la Restauration, un évêque, un prêtre, iut-ce le cardinal de Bonnechose, n’aurait osé dire : « Je suis ici le représentant de l’Eglise et tout ce qui ne regarde pas l’Eglise m’est étranger. » Le vieux .Dupanloup, à Versailles, U'aurait pas tenu un pareille langage.

Les inventeurs de la politique d’apaisement se consolent en disant qu’après tout le parti catholique se place sur le terrain constitutionnel, qu’il accepte la forme républicaine et qu’il met ainsi fin aux espérances monarchiques. Quelle duperie ! Comme si nous ne voyions pas les monarchistes les plus impénitents être partout à la tête de l’organisation catholique !

Que se passera-t-il aux prochaines élections ? Là où un candidat monarchiste aura quelque chance, les cléricaux voteront pour lui comme un seul homme. Partout ailleurs ils présenteront un catholique qui aura le masqué républicain et pour qui les monarchistes voteront jusqu’au dernier. On vient d’en avoir la preuve hier dans l’élection sénatoriale du Nord.M. Trystramest élu, mais, son concurrent, M. Outters, qui se donnait comme républicain constitutionnel, a réuni à très peu de chose près, les voix qu’avait eues, dans l’élection précédente, M. Hellin, monarchiste. Les procédés d’attaque sont modifiés, les ennemis de la République ont pris une autre étiquette, mais il n’y a que cela de changé !

L’offensive cléricale se dessine partout. Elle prend toutes les formes et revêt tous les déguisemenls. Elle chemine sûrement grâce à l’équivoque de la politique d’apaisement. L’interview à laquelle je faisais allusion tout à l’heure contient un passage bien caractéristitjue. « Mgr. d’Hulst, dit le confident du directeur de l’Institut catholi- (jue, n’a pas voulu donner à sa candidature aucune portée politique. Il ne s’est présenté ni comme républicain ni comme antirépublicain et ce n’est un secret pour personne qu’en certains endroits de son lief électoral il a été acclamé par des électeurs qui criaient en même temps: « Vive la République ! »

Je recommande cette petite histoire au Temps. Il en appert que les meneurs de l’élection, qu’on ne nous donnera pas, je pense, pour des républicains ralliés, criaient et faisaient trier :

« Vive la République ! )> ({iiand ils le jugeaient utile à l’intérêt de leur candidat.

C’est une comédie qui se renouvellera. Que les républicains se divisent, qu’un certain nom-* bre d’entre eux se laissent engluer dans la politique d’apaisement, et le tour sera joué.

R.vnc.

16 mars 1892.

Mon cher ami.

Vous avez raison. La politique dite d’apaisement est dangereuse. Elle nous conduit à l’amollissement. Venez demain je vous prie, sans faute.

Edouard Millaud viendra uniquement pour vous voir.

Votre,

Henri Brisson.

Vélizy (Seine-et-Oise), 29 octobre 1892.

Monsieur,

« Comme nous comprenons M““ Miclielet préférant etc. »

Voilà qui me met à l’aise pour vous remercier de votre initiative. Je n’ai point dit carrément lion, pour la Iranslaiion, par ménagement pour le Ministre qui s’était déjà engagé et pour M“® Renan dont j’aurais approfondi le deuil. Mais je trouve qu’on ne doit pas violenter les morts dans leur volonté, même pour leur donner l’apothéose.

Je suis absolument certaine que Michelet n’eut pas voulu quitter le Père-Lachaise pour aller au Panthéon.

Voyez ce qu’il pensait déjà en 1830, lors de son voyage à Rome. Il visite les églises de Florence et rencontre Santa Croce. « Vaste et sombre nécropole. Elle enferme Dante, Michel-Ange, Galilée ! Que la mort est donc chose morte !... Ces trois titans couchés dans leurs tombeaux devraient, à eux seuls, faire éclater les voûtes de l’Eglise... à côté, Machiavel, Alfieri de Canova, très beau. Puis la foule des inconnus, des médiocres ; les sottes allégories, le sublime et le vulgaire. Peu à peu, par l’effet d’un tel mélange,

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la forte impression s’émousse. Micltel-Ange luiméme, avec sa rude figure, n’apparaj'l plus qu’un ouvrier fort et bon ». Eh bien, ai-je raison ? Il a dit ailleurs qu’on ne devait pas tenir les morts dans les villes, où, pour les avoir trop près, on ne les voit plus, on les oublie. Il voulait que ce fui un pèlerinage. Pour cela il fallait comme les romains, leur donner la sépulture au delà de la cité, dans les avenues, etc. Ab ! l’on peut prendre de lui toute sorte de' bonnes inspirations. Je donnerai peut-être un jour ses pensées dispersées dans ses livres, dans ses journaux intimes. Elles seront pour Tàme une fortifiante nourriture. Il fut bien souvent entre ciel et terre, ce qui lui donna de pénétrer avant le départ suprême, le secret de nos destinées.

Je vous serre cordialement la main.

Vf.uvr Miciif.i.rt.

15 janvier 1808.

Vous ne serez pas surpris, cher monsieur Pane, que j’aie été sensible à ce (pie vous avez dit de moi et vous ne me saurez jias mauvais gré de vous remercier. Si vous avez pensé qu’à rbeiire présente, il y a tmd autre chose à faire qu’à discerner des nuances et (jti’il faut tout sacrifier à l’intérêt supérieur de la Pépubliipie, je vous assure que nous sonnnes d’accord.

Agréez, je vous prie, cher monsieur Pane, l’expression de mes sentiments dévoués.

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