‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 49 sur 60 · DE LA RËPUBLIOÜE FRANÇAISE AU BRESIL · texte numérisé non relu

DE LA RËPUBLIOÜE FRANÇAISE AU BRESIL

Pétro'polis, le 7 octobre ]<S90.

Mon cher ami.

Je ne vois de notre politique intérieure que ce que j’en extrais par la lecture du Temps. Il me paraît, malgré les collaborateurs d’Hébrard, que Bourgeois, faisant front au collectivisme et n’étant plus l’homme des poursuites acharnées autant qu’injustes et répugnantes, contre une fraction de notre parti, devient le chef de la majorité de demain. Quelle absurdité de s’obstiner à sauver ce qui n’est pas sauvable (ô pur Français, pardonnez-moi ce barbarisme) au lieu de faire des concessions qui nous préserveraient du double péril du césarisme et de la révolution ! Ce que j’aime en vous — et que j’aurais dû toujours reconnaître — c’est que vous comprenez avec la netteté d’esprit d’un vrai Gaulois et avec le bon sens d’un petit-fils de Voltaire, ce qu’il

faut inainteiiir et ce qu’il faut abandonner. 11 y a longtemps que je dis que vous êtes le plus sensé de nos journalistes et de nos politiques, avec la claire lumière de votre patriotisme et l’indépendance de votre philosophie. Pardonnez-moi celle apparence de dithyrambe, qui n’est que l’expression sincère et cordiale de ma pensée ; je vous dois bien cette réparation, après les campagnes stupidès de ma prime jeunesse contre le chef que vous aimiez, contre les compagnons à côté desquels vous luttiez, contre le généreux parti dont j’ai le remords d’avoir méconnu la méthode. Et puis, vos opinions sont celles auxquelles les miennes ressemblent le plus, et lorsque j’en fais l’éloge, je m’adresse des compliments à moiméme. Voilà bien des raisons pour m’excuser.

Ne m’oubliez pas aiq)rès de nosamiscommuns, je vous prie, et croyez à mes sentiments bien cordialement dévoués.

S. PiCIlON.

19 janvier.

Mon cher liane.

Ce (pie vous avez écrit hier dans Ihii is m’a fait un grand plaisir et largement dédommagé do toutes les pauvretés que j’ai lues ou entendues depuis quatre jours. Les mêmes paroles sous une autre jitume m’auraient été moins précieuses. De tous les amis de Gambetta qui, grâce à lui, devinrent les miens, vous êtes peut-être celui auquel j’ai toujours {)lus facilement laissé voir ce que je pensais et ce que j’aurais voulu pouvoir

RANG

faire. Je n’ai jamais pensé plus au chef disparu qu’avant-hier et si comme le Temps toujours gracieux l’a dit, j’avais l’air d’être ailleurs, c’est que j’étais auprès de lui, loin par conséquent, bien loin de tout ce qui se passait autour de moi.

Mille amitiés.

Waldeck-Rousseau.

CHAMBRE DES DEPUTES

Paris, le 16 avril 1897.

Mon cher collègue.

Que vous ayez un caractère désagréable, c’est ce que je ne me permets pas de juger. Je suis un peu surpris qu’on en dise autant de moi ; ce n’est généralement pas l’avis, j’ose le dire, de ceux qui me connaissent. Mais que nous ne nous soyons jamais emboîtés, ça c’est un fait. Pourquoi ? je n’en sais rien ; je me le suis souvent demandé.

Je me souviens qu’à mes débuts à l’Assemblée Nationale, lorsque M. Raoul Duval à la tête d’une bande de chacals demandait qu’on vous livrât aux Conseils de Guerre pour participation à la Commune, je fus de ceux qui votèrent contre sa proposition. On n’étail pas bien nombreux — reportez-vous à VOfficiel — les républicains qui eurent celte hardiesse. Je n’avais cependant pas l’honneur de vous connaître alors autrement que de réputation, mais j’étais jeune, relativement, plein d’ardeur, de foi dans la République, et j’avais en horreur, dès ce moment, l’hypocrisie des modérés.

Plus tard, vous trouvant à la Chambre, dans

la législature de 1877, bien que voire aîné et votre ancien dans le Parlement, je me fis présenter, cette rencontre n’eut pas de suite. Au Sénat où je vous ai retrouvé en 1891, je n aurais pas demandé mieux que d’avoir avec vous les mêmes bonnes relations que j’ai entretenues là, comme avant et depuis à la Chambre, avec un grand nombre de collègues. Mais je n’ai pas l’habitude de courir après personne ; vous non plus. C’est ce qui fait, sans doute, que nous sommes restés à l’écart l’un de l’aütre.

Quant àQ’affaire Odelin, je crois me souvenir que ce monsieur, au cours de la période électorale, avait en effet montré quelque préférence pour ma candidature sur celle de M. Gazot. Pour (pii a-t-il volé, pour M. Gazot, pour M. Muzet ou pour moi? Je n’en sais rien ; mais ce que j’affirme, c’est que je n’ai fait aucune démarche, ni directe, ni indirecte pour me conquérir son suffrage.

Quoi qu’il en soit de ce passé, et pour en revenir à la polémi([ue actuelle, permettez-moi de vous dire que vos dernières déclarations me comblent de satisfaction, que je ne vous ai jamais confondu avec tant d’opportunistes qui m ont combattu et me combattent encore sans merci, et qu’à votre exemple, si l’occasion s’en présentait, je serais prêt à me concerter avec vous, et de tout cœur, parce que j’ai autant d’estime pour votre caractère, désagréable ou non, que vous en avez j’espère pour le mien.

Croyez, mon cher ancien collègue, à la sincérité de mes senlimenls.

René Goiu.et.

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