‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 50 sur 60 · RANG REFUSE D’ETRE MINISTRE · texte numérisé non relu

RANG REFUSE D’ETRE MINISTRE

Dans la tourmcule provoquée par l’affaire Dreyfus, Rauc prit parti courageusement pour la justice et la vérité.

A celte heure, liane qui avait payé de l’exil et de la prison, son amour passionné de la République, allait être appelé par la confiance de Waldeck-Rousseau à un poste d’honneur. C’était dans la rude bataille de l’affaire Dreyfus, alors que la meute nationaliste s’était emparée de la rue et poursuivait la ruine de nos institutions républicaines. Waldeck-Rousseau fut chargé de constituer le ministère de Dépense véjniblicüinc qui devait triompher, après de violentes luttes, des menaces inquiétantes de la réaction.

Chargé de former un cabinet, Waldeck-Rousseau songea tout de suite à s’adjoindre la collaboration de Ranc.

Ces quelques billets nous montrent les démarches tentées vainement par celui qui devint le chef du cabinet de défense républicaine.

RANG REFUSE d’ÈTRE MINISTRE

13 juin 1899.

j\lon cher ami,

Si vous acceptiez, si Dubosl était du Conseil, nous l'erions une œuvre durable. Je vous en prie, venez avec moi, diriger l’Intérieur.

Votre...

Waldeck-Rousseau .

Rambouillet, 19 juin.

Mon cher Ranc,

De la part de Waldeck, je serai chez vous ce soir.

Général ue Galliffet.

liane refusa au général de (jalliffcl d’accéder à la demande de Waldeck-llousseau.

— Je dé.sire mourir sans avoir eu de portefeuille, avait dit liane au général.

Sans qu’il soit besoin ici d’expliquer eetle démarche du général de Galliffet, il est intéressant de rappeler par ce témoignage écrit, les relations qui existaient depuis longtemps déjà entre les deux hommes que Waldeck-Rousseau voulait unir dans l’œuvre commune de défense et d’actiop républicaine qu’il allait poursui\ rc.

14 novembre 1886.

Mon cher Ranc,

Voulez-vous me permellre de rectüier un point assez important d’histoire contemporaine.

RANG

Je vieiia seulement de lire, dans le Matin du jour, votre article, L'Evéneinent dliiev, vous y dites, à propos des premières élections sénatoriales :

« Les listes républicaines étaient dressées par MM. Gambetta, Lepère, Jules Simon, Jules Ferry, Bordeaux et Ricard... »

Je sais bien que votre éloignement forcé de France, à l’époque dont nous parlons, vous donne le droit d’ignorer bien des détails, quoique pourtant à vrai dire, votre' situation toute particulière dans l’intimité de Gambetta, ne permette pas de supposer que vous n’ayez été mis au courant des moindres dessous.

Eh bien ! vos renseignements sont erronés, et ce qui me contrarie c’est, qu’on le veuille ou non, vous êtes de ceux qui écrivent l’histoire contemporaine, l’amitié solide qui vous unissait à Gambetta, les divers rôles que vous avez joué dans la politique intérieure, je dirais, surtout votre valeur et votre droiture indiscutables et si je ne craignais de vous flagorner, font de vous un témoin que le temps rendra irrécusable ; il me paraît donc nécessaire de remettre le fait d’histoire que vous effleuriez hier, à son véritable point.

Les élections sénatoriales furent faites par un triumvirat composé de MM. Duclerc, de la Rochette, Gambetta et... pas d’autres.

Ricard et Bordeaux étaient acquis à la politique de gauche, ils livrèrent le bon combat, mais ne furent pour rien dans l’élaboration du plan. Jules Ferry n’avait, à cette époque, ni assez de poids, ni assez de relations, pour être

KANC REFUSE d’ÉTRE MINISTRE

d’un concours bien el’ücace, du reste Gambetta savait que lui et ses amis le suivraient, il eût peut-être connaissance de la « combinaison », mais à coup sûr il n’y contribua en rien. Lepère était un brave garçon, l'umant beaucoup, jouant davantage, paresseux comme un loir, adoré de tout le monde à gaucbe, mais n étant pas assez l’intime politique de ses collègues pour que l’on crût sa collaboralion même nécessaire ; dans la bataille, il lut enragé, vota comme un sourtl, c’est vrai, mais ce n’cst pas le rôle d’un brillant soldat.

Jules Simon... nous en reparlerons tout à l’heure, si vous le voulez bien.

Est-ce à dire qu’il n’existait pas de pourparlers entre les diverses fractions ? Si fait parbleu, et vous avez parfaitement raison de rappeler les négociations laborieuses poursuivies par vos amis, c’était l’époque où Raoul Duval croyait disposer des élections.

Je ne vous apprendrai rien de nouveau, n’estce pas ? en vous disant que d’entrevues en conciliabules, l’on était arrivé à rien et que, à la veille même des élections, les gauches considéraient la partie comme perdue. 11 y eut là un moment psycbologi(pie très curieux à étudier.

En résumé, le véritable créateur du Sénat républicain, et par contre de la République, fut M. de la Rochette, — ne criez jias au paradoxe, le fait est indiscutable.

M. Duclerc, que dans un jour de verve, Robert Mitchell a appelé ;« le plus éloquent des muets », Duclerc (pie je vous abandonne bien volontiers comme homme politique à la tête d’un gouverne-

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ment, mais que je vous demande la permission de retenir comme homme de couloirs, Duclerc que j’ai nommé avec intention en tête du triumvirat, Duclerc (vous l’ignorez moins que tout autre), qui avait fait la réconciliation de Gambetta avec l’Assemblée Nationale ; Duclerc, dis-je, par suite de l’affinité de ses mœurs, par sa discrétion, par sa tenue, avait été très apprécié de la droite, il s’y était créé de solides relations j’ajouterai que, les sentiments religieux très développés de sa femme aidant, il s’était établi entre le chef de l’extrême droite et lui une véritable et réelle amitié basée sur l’estime réciproque.

Ce courant de sympathies, universel dans l’Assemblée, créait à Duclerc une situation à part, de quel coté qu’il se retourne, il était personu (jvata, ses froncements de sourcils étaient des oracles, un signe de tête valait un long discours.

Je me hâte de reconnaître qu’il a peu usé de ce fétichisme et sauf pour Billot, que la commis- ‘ sion de révision des grades,, toute dévouée à la droite, voulait très légalement du reste remettre colonel, et qu’il a fait maintenir comme général de brigade, et, sauf dans l’affaire Suberbielle (Mexique) qui l’amena à la tribune, d’où il redescendit du reste avec une précipitation qui n’empêcha pas ses amis de la droite et de la gauche de lui accorder ce que l’on savait qu’il avait eu l’intention de demander.

Sauf, dis-je, dans ces deux cas mémorables et dans l’affaire de l’élection du Sénat, Duclerc donne une grande preuve d’habileté en restant toujours et volontairement dans l’ombre, c’était

HANC nF.FTTSE d’ÊTRF MFNISTRF

l’ospoir flo l’avenir, dans les momenls de crises, Ions les yeux se porlaienl vers lui, il était de loules les combinaisons ministérielles, et chacun de dire ; Oh ! s’il voulait parler, rpié de choses dans ce mutisme éloquent ! Un jour vint où Billot, qui avait fait son chemin, et qui voulait rester Ministre de la Guerre, le força bien malgré lui, ça je l’alTirme, à prendre la présidence du Conseil. Ce qui n’empêche que c’est grâce à lui que les élections sénatoriales purent compter autant de républicains ; c’est lui, lui seul, qui menait les négociations avec l’cxlrême droite, où le balbutiant marquis de Franclieu, l’Ajax du groupe, lui donnait un mal épouvantable.

Ce ne fut que dans les ti'ois ou quatre jours qui précédèrent les élections que M. de la Rochette, mettant enfin en prali([ue la devise : pofiiis innri quam lœdari (pbdèt mourir que la fusion), vint trouver son ami Duclerc et hii pro- ])nsa cette alliance qui mettait le comble aux vauix de la gauche. Gambetta prévenu immédiatement, prit du coup la direction de l’affaire, il s’agissait de naviguer droit et de ne pas donner de faux coups de barre ; l’entente se fit rapidement, les listes préparées chaque soir en commun étaient votées le lendemain avec une discipline exemplaire, aux grands esclaffements de la droite, qui criait à l’immoralité ! (un mot bien inutile, monsieur, et que l’on ferait sagement de rayer du dictionnaire).

Tout allait bien. Billot était nommé, Duclerc était content, de la Rochette exidtait tout en calmant de Franclieu qui rageait par habitude, Gambetta lui, trouvait que l’on avait fait de la

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bonne besogne. La République élaü faite, tout était donc pour le mieux, lorsque Bardoux prit peur, le trac est une chose qui ne se commande pas, et malgré les objurgations de Ricard, qui lui, resta fidèle aux conventions, ce qui lui procura par la suite un très bel enterrement, une concession à perpétuité et un buste quelque part en France, il (Bardoux) entraîna la presque totalité du centre gauche, ce qui gâta la fin des élections.

Et Jules Simon, il n’était pas nommé Jules Simon, si peu, si peu nommé, et si peu dans le train même, qu’après avoir fait feu des quatre pieds, qu’après avoir puissamment contribué à l’émiettement du centre gauche, (heureusement pour sa candidature que la chose ne fut sue qu’après l’élection) en un mol si désespéré que la veille du dernier scrutin, il en fut réduit à grimper les quatre étages de son plus mortel ennemi, j’ai nommé Duclerc, et là, au 118 du boulevard Haussmann, dans un petit cabinet qui fait toujours l’encoignure de la maison, sur une petite causeuse que je vois encore, Jules Simon se faisait bien humble, bien mielleux, bien larmoyant, parla pendant une heure dans une langue superbe de bassesse et d’hypocrisie. — Duclerc l’écouta froidement, puis lui dit : Ou’est-ce que vous voulez ? Etre nommé sénateur? Soit. Je veux croire que le parti républicain n’aura pas à s’en repentir. ■ — ■ Et lorsque Duclerc vit Gambetta, celui-ci lui dit : Il est venu chez moi... j’étais sorti. Nommons-le, mais vous verrez que nous nous en repentirons.

Voilà, mon cher Ranc, le petit point d’his-

JÎANC REFUSE d’ÊTRE MINISTRE

loire contempoi-aine que je voulais éclaircir, je ii’en tire aucune conclusion, le nom de Jules Simon, considéré par vous comme l’un des promoteurs des élections sénatoriales vous a seul valu cette longue tartine, vous me la pardonnerez, j’en suis sûr.

— Je viens de me relire, ce qui est toujours

une faute, puisque celle opération vous donne invariablement un regret — le nom de Robert Mitchell que je retrouve me rappelle une jolie anecdote dont vous êtes l’auteur. Je vous la livre. ,

— Vous étiez encore à l’Assemblée nationale, mais bien près d’en sortir ; il n’était question que de votre mise en accusation et votre comparution devant le Conseil de Guerre ; nombre de gens retenaient déjà leurs places pour le poteau de Satory et j’en connais qui ne vous auraient pas certainement donné à leur chien.

Les saints se faisaient rares, les poignées de main devenaient problématiques.

Nous déjeunions à la Maison d’Or — à cette table que tout Paris a connue et où trônait Debrousse — ce matin-là par extraordinaire, nous étions en petit comité, Debrousse, son ami le marseillais Sarlin représentaient les millions, Robert Mitchell et moi, la plume et l’épée. Vous vîntes à passer dans la rue Lafitte et cherchant quelqu’un dans l’intérieur du restaurant, vous vous approchâtes de la croisée, et vous fîtes un abat-jour de votre main pour voir dans l’intérieur. — Robert vous vit et vous envoya un bonjour très amical avec la main, vous le lui rendîtes et de continuer voire chemin.

KANC

Lo pèro Sarlin avait remarqué rot échange de politesses.

— A (|ui avez-vous donc dit l)onjour?

■ — A Ranc.

— A Ranc ???

— Mais oui, pourquoi pas ?

— A Ranc ?????

— Mais oui, encore, à Ranc, dont je ne partage pas la manière de voir, tant s’en tant, mais qui n’est pas moins un lort galant homme.

— Oh ! mon cher, je voudrais avoir votre courage... je le tuerai cet homme !

L’histoire n’est drôle que parce qu’elle est vraie, je l’ai racontée bien souvent avec cet accent marseillais qui lüi donne une saveur toute spéciale — essayez, vous verrez. — Aujourd’hui Sarlin, devenu le familier (famulus) de l’Élysée, est plus républicain que vous, n’en doutez pas, et si jamais il vous fait fusiller, c’est qu’à Dieu ne plaise, ce sera comme réactionnaire.

Actuellement, je ne demande rien, absolument rien, que d’aller en Normandie où je pêcherai sérieusement à la ligne, ce qui est bien, quoi que me disent les méchants, le véritable commencement de la sagesse.

Votre très dévoué eVlrès sympathique serviteur.

Général de Galliffet.

A propos du général de Galliffet, il nous paraît intéressant de citer une lettre de J. Magnin à Ranc, qui décrit bien ce caractère original.

BANC REFTTSE d’ÊTRE MINISTRE

5 novenilire 1905.

Cher ami,

Vendredi soir, pendant que vous causiez avec Delims-Monlaud, voire' femme me demandait des anecdotes « vécues » sur M’"'’ Aguado qui vient de mourir.

Je me suis plu à lui dépeindre physiquement et moralement l’allure de cette ancienne dame d’honneur de l’Impératrice.

J’ai oublié de lui rappeler un mot du général de Galliffet lancé à son gendre, le duc de Montmorency, dé la maison Périgord, anoblie sous Napoléon III au moment du fameux procès. Comme le nouveau duc remarquait au Cercle, des sourires, il dit sottement au marquis de Galliffet : « Je les souffletterai tous ! »

— Penh ! lui répondit le général, n’en faites rien ; contentez-vous de rester Montmorency au moment des cerises et Périgord au moment des truffes ».

Vous devez connaître cette boutade de notre (( vieille connaissance » que j’ai croisée rue Royale, il y a cinq jours.

Il entrait dans une parfumerie.

Il a pourtant nos âges, le marquis.

Votre affectionné,

Joseph Magnin,

Si Ranc refusa sa collalioration au cabinet Wal- (iock-Rousscaii, il lui accorda tout son concours. Il s’intéressa même à l’élaboration de la combinaison ministérielle qui aboutit le 22 juin 1899.

RANG

Voici en effet une lettre intéressante Irouvée dans la correspondance laissée par Ranc :

Mon cher Ranc,

Victor (1) me dit que vous avez insisté beaucoup auprès de lui pour que je prenne X.... Je crois que vous avez raison, mais cela ne s’emboîtera pas. Votre refus est une déception pour moi.

Bien vôtre,

Waldeck-Rousseau.

(1) Victor Simoîid.

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