‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 6 sur 60 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Sous cc lilrc : Une vesaie jjréeieuse, Ranc cscjuissa en traits acérés le portrait de Sainte-Beuve (1) :

Une vessie qui, pour n’être pas auguste', ne m’inspire pas moins de vif intérêt, c’est celle de M. de Sainte-Beuve. Il est malade, lui aussi, et pour imiter une de ses façons de parler : là où la Providence a jugé bon de frapper quelques autres, la nature l’a touché. J’aurais voulu qu’il prît part à la discussion du Sénatus-Consiilte et prononçât un de ces petits discours malfaisants et irréligieux tout empennés de flèches qui s’en vont se ficher la pointe l’air sur les ronds de cuir où siègent les sénatem’s.

Ces oraisons de M. de Sainte-Beuve amènent les scènes les plus cocasses. On n’a pas oublié que son collègue, le sénateur Lacaze, le défia en champ clos, résolu à le pourfendre du haut en has. A la même époque, il s’éleva entre imé illus-

(1) Le Diable à quatre, 25 novembre 18C8.

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tre épée (1) et une illustre longue vue (2), une querelle héroï-comique, et qui faillit ma foi, tourner à la tragédie. C’était à un repas semi-officiel, où l’on s’entretenait fort de Sainte-Beuve et de son dernier discours.

L’illustre épée commença ainsi :

— Vous souvenez-vous. Amiral, comme je l’ai interrompu, ce Sainte-Beuve ? B a bien vu qui je suis ; vous en souvenez-vous ?

— Je m’en souviens. Maréchal, moi, j’ai fait un discours tout entier, un grand discours contre Sainte-Beuve et en faveur de Notre Saint-Père le Pape ; vous le rappelez-vous. Maréchal ?

— Je me le rappelle. Amiral, mon interruption était salée.

— Très salée. Maréchal, le Saint-Père a daigné me témoigner sa reconnaissance de mon discours, il a bien voulu m’envoyer le grand cordon de Saint-Grégoire.

— Le grand cordon de Saint-Grégoire, Amiral ? mais je ne l’ai pas, moi !

— C’est que vous n’avez pas prononcé un discours tout entier. Maréchal. Alors, quand vous entrez à Rome, on ne lire pas le canon ?

— Mais non. Amiral, pourquoi voulez-vous qu’on tire le canon ?

— Moi, Maréchal, quand j’entrerai à Rome, on tirera le canon ; c’est un des privilèges du grand cordon de Saint-Grégoire. Voilà ce que c’est que d’avoir fait un discours tout entier contre Sainte-Beuve et en faveur de notre Saint-

(1) Le maréchal de Sàint-Arnaud.

(2) L’amiral de Sacy.

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Père le Pape ; si vous aviez fait un grand discours, on tirerait le canon pour vous, Maréchal.

— Mais il me' semble. Amiral, qu’une interruption...

— Ah ! Maréchal, entre nous, une interruption ne vaut pas un discours tout entier.

— Amiral !

— Maréchal !

Et ma foi, si les épaulettes présentes ne s’étaient pas interposées, cette épée et ce télescope se seraient entrechoqués et on aurait dit :

« C’est la faute à Sainte-Beuve ! »

LES POLyTECHNlClE\S (1)

Les élèves de l’École Polytechnique ont la joue rose, la taille fine et la moustache naissante.

Quand ils sortent guillerets dans la rue, l’épée au côté et la pointe du chapeau crânement inclinée, la jeune fille rougissante murmuré : Voyez donc, voyez donc le joli polytechnicien ! Les élèves de l’Ecole ï'olytechnique sont très sages ! Le Prince Impérial les passe en revue ; et, devant lui, dis défilent en bon ordre. Polytechniciens, le Prince Impérial est content de vous ! Polytechniciens vous aurez un jour de congé.

1814 ! Les cosaques tourbillonnent autour de Paris sur leurs petits chevaux poilus. Les noirs escadrons des hussards de la mort débordent sur

(1) Le Nain Jaune, 22 mai 1868.

Or’FI.OtT'S PAI'll'.liS DE ü.WC SEP, l8'|S f)l

la ville. Marmont, avant de reculer, a chargé dix fois l’épée au poing. Voilà le désastre suprême ! y\ux Bulles-Chaumont, les élèves de l’École Polytechnique brûlent la dernière gargousse, tirent le dernier coup de canon. Fils de la Convention, ils ne combattent pas pour un homme, pour un maître, pour celui qui a dévoré trois millions de soldats, ils défendent la Patrie sacrifiée à des ambitions insensées ; ils mourront pour que les baïonnettes prussiennes ne brillent pas au soleil dans les vieilles rues de la ville gauloise.

Les élèves de l’École Polytechnique sont très sages. Le Prince Impérial les passe en revue ; et, devant lui, ils défilent en bon ordre. Polytechniciens, le Prince Impérial est content de vous ! Polytechniciens, vous aurez un jour de congé.

1830 ! Le soleil de Paris chauffe les grandes dalles. La grande populace et la sainte canaille se ruent à rimmortalité. Le quartier latin donne la main aux faubourgs, l’École Polytechnique avec la rue Mouffetard. La garde imyale et les Suisses reculent pied à pied.

Charras et ses amis de l’École sont aux barricades. Sous les balles qui sifflent et la mitraille qui tait dans les rangs populaires des trouées sanglantes, ils marchent en avant dés plus braves. Les femmes à leurs fenêtres agitent les mouchoirs en l'honneur des jeunes combattants.

Les Bourbons s’enfuient. Paris est inondé de soleil et de joie.

Les élèves de l’École Polytechnique sont très sages. Le Prince Impérial les passe en revue, et devant lui, ils défilent en bon ordre.

Polytechniciens, le Prince Impérial est content

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de vous ! Polytechniciens vous aurez un jour de congé !

1832 ! Le général Lamarque est mort. Les républicains suivent, tête nue, son convoi. L’École Polytechnique' est encore la.. Les visages sont menaçants et sombres. Les mouchards se glissent dans les groupes et se sauvent au rapport. On sent dans l’air une odeur de poudre. La Monarchie bourgeoise et la République sont lace à face. Citoyens, n’avez-vous plus vos fusils de Juillet? Quelques-uns seulement répondent et ceux-là vaincus, refoulés, traqués, se replient au cloître Saint-Merri pour y mourir. Quand ils n’eurent plus une cartouche et que Jeanne (1) à la tête des survivants, se fit jour, baïonnette baissée, en travers des soldats, quelques-uns d’entre-vous étaient à ses côtés, élèves de l’École Polytechnique !

Les polytechniciens sont sages. Le Prince Impérial les passe en revue, et devant lui, ils défilent en bon ordre. Polytechniciens, le Prince Impérial est content de vous ! Polytechniciens, vous aurez un jour de congé !

1848 ! Hélas ! les souvenirs funèbres du 29 juillet et du 6 juin étaient bien loin !

Cette fois, l’uniforme polytechnique ne parut guère, dans les rues dépavées, qu’après le combat. Il était pourtant de l’École, cè bon, ce brave Servient, dont la mémoire est si chère à tous ceux qui prirent une part, grande ou petite, aux luttes où il usa sa vie ! Esprit ouvert, âme noble, caractère ferme, Servienl eut l’honneur de prési-

(1) Papetier royaliste du passage Clioiseui.

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der le Comité démocratiqué-socialiste de Paris. Il est mort dans l’exil. Sait-on seulement son nom à l’École Polytechnique ?

Cet article provoqua celte lettre du général Thomas :

Mon cher Ranc,

J’ai lu avec plaisir votre article du Nain Jaune sur l’École Polytechnique. Mais vous dites qu’elle n’est sortie en 1848 « qu’après le combat ». Vous faites erreur. L’histoire de 48 est à refaire. On ne la connaît que par les idylles de Lamartine ou par les hâbleries de Louis Blanc.

Plusieurs élèves ont passé la nuit du 23 au 24 dans les barricades et l’École tout entière est sortie à 7 heures du matin passant sur le corps du général Rupick qui a prononcé le licenciement. On s’est rendu à la mairie du X1I“° arrondissement où on a tiré au sort la direction à prendre pour chaque salle ; on a dirigé sur chaque mairie une salle d’anciens et une de conscrits. Quand mon père a passé au carrefour de l’Anciennc-Comédie, on commençait les barricades et avec quelques amis il a assisté à l’affaire du Château-d’Eau depuis le commencement jusqu’à la fin ; ils sont entrés des premiers aux Tuileries.

Si les journaux du temps n’en ont pas parlé, c’est que dès les premiers jours, ils furent les ennemis de ces brouillons du Général Provisoire ; c’est que les journalistes sont restés chez eux et

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n’onl pas pris pari au mouvement qui s’est fait malgré la campagne' du National et de la Héforine.

Comme je le dis, Lamartine et Louis Blanc n’ont vu que la surface, ils ignoraient même l’amusant et ridicule épisode de la reddition de l’Hôtel de Ville.

Je ne comprends pas pourquoi le Parti républicain en France cherche à s’entre-détruire depuis la Convention. Vous tirez sur l’École Polytechnique qui reste après tout la plus libérale de la France, malgré les Jésuites qu’on y forme le plus possible.

Cordialement vôtre,

Général Thomas.

Pour achever ce chapitre des souvenirs de Ranc, nous publions cette lettre de Gustave Naquet, qui apporte un précieux témoignage :

Paris, le 2 octobre 1867.

Mon cher Ranc,

On vous accuse, vous et votre rédacteur en chef M. Castagnary, peut-être même l’illustre George Sand, d’exciter à la discorde en rappelant les lugubres souvenirs dé Juin 1848.

Peut-être le temps n’est-il pas encore venu de faire l’historique exact de ce drame' auquel les

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é\ éiiciiienls de Rouen en avril de la même année avaient servi de préface. Cependant les souvenirs s’effacent, les acteurs et les témoins disparaissent et on court le risque en tardant trop de ne })as éclairer suffisamment les historiens futui's sur celle guerre civile suscitée par le’ parti noir, attisée par la réaction, soutenue par la misère, ensanglantée par la lâcheté et par le crime.

Je viens vous apporter mon témoignage en déposant du fait suivant :

Je fréquentais en 1848, une tahle d’hôte située cité d’Antin. Peu de jours après les derniers comhats, je vis reparaître à cette tahle un jeune homme de vingt à vingt-deux ans que j’y avais rencontré précédemment. Il avait le ruban rouge à la boutonnière.

— 11 paraît, lui dis-je, que vous vous êtes joliment distingué, puisqu’on vous a décoré.

— Moi, me répondit le nouveau chevalier, pas du tout, je n’ai fait que fusiller.

Recevez, mon cher Ranc, mes salutations cordiales.

Gustave Naouet.

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