‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 51 sur 60 · BON> SENS ET JUSTICE · texte numérisé non relu

BON> SENS ET JUSTICE

Il y a toujours plaisir à lire ce qu’écrit M. Cornély. Notre confrère n’est pas de nos amis politiques, c’est un royaliste impénitent et un catholique convaincu. En ce qui concerne « l’affaire », M. Cornély s’est toujours tenu dans la plus grande réserve et, certes, personne ne l’accusera d’être un dreyfusard passionné.

Mais il a un bon sens aiguisé et ironique, et une indépendance d’esprit qui font que les violences et les imbécillités le choquent. C’est ainsi, qu’à propos de la décision prise par la Cour de Cassation, il écrit : « Il fallait être timbré ou féroce pour s’imaginer qu’une enquête sur le procès Dreyfus pouvait s’accomplir à l’insu de Dreyfus. Le condamné de l’île du Diable eût été réellement

(1) Le Radical, 18 novembre 1898.

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Irop étranger à son propre procès, si on avait poursuivi la révision sans l’entendre, après avoir obtenu la condamnation — cela paraît démontré — au moyen de pièces qu’il ignore encore ! »

Le mot est cruel pour beaucoup de gens, pour ceux qui ont commis la forfaiture et pour ceux qui, bien qu’elle ait été dénoncée, n’ont pas voulu s’en enquérir. Oui, Dreyfus a été en quelque sorte étranger à son procès ; oui, il ignore encore l’existence et la nature des pièces au moyen desquelles il a obtenu sa condamnation ; oui, une violation monstrueuse des droits de la défense, équivalant à la suppression complète de la défense, a été commise. M. Méline, le général Billot le savaient, et cela ne les a pas empêché de déclarer dix fois devant la Chambre et dans les journaux qu’ils inspiraient, que Dreyfus avait été justement et loyalement condamné. Ils affirmaient cela, et ils savaient qu’ils mentaient. Ils le savaient si bien que, lorsque Jaurès leur a posé la question précise, lorsqu’il leur a demandé de répondre par un oui ou par un non, ils se sont tus. C’est que M. Méline se rendait compte que s’il avait avoué la vérité, il eût été obligé de requérir immédiatement de la Cour de Cassation l’annulation de l’arrêt illégal qui avait frappé le capitaine Dreyfus. Et M. Méline ne voulait pas de cela. Il convenait à sa politique parlementaire et électorale que les protestations des défenseurs de la justice et de la vérité fussent étouffées. Beaucoup de radicaux, de leur côté, en disaient autant. C’était un match de lâcheté. Les uns et les autres criaient : « Chose jugée ! honneur de l’armée ! » Cela répondait à tout. M. Méline a tenu sans con-

L’AFrAIRE DREYFUS

leste le iccord de la vilenie parlementaire, lors- (jn’il a pronoiieé ce mot qui restera comme un prodige de stupidité, ce mot qu’on n’inventerait pas, ce mot après lequel un homme est à jamais jugé : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. »

Et le crime a été consommé jusqu’à la lin, et la pierre tombale serait restée scellée sur Dreyfus s’il ne s’était rencontré un homme qui s’appelle le lieutenant-colonel Picquart, et qui, lorsque la lumière lui est apparue, lorsqu’il a été convaincu, quand il a vu clairement qui était le coupable et (jui était l’innocent, s’est dit simplement et a dit à ses chefs : <( Non !, je ne serai pas le complice de cette infamie ! »

L’un lui a répondu : « Qu’est-cc (jue cela peut vous faire, et de ([uoi vous inquiétez-vous ? Estcc que c’est vous, <pii êtes à l’île du Diable ? »

Un autre, comme le colonel Pic(piart insistait, lui donnait le conseil amical de se tenir tranquille, et ajoutait : (c Si vous n’en parlez pas, personne ne le saura. »

Le colonel Picquai t eut un sursaut d’indignation, et il s’écria : (( Mais, mon général, c’est abominable, ce (jue vous dites là ! » Puis, il se calma et, cherchant un argument d’ordre plus pratique, à la hauteur morale de son interlocuteur, il présenta au général Gonse cette observation : « Prenez garde, mon général ; de son côté, la famille de Dreyfus, convaincue de son innocence, cheiche le vrai coupable ; si elle réussit, si ses efforts aboutissent, (juelle sera votre situation, la situation de l’Etat-Major ? »

Cette parole a-t-elle été assez j)ropbéti(pie ? Eà-dessus, les amis du colonel Henry, du coin-

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mandant Lauth, de M. Esterhazy et de M. du Paty de Clam envoyèrent le colonel Picquart voir s’il ne rencontrerait pas, dans l’extrême-Sud Tunisien, quelques Touaregs de bonne volonté, ou si, d’aventure, la balle du fusil d’un spahi, selon la gracieuse expression du uhlan, ne s’égarerait pas sur lui.

M. Cornély, à propos de l’abominable machination montée contre le colonel Picquart par les complices d’Henry, faussaire déjà nommé, fait encore entendre des paroles de justice et de bon sens ; (( Il est possible, écrit-il, que le lieutenantcolonel se soit trompé, dans ses remords d’avoir contribué à la condamnation de Dreyfus, et dans son désir de réparer le mal auquel il s’était associé, puisqu’il n’est pas encore démontré que Dreyfus soit innocent. Mais dans tous les cas, l’attitude du lieutenant-colonel Picquart semble dictée par des motifs tout à fait désintéressés. On voit bien ce qu’il a perdu dans sa course vers la lumière. On ne voit pas encore ce qu’il a gagné ni même ce qu’il pouvait gagner. »

Eh bien, et les trente-sept millions, qu’en faitesvous, Cornély ? Demandez à M. Rochefort, à M. Judet, à M. Millevoye. Ils vous diront exactement ce que le colonel Picquart a touché.

Rang.

CES BONS MODÈRES (1).

Dès dimanche soir, le bruit s’étant répandu que M. Millerand ferait peut-être partie du mi-

(1) Le Radical, 23 juin 1899.

L’Ari AIKE DHEVI US 439

nistère présidé par M. Waldeck-Rousseau (i), le Temps entrait en eainpagne.

Ce journal signifiait à M. Waldeck-Rousseau, en termes mesurés, mais tout de même fort clairs, que, s’il pei^istait, il n’aurait pas le concours de ceux qui s’intitulent eux-mêmes des progressistes et qui sont tout simplement les voltigeurs de la vieille garde modérée, ne voulant rien oublier et ne vonlant rien apprendre.

M. Waldeck-Rousseau avait eu cette conception, et quoi qu’il arrive, cela restera à son honneur que, dans les circonstances graves, voulant constituer un ministère d’action et d’union républicaines, il devait faire appel à tous les républicains de bonne volonté, sans exception. Lui qui, ne craignant pas les mots, ne reculait pas naguère devant l’appellation de républicain conservateur, il pensait que, dans une situation nouvelle, et pour une œuvre déterminée, son ministère devait être formé sur des bases plus larges. Ne se conformait-il pas en cela à l’indication donnée par tous les groupes républicains de la Chambre et du Sénat Je n’ai pas entendu diie ((ue dans les réunions du Comité de défense républicaine, la présence de M. Millerand et de M. Vivian! ait cho(|uc (pn que ce soit. Ce n’est pas, en tout cas, au Sénat où la majorité ne passe pas pour être socialiste ni révolutionnaire, mais où l’on fait passer avant tout l’intérêt de la République, que de pareils sentiments se seraient manifestés.

M. Waldeck-Rousseau avait tort, les fermes réq)iiblicains du Luxembourg n’y entendaient rien

d) V oir la lettre de Waldeck-Rousseau, p. 422.

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et les échauffés des anciennes troupes niélinistes, les enragés de modérés le leur ont fait bien voir.

Le nom de M. Millerand fut comme un coup de pied dans une fourmilière, dans un nid de mouches. ®

Les anciens amis de M. Waldeck-Rousseau bourdonnèrent autour de lui : « Vous voulez donc, lui susurrait l’un, donner de la force aux socialistes ?» — « Il ne s’agit pas de cela, a dû répondre doucement M. Waldeck-Rousseau ; il s’agit de faire respecter la République, d’imposer l’obéissance aux fonctionnaires. » Un autre clamait : M Vous allez faire du Parti socialiste un parti de gouvernement. »

« Imbécile ! » aurait pu répondre, à celui-là, M. Waldeck-Rousseau, préférez-vous qu’il reste un parti révolutionnaire ? »

Hier, le Temps est revenu à la charge. Il explique doctement à M. Waldeck-Rousseau qu’il n’a pas besoin que certaines fractions parlementaires, que certaines personnes séparées de lui sur les points essentiels de la politique viennent lui décerner des certificats de civisme. Il le supplie d’être fidèle à scs antécédents, à ses amis.

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