LA SELLE QUESTION
On s’étonne toujours du nombre de personnes qui parlent de l’Affaire sans en rien savoir, sans avoir rien lu ni de l’enquête, ni du rapport de M. Rallot-Beaupré, ni du réquisitoire de M. le
(1) Le Hadical, 15 août 1899.
Caricature de Rang
publiée au moment de l'affaire Dreyfus
l’aFFAIKE DREYFUS 441
Procureur général Maiiau, ni des docuiiieiils de toute sorte qui ont été publiés.
Quesiiay lui-niêrne, cela est évident, n’a pas lu l’enquête. S’il en était autrement, il ne reviendrait pas à satiété sur des faits qui sont depuis longtemps tirés au clair.
C’est ainsi qu’il y a trois jours encore, cet itliot malfaisant, avec un entêtement d’aliéné, avec la ténacité d’un homme en jDioie à une idée lixe, parlait pour la vingtième fois des découvertes accablantes qui auraient été faites dans les vêtements de Dreyfus par le médecin principal Ranson, chargé de la conduite du convoi de condamnés de l’île de Ré à la Guyane.
Si Quesnay avait lu l’enquête, il aurait su ce que valait cette fameuse découverte qui a été une fois de plus réduite à sa juste valeur, samedi, devant le Conseil de guerre.
Après le docteur Ranson, qui n’en ])ouvait mais, Quesnay produit Villon et Mnller, témoins de bonne volonté. Cela fait un joli trio avec l’écuyer Germain, le gaillard qui a vu Dreyfus donner des leçons de tir à des officiers d’artillerie allemande et leur apprendre la manière dont ils devaient se comporter avec leurs pièces. Muller, c’est cet avocat-touriste qui entre dans le château de Potsdam comme dans le moulin de Sans- Souci et que les gens de service laissent tripoter tout à son aise les papiers de l’empereur Guillaume, sur sa table de travail. Villon, c’est ce fabricant de tripes à la mode de Caen et de grasdouble à la lyonnaise qui a entendu, bien avant i8()'i, des ofliciers supérieurs allemands raconter devant lui, en pleine table d’hôte et en prenant
pour être mieux compris, le soin de parler français, que l’Élat-Major prussien avait à sa disposition un juif du nom de Dreyfus, capitaine d’artillerie et traître de son état.
C’est avec ces idioties, avec ces contes à dormir debout, qu’on espère vainement frapper l’esprit des juges militaires, les troubler et les détourner de la vraie question, la seule, qui est celle-ci :
Qui a écrit le bordereau ?
Qui a livré les notes, les documents désignés dans ledit bordereau ?
Or, il n’y a pas de doute, il n’y a pas de contradiction possible, le bordereau est d’Esterhazy et par conséquent les notes, les documents ont été livrés par lui.
Il est même incroyable qu’on ait disputé si longtemps sur l’identité des deux écritures. Le premier enfant venu ne s’y serait pas trompé.
A l’heure présente, les experts sont unanimes. Si je suis bien informé, le commandant Carrière a chargé d’une nouvelle expertise deux hommes d’une haute compétence et d’une impartalité indiscutable. L’un des deux est M. Léopold Delisle, de la Bibliothèque Nationale. Ces nouveaux experts ont conclu comme M. Meyer, de l’JÉcole des Chartes, comme M. Giri aussi de l’Ëcole des Chartes, comme M. Molinier, comme M. Gobert, comme M. Charavay.
Par surcroît, Esterhazy, acculé, a avoué. Je sais bien qu’il prétend avoir écrit le bordereau sur l’ordre du colonel Sandherr.
Mais cette misérable défense ne tient pas debout. Entre mille arguments, il en est un qui suflit à démolir le système.
l’affaire DREYFUS
A qui fera-t-on croire qu’un homme de l’habileté d’Esterhazy ait commis un acte aussi grave, aussi compromettant, pouvant devenir aussi dangereux pour lui, qu’il ait écrit de son écriture courante un document de cette nature, sans prendre des précautions, sans se couviir d’un ordre formel, précis, écrit, qui fût sa sauvegarde au cas où une accusation aurait été portée contre lui ?
Non, Esterhazy n’a pas écrit le bordereau par ordre. Il l’a écrit parce qu’il trahissait, parce qu’il espionnait.
Et quoi qu’on fasse, quoi qu’on tente, il faudra toujours en revenir à cela qui est le nœud de la question.
Rang.
UEFFONDREMENT (1).
Pièce par pièce, morceau par morceau, l’accusation s’effondre. Pour tout homme de bonne foi, si prévenu qu’il ait pu être à l’origine, par les mensonges des généraux accusateurs, il n’en reste rien, rien, rien ! La légende des aveux était vraiment trop stupide. Un aveu entre deux pi’otestations, entre deux hurlements d’innocence ! Et de quoi aurait été fait cet aveu ? D’une phrase qui était visiblement une allusion à la question (ju’avait posée à Dreyfus, du Paty de Clam : « N’avez-vous pas livré des documents sans importance pour vous en procurer d’autres ? » Lebrun-Renaud n’a pas compris, puisqu’il ignorait les entretiens de du Paty de Clam et de Dreyfus. Mais le général Mercier avait compris et c’est pour
(1) Le Radical, -i septembre 1899.
RANG
cela qu’il s’est bien gardé de faire interroger Dreyfus à nouveau. Il savait bien que celui-ci répondrait ce qu’il avait répondu déjà à du Paty de Clam et ce qu’il avait écrit à lui-même : « Je n’ai livré aucun document, je n’ai commis aucune imprudence, je suis innocent. »
On s’étonnait, et cela avait frappé tout le monde, que le général Mercier, après les pseudo-aveux, n’eût pas eu la curiosité légitime de s’enquérir sur la nature et le nombre des doeuments que DreyJus reconnaissait avoir livrés. Une nouvelle visite de du Paty de Clam était tout indiquée. J’ai mis ce point en lumière dans un précédent article. On avait trouvé la réponse du général Mercier aux questions de la défense et du président, faible, très faible.
« J’aurais pu avoir cetle idée, elle ne m’est pas venue. » Un point, c’est tout. Pris de court, le général Mercier n’avait pas imaginé d’autre explication. liC général Roget lui-même a jugé cela insuffisant. Mais le grand meneur de l’accusation, le grand metteur en œuvre des témoignages concertés, cet homme de ressources, on ne le prend jamais sans vert. C’est bien l’homme qui reproche à Dreyfus de s’être mal défendu au procès de 1894. « Comment se serait-il même défendu ? objectait doucement M® Démange, il ne savait même pas de quoi on l’accusait. » « Ça ne fait rien ; j’en aurais trouvé, moi, des arguments ! » a répliqué en plastronnant, en cabotinant, le général Roget. On peut s’en rapporter à lui, il en aurait trouvé, des arguments, et aussi des attitudes, et aussi des poses !
Rrcf, le général Roget a pensé que l’état-major