‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 9 sur 60 · LES VICTIMES DE DECEMBRE · texte numérisé non relu

LES VICTIMES DE DECEMBRE

Les victimes de Décembre ! Quel mot ! et quels souvenirs il évoqué ! La Chambre vient de voter

(1) Le l'ollaire, 3 avril 1881.

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aux survivants une obole de six millions. C’est bien, mais c’est une goutte d’eau dans un océan de ruines, de misères, de désespoirs. La justice est tardive,

La prison, l'exil, la Iransportation lirenl leur œuvre. Quarante mille citoyens furent frappés, des cantons entiers dépeuplés. On fit dans les bois la chasse à l’homme. Le seigneur du château conduisait la meute. Les cloches de l’Eglise sonnaient l’hallali. Les juges assistaient à la curée. Ah ! ce fut une joyeuse exécution ! A Cayenné, sur sept cents transportés environ, cent cimpiante-sejit revirent la France. Tout le reste était tombé, brisé par le mal du pays, fauché par la fièvre noire. En Afri(jiie, les paysans du Var, des Basses-Alpes, de l’Hérault, de la Nièvre ont manpié de leurs osseinents chaque étape de la transportation : Douéra, Sidi-bel-Ahbès, La Bour-ki-ka, Lamhèse. Pour (pielques-ims de ces morts dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, combien resteront à jamais ensevelis dans l’oubli ! C’est la foule anonyme et sans tombeaux, ce sont les enterrés de la fosse commune.

(3n écrit volontiers, depuis quelques années, (pie la France accueillit le Coup d’Etat avec infiniment de plaisir et fut toute heureuse de' se jeter dans les bras de son sauveur. Je ne pense pas (jue les quarante mille proscrits de Décembre aient partagé cet avis. Bonaparte non plus, j’imagine. On ne décime pas un pays pour l’amour de l'art ; il faut qu'on en sente la nécessité. On ne fait pas de la' tei reur pour la terreur. La vérité, c’est que la République se fondait, que la bourgeoisie moyenne lui était acijuise, que les pay-

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sans, ces paysans qui firent plus lard la force de l’Empire plébiscitaire, se levèrent à l’appel de Marianne et coururent sus au Coup d’Etal. Marianne pour eux c’élail la Républiipie. Si parlout dans les villes on avait aussi bien fait son devoir, l’Empire n’aurait pas campé en France, pendant près de vingt ans comme en pays conquis.

On a dit aussi qu'a Paris, le Peiq:)le — et on entend par là les ouvriers — avait assisté au crime les bras croisés, presque avec satisfaction, heureux de faire expier à la bourgeoisie républicaine la répression de Juin. C’est devenu un lieu commun, mais ce lieu commun est une légende et une légende calomnieuse. Proudhon y est pour beaucoup avec son livre de la Révolution sociale démontrée par le Coup d’Etat, et sa rage de tout expliquer qui le menait à tout excuser, à tout légitimer !

Ce grand penseur n’était pas d'ailleurs l’homme de l’action, ni pour y prendre part en personne, ni pour la diriger ; il n’avait le sens ni dé la politique active, ni des choses de la rue. Et puis, lorsqu’il s’efforcait à grand renfort de dialectique de montrer que' le peuple en se croisant les bras était resté dans le droit et la logique révolutionnaire, il plaidait un peu pour lui-même.

A l’époque du Coup d’État, Proudhon était détenu à Sainle-Pélagie. Il avait été condamné pour délit de presse à trois ans dé prison par la Cour d’assises de la Seine. Le jury, dans ce temps-là, n’était pas tendre, moins tendre, certes, que la Préfecture de police qui traitait assez dou-

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cenieiil, au moins au Pavillon des Princes, les détenus politiques. I.e règlement, œuvre du prcict Cartier n’élait pas dur ; les prisonniers recevaient chez .eux leurs visiteurs et on avait assez lacilement des permissions de sortir sur parole. Ouelques-uns en profitaient.

Proudhon sortait toutes les quinzaines. Il se Irouva que son jour de promenade bi-mensucl tomba justement le 2 décembre. Proudbon se présenta au greffe à riieure habituelle. Le directeur hésita d’abord, mais il n’avait pas reçu de coutre-ordre pour les permissions ; il ne savait pas comment les choses tourneraient (personne ne le savait encore et c’est ce qui explique la douceur administrative dont jouissaient à Sainte- Pélagie, les détenus politiques). Bref, le guichet fut ouvert tout grand à Proudhon qui se trouva libre, dans Paris, à neuf heures, le 2 décembre.

Les rues étaient calmes. Paris enveloppé de brouillard se réveillait à peine. Peu de rassemblements encore. On lisait silencieusement les affiches. On courait aux nouvelles. Les amis se cherchaient. Puis, tous ceux qui étaient là s’en souviennent, dans le premier moment, il n’y eut pas, en (juelque sorte, d’imjniétude. Dans l’aveugle confiance où l’ou vivait, personne ne s’imaginait (jue le coup pût réussir. On né pouvait supposer non idus (pie les généraux républicains, (pie les représentaids de la Montagne se fussent laissé siu'prcndrc sans avoir i*ien pré[)aré, rien organisé ]>our la résistance. En s’abordant, on se disait : (( Tl sei-a demain à Vincennes ». 11, c’était Louis-Bonaparte.

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Enfin, pendant toute la journée, Paris avait plutôt l’aspect railleur qu’indigné ; il ne donnait pas l’impression d’une ville prête à courir à la bataille. C’est le soir seulement que l’agitation devint sérieuse. Il est probable que Proudhon ressentit fortement cette impression qui est restée très nette en moi, il né crut pas à la résistance ; il pensa qu’on ne ferait rien et que, . dès lors, sa présence au milieu du peuple était inutile, et le soir il rentra à Sainte-Pélagie tranquillement.

Il se trompait. Son nom avait alors une grande action sur la foule. Une proclamation signée de lui et affichée sur les murs n’aurait certes pas nui.

Non, mille fois non, quoi qu’en aient dit Proudhon et tant d’autres après lui, les ouvriers de Paris n’ont pas assisté, les bras croisés au crime de Décembre. Ils ont cherché comme les bourgeois à faire leur devoir d’hommes et de citoyens. Est-ce leur faute, si ceux qui avaient charge et mission de prévoir le coup et d’organiser la résistance légale n’avaient rien prévu ni organisé ? Quand on est pris à l’improviste par un pouvoir bien armé et résolu à tout, on n’improvise pas la victoire.

« Mandataires du peuple, délibérez en paix », avait dit Changarnier ! « Le peuple, sentinelle invisible', veille sur nous » s’était écrié Michel de Bourges. Belles phrases quand on les prononce, mais qui deviennent fort ridicules après la défaite. Un solide bataillon commandé par des officiers républicains, (on n’avait que le choix), com-

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mis à la garde de l’Assemblée et ne relevant que d’elle, aurait beaucoup mieux fait les affaires de la République menacée que les manifestes oratoires du général et du tribun. Et puis, la sentinelle invisible ne vaut pas un plan de défense ; il aurait fallu prendre la peine d’en avoir un, un simple plan de mobilisation du parti en cas d’attaque. On ne se serait pas consumé en efforts individuels et par cela même impuissants. Les chefs n’auraient pas perdu deux jours à cbercber des soldats et les soldats à cbercher des chefs. J’affirme, pour l’avoir de mes yeux vu, qu’il y avait dans les rues plus d’hommes de bonne volonté, ouvriers et bourgeois, qu’il n’en fallait pour livrer une vraie bataille au nom de la liberlé et de la loi. Mais il aurait fallu un centre d’action pour relier toutes ces bonnes volontés, tous ces dévouements. C’est à quoi l’on n’avait pas songé.

\'oilà pourquoi, et non pas parce que les ouvriers n’ont pas voulu se battre, nous avons été vaincus en Décembre. Voilà pourquoi on se lit tuer inutilement den-ière quelques las de pavés, rue Sainte-Marguerite, rue Aumaire, rue Montorgueil, à la barricade du Petit-Carreau qui, dans la nuit du 4, lira les derniers coups de fusil. La liste des morts glorieux a été publiée dans les journaux du temps. On y trouvera les noms de Baudin et de Dussoubs, mais on verra aussi que les ouvriers y sont les plus nombreux.

Bonai>arte maître de la France ne perdit pas de temps. Dès le 8 décembre paraissait au Moniteur un décret ainsi conçu :

Article pre.viier. — Tout individu placé sous

la .siii'veillaiicc de la liaide i)ülicc (jui ïjci'a devenu coupable de ruplure de ban pouci'a èlre Iransporlé par inesurc de sùrclé générale à Cayenne ou en Algérie.

Art. il — La iiièine mesure sera applicable aux individus reconnus coupables d’avoir t'ait partie d’une société secrète.

C’est de ce décret, où les détenséurs de la Constitution étaient ignominieusement assimilés aux repris de justice, que turent armées lés commissions mixtes pour taire leiu' intàme besogne. C’est cet ukase qu’elles appliquèrent aux victimes de Décembre.

Rang.

Col afiiclc valuL à son aiilcur, Id belle Icllrc que voici du sénateur Corbon.

Paris, le 10 avril 1881.

SÉNAT

Mon clicr monsieur Ranc,

.]c viens do lire vqlrc article sur le Coup d’Étul.

.J’approuve absolument voire appréciation. J’ai vu et pris ma petite part à toute l’agitation contraire au crime de Décembre, et souvent depuis j’ai malmené les représentants du peuple qui, pour se justilier de n’avoir pas fait leur devoir, disaient bien haut que le peuple do Paris semblait approuver Bonaparte.

En rentrant chez moi, rue Vaneau, de 4 a 11 heures du soir, j’ai vu passer sous mes yeux deux colonnes de prisonniers conduits à la caserne Babylone par la gendarmerie mobile et une colonne avait déjà passé avant mon arrivée ! Or, tous ou presque Iolis ces prisonniers étaient des hommes du i)cuplc, vêtus de blou.ses pour la plupart, et tout le reste de la nuit, chacun dans mon voisinage a pu entendre c.ommc moi-même des feux de peloton dans la caserne !

T A TTKPrr.i.ionK np iS'iS pt i.f, rotip n’p.TAT (S5

N ous pnricz d»' Michel do Poui'gcs ! Avez-vous . su qu'il avail élé gagné par F. de Girardin ? Plusieurs de nos amis nroiil, rapporte — je m» faisais ))as encore tiarlic di' l'Assemliléc législative — (ju’avant la séance oii l'on devait discuter la proposition des questeurs, Girardin avait eu, dans un coin (te la salle Mii'altcau, un entretien très long et très animé avec Michel de Bourges sur le vote à énuqirc i)ar les républicains de l'Assemblée et notamment par les nnunbres de la Alontagne.

Michel de Boni'ges ne dissimulait pas rinfluence qu’il ■subissait

N ous jiarlez de Charras. Il a été lui-même très hésitant et s il a Uni par voter comme le commandait l'intérêt républicain, il a manifesté son hésitation. — A'oyez le Moniteur.

l,e 2 au soir, je reprochais à un des individus faisant jiai'lie d’une masse d'hommes d'avoir fui devant une poignée, de si'rgiMits de ville ju.squ’au didà de la Poi'te Sainl-Mai'lin. Cet homme me disait : « Nous ne .savons que faire ; nous sommes sans din'ction. Savez-vous si les bourgeois réjjublicains se soulèveni ? s’ils tentent quehpie chose ? » .b? erns devoir lui réiiondre : « Mais oui, certainement. .Attez donc (té l'avant de votre ■qôté ! ». Une heure après, i'arrive à l'angle de la rue Lepelleticr et du boulevard. On me reconnaît et on me demande avec anxiété ; « Savezvous ce qui se [lasse dans les faubourgs ? I.e peuple se soulève-t-il ? ». Kt moi de leur l’épondi'e (pi’en .luillet bS.'ili, qu'en Février 1818, on ne faisait pas de ci's questions mais qu'on allait de l’avant...

•T'ai eu alors le pressimtiment que la partie était perdue, •le suis parfaitemen de votre avis, quand vous dites qui' l'insuccès du Goiqi d’f'llat n'a tenu qu’à un fil. Dans la soirée du 3, un bataillon de la ligne, escortait une ballm'ii' d’arlillei'ie. Des officiei's, le colonel conqu'is, avaient l’alliliide de gens (pii, volontiers, demanderaient grâce. OnanI aux soldats, ils avaient une ]ieur bleui', aussi une trenlaine d hommes résolus auraient-ils mis en déroule le bataillon et se seraient emparés des pièces d'arlillei'ie. Bien qui' je ne sois pas ce qu'on appelle un homme d'action, j'ai )U’oirosé tout haut de marcher, mais la foule qui m'environnait s’est dispersée. Elle ne se composait évidemment que de simples curieux. Cela se passait à l’angle du faubourg Poissonnière vers neuf heures du soir.

Bref, je pense comme vous, que le parti républicain a

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été vaincu parce qu'il avait été imprévoyant, et qu’il n’était pas à la hauteur de son rôle.

Y est-il aujourd’hui, à la hauteur de son rôle ?

Je vous envoie tous mes compliments, non seulement pour cet excellent article, mais pour tous ceux que je lis dans le Voltaire.

Cordiale poignée de main.

CoRBON, Sénateur.

Ranc était président de la Société des Victimes du 2 Décembre. Dans une des réunions c]ue cette société organisa à cette époque, elle a adressé cet hommage à celui qui, si éloquemment, avait .entrepris la défense de ses membres :

Hommage des Victimes du 2 Décembre à leur Président national Arthur Ranc.

Dans une réunion plénière des victimes du Coup d’État du 2 décetnbre 1851, les ayants-droit ont acclamé Ranc leur président d’honneur en le priant d’accepter ce témoignage de respectueuse sympathie.

Ils seraient' d’autant plus heureux de son acceptation que son énergie républicaine et anticléricale leur serait acquise pour formuler leurs revendications auprès des pouvoirs publics.

Les Membres du Bureau,

(Suivent les signatures).

Au moment du boulangisme, Ranc reprit, sous une forme nouvelle, cet article sur les victimes du Deux- Décembre. En voici les principaux passages ; (1).

On nous invite à oublier le Deux-Décembre, et

(1) Le Matin : « Oublions ! » 9 novembre 1888,

i,.\ liKiM iii.iorr. DK i(S'|8 i;t i k coi p d’état 87

à celte condition, on veut bien nous pardonner le Ouatre-Septenibre. Ne parlons plus ni du Deux- Décembre, ni du Oualre-Septembre, ni du crime de la Révolution justicière ! Telle est la devise de l’alliance néo-césarienne.

Oublier le Deux-Décembre ! c’est difficile, au moment où un parti s’est formé qui se dit républicain et qui emprunte au Second Empire ses formules, ses procédés, ses traditions, sa politique !

C’est difficile, au moment où les boulangistes, associés aux bonapartistes, n’ont pas compris ce qu’il y avait de monstreux à choisir cette date du Deux Décembre, pour organiser dans la Nièvre une manifestation en l’bonneur de leur général !

C’est difficile, au moment où, dans la Chambre, les hommes de l’Empire ont l’imprudence dé jeter à la face des vieux proscrits, des veuves, des orphelins, comme un sarcasme et une insulte, ce mot ; les pensions des victimes du Deux- Décembre !

Vous pouvez demander qu’on la publie, M. Cunéo d’Ornano, cette liste des pensions glorieuses. Elle est le livre d’or du parti républicain qui, vaincu, décimé, ne se laissa |)as abattre et espéra contre l’espérance même.

Non, nous ne les avons pas oubliées et nous ne les oublierons pas ces années où le despotisme noir, où la lourde main d’un homme pesèî'ent sur la France.

Dans les villes, à Paris même, rien n’avait été préparé, rien n’avait été organisé pour la ré-

nANC

sislaiice. Alors, qvi’csl-il arrivé ? C’esl qu’on a élé pris à rimprovisie par un pouvoir l)ien armé cl résolu à tout. Les généraux républicains qui, an nom de la loi, auraient pu agir sur l’armée, s(* soni laissés surprendre dans leurs lits. On s’osl consumé en efforts individuels, et par cela même impuissants. Les chefs perdirent deux jours à chercher des soldats et les soldats à courir après les chefs. Il n’y avait nul point de ralliément, nul centre d’action pour relier toutes les bonnes volontés, tous les dévouements. Dans ces conditions, la défaite était certaine.

Ün a cité vingt fois les phrases légendaires do Changarnier et de Michel de Bourges ; « .Mandataires du peuple, 'délibérez en paix ! Le peuple, sentinelle invisible, veille sur nous ! ». Très beau comme éloquence, stupide dans la réalité des choses. Ün solide bataillon commandé par des officiers républicains (on n’avait que lé choix), commis à la garde de l’Assemblée et ne relevant que d’élle aurait beaucoup mieux fait les affaires de la République menacée que les mouvements oratoires du général et du tribun.

C’est ce que pensaient les questeurs de l’Assemblée, lorsqu’ils déposèrent leur fameuse proposition. En parler aujourd’hui, c’est presque do l’actualité. La proposition était ainsi conçue : « Sera promulgué comme loi, mis à l’ordre de <( l’armée et affiché dans les casernes, l’article (( 6 du décret du 11 mai 1848, dans les termes ci- « après : « Le Président de l’Asseinblée Na- « tionale est chargé de veiller a la sûreté inté- « rieure et extérieure de l’Assemblée. A cet effet, « il à le droit de requérir la force armée et toutes

I \ lîi iM Bi iori. i)i; [S'iS r.T n-: coup d’kt\t SD

<( les aiilorilés donl il juge le coueours néees- « sair(\ Ses ]'é(|uisilions peuvent être adressées « direclenienl à Ions les officiers, commandanls U et fonctionuaii’es, (pii sont tenus d’y obUunpé- (( rer inunédiah'nieni sous les peines jirévues par « la loi )).

Voilà ce que les questeurs, MM. Raze, de Planai et le général Le Fh') ])ro|)Osaienl, voici ce f[ue l(' plus grand nombre de républicains siégeant à l’Asseinlilée eurent l’intelligence de repousser ! .Avec un aveuglement sans pareil, ils \ oyaienl le danger du cùlé de ta Droite. Beaucoup depuis ont fait leur incâ culpù ! il étail bien lemjis. L’esl en vain (pie le colonel Charras munira le ])éril iinmineni, dénonça les projets et les acii's du ministre de la guerre Saint-Aiaiaud. Rien n’y fit : Micbel de Bourges, admirable orateur, mais déplorable |)oliti(pie, enleva le vole. \û)ici textuellement la [)brase sur la sentinelle, (pii comme tous les mots bistoriipies, a été un peu arrangée : « .Von, s’écria-t-il, il n’y a pas de danger ; et je me permets d’ajouter que s’il y avait du danger, il y a une sentinelle invisible (pii nous regardi*, et celle sentinelle invisible, c’est le peuple ! ».

Il n’y avait pas dé dangei’ ! Celle opinion imbécile l’emporta ! En descendant de la tribune, .Micbel de Bourges fut acclamé comme s’il venait de sauver la Ué])ubli({ue. La proposition des (piestcurs fut repoussée par une majorité formée de napoléoniens et d’une grande jiaidie de la Montagne.

C’était dire à Louis-Napoléon : « A’ous pouvez marcher ! ». Il marcha et fit son coup. Puis, dès le lendemain, selon la formule bonapartisle

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reprise en ces derniers temps par les boiüangistes, il s’empressa de rendre la parole à la nation bâillonnée jusqu’à son avènement par d’infâmes parlementaires: IMa convia à un plébiscite agrémenté de beaucoup de' baïonnettes et de pas mal de canons.

La confiance aveugle des chefs du parti républicain avait été poussée à un degré incroyable. 11 y avait un représentant du peuple qui s’appelait Lagrange. Nul homme plus brave, p'ius dévoué, plus résolu à se faire tuer pour la République. Insurgé de Lyon en 1834, condamné du procès d’Avril, combattant de 1848, une manière d’auréole flottait autour de sa tête. Dans les derniers jours de novembre, quelques étudiants allèrent le trouver pour lui faire une proposition qui ne valait pas celle des questeurs, mais qui avait pourtant son petit mérite. C’est Jules Vallès qui porta la parole, et voici à peu près ce qu’il dit : (( Citoyen Lagrange, le Coup d’État est dans l’air, cela se sent ; on sait que parmi tous les représentants, vous êtes le plus capable d’agir sur le peuple et d’enlever les faubourgs ; vous serez arrêté, il ne faut pas que vous soyez enlevé la nuit par quelques agents ; voici nos noms, voici nos cartes d’étudiants, vous pouvez vous renseigner, si vous acceptez notre offre, six d’entre nous viendront ici, chaque nuit, bien armés et nous nous promettons qu’on n’arrivera jusqu’à vous qu’après une belle bataille !

Impossible d’imaginer de quel air de dédain le glorieux Lagrange' accueillit ces ouvertures. Il répondit aux étudiants qu’ils étaiebt de bons garçons et de bien bons jeunes gens, mais qu’on

I A r?':piibtjotte de i848 et le coup d’état PI

n’aiTptait pas comme ça un représentant inviolable ; puis se levant superbe et d’un geste' majestueux montrant son écharpe qui tramait sur la table, il dit : « Ceci suffit à me défendre ».

L’écharpe de Lagrange faisait la paire avec la sentinelle de Michel de Bourges. Les étudiants sortirent fort penauds et quelque peu abasourdis. Huit jours après, Lagrange était à Mazas.

Ceux qui ont vu ces choses doivent s’en souvenir ; ceux qui ne les ont pas vues doivent les apprendre et les méditer.

Faut-il aller jusqu’au bout de ma pensée? Au risque d’être traité de vieille barbe (hélas, je ne suis pas loin des années où l’on n’a plus le droit de protester contre cette appellation désagréable), je n’aime pas bien qu’on blague les questeurs. Je voudrais qu’on respectât jusqu’aux fortifications, jusqu’aux artichauts de Madier !

Ce n’est pas que les circonstances soient identiques et le péril imminent comme en Novembre 1851. Pour tenter le coup, pour risquer l’attentat, il faut avoir l’exécutif, et M. Boulanger n’est pas près de le tenir. J’ai pleine confiance qu’il restera en route. La légende du ministre de la guerre radical, du général républicain s’effondre tous les jours. Le moment n’est pas loin, où à l’exception d’une quinzaine de personnages trop compromis pour reculer, M. Boulanger n’aura plus avec lui et pour lui que les réactionnaires. Alors, tout ira bien.

C’est tout de même amusant de voir les partis hostiles à la Bépublique s’arracher le général, se disputer ses faveurs.

Venez avec nous, joli garçon, disent les

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])onap:irlislcs, nous serons bien aimables !

Venez avec nous, beau blond, disent les orléanistes, nous serons bien genlils !

T.es parlis raccrocheurs !

Rang.

Après la publicalion de cel arliclo, Itanc a reon la lollre (jiic \ oici de iM.Magnin :

Cher ami,

10 novembre 1888.

•Te viens de lire voire article du Malin « Oublions », et je ne résiste pas au désir do vous féliciter d’abord puis de vous dire que vous êtes peut-être à dessein trop optimiste en ce qui est de la situation actuelle comparée à celle de l'automne 18.51. Sans doute. Boulanger n’a pas le pouvoir et Bonaparte l'avait, mais nous avons un gouvernement de carton, et lui a l’audace, l’ai'gcnt et la canaille. Quant au parti républicain actuel, avec sa révision et son appel à une Constituante, il est aussi peu à la hauteur des difficultés présentes qu’il l’était vers la fin de 1851.

Un mot sur Michel de Bourges dont vous parlez.

Girardin, qui sans savoir exactement les projets de coup d’Etat, voulait se rendre agréable à, Bonaparte et à Morny, travaillait à faire échouer ma proposition des questeurs. Il a pris à part Michel de Bourges pour l’engager à parler contre cette proposition et l’a retenu plus d’une heure dans un coin, en dehors de la salle des séances. Il y a été vu par nombre de représentants, et toulcla gauche cle l’Assemblée a su que c’était sous la pression de ce Girardin que ce Michel de Bourges avait fait son déplorable discours.

Vous connaissez pe\it-êtrc ce détail de Thistoire du Coup d’Etat. En tout cas, je vous le donne pour exactement vrai.

A bientôt, cordialement voire.

.losEPH jMacnin.

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