‹ Souvenirs d'age murChapitre 2 sur 6 · FRANCISQUE SARCEY · texte numérisé non relu

FRANCISQUE SARCEY

Quelques personnes ont paru désirer que je donnasse une suite au livre où j'ai conté mon enfance et ma jeunesse, et mon aimable éditeur, chez qui avait été publiée la première partie de mes Mémoires, me pressait affectueusement d'en commencer une nouvelle série. J'ai longtemps hésité : les souvenirs qui datent de ce délicieux printemps de la vie ont naturellement une grâce et une fraîcheur qui manquent le plus souvent à ceux de l'âge mûr. L'accueil trop favorable que le public avait bien voulu faire à mon premier volume, loin de m'encourager, me mettait en défiance. Quelques années ont passé sur ma tète depuis qu'il a été écrit. Retrouverais-je à point nommé cette belle humeur d'esprit et cette gaieté de langage qui avaient fait le succès de mes récits d'autrefois ? Je ne sens, Dieu

SOUVENIRS DAGE MUR.

merci! aucune aigreur contre la vie, qui m'a toujours été clémente. Mais le temps est passé de ces beaux rires, sans cause, qui jaillissent spontanément d'une âme bien équilibrée dans un corps robuste. N'importe ! je vais essayer de m'y remettre. Je vais vous ouvrir un petit coin de ma vie à Paris; je vais vous exposer comment je suis devenu conférencier, et ce que doit être à mon sens la conférence. Si vous prenez plaisir à cette étude qui sera courte, je continuerai; je vous dirai mes années de journalisme. Sinon, nous en resterons là.

Je m'étais déjà conquis dans la presse un petit nom comme critique de théâtre, chroniqueur, revuiste, que sais-je ? car je faisais avec la même ardeur tout ce qui concerne mon état; il ne m'était pas encore venu en pensée que je pusse jamais joindre au métier de journaliste celui de conférencier. Il y avait pour cela une excellente raison : la conférence n'existait pas à Paris, et le mot de conférencier y était aussi inconnu que l'était, il y a trois ou quatre ans, celui d'interviewer. Nous savions, par ouï-dire, qu'en Angleterre des écrivains célèbres ne dédaignaient pas de s'asseoir devant un verre d'eau sucrée, un manuscrit à la main, et d'en lire un certain nombre de pages à un public venu exprès pour les écouter. Mais ce n'était pas là, à proprement parler, une conférence. La chose s'appelait une lecture^ et

SOUVENIRS DAGE MUR.

l'officiant était un lecturer. Dickens était venu à Paris donner quelques-unes de ces lectures, qui n'avaient guère été suivies que par la colonie anglaise. Nous connaissions trop mal la langue de Shakespeare pour payer vingt-cinq francs le plaisir très problématique de dévisager un grand écrivain.

On nous avait bien dit qu'en Belgique quelquesuns de nos réfugiés politiques, et le premier de tous, M. Deschancl, acculés à cette douloureuse nécessité de gagner leur vie n'importe comment, avaient inauguré là-bas l'art tout nouveau de la conférence. Ils promenaient de ville en ville des leçons ou plutôt des causeries, que la population et surtout la partie féminine de la population allait écouter avec empressement. Mais nous avions peu de détails sur cette innovation, et nous nous disions que, si elle avait réussi en Belgique, où les gens sont plus capables de réflexion et d'ennui, elle avait peu de chances de s'acclimater à Paris, où l'on n'aime que les distractions qui amusent. Entre la leçon de Sorbonne ou du Collège de France et la conversation, le soir, dans un salon ou dans un atelier, nous ne soupçonnions pas qu'il pût y avoir place chez nous pour un exercice de la parole, qui tint à la fois de l'une et de l'autre, qui ne fût ni trop sérieux ni trop frivole, et qui devînt pour la bonne compagnie une récréation de haut goût.

Les premiers essais de conférence eurent lieu à

Paris, au mois de mai 1860, dans une grande salle que les organisateurs avaient loue'e rue de la Paix. Ces messieurs avaient plutôt, je crois, des visées politiques. Dans le grand silence de l'Empire, leur idée était de fonder une tribune où Ton pourrait, sournoisement, doucement, sous couvert d'histoire ou de littérature, lancer des épigrammes contre le gouvernement. Comme j'avais toujours affiché un parfait scepticisme à l'endroit de la politique, ne voulant ni me rallier au régime impérial ni le combattre, ils n'avaient point pensé à moi, et personne ne m'avait fait aucune proposition de monter dans cette chaire improvisée.

Je n'y aurais pas consenti. Les séances auxquelles j'avais assisté par hasard n'étaient pas engageantes. J'y avais vu débuter dans la conférence mon pauvre camarade d'école, Alfred Assolant, mort aujourd'hui. Assolant s'était toujours passionnément occupé de politique; au Deux-Décembre, professeur dans une ville de province, il était descendu sur la place publique, appelant les citoyens aux armes. Comment n'avait-il pas, à la suite de cette équipée généreuse, été collé au mur ou envoyé en exil? Je n'en sais trop rien. Il avait refusé le serment, donné sa démission, et il était venu vivre de sa plume à Paris. Son premier livre, Scènes de la vie aux Etats-Unis, qui est un chef-d'œuvre de verve française et d'humour britannique, avait obtenu un succès énorme, et l'avait tout de suite mis en vue.

SOUVENIRS DAÇE MUR.

C'était un singulier garçon, qui joignait à une rare hardiesse d'àme une timidité incroyable d'esprit et de manières. Il semble que ces deux qualités s'excluent; elles vivaient chez lui en bonne intelligence. 11 était doué d'une volonté forte et tenace; quand une fois il avait pris une résolution — et il les prenait toujours excessives — il poussait jusqu'au bout avec une invincible opiniâtreté. Nous l'avons vu une fois se mettre sur les rangs, pour un siège au Corps législatif, dans son département d'origine, où il n'était plus connu de personne. Tous ses amis le détournaient de hasarder ce coup d'épéedans l'eau, qui le traduirait en ridicule. Rien ne l'arrêta; il écrivit articles sur articles, envoya des circulaires, nous supplia tous de patronner sa candidature et récolta douze voix. Étonné du résultat, non ébranlé, il parlait de recommencer aux élections suivantes. 11 s'en allait, l'œil perdu dans le vague, le chapeau très en arrière du front qu'il avait fort découvert, de ses longues jambes fendues en compas, à la poursuite de son rêve, dédaigneux des obstacles, énergique et têtu.

Avec cela timide, mais timide à un point qu'on ne saurait imaginer. Jamais il ne trouvait le mot qu'il fallait. dire; pas ombre de repartie ; il n'avait pas même l'esprit de l'escalier... About s'amusait à le déconcerter, et rien n'était plus facile, hélas! car, à la moindre attaque, il balbutiait, à moins qu'il ne se mit en colère. Mais laplupart du temps il s'en-

fermait contre la plaisanterie — lui qui, la plume à la main, avait la riposte si vive — dans un silence hérissé. Je ne crois pas que, de sa vie, il ait en causant achevé une phrase.

C'est précisément cette lutte contre l'impossible qui le tentait. La nature lui avait refusé le don de la parole : il voulait être orateur. Quand on vint le chercher pour faire une conférence rue de la Paix, il ne balança pas un instant, et ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'ayant accepté de courir ce hasard, il ne songea point à mettre de son côté le plus de chances qu'il pourrait. Il s'assit pour la première fois sur la chaire du conférencier avec une ingénuité de confiance qui n'est intelligible qu'à ceux qui ont connu cet être inconséquent et désaccordé. Il avait pris pour thème de causerie le titre de son livre: La Vie aux Etats-Unis.

— Messieurs, dit-il d'un air assuré, quand on veut partir pour l'Amérique... pour l'Amérique... quand on veut y aller. . . on prend le bateau. . . il faut prendre le bateau.

On écoutait quelque peu interloqué. Tout à coup, nous le vîmes ramasser ses papiers, son livre, se lever en pied, descendre de la chaire :

— Et moi, je prends la porte, nous dit-il.

Un fou rire courut dans les rangs. J'ai tort de dire les rangs. Il n'y en avait qu'un qui, par bonheur, était composé d'amis. Cette conférence resta légendaire, comme celle que fit un soir le célèbre

SOUVENIRS DAGE MUR.

bohème Pelloquet, qui arriva plus qu'à demi-ivre, avec un de ses amis qui avait bu autant que lui; et comme les mots tombaient lentement de sa bouche pâteuse :

— Vas-y, mon vieux, lui disait le camarade d'une voix encourageante; dis leu-z-y leur fait!

La seconde conférence à laquelle j'avais assisté à la salle de la Paix était celle de Gaston de Saint- Valry. J'ai plaisir à rappeler ce nom à peu près oublié du public aujourd'hui. C'est un des hommes pour qui, dans notre métier, j'ai eu la plus vive estime, et je le croyais appelé à un très grand avenir. Il possédait une instruction très variée et très profonde, qu'il laissait entrevoir dans ses articles plus qu'il ne la déployait, n'y ayant pas chez lui ombre de pédanterie. Il avait horreur des snobs et les crossait d'un mépris hautain. Il était philosophe et portait dans la critique littéraire ou dans la politique courante de rares qualités de moraliste ; il écrivait d'un style sobre et ferme, et sa prose était toujours pleine de sens. Il ne collaborait, par malheur, qu'à des journaux sans clientèle; il ne lui déplaisait pas de n'être lu que d'un petit nombre de bons esprits. Il y avait, en ce temps-là, un journal fondé par M. Poggenpol, qui s'appelait Le Nord^ et prétendait faire concurrence à l'Indépendance belge que toute l'Europe, si vous vous le rappelez, lisait sous l'Empire. Comme j'y avais collaboré, je le recevais et le lisais assidûment. J'y avais remarqué des ar-

ticles qui paraissaient trois fois par semaine, signe's d'un simple ome'ga. J'avais e'te' extrêmement frappé de la variété et de la linesse des aperçus qui abondaient sous la plume de l'anonyme; sa vigueur de pensée et sa netteté de langage m'avaient charme. Je rencontrai un jour Gaston de Saint-Valry, avec qui j'étais en bonnes relations de camaraderie littéraire, car il aimait le théâtre et en parlait volontiers.

— Vous qui savez tous les dessous parisiens, lui dis-je, apprenez-moi donc qui signe au Nord d'un oméga. C'est un moraliste original et un maître écrivain.

Pas un muscle de son visage ne bougea :

— Je le demanderai à Poggenpol, me dit-il. J'ai su depuis, par M. Poggenpol lui-même,

que c'était Gaston de Saint-Valry, qui, par haine de la publicité bête, pour être aussi plus libre dans ses appréciations, dérobait sa personnalité sous cette initiale. Au rebours d'Assolant, Gaston de Saint-Valry causait avec abondance et force; il avait le verbe haut, la voix impérieuse et cravachante; le mot juste lui partait des lèvres comme un trait. Il ne m'étonna donc point lorsqu'il m'apprit qu'il allait faire une conférence. Il était impérialiste, ou plutôt il était, en politique, autoritaire convaincu et déterminé. Il ne lui déplaisait pas d'apporter à cette tribune, où l'opposition se plaisait aux coups d'épingle d'un libéralisme taquin, des idées relevant d'une autre doctrine. Il me pria

d'y venir; je n'y manquai pas, car je l'aimais et l'admirais de tout mon cœur.

Je croyais qu'il allait enlever son public. Quelle dc'ception! Ce causeur si robuste, qui, dans la conversation, savait si bien ce qu'il voulait dire, et qui le disait si juste et si net, ne trouvait plus ses mots : il ânonnait, il perdait le fil de son argumentation, et, pour le ressaisir, il était obligé de recourir à ses notes, où il se perdait.

Ce fut une heure pénible et pour lui et pour nous. Comme il n'avait point de vanité sotte, et qu'il n'était pas de ceux qui s'en font accroire, nous nous entretînmes librement de ce four noir. Il me dit l'impression singulière que lui avait faite le public; il n'y était point préparé; il avait eu peur; il avait perdu la tête. Ce n'était pourtant pas un public bien terrible. Il n'y avait pas plus de soixante personnes dans cette vaste salle, et toutes ces personnes le connaissaient; il pouvait compter sur leur sympathie. N'importe! il n'avait pu dompter son émotion; la leçon toute prête avait fui en désarroi de sa mémoire.

— C'est, lui dis-je, la sensation que les comédiens dans leur argot appellent le trac.

— C'est une des sensations les plus désagréables qu'il y ait au monde, et je ne m'y exposerai pas une seconde fois.

— Votre ambition est pourtant d'arriver à la Chambre.

— Oh! à la Chambre, c'est une autre affaire. On a en face de soi des adversaires politiques, qui interrompent, qui répondent... Il me semble que là je serai à mon aise.

Au reste, Gaston de Saint-Valry ne parla pas plus à la Chambre qu'à la rue de la Paix; car il fut enlevé dans la force de l'âge et du talent, et sa perte est une des plus sensibles qu'ait faites le journalisme contemporain.

Ces exemples auraient suffi pour réprimer chez moi toute velléité de tâter de la conférence, si le désir m'en eût tourmenté tout bas. La vérité est que je n'y songeai point une minute. Les conférences de la rue de la Paix n'avaient jamais mené grand bruit dans le monde parisien. Elles changèrent de local, sans que le public en fût averti par l'ombre d'une lettre de faire-part. On avait causé, rue de la Paix, devant un petit auditoire d'amis; on s'en alla causer rue Scribe, devant le même auditoire; le grand public n'y prit pas garde.

Et cependant l'idée de conférences à établir avait fait obscurément son chemin. Elle était dans l'air, comme nous disons aujourd'hui. Les conférences, avec arrière-pensée de propagande politique, avaient échoué, comme il était à peu près inévitable, sous le régime dont nous étions comprimés. Ceux qui songeaient vaguement à relever l'institution la prirent par un autre côté. On se préoccupait beaucoup à cette époque (car l'empe-

reur affectait d'ctre le premier socialiste de son temps) d'cclairer le peuple, de répandre l'instruction, tous les genres d'instruction dans les masses. On était certain d'avoir pour soi la neutralité et peut-être même la bienveillance du pouvoir, quelque ombrageux qu'il pût être, si l'on bornait la conférence à n'être pour la petite bourgeoisie qu'une récréation intellectuelle, où l'on serait censé la vouloir mettre au courant des progrès dans les sciences, des idées nouvelles en littérature ou en art.

Je vis, un beau matin, entrer chez moi Félix Hément.

Félix Hément, qui a depuis occupé dans l'Université le poste élevé d'inspecteur général de l'enseignement primaire, et qui, après avoir vécu retiré des honneurs, mais toujours amoureux d'enseignement, vient de mourir à Nanterre, était, à l'époque où je l'ai connu, moitié professeur, moitié journaliste. C'était un homme correct d'allure et de tenue, de voix claire et aimable, doué d'une merveilleuse facilité d'élocuiion, et dont la turlutaine (une noble turlutaine après tout) avait toujours été de rendre la science accessible à tous, en lui prêtant toutes les grâces de son langage, en emmiellant, comme disaient nos pères, les bords du vase. Il a plus tard été l'un des plus ardents et des plus heureux promoteurs de ces conférences pédagogiques, qui ont, en province, rendu de si grands services à la libre pensée et à l'enseignement primaire.

MES DÉBUTS DANS LA CONFERENCE. i3

Mais il était jeune en ce temps-là, sans notoriété, sans autorité; ce projet de raviver le goût des choses de l'esprit par la conférence libre bouillonnait dans sa tête, et s'échappait au hasard en vapeurs diffuses et vagues. Il ne se l'était pas encore nettement et précisément formulé.

Je m'étais lié avec lui chez Millaud, le directeur du Petit Journal et de vingt autres journaux nés de celui-là. Je travaillais dans cette usine, sous les ordres du maître dont il était le neveu ou le cousin je ne sais plus au juste. J'avais apprécié l'étendue de ses connaissances, la droiture de son jugement, et surtout un je ne sais quel goût de pédagogie qui nous était commun l'un à l'autre. Je sentais en lui un fervent, qui faisait ses dévotions à la chapelle où mes pensées me ramenaient sans cesse.

Il m'expliqua qu'il avait loué quai Malaquais une grande salle où il comptait donner trois ou quatre conférences par semaine : l'une de science, l'autre de lettres, l'autre d'histoire; c'était une manière d'institut philotechnique plus libre, puisqu'il n'y aurait pas de cours suivi, mais où chaque conférencier tacherait d'éveiller chez les auditeurs des idées nouvelles sur le sujet choisi. Il espérait que les femmes de la bourgeoisie viendraient à ces séances et qu'elles y amèneraient leurs filles.

Il me proposa d'ouvrir la série littéraire par une conférence sur Corneille. Je ne vis là qu'une classe à faire ; j'acceptai sans me faire tirer l'oreille, sûr de

moi, puisque je reprenais pour un jour le métier de professeur que j'avais exercé durant dix années.

Le souvenir de cette première conférence me restera éternellement gravé dans la mémoire. C'était un lundi de décembre. Vers trois heures de l'aprèsmidi, des nuages qui depuis le matin traînaient, sales et gris, sur Paris, crevèrent, et la neige se mit à tomber avec une régularité silencieuse, à gros flocons épais et drus. Vers six heures, la circulation s'arrêta, les rues étaient impraticables, et tous les cochers ramenaient leurs voitures aux remises.

— Je n'arriverai jamais! me disais-je, en regardant, à travers les carreaux, le voile de blancheur mate qui unissait la terre au ciel. Et je n'en étais pas autrement fâché. Je commençais à trouver que j'avais donné bien légèrement ma parole à Félix Hément. Ce n'était pas si facile que j'avais cru de causer de Corneille une heure durant avec un auditoire que je ne connaissais pas. Le hasard venait de lui-même à mon secours en écartant le public.

Je me mis en roate à pied. Sur les quais, on enfonçait dans la neige jusqu'à mi-jambe, et c'est à peine si, de loin en loin, sur ce vaste linceul blanc, on voyait se détacher une forme noire, qui, dans le grand silence de la rue déserte, témoignât que la ville n'était point morte. J'arrivai exténué et trempé. Il y avait cinq personnes en tout dans la salle, dont Félix Hément et son secrétaire; deux amis à moi, qui avaient bravé cette température sibérienne pour

MES DEBUTS DANS LA CONFERENCE. l5

m'entendre. Je n'ai jamais su le nom du cinquième, de cet héroïque cinquième, que je ne saurais comparer à la cinquième roue d'un carrosse, car il était à lui seul tout mon auditoire, les autres ne comptant pas.

A-t-il été content? As-tu été content, brave et consolant cinquième, qui, comme la femme de Joas, n'as point dit ton nom et qu'on n'a point revu? Je t'ai longtemps porté dans mon cœur, et je te garde dans ma mémoire un coin reconnaissant. Je ne me rappelle plus trop si j'ai bien ou mal parlé ce soir-là; mais c'est pour toi que j'ai parlé, et quand il m'échappait de dire messieurs^ c'est à toi que, dans ma gratitude, j'adressais ce pluriel obligeant.

Félix Hément me fit, comme il y était contraint parles convenances, force compliments. Mais nous ne renouvelâmes pas l'expérience. La neige dura assez longtemps, cette année de malchance. Les auditeurs sur lesquels on comptait préférèrent rester au coin de leur feu.

Et le combat finit faute de combattants.

J'avais oublié cet incident, et ne songeais plus aux conférences, lorsqu'un soir, au théâtre, je fus abordé par un jeune homme, aux longs cheveux tombant sur les épaules, dont les beaux grands yeux largement ouverts et pleins de flamme, le sourire aimabîe et la voix mélodieuse me séduisirent

l6 SOUVENIRS D'AGE MUR.

du premier coup. Il était abondant en gestes, et les paroles coulaient de sa bouche comme Teau des fontaines, sans interruption ni reprise, avec un bruit harmonieux. Il me dit qu'il était avocat, qu'il commençait à s'escrimer dans le journalisme, mais que son ambition, sa vraie et ardente ambition, était de restaurer ou plutôt d'établir la conférence dans notre pays. Je le regardai avec curiosité: il me paraissait bien jeune pour avoir conçu un tel projet et pour le mener à bien.

C'était M. de Lapommeraye. J'aurai bien souvent, dans la suite de ce récit, à vous entretenir de Lapommeraye; car nous avons tous deux, pendant de longues anne'es, fraternellement conférencié à Paris, dans les mêmes salles; nous avons couru tous deux la province et l'étranger, où nos deux noms sont encore associés dans les mêmes souvenirs. Mais il eut sur moi cet avantage d'entrer, dedessein formé, dans la conférence à Tàge où l'on peut encore faire l'apprentissage d'un métier. A peine au sortir du collège, à vingt ans, il s'était dit: a Je serai un prédicateur laïque pour dames. » C'est un art dont il avait l'instinct; il ne s'agissait plus que d'en apprendre le maniement et la pratique. Il avait de prime abord, ce qui est si rare dans la vie, mis le doigt sur sa vocation.

Etais-je né pour la conférence ? Il faut bien croire que j'y avais quelque aptitude, puisque, après tout, j'y ai beaucoup réussi et que je m'y suis fait un

nom. Mais je ne m'y étais préparé par aucune étude. Les gens du monde croient aisément que l'on apprend à parler en professant dans les lycées. Il n'en est rien; on n'a pas besoin d'éloquence dans une classe, et j'oserais presque dire que l'éloquence y est nuisible. Un professeur qui aime à parleretqui parle trop est presque toujours un assez mauvais professeur. On prend empire sur les élèves moins en les séduisant'par les grâces ou par l'agrément du discours — car le discours n'est que d'un usage très intermittent dans les classes — qu'en ayant l'air de croire profondément à ce qu'on leur enseigne et de s'intéresser passionnément à ce qu'ils font. Croire et aimer, voyez-vous, c'est tout le professeur.

Quand je repasse dans ma mémoire mes années de collège, je vois que les maîtres qui ont eu le plus d'action sur moi sont précisément ceux qui n'étaient pas de beaux-esprits, qui ne savaient point déliler des phrases élégantes^. C'est Caboche qui m'a le premier ouvert le secret de la langue du xvii^ siècle. Ce brave homme avait un esprit très étroit, et il n'a jamais pu achever une phrase de sa vie ; mais quand, de sa voix nasillarde, il nous lisait deux lignes de Pascal ou de Bossuet, ses deux écrivains de prédilection, et que, s'arrêtant à chaque membre de la période, il disait, avec une façon admirative de tourner sa main droite: « C'est beau ça, mon ami!... c'est beau ça!... » il éclatait dans son geste et dans sa voix une conviction si forte, que nous étions

SOUVENIRS DAGE MUR.

pris nous-mêmes d'enthousiasme "et que nous re'pétions : « Oh! oui, c'est beau, ça! » Et nous trouvions pourquoi c*était beau, car on trouve toujours de bonnes raisons pour se justifier à soimême son sentiment.

Sainte-Beuve se moque quelque part d'un professeur vieux jeu de la vieille Université, qui, lisant à ses élèves le récit de Laocoon dans le second livre de VEnéide^ l'ornait de commcniaires à l'ancienne mode.

Ecce autem a Tenedo gemini tranquillaper alta.

— £"00^, disait-il avec admiration, les voilà, ce sont eux ; on les voit qui viennent là-bas, de l'île de Ténédos; gemini, ils nagent en couple. Le poète n'a pas mis ambo : ambo ne serait pas aussi fort ; ils ne sont pas seulement deux, ces deux monstres qu'un même dieu pousse ; ils se dirigent ensemble vers un même but, altérés du même meurtre, tranquilla per alta ! Ah ! messieurs, la nature ne sait rien de la vengeance qu'ils méditent ; la mer qu'ils fendent est tranquille, et si haute qu'elle soit... alta ! elle ne saurait les arrêter. Et il continuait sur ce ton, vers à vers.

Sainte-Beuve a beau jeu à rire, et peut-être, en effet, y a-t-il un peu de niaiserie et de pédantisme dans ces explications. Mais elles avaient un mérite: c'est que l'enfant qui les avait écoutées, séduit à cet air de conviction, enflammé de ce feu, sortait delà classe admirant de tout son cœur et de toutes ses

forces les vers de Virgile, dont il emportait quelques lambeaux dans sa mémoire. Une dissertation très philosophique sur le Laocoon de la sculpture, comparé à celui de la poésie, aurait peut-être prêté aux développements d'une éloquence brillante, mais il n'en serait rien resté dans la mémoire de Técolier. Il fût sorti de la classe plein d'admiration pour le bel esprit de son professeur, comme une dévote s'en va du sermon de son curé, qui se pique d'éloquence : « Il a bien parlé aujourd'hui, dit-elle d'un air satisfait. » Ne lui demandez pas ce qu'il a dit, elle n'en sait rien. Elle a été émue d'un vain bruit de paroles.

J'ai exercé, je crois — et c'est un de mes plus doux souvenirs — une grande influence sur quelquesuns des élèves que le hasard rassemblait chaque année autour de ma chaire. Je ne me rappelle pas un seul jour où j'aie fait une leçon suivie, où j'aie été éloquent, où, plus simplement, beau diseur. Je croyais aux lettres que j'enseignais; j'aimais mes élèves pour l'amour d'elles; il me semble que, sérieusement, j'ai été unexcellent professeur, et même un professeur rare : vous me pardonnerez ce petit excès de vanité rétrospective. Mais je ne m'étais point, dans ma classe, rompu à l'art de la parole ; je ne savais rien de ce métier de conférencier, auquel Lapommeraye se préparait dans les parlottes ouvertes aux futurs avocats.

Il avait conduit son affaire avec une habileté qui

SOUVENIRS DAGE MUR.

était bien extraordinaire chez un si jeune homme. Ne se sentant pas en état d'aborder la scène parisienne, il avait organisé des séries de conférences dans quelques-unes des localités qui avoisinent Paris. Il s'était entendu, soit avec les municipalités, soit avec les cercles littéraires de Tendroit. Il avait créé une petite agitation.

Un des centres où il évoluait était cette aimable ville de Sceaux, que Balzac a immortalisée en y transportant les personnages d'une de ses plus jolies nouvelles. Il me représenta avec beaucoup de vivacité l'intérêt qu'il y avait à soutenir son entreprise; il était tout fumant d'espérances, qui me faisaient l'effet d'être de pures illusions. Il était si pressant, et il y avait dans ses instances un air si engageant, de si enveloppantes câlineries, que je me laissai prendre. Je n'ai Jamais su dire : Non !

— Choisissez un sujet de théâtre, me dit-il. Dumas venait de remporter un grand succès avec

je ne sais laquelle de ses pièces :

— Si nous prenions Dumas? lui demandai-je.

— Va pour Dumas ; mais souvenez-vous que vous aurez dans votre auditoire beaucoup de jeunes filles.

— Je ne l'oublierai pas, soyez tranquille.

J'avais, sur le théâtre de Dumas, un certain nombre d'idées qui m'étaient personnelles, et je me frottais les mains d'avance, pensant qu'elles exciteraient par elles-mêmes une curiosité vive, alors même que je n'arriverais pas à leur donner une

forme attrayante. Je préparai la leçon, sans me préoccuper de la composition du public auquel j'allais avoir affaire.

Le soir convenu, je débarquai à Sceaux. Lapommeraye m'attendait, avec quelques notables du pays, et le cortège me conduisit à la salle où Je devais parler. J'entrai; je vivrais cent ans que je garderais présent à la mémoire le souvenir de cette minute. Aussi loin que ma vue, qui n'est pas longue, pouvait s'étendre, je voyais s'étager de rang en rang des visages roses de jeunes femmes et de jeunes filles, et parmi ces physionomies gaies et souriantes quelques têtes graves de papas qui étaient venus faire tapisserie. J'eus instantanément la sensation qu'entre la conférence que j'apportais et ce public aussi frivole qu'ami des préjugés, il y avait une incompatibilité absolue; ce fut comme une bouffée de froid qui me souffla à la figure. Je tremblai de tous mes membres; je me vis perdu.

Je n'étais pas assez maître du métier pour renverser d'un coup la conférence et en débiter une autre qui fût mieux accommodée au public. Il me restait sans doute, pour échapper à la cruelle nécessité d'emplir cette heure, le moyen qu'avait choisi Alfred Assolant :

— Et moi, messieurs, je prends la porte.

J'y songeai; oh 1 je vous jure que j'y songeai sérieusement. Il n'y a pas de supplice comparable à celui de parler, tout seul, dans une chaire, quand

on sait qu'on n'a rien de bon à dire et que le peu qu'on pourra dire on le dira de travers. Ce fut une de'route, ce fut un désastre. J'en devais voir, hélas! beaucoup d'autres. Mais c'était le premier. Et Je me serais arrache' les cheveux (j'en avais alors!) d'être aile' de moi-même, sans y être forcé, chercher l'amer chagrin de cette déception et la honte de cette défaite.

Ce pauvre Lapommeraye, qui était aussi désolé •que moi, n'en témoignait rien, pour ne pas m'affliger davantage :

— Mais non, me disait-il, mais non : ça n'a pas si mal été que vous croyez et que vous dites. Tenez ! il v a un endroit...

— Laissez-moi donc tranquille, avec votre endroit. Je sais parbleu bien que J'ai été exécrable partout.

— Bah! la prochaine fois, vous prendrez votre revanche.

— Ma revanche! Vous voulez rire. Jamais, entendez-vous bien! jamais... Je ne referai de conférence. C'est absurde de se donner ces émotions-là!

Et, rentré chez moi, je ruminai toute la nuit ma fâcheuse aventure. Il devait y avoir des Parisiens en villégiature à Sceaux; car la chose s'était faite par une belle soirée de printemps. Je me les représentais me blaguant moi et mes ambitions de conférencier; j'étais furieux contre eux et contre moi, triple niais! J'aurais voulu les tenir dans une cour

et leur crier : C'est bien la première et la dernière fois que je suis aussi bête. Jamais on ne m'y reprendra; non, jamais!

J'avais oublié ce vieux proverbe :

Il ne faut pas dire : « Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau. »

Page 1