‹ Souvenirs d'age murChapitre 3 sur 6 · A L'ATHÉNÉE-COMIQUE · texte numérisé non relu

A L'ATHÉNÉE-COMIQUE

C'était dans le dernier mois de l'année 1866. L'Opéra n'était encore qu'un vaste chantier fermé de planches; le quartier somptueux qui l'entoure aujourd'hui achevait à peine de sortir de terre. Le bruit se répandit à Paris qu'à travers les décombres de la rue Scribe, alors en construction, allait s'ouvrir une manière de théâtre, que son propriétaire destinait à être une salle de conférences en même temps qu'une salle de concert. On contait qu'un riche banquier, M. Bischofîsheim, le père de celuilà même qui a bâti l'Observatoire de Nice et mérita d'être élu membre correspondant de l'Académie des sciences, avait mis ce théâtre à la disposition d'une Société qui se proposait d'y relever l'institution des conférences, d'y organiser, sous la direction de M . Pasdeloup, des concerts de musique

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classique, s'engageant à verser les bénéfices, si l'on en faisait par aventure, aux mains de M"*" Lemonnier, directrice de la Socie'té pour l'enseignement professionnel des femmes. Tout e'tait gratuit dans cette affaire : M. Bischoffsheim avait gracieusement de'claréaux socie'taires qu'il ne voulait d'autre loyer de son immeuble que le plaisir d'y avoir ses entrées ; les sociétaires, de leur côté, avaient dit en souriant, par labouche de leur président, qu'ils ressemblaient à tous les actionnaires du monde, en ce sens qu'ils comptaient obtenir de gros dividendes, mais qu'ils ressemblaient à beaucoup d'autres, en ce sens qu'ils n'en toucheraient aucun. Cette plaisanterie facile avait eu beaucoup de succès.

Le reportage n'existait pas en ce temps-là comme il se pratique aujourd'hui. Cependant la nouveauté de la chose avait piqué la curiosité des journalistes, qui étaient allés visiter cette salle avant l'ouverture. Elle était fort extraordinaire, et les descriptions qu'on en fit dans les feuilles amusèrent tout Paris. Comme le théâtre était enclavé dans un hôtel dont le premier étage était réservé aux voyageurs, il avait fallu, pour lui garder la hauteur nécessaire, l'enfoncer en quelque sorte dans de profonds dessous. De la rue, on entrait de plain-pied aux secondes loges; il fallait descendre par des escaliers interminables, dont renchevêtremeni paraissait fort compliqué, aux premières loges d'abord, puis à l'orchestre. Il n'y eut qu'un cri : « Mais c'est une

cave ! » et les Parisiens, tant que dura cette salle, qui devint plus tard l'Athe'ne'e-Comique, ne la connurent que sous cette appellation familière : la cave à Bischoflfsheim.

Elle était fort coquette, cette prétendue cave; Cambon l'avait décorée avec un goût exquis d'artiste. La scène, qui a toujours été trop petite pour un théâtre, était bien assez large pour la table d'un conférencier ou même pour les quatre ou cinq rangées de pupitres d'un orchestre. La conférence était enfin dans ses meubles; l'austère amphithéâtre de la Sorbonne était merveilleusement approprié aux graves leçons qu'y devaient débiter, pour un auditoire de Jeunes gens recueillis, les professeurs de l'antique Université ; ce théâtre si pimpant s'harmonisait mieux avec l'idée qu'on pouvait se faire d'une conférence adressée aux gens du monde; on voyait par avance, dans ces loges tapissées de velours rouge, des femmes en toilette de bal; des mains aristocratiques ne pouvaient manquer de traîner sur le rebord de ces balcons, où Tor se relevait en bosse.

La cérémonie d'inauguration fut très brillante: conférence et concert, pour cette fois seulement; car le programme des organisateurs portait que trois jours seraient exclusivement réservés à la parole, quatre autres à la musique. J'assistai à cette séance; j'y avais été spécialement convié par Eugène Yung, un de mes anciens camarades d'école, publiciste au Journal des Débats^ qui, en qualité de secrétaire

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de la Société, avait été chargé de la mise en train et de la direction de l'entreprise. C'est lui qui avait ouvert la séance, dans un fort joli discours, où, après avoir payé aux musiciens le tribut qu'il devait à ces brillants collaborateurs, il avait marqué un goût plus vif pour la conférence, qu'il s'agissait d'acclimater chez nous. Il dit avec des grâces intinies de langage ce qu'il attendait de l'institution nouvelle, qu'il compara à l'institution royale de Londres :

« Les hommes distingués, dit-il, qui voudront parler au lieu d'écrire, pourront se mettre dans ce fauteuil, au milieu de cette salle. Ceux qui auront fait de grandes découvertes, et qui n'auront pas de chaires officielles pour en faire part au monde savant, pourront venir ici. De temps en temps arrive du fond de l'Afrique ou de quelque autre extrémité de l'univers un voyageur qui, au péril de sa vie, à travers mille souffrances, a pénétré en des régions que jamais pied d'Européen n'avait foulées. Il a vu des peuples aux mœurs étranges, professant les croyances les plus singulières: « Venez ici, mon- « sieur, lui dirons-nous; vous écrirez sans doute « le récit de vos explorations; mais vous nous fe- « riez grand plaisir en nous les racontant de vive <( voix... Et croyez-le, monsieur, ce que nous ap- « prendrons ainsi, ce que nous recueillerons de « votre bouche, notre mémoire en gardera sans « peine la durable impression... »

Quand le public se fut écoulé, je m'en allai derrière la scène serrer la main d'Eugène Yung, qui était dans toute la joie de son succès, et le féliciter. Je ne pus m'empécher de lui exprimer mes inquiétudes sur les difficultés que rencontrerait le recrutement des conférenciers :

— Il n'arrive pas toutes les semaines, lui dis-je, un voyageur du fond de l'Afrique; les grands inventeurs, qui savent parler de leur découverte, sont fort rares, et quant aux gens distingués sur qui tu comptes, je crois qu'ils se distingueront surtout parleur empressement à refuser tes offres. Tu auras bien vite épuisé le stock des conférenciers connus.

— J'en trouverai d'autres, me dit-il.

Et comme j'esquissais un geste de doute :

— Tu verras que j'en trouverai d'autres, reprit-il avec un air d'allusion si directe et si transparente que je m'écriai impétueusement :

— Ah ! non, non; pas moi, jamais, entends-tu, jamais !

Et je m'en retournai à la maison, en répétant à moi-même le jamais péremptoire et définitif. J'avais juré qu'on ne m'y reprendrait plus. J'étais résolu de me tenir à mon serment.

Cinq ou six jours après, Eugène Yung entrait chez moi: je dois dire que j'attendais sa visite, et je m'étais armé de défiance, car je savais par expérience qu'il n'y avait pas d'homme au monde à qui il fût plus difficile de ne pas se rendre.

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Ce n'était pas seulement qu'il eût Téloquence très persuasive. Oui, sans doute, les bonnes raisons et les flatteries délicates abondaient sur ses lèvres; et Ton se sentait lentement enveloppé de sa logique, à la fois souple et forte, sans pouvoir marquer d'une façon précise sur quel point on était le plus sérieusement pressé. Il avait le charmant, l'irrésistible don de la séduction.

Mais ce qui faisait de lui un des plus rares manieurs d'hommes que j'aie connus, c'est qu'il possédait un sixième sens qui l'avertissait du caractère particulier de la personne à qui il avait affaire et lui en ouvrait ce que Virgile appelait '.faciles aditus et mollia tempora fandi. 11 avait de même le flair du public, un flair subtil et délicat, d'une sûreté qui passait toute imagination. Il pressentait juste la chose qui pourrait le mieux lui plaire, et combien de temps elle lui plairait. C'est grâce à ces qualités merveilleuses qu'il a mené à bien toutes les entreprises auxquelles il s'est appliqué. Il a été un directeur de revue incomparable ; c'est lui qui a tiré la Revue Bleue de l'état misérable où elle végétait et qui l'a doucement, sans avoir l'air d'y prendre peine, conduite au degré de prospérité où nous la voyons aujourd'hui. Il excellait à dénicher parmi les jeunes écrivains ceux dont le talent était approprié au goût de ses lecteurs; il leur indiquait des sujets; il corrigeait d'une main discrète leurs élucubrations. Il avait un art singu-

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lier à éveiller la curiosité de la foule autour de l'œuvre dont il s'occupait ; il ne pratiquait point la grosse et bruyante réclame ; il ne soldait point, pour battre la caisse, les tambours de la publicité. Ces procédés trop faciles et trop vulgaires répugnaient à son goût d'art.

Vous rappelez-vous ce que disait Figaro, qui était un artiste en intrigue : « d'entrer chez quelqu'un la nuit, de lui souffler sa femme et d'y recevoir cent coups de bâton pour la peine, il n'est rien de plus aisé. Mille sots coquins l'ont fait ; mais entreprendre une chose dangereuse et la mener à bien en échappant au péril, voilà le fin du fin... » Ces mots me remontaient à la mémoire quand je voyais opérer Eugène Yung. Avoir de la réclame en la payant, la belle affaire, en vérité ! Il était plus délicat, il jouait, comme disent les adeptes du billard, la difticulté. Il se plaisait, en causant avec les chroniqueurs de tout ordre, à leur suggérer des articles dont il leur donnait les grandes lignes et qu'il leur mettait pour ainsi dire dans la main. Il connaissait à merveille le clavier de la publicité parisienne, et chaque touche sur laquelle il posait le doigt, sans trop l'appuyer, rendait le son qu'il en attendait. C'était un dilettante, un virtuose de la publicité. On était tout surpris de voir tout à coup dans le journalisme sourdre et bouillonner les articles autour d'une question à laquelle personne ne pensait la veille. C'est lui qui, s'envelop-

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pant de silence et de mystère, avait, sans paraître y toucher, mis en mouvement la presse et le public.

Je me souviens, comme si c'e'tait hier, de la façon dont il organisa les conférences que fit au Cirque d'Hiver le Père Hyacinthe, devenu M. Loyson, et lui ménagea un triomphe. Ce n'était -pas chose commode d'emplir cette vaste salle, avec un orateur qui était à ce moment-là en exécration aux catholiques et en grand discrédit chez les libres penseurs. Toute la presse donna à la fois, sans bruit ni scandale, sur un ton de gravité émue. Eugène Yung avait eu l'habileté de grouper autour de l'ancien prédicateur de Notre-Dame les hommes les plus marquants dans la politique et dans les lettres ; toutes les belles dames étaient venues à ce spectacle; le succès fut énorme.

Ce qu'il y eut de plaisant, c'est que le Père Hyacinthe s'en attribua innocemment tout le mérite. Eugène Yung l'avait doucement prévenu que la curiosité de ce public ne pousserait pas plus loin que la troisième représentation. « Je vous réponds de trois salles, » lui avait-il dit. L'excellent homme n'en voulut rien croire; il se dit qu'il serait tout aussi éloquent le quatrième dimanche que les trois autres, et il fut ce jour-là la voix de celui qui crie dans le désert.

J'ai bien souvent, chez Eugène Yung, constaté la justesse de ce flair. Il savait son Paris et connaissait les hommes. Il s'était mis dans la tête de faire

prendre les conférences de la rue Scribe ; je ne doutais pas qu'il ne réussît là comme partout, mais j'étais bien décidé à ne point m'embarquer dans cette galère. Elle arriverait assurément à bon port, mais la belle avance pour moi si je tombais à l'eau !

J'étais allé entendre les premières conférences qui avaient [inauguré la série. L'auditoire m'avait effrayé : c'était un public très mêlé, très composite, difficile à émouvoir, parce qu'il n'avait pas de points communs d'idées et de sensations. Au balcon et dans les loges des femmes très habillées ; quelquesunes mêmes en toilette de bal, qui venaient là en attendant l'heure de se rendre, soit à l'Opéra, soit dans un salon ; à l'orchestre et au parterre, quelques professeurs, quelques étudiants et nombre de bons bourgeois de toutes professions et sans profession, pour qui le théâtre était un plaisir trop cher. Le café-concert n'avait pas encore accaparé cette clientèle. Comment plaire à des gens d'origines si diverses ?

Taine niWeiss n'y avaient complètement réussi. Dieu sait pourtant si l'un parlait avec autorité et conviction, l'autre avec élégance et vivacité! Ils avaient fait tous d'eux d'excellentes leçons, qui eussent enlevé l'auditoire à l'Ecole des Beaux-arts ou à la Sorbonne; on avait écouté, on avait applaudi, mais il était évident qu'on n'avait pas été pris par les entrailles. Ni l'un ni l'autre de ces deux orateurs, rompus cependant au métier, n'avait à un

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