‹ Souvenirs d'age murChapitre 4 sur 6 · A L'ATHÉNÉE-CO.MIQUE · texte numérisé non relu

A L'ATHÉNÉE-CO.MIQUE

seul instant rassemblé toutes les âmes en sa main, ne les avait tenues attentives, excite'es, charmées. Il m'avait semblé que ce public accomplissait, en leur prêtant une oreille indifférente, un devoir de bienséance mondaine. Il était à la mode de passer une ou deux heures de sa soirée à la salle Scribe; on y allait par genre, mais en bâillant à bouche close, piquant un bon sommeil de petits ah ! de satisfaction feinte, comme on fait à un proverbe joué par des amateurs dans un salon.

— Et tu veux, m'écriai-je aux premières ouvertures d'Eugène Yung, que j'aille devant ce public d'ennuyés et de blasés jouer un solo de violon, moi qui ne sais pas le violon? Je n'ai pas même l'excuse du Sosthène des Saltimbanques. Il n'avait jamais essayé. J'ai essayé, moi, pour mon malheur, et j'ai été sifflé.

Eugène Yung laissa passer le torrent. Il me connaissait à fond, m'ayant pratiqué à l'Ecole normale et plus tard dans le journalisme. Il n'ignorait pas que je suis d'humeur primesautière et impétueuse, mais qu'on me ramène aisément avec un peu de patience, car je suis faible de caractère, et je vous en ai déjà averti : je n'ai de ma vie su dire non. Il me remontra que ce public prendrait jour à jour l'homogénéité dont il manquait encore; que ce serait précisément pour les conférenciers une besogne intéressante de le fondre et de le former; qu'il était animé des meilleures intentions et appor-

tait à ces séances une bienveillance et une curiosité' dont je ne me doutais pas. Il me fit sonner l'avantage de conquérir par la parole un monde où mes feuilletons n'avaient pas encore pénétre; il m'énuméra les noms des hommes illustres qui lui avaient promis leur concours ; est-ce que je ne serais pas bien aise de me trouver en si bonne compagnie? Il flatta mes instincts de polémiste; il me dit que je pourrais porter devant cet auditoire quelques-unes des querelles que j'avais soulevées dans le journal et gagner une seconde fois la bataille. Il me tourna et retourna en cent façons, et moi je ne savais que répondre: « Non, ce n'est pas possible!... Je n'oserai jamais... n'insiste pas... »

Et il insistait de plus belle; car évidemment je faiblissais :

— Ecoute! dit-il, essaye au moins une fois. Tu sais si je m'entends à composer une salle; eh bien, je te ferai la tienne.

— Ah! oui, je les connais, les salles faites d'avance; les salles d'amis. Ce sont les plus terribles pour les pièces qui tombent.

— Mais non... Je donnerai le mot à ces dames. Bref, il fut si insinuant, si pressant, que je ne pus

résister davantage. Je fis un geste d'acquiescement:

— Puisque tu le veux?

— C'est juré? demanda-t-il.

— C'est juré.

Il ne s'agissait plus que de trouver un sujet. La

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recherche ne fut ni longue ni difficile. Il allait de soi que je parlerais du théâtre, puisque le the'âtre est le plus ordinaire objet de mes préoccupations et que le meilleur de ma petite renommée me venait de l'étude que j'en faisais dans le Temps, semaine à semaine. Je travaillais depuis longtemps à ramasser les éléments d'une théorie de l'art dramatique, que j'ai toujours dû écrire et que je n'ai jamais écrite. Mais le bonheur, en ce monde, n'estce pas d'avoir en perspective un bel ouvrage que l'on pourrait faire et que l'on ne fait pas; carie jour où on l'aurait achevé, on n'aurait plus de goût à rien? J'avais beaucoup réfléchi sur le rôle de la convention au théâtre, et j'avais sur ce sujet un certain nombre d'idées qui me paraissaient assez neuves. Elles ne le sont plus aujourd'hui ; car je les ai mises en circulation, et tout le monde s'en est emparé depuis, pour les réfuter ou pour les confirmer par d'autres arguments. Entre nous, elles ne l'étaient pas non plus en ce temps-là; car je les ai retrouvées, plus tard, là où l'on retrouve toutes les idées que l'on croit neuves, chez Aristote. Mais afin je les avais repensées par moi-même, je leur avais donné le tour de mon esprit, je leur avais imaginé des applications imprévues aux pièces contemporaines. Il me sembla qu'en les exposant, j'intéresserais au moins une partie de ce public, celle qui se piquait de philosophie.

— La convention au théâtre! s'écria Eugène

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Yung, admirable sujet ! Tu vas ôtreaffichédemain, et tu verras quel succès?

Et il me serra les mains avec effusion. Lui parti, je retombai dans toutes mes terreurs. Je me reprochai ma faiblesse, je me traitai de lâche et d'imbécile. Mais le vin e'tait tiré.

C'est alors qu'il me passa par la tête une idée extravagante, folle, absurde, une idée dont je frémis encore quand j'y pense, car elle n'allait à rien moins qu'à me faire piquer une tête dans le trou noir d'un irréparable four, mais qui me parut la plus raisonnable et la plus spirituelle du monde.

Quel a été ton but, me dis-je, en acceptant de hasarder cette conférence? C'est de voir si tu as reçu de la nature le don de la parole. Car sans le don, dans tout art, quel qu'il soit, on ne fait rien et l'on n'arrive à rien. Si tu apprends ta conférence par cœur, ou si tu l'écris pour la lire, ou même si tu la prépares trop exactement, tu pourras bien être applaudi comme les camarades, mais tu ne seras pas renseigné sur la question qui se pose devant toi. Le mieux est de ne pas songer d'avance à ce que tu diras. Tu connais à fond le sujet dont tu vas parler : fixe l'ordre des points sur lesquels portera le développement; mais, une fois les grandes divisions de la leçon bien arrêtées, fie-toi pour le reste à l'improvisation. Si ça marche, c'est que tu as le don; si tu patauges, c'est que tu ne l'as pas;

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répreuve sera concluante, tu ne recommenceras plus, et on te laissera tranquille.

Ce raisonnement était des plus saugrenus. Car les hommes mêmes qui ont, comme disait le vieux Boileau, reçu du ciel Tinfluence secrète, que leur astre, en naissant, a formés orateurs, ces hommeslà sentent, quand ils ont un discours à prononcer, le besoin d'une longue et forte préparation. M,Thiers,avant déporter un discours à la tribune, le faisait et refaisait dix fois, vingt fois, devant un auditoire d'amis. Ajoutez qu'il était entraîné de longue date et qu'il savait le métier. Moi, je ne m'étais jamais exercé à l'art de la parole, et voilà que je prétendais discourir sur un thème d'esthétique sans avoir prévu ni aménagé les développements dont je devrais l'entourer, sans m'être inquiété de la façon dont je les présenterais au public ! Il s'agissait pour moi de jouer toute ma fortune sur une partie d'écarté, et j'écartais les atouts. C'était insensé.

Oui, c'était insensé; mais j'y gagnai de passer les huit jours qui me séparaient de cette conférence dans une merveilleuse tranquillité d'esprit. Il me semblait que c'était un autre que moi qui allait tenter cette aventure, et que je le regardais faire, me disant qu'il pourrait bien se casser le cou, mais, qu'après tout, cela m'était fort égal.

Le cœur ne commença sérieusement à me battre que le malin du grand jour. Je fus pris d'une in-

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quiétude qui alla jusqu'au malaise. La peur me galopait plus furieusement à mesure que s'avançait l'heure. Je sentais toute l'impertinence de ma conduite; j'en voyais le danger qui était là, ouvert, béant sous mes yeux. J'avais à peine touché au déjeuner le matin; il me fut impossible de rien manger le soir; mon estomac se serrait, et les morceaux me croissaient à la bouche : j'étais dans un état pitoyable. A la maison, on me suppliait d'envover un mot pour prévenir que j'étais malade, que j'avais été pris d'un enrouement subit. Je rejetai ces propositions avec horreur. J'avais pour principe en journalisme qu'il n'y a d'autre excuse à ne pas « faire son article » que d'être mort la veille; et encore... ajoutais-je. J'estimais qu'un conférencier était tenu des mêmes obligations. Quand on est sur l'affiche, il faut marcher coûte que coûte; on n'a pas le droit de se dérober. Mais de quelle ardeur j'eusse souhaité que les cataractes du ciel s'ouvrissent et qu'il en tombât une épouvantable averse ou même cette neige propice qui m'avait sauvé déjà d'un premier échec. Mais non; la nuit s'annonçait sereine. J'avais voulu me rendre à pied au théâtre; les rues étaient pleines de monde, et à chaque voiture qui passait, filant du côté où je me dirigeais moi-môme, je pensais avec tremblement qu'il y avait peut-être derrière ces vitres fermées un de ceux devant qui j'allais tomber : Ave Cxsar moritwi te salutant.

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La soirée se partageait en deux conférences. C'est moi qui étais le second sur programme. J'avais donc une bonne heure à attendre dans le salon du foyer où m'avait mené Eugène Yung. J'étais si pâle, si défait, qu'il avait pensé que tout encouragement serait inutile. 11 m'avait, après quelques mots sur les bonnes dispositions que manifestait le public, laissé seul à mes réflexions. Elles étaient fort tristes. J'imagine que le condamné à mort que l'on va conduire à la guillotine n'éprouve pas d'autres sentiments que ceux dont j'étais agité : c'était tour à tour un accablement sans pensée, comme un tournoiement dans le vide, et tout de suite après un pétillement de sang et une inquiétude qui ne me permettaient pas de rester en place. Je tirais ma montre à chaque instant : flnissons-en vite, pour l'amour de Dieu! C'était un supplice intolérable.

Je ramassai toutes mes forces pour faire bonne contenance quand l'appariteur me vint chercher; mais j'étais si troublé, que je commis, en entrant, la plus sotte des méprises. Derrière la scène, où se tenait l'orateur, les jours de conférences, et qu'occupait l'orchestre les soirs de concert, il y avait tout en haut un orgue, où l'on arrivait par une galerie. Je n'ai pas de bien bons yeux, j'étais fort ému; je m'imaginai, je ne sais comment, que c'était de cette galerie que je devais parler; j'y montai vivement, et je n'y eus pas plutôt fait mon apparition, que j'entendis, dans un lointain vaguement

entrevu, un bruit énorme de rire. Je restai interdit, et de'jà Yung, courant après moi, me rattrapait sur mon perchoir, et me ramenait, riant lui-même de tout son cœur, à la table où m'attendait le verre d'eau traditionnel.

Tout le monde riait à se tordre; Yung riait également; ma foi, la bévue était si plaisante que je me mis à rire aussi. C'était un effet de vaudeville, et j'allais parler théâtre. Je tire de cet incident un exorde très gai; on rit davantage. Me voilà parti, toute ma frayeur avait disparu comme par enchantement.

Je savais fort bien ce que je voulais dire, si je ne savais pas comment je le dirais, et ce que je voulais dire valait la peine d'être dit, je vous assure. C'étaient des idées absolument personnelles, et que je pouvais confirmer par une foule de faits, empruntes au répertoire courant. Une fois embarqué dans mes démonstrations, j'oublie absolument que j'ai un public devant moi; il me semble que je cause avec un ami. J'y mets la chaleur et la verve que je porte dans la conversation ordinaire; je hasarde... ou plutôt non... je ne hasarde pas, le mot n'est pas juste; toutes les familiarités de l'entretien le plus débridé me coulent naturellement de la bouche; quand le mot ne m'arrive pas, je le demande, on me le souffle de l'auditoire; je remercie, et l'on éclate de rire. Je ne peux pas finir une seule phrase, mais le public n'y prend pas garde; il a

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l'air de s'amuser énormément; il croyait voir un conférencier, il avait, comme dit l'autre, trouvé un homme.

Un gros homme, de visage bon enfant, de gestes exubérants, mais sans façon, parlant à la bonne franquette, un peu vulgaire de tournure et de langage, mais si convaincu, si impétueux !... Et puis, dame ! il y avait cela encore, c'est que j'avais quelque chose à dire, c'est que je disais quelque chose. L'auditoire se sentait emporté dans ce torrent de phrases mal faites et inachevées vers une idée juste, et j'en reviens là, neuve ou tout au moins curieuse.

Le succès de cette première conférence fut, comme il arrive à Paris, dans tout ce qui touche au théâtre, prodigieux et hors de toute proportion avec la réalité, Yung me tomba dans les bras, ravi :

— Eh bien ! avais-je raison ? Tu es des nôtres. A quand la seconde?

Ce n'était que poignées de mains et félicitations. Pour moi, j'étais comme étourdi et ivre. Il me semblait marcher dans un rêve.

Je m'en retournai bras dessus bras dessous avec mon ami Laurier, qui était, comme on sait, un des plus brillants avocats du barreau de Paris :

— Tu viens, me dit-il, de parler comme une corneille qui abat des noix. Il s'agit maintenant de refaire par art ce que tu as fait sans t'en douter aujourd'hui : tu as inventé, comme se font les trois

quarts des inventions, par hasard, une manière. Il faut que tu en fasses, ta manière. Ce ne sera peut-être pas aussi facile que tu crois.

Oh ! non, ce n'e'tait pas facile ! et je ne tardai pas à m'en apercevoir.

Dans le premier enivrement de ce succès inespéré, j'avais accepté de faire une conférence tous les huit jours. Comment mon tour pouvait-il revenir si souvent ? Mon Dieu ! l'explication est fort simple. Eugène Yung avait besoin de trouver six conférenciers par semaine, puisqu'il y avait chez lui trois soirs consacrés à la conférence, et que chaque soir en consommait deux. Or les conférenciers étaient rares. Les plus illustres parmi ceux sur qui il avait cru pouvoir compter n'avaient pas obtenu d'un gouvernement inquiet et jaloux l'autorisation de parler à cette tribune : ainsiMM.de Saint-Marc- Girardin, Jules Simon, Laboulaye, Albert de Broglie et Auguste Cochin s'étaient vu refuser l'accès de l'Athénée : d'autres membres de l'Institut, qui avaient accepté en principe d'y faire des confé-

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rences, s'étaient récusés en apprenant l'interdiction qui frappait leurs collègues, et n'avaient pas voulu user d'une faveur qui semblait être un privilège. Je me souviens qu'un soir j'étais affiché avec M. Léon Say, dont le nom pourtant avait été agréé par le pouvoir. Mais le sujet choisi par lui ne plut pas en haut lieu. Signification lui fut faite, au moment où il entrait en scène, d'avoir à le changer. M. Léon Say, au lieu de bouder contre cet ukase, l'accueillit d'un sourire bienveillant, s'assit sur la chaise préparée pour lui, conta avec infiniment de grâce et d'esprit sa mésaventure à ses auditeurs, improvisa un joli développement sur le Paris nouveau de M. Haussmann, et se retira, plus chaudement applaudi que s'il avait débité la conférence promise. Ces histoires n'en avaient pas moins eu un fâcheux retentissement.

« Parmi les hommes de grand renom et de grand talent sur qui nous avions compté, écrivait Eugène Yungj quinze jours après l'ouverture, dans la Revue des Cours littéraires qui est devenue la Revue Bleue, beaucoup se sont mis sur la réserve dès qu'ils ont su quelles pertes avait subies la liste des conférenciers, préférant attendre pour voir quels noms viendraient y remplacer les noms prohibés. Quel que soit le mérite des orateurs qui ont comblé le vide causé par cette interdiction, on remarquera que les conférenciers que l'Athénée a ainsi perdus malgré lui étaient précisément au

nombre de ceux qui devaient porter tout d'abord à un niveau élevé les conférences nouvelles, et leur donner un caractère propre à attirer sur elles l'attention et l'estime publiques. Nous avions donc raison quand nous avons signalé, comme un des principaux obstacles au succès des conférences, les ombrages de l'autorité. »

Cette abstension volontaire ou forcée de tant d'hommes de talent me faisait la partie belle, à moi qui n'étais qu'un débutant et ne donnais que des espérances. Vous savez, ou peut-être ne savezvous pas, de quelle ardeur on bouillonne après un premier succès. Je ne doutais plus de rien. Il me semblait qu'une foule de sujets de conférence se levaient de l'amas déjà considérable de mes feuilletons et me dansaient devant les yeux. Je les saisissais au vol :

— Des sujets, disais-je à Yung, avec une joie et une infatuation de parvenu, j'en ai pour jusqu'au jugement dernier.

J'en avais bien toujours pour quelques mois d'hiver, à une par semaine. Je ne sais guère d'exercice qui m'ait été plus utile, même pour mon métier d'écrivain, que celui auquel je me livrai durant cette saison avec une extraordinaire ferveur de néophyte. Je me proposais d'exposer à l'auditoire de l'Athénée toutes mes vues théoriques sur le théâtre. Je fus naturellement obligé de les débrouiller, et de me les rendre claires à moi-même ; je les éprouvai

ensuite à cette infaillible pierre de touche du public, et je dus en rejeter quelques-unes. Il va sans dire que je ne veux point entrer ici dans le détail des idées émises et des thèmes soutenus par moi; je n'ai d'autre but que de vous conter mes impressions et les progrès que je fis jour à jour dans cet art qui m'était tout nouveau.

Vous croyez peut-être que je pris plus d'assurance à mesure que je me familiarisai davantage avec le public. Il n'en fut rien ; tout au contraire. Si vous causez avec des artistes dramatiques de leurs débuts, tous ou 'presque tous vous diront qu'ils n'ont commencé à sentir sérieusement la peur que lorsqu'ils ont pu mesurer mieux la difficulté de leur art. Sans doute on éprouve, le première fois que l'on paraît sur les planches, cette sensation particulière que les comédiens ont appelée le trac^ mais on est jeune, on ignore le péril; on va de l'avant, avec la fougue irréfléchie d'un casse-cou. On ressemble à ces enfants qui, en courant d'une haleine, ont franchi sur une planche étroite jetée de l'un à l'autre bord l'abîme d'un torrent; qui se retournent ensuite, regardent éperdus de terreur le chemin qu'ils ont suivi, et se' disent tout pâles : <( Jamais je ne pourrai repasser par là. »

Je parlais tous les jeudis : avec quelle émotion je voyais revenir ce jour fatal! J'avais toute la semaine roulé dans ma tête cette malheureuse conférence, et quand je touchais à l'heure de la produire

devant le public, c'étaient des transes et des affres dont je sens encore le frisson, rien que d'y penser. J'étais tourmenté de toutes les angoisses de l'incertitude, ne sachant si jamais je réussiraisàempaumer le public, ou si je tomberais à plat devant lui. C'est qu'avec mon système, qui s'aggravait de mon inexpérience, il n'y avait pas de milieu : c'était un succès à tout casser ou une chute sans fond. Et je ne pouvais rien en prévoir. Succès ou chute dépendait... de quoi? Je ne saurais le dire au juste ; de tout et de rien, d'une première phrase froidement accueillie, d'une dame qui se levait pour s'en aller, d'un vent coulis me souftlant à l'improviste sur la nuque, du moindre incident qui, les jours où j'étais mal disposé, les jours marqués d'un caillou noir, suffisait à me démonter et me frappait le cerveau d'une sorte de paralysie. Je continuais de parler, car il n'y avait pas moyen de s'arrêter, ni de fuir; mais j'entendais des mots se dévider et tomber de mes lèvres sans que j'y eusse part, et il me semblait qu'ils n'avaient point de sens, et je suais, à en voir l'écoulement, de honte et de pitié.

Ces soirs-là, je rentrais chez moi, désespère et furieux. Je me couchais et ne pouvais dormir. Jamais je n'ai mieux compris qu'en ces occasions la force de cette locution populaire : son sang ne fait qu'un tour. Je sentais, en effet, le mien tourbillonner dans tout mon être, avec une sorte de grondement sourd, et battre impétueusement à larges

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coups, mes artères. La fièvre me tenait éveillé jusqu'au jour : cette conférence manquce se levait du fond de raube,et tous les développements s'en présentaient à mon esprit, qui jouissait alors d'une lucidité merveilleuse. Les motsaccouraient abondants, justes et pittoresques : c'était ça qu'il fallait dire! Où avais-je la tête? Et justement il y avait toujours — les soirs de désastre — des auditeurs de marque dans la salle, des auditeurs qui avaient été attirés par le bruit de ma réputation naissante; que vontils penser de moi? J'avais des envies folles de leur crier : « Ça ne compte pas! revenez jeudi prochain ».

Je me levais, après ces nuits d'insomnie, horriblement fatigué, les yeux battus, aussi moulu de tout le corps que si j'eusse reçu vingt coups de bâton... Et je me remettais à préparer la conférence suivante.

— Je ne vous comprends pas, me 'disait une dame du monde, qui me faisait l'honneur de s'intéresser à mes essais; je ne vous comprends pas de vous donner des émotions pareilles. La conférence ne vous rapporte ni argent, puisqu'on ne vous paye pour ainsi dire pas; ni gloire, puisqu'aucun journal n'en parle, si ce n'est quelquefois pourvous blaguer. A supposer que vous vous fassiez une réputation dans ce genre, où vous mènera-t-elle, puisqu'il ne s'acclimatera jamais à Paris ? Voilà bien du temps et du travail perdus!

Je sentais la force de ces raisons; mais j'ai été doué par la nature de la ténacité du bouledogue, qui ne lâche jamais la proie qu'il a une fois serrée dans sa terrible mâchoire. Les insuccès m'irritaient sans me décourager. Je n'en revenais à la charge qu'avec plus de passion et d'énergie. La Revue des Cours me faisait presque toutes les semaines l'honneur, qu'elle accordait très rarement à mes collègues, de donner un compte rendu de ma conférence.

C'était un jeune homme, M. Léon Terrier, aujourd'hui professeur distingué de notre Université, qu'Eugène Yung avait chargé de cette besogne. Ces analyses, écrites avec un soin infini par un esprit judicieux qui savait faire tomber la lumière sur les point essentiels, qui discutait mes idées après les avoir exposées, ranimaient à chaque fois mon ardeur. J'étais enchanté de me voir si bien compris et souvent même réfuté de façon si spirituelle.

Nous avons eu vraiment quelques belles soirées à l'Athénée. Je m'en rappelle deux qui firent en ce temps-làleur petit bruit. J'avaisétéamené, je nesais plus trop à propos de quelle comédie de Dumas fils, à parler de Molière, et comme, à cette époque, j'étais nourri de Stendhal, j'avais émis cette idée, qui revient sans cesse dans le Racine et Shakespeare du grand romancier, c'est que Molière avait, pour complaire à Louis XIV, daubé sur ceux qui vivent de leur intelligence et de leur travail, qu'il les avait livrés aux risées de la cour du grand roi.

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J'avais senti, au moment où je parlais ainsi, une certaine résistance dans mon public ; je m'étais pique au jeu, et, plantant là tout d'un coup la leçon préparée, je m'étais jeté à corps perdu dans le développement de ce paradoxe. J'eus beaucoup de succès; car, quand j'entrais en verve, j'aurais pu m'appliquer ce que Piron disait de lui-même dans la Métromanie :

Il part de moi des traits, des éclairs et des foudres.

Je retrouve dans le compte rendu de Terrier un écho de cette soirée. Le chroniqueur de la Revue y parlait des applaudissements que j'avais enlevés : « Ils étaient provoqués, ajoutait-il, par la vivacité familière de sa parole, par l'abondance et le tour ingénieux de ses idées, par les souvenirs curieux et piquants dont il appuyait ses arguments, par des mots même hardiment et spirituellement profonds, surtout par la chaleur avec laquelle il exprimait, à propos de son paradoxe, d'honnêtes et sincères convictions. Mais... »

Il y avait un mais;'û y en avait même beaucoup. Mon collègue, M. Deschanel, avait assisté à cette leçon. Yung le pressa d'y répondre; il promit de le faire la semaine suivante, à son jour de parole, et vous pensez quelle affluence attira l'annonce de ce tournoi oratoire. Je fus battu, d'abord parce que j'avais tort au fond. Je m'étais laissé emporter au plaisir d'étonner et de dompter un auditoire re-

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belle, et j'avais donné barre sur moi en poussant à bout une idée qui ne pouvait paraître juste que si on la présentait avec toutes sortes d'atténuations et de correctifs. Je le fus encore, parce que M, Deschanel était un des maîtres de la conférence et que la séance fut ce jour-là des plus brillantes.

a Ce que je ne saurais rendre, disait Terrier après l'avoir succinctement analysée, c'est la franchise courtoise que M. Deschanel a apportée dans cette discussion; c'est cette parole sûre et souple, naturelle et élégante; c'est cette aisance sans affectation, cette connaissancede sonpublic,cet esprit toujours doublé de bon sens, cette malice voilée de bonhomie; c'est l'art d'amener des citations heureuses, qui jettent sur le sujet de la lumière et de l'éclat; c'est une lecture animée et fine, qui conserve aux chefs-d'œuvre la fraîcheur et la vie, qui nous fait voir des intentions et des nuances nouvelles jusque dans Molière; ce sont enfin toutes les qualités qui font de M. Deschanel un des conférenciers les plus écoutés et les plus goûtés du public. »

Il n'y a pas un mot de trop dans cet éloge. Il a passé à l'Athénée un grand nombre de conférenciers dont je n'ai pu apprécier le mérite, car le soir j'étais le plus souvent appelé au théâtre par mes fonctions de critique. Mais j'ai eu souvent l'occasion d'entendre et d'admirer Deschanel.

Il était charmant, il était exquis. Dès son entrée en scène il séduisait le public, tant il y avait d'élé-

gance dans sa démarche, de bonne grâce dans sa façon de saluer et de s'asseoir. Il tirait longuement, avec une aimable nonchalance, des gants gris perle de ses mains qu'il avait petites et potelées; il remuait d'un geste coquet le sucre dans son verre, il premenait sur l'auditoire un regard clair et chargé de sympathie; il commençait d'une voix faible, qui s'élevait peu à peu : on était tout oreilles.

Lisait-il? récitait-il? improvisait-il? Je crois bien qu'il usait tour à tour de ces trois procédés, qu'il savait fondre dans un ensemble harmonieux. La phrase coulait sans effort de ses lèvres, toujours correcte, fleurie parfoisde métaphores, se terminant de temps à autre par un trait qu'il lançait avec un tin sourire, à moins qu'il n'affectât de le dissimuler sous un air d'indifférence qui ne faisait qu'en aviver la malice. Où il était merveilleux, c'était dans sa façon de préparer et d'amener les citations, que faisaient valoir ensuite sa voix nette et vibrante, sa diction colorée. Il était en pleine possession du métier, qu'il avait appris à Bruxelles ; il y avait dans son débit une telle certitude que jamais, en l'écoutant, le public ne sentait l'inquiétude du résultat. On s'abandonnait au plaisir de suivre cette parole si sûre, si élégante, si harmonieuse ; de voir se répandre sur le sujet traité une lumière toujours égale. Quand par hasard l'orateur hasardait une digression, on était d'avance certain qu'il ne s'y perdrait point; qu'après avoir battu les buissons et

en avoir fait lever desidées ingénieuseset des mots spirituels il reviendrait, par un de'tourde lui connu, à son thème principal , où il s'espacerait avec une aisance enjouée et pleine d'agrément.

Cette manière formait avec la mienne un contraste parfait. La différence, qui était tout à son avantage, c'est qu'il avait porté la sienne au dernier point de perfection dont elle était susceptible, c'est qu'il en Jouait avec la sûreté de main d'un virtuose consommé, c'est qu'il était un maître; tandis que moi, Je n'étais toujours qu'un écolier, à qui manquait encore le doigté de son instrument, qui déconcertait sans cesse le public par ses incohérences et ses défaillances d'exécution :

— Vous êtes insupportable, me disait la dame dont Je vous parlais tout à l'heure. Vous avez l'air si peu sûr de vous, quand vous commencez, qu'on ne respire plus; on a peur de quelque horrible couac; on souffre du malaise dont vous semblez tourmente.

Avec tout cela, J'avais mes partisans, et Je crois que Je ne blesserai aucun de ceux qui ont occupé tour à tour avec nous la tribune de l'Athénée en disant que, de tous les orateurs produits par Yung, ce fut Deschanel et moi qui eûmes le privilège de piquer plus vivement la curiosité du public. Au reste, il faut dire que les autres ne firent que passer; ainsi Hément. Lapommeraye, Gasperini et d'autres ne parlèrent point avec la même assiduité que nous.

Les succès qu'ils obtinrent furent des succès d'un soir et ne se renouvelèrent que rarement. Tous deux, nous restâmes constamment sur la brèche.

Yung s'avisa même, sur la demande de son public, de nous mettre tous les deux ensemble, le même soir, [sur l'affiche. Nous nous étions prêtés complaisamment à cette combinaison, car il n'y a jamais eu ombre de jalousie entre nous, et nous vivions ensemble sur un pied de bonne camaraderie; déférente chez moi, qui avais été à l'Ecole Normale l'élève de Deschanel, et qui le tenais pour un maître en l'art de la conférence; bienveillante et aimable, du côté de Deschanel, qui sentait bien que mon genre d'éloquence (pardon du mot ; je n'en ai pas d'autre sous la main), avec ses familiarités et ses soubresauts, ne pouvait que mieux faire valoir l'élégance continue du sien.

Il avait été convenu entre nous que ce serait tantôt l'un et tantôt l'autre qui commencerait. Il se produisit alors un phénomène qu'Eugène Yung n'avait pas prévu, non plus que nous, et qui se répéta trop souvent pour que je puisse l'attribuer au seul hasard. Quand l'un de nous deux avait, dans la première leçon, un succès brillant, quand il avait enlevé l'auditoire, l'autre, qui arrivait après lui, le trouvait mal disposé et presque grincheux. Il est bien probable que le contraste entre ces deux manières était trop violent pour que le public pût aisément passer de l'une à l'autre.

Je n^ai Jamais vu Deschanel démonté qu'une fois. Mais il le fut sérieusement. J'avais parlé de verve; il commença et ne tarda pas, grâce à ce sixième sens dont sont doués les vrais orateurs et les vieux comédiens, à sentir qu'il n'avait pas son public dans la main. Il se dépita; le hasard fit que ce jour-là la température au dehors était froide et que la scène, par un accident arrivé au calorifère, était insuffisamment chauffée.

— Mon Dieu, messieurs, dit-il moitié figue moitié raisin, je vous avouerai que je gèle; vous voyez que ma voix se prend. Voulez-vous me permettre de me couvrir la gorge?

Il tira de sa poche un foulard, le roula autour du cou, et continua de parler. Mais son agacement était visible.

— Ma foi, messieurs, dit-il en souriant, j'en suis bien fâché, et vous demande pardon, mais il m'est impossible de réunir deux idées qui aient le sens commun, quand j'ai froid aux pieds. Je suis obligé d'en rester là et de vous présenter toutes mes excuses.

Il rassembla ses papiers et ses livres, et se leva sans émotion ni trouble, en homme du monde qui prend congé d'une maîtresse de maison et de sa compagnie. On rit beaucoup et on l'applaudit. Il s'était tiré en homme d'esprit d'un mauvais pas.

Nous aurions souhaité que Yung nous séparât l'un de l'autre; mais la saison des conférences

tirait à sa fin; rinconvénient, s'il y en avait un, ne serait plus de longue dure'e, et il e'tait imprudent de rompre avec une habitude prise. Le public, accoutumé à voir nos deux noms sur l'aftiche, ne viendrait peut-être plus pour un seul. Nous allâmes ainsi jusqu'au bout et terminâmes la campagne, une campagne qui devait être et qui fut unique.

Yung avait pu constater la difficulté de Tentreprise et le refroidissement progressif du public mondain. Je vous l'ai dit : il n'était pas homme à s'entêter contre l'opinion. Il avait déployé, pour mener l'expérience jusqu'au bout de l'année, beaucoup d'activité, d'adresse et de tact. Il avait sauvé l'honneur ; il annonça que M. Bischoffsheim reprenait sa salle pour en faire un théâtre, et que les conférences ne rouvriraient, non plus que les concerts.

C'était une croyance fort répandue en ce temps-là que la conférence n'avait pu vivre qu'à l'ombre du concert; elle mangeait l'argent qu'il avait gagné. Rien de plus faux. C'est la conférence qui faisait des recettes et qui comblait dans la caisse les vides creusés par le concert. J'ai eu jadis en mains les chiffres exacts que j'ai oubliés. Mais je trouve dans la Revue des Cours littéraires une note signée d'Eugène Yung lui-même, et qui est bien significative. Elle date du mois d'avril, à l'heure où conférences et concerts battaient leur plein :

« Veut-on une preuve que le public s'intéresse

aux conférences et qu'il commence à les mettre au rang des plaisir qu'il daigne payer? Prenons le côté financier, le fait brutal que voici : les conférences rapportent des bénéfices à l'administration de l'Athénée, et l'on n'en peut dire autant des concerts. Oui, malgré le soin que prend l'autorité de couper les ailes aux conférences, ce qui les empêche de prendre leur essor; malgré le tort que leur cause Topinion erronée du monde sur la prétendue subordination de la littérature et de la science à la musique; malgré tout cela, et malgré la nouveauté de l'entreprise, les conférences, soutenues par le goût croissant du public, contribuent à la prospérité de l'Athénée, que compromettent, au contraire, les frais énormes des concerts. »

Je ne vis pas sans chagrin disparaître l'institution. J'avais pris goût à la conférence, j'avais fini par aimer les émotions qu'elle me donnait chaque semaine, je commençais à me blaser sur le journalisme; j'étais devenu à peu près indifférent aux louanges ou aux blâmes que m'attirait le feuilleton. Je savais si bien, que dans le nombre il devait nécessairement y en avoir de réussis et d'autres manques :

Sunt niala, sunt qiiLvdam bona, sunt mediocria plura.

aurais-je pu dire avec Martial. Et puis, un article de journal, qu'il plaise au public ou l'ennuie, on n'en est pas averti tout de suite; on n'en a pas la

sensation instantanée et brûlante, tandis que la conférence..., la conférence, c'est l'acteur en scène; il ne réussit ni ne tombe à demi; il sort couvert de bravos ou conspué. Ce sont des émotions douloureuses sans doute à force d'être vives mais après tout des émotions ; et les émotions, c'est la vie. Faire le lendemain ce qu'on a fait la veille, ce qu'on est sûr de toujours bien faire ou à peu près bien, la belle avance, en vérité. Autant vaudrait être rond-de-cuir à dix-huit cents francs dans une administration. Il n'y a d'amusant que la lutte; se prendre corps à corps avec un aléa quelconque, le tomber ou être tombé par lui, c'est le vrai bonheur. Les joueurs le savent bien, qui sacrifient à ce bonheur leur fortune, leur santé et souvent môme leur honneur; la passion de la politique, qu'est-ce autre chose le plus souvent que le besoin de la lutte et le goût des émotions fortes? S'il y a tant de vieillards à la Chambre, au Sénat, et partout, qui en sont enragés c'est qu'ils n'ont plus à leur âge d'autre moyen de se donner les affres charmants de l'espoir et de la crainte.

Ces affres, je les regrettais.

— Allons, c'est fini, me dis-je, quand j'appris la fermeture de l'Athénée. C'est dommage.

Je ne me doutais guère que j'allais reparaître sur un plus grand théâtre, et reprendre, avec un éclat plus retentissant, une nouvelle série de conférences.

En ce temps-là — c'est de l'an de grâce 1869 que je parle — il n'y avait point de matinées le dimanche dans les théâtres, et personne n'imaginait qu'il pût y en avoir. Je vis entrer un matin chez moi l'homme à qui revient l'honneur d'avoir tenté l'entreprise et qui m'en apportait tout chaud le projet qu'il venait l'enfanter. C'était M. Ballande, M. Ballande était i cette époque fort peu connu du grand public; il est même permis de dire qu'il ne l'était pas du tout. Il avait été, au sortir du Conservatoire, engagé à la Comédie-Française pour y jouer les héros ou les confidents de la tragédie, n'avait pu réussir à s'y faire la place dont il se croyait digne, et s'était enrôlé dans la troupe de Rachel quand la grande tragédienne avait organisé sa première tournée à travers l'Europe et les deux Amériques.

6o SOUVENIRS D'AGE MUR.

Il n'avait pas tardé à se fâcher avec elle. Et quand on lui demandait pourquoi Phèdre s'était séparée de son Hippolyte il n'avait aucun scrupule à dire les motifs de cette brouille. M"« Rachel était Jalouse de lui : lorsque, après un acte où il avait transporté l'auditoire, il était rappelé a grands cris, par un public enthousiaste, M"" Rachel voyait avec dépit, quand tous deux reparaissaient pour le saluer que tous les applaudissements, au lieu d'aller à Chimène, s'adressaient au Cid. Elle n'avait pu supporter plus longtemps cet écrasant voisinage : elle l'avait éliminé de sa troupe. Elle s'en était souvent mordu les doigts; car c'était lui qui lui donnait pour [ses rôles des indications précieuses, et il savait de source certaine que, plusieurs fois, voyant l'accueil glacé qu'on lui faisait, elle s'était écriée : « Ah! si Ballande était là! » Mais Ballande n'y était plus.

Il contait ces choses-là d'un ton posé et doux avec un air de conviction tranquille, sans témoigner en rien qu'il aspirât à la présidence de la République. C'était un Gascon froid, madré et onctueux. Des cheveux gris qui tombaient droits sur ses épaules encadraient sa figure large et placide. Il avait le geste lent et majestueux. Souvent il s'oubliait à parler de lui à la troisième personne : c'était une marque de déférence qu'il devait à son talent.

Ce Gascon était dans la conversation un homme

LA PREMIERE MATINEE BALLANDE. 6l

redoutable. Quand il avait commencé d'exposer son ide'e, le flot coulait avec la continuité' d'une tirade d'alexandrins tragiques, et il fallait renoncer à tout espoir de l'arrêter ou de le suspendre. Il était de la race de ceux à qui l'on ne peut se soustraire, à moins de leur laisser aux mains le bouton d'habit par où ils vous retiennent.

Je frémis à son aspect. Je savais qu'il faisait des pieds et des mains pour rentrera la Comédie-Française, et que la Comédie-Française ne voulait point de lui. Il m'avait plus d'une fois entretenu de la décadence des études tragiques en France; il ne m'avait pas laissé ignorer qu'il était le seul artiste au monde qui pût restaurer rue Richelieu le culte de Corneille et de Racine. Il avait été le maître de Rachel ; il saurait former d'autres tragédiennes.

Et de David éteint rallumer le flambeau.

11 prononçait éteingf ; car il avait l'accent du Midi, mais si peu, si peu! C'était la gousse d'ail dans le manche du gigot. Cette pointe d'accent ne faisait que relever la saveur de la diction. Rachel la lui avait enviée; mais c'était là une de ces qualités qu'on n'acquiert pas plus tard, comme on veut. Il faut avoir été pris Jeune; il faut être né au pays des truffes.

Je me mis en posture d'écouter l'éloge de la tragédie et le récit de la dernière tournée de Rachel: il ne disait point : la grande Rachel ; il ne disait pas

62 SOUVENIRS DAGE MUR.

non plus : Rachel tout court; il disait : M"° Rachel, avec une emphase où se sentait une nuance de protection paternelle et de dépit froissé; il fallait entendre là-dessous : M"' Rachel, qui a été mon élève, et qui m'a payé de mes soins par une si noire ingratitude.

Mais non; il ne devait pas être question cette fois de ses démêlés avec l'ingrate Rachel. Il entra, grave, mystérieux, recueilli, l'air d'un évêque qui présente sous le dais le Saint Sacrement aux fidèles; il m'apportait un projet grand comme le monde, un projet qu'il avait longuement médité et mûri, un projet qui allait révolutionner l'art dramatique et pour lequel il avait besoin de mon concours. J'écoutais ce préambule magnifique avec une certaine inquiétude. C'est que ces méridionaux sont de terribles gens : on ne sait jamais avec eux si l'on va avoir affaire à un toqué ou à un fumiste.

— Je me suis entendu, me dit-il, avec le directeur de la Gaîté : il me loue la salle pour les aprèsmidi des dimanches d'hiver, et j'ai l'intention d'y convier le public à des représentations où je donnerai les chefs-d'œuvre de la tragédie classique.

Je le regardais pour voir s'il ne se moquait pas de moi. 11 était sérieux comme un pape.

— Pardon ! lui dis-je, mais la tragédie n'attire déjà que peu de monde à la Comédie-Française, et même alors qu'elle y est jouée avec ensemble et par des artistes de talent. C'est folie d'espérer qu'avec

une troupe raccoléeau hasard sur le pave' de Paris, le dimanche, entre deux et cinq, vous amènerez la foule dans un théâtre voue' aux fe'eries, pour y voir le Cid ou Phèdre.

Il sourit avec bienveillance :

— Je compte, me dit-il, pour attirer le public, sur leux innovations. La première, c'est la réduction

du prix des places : Torchestre et le balcon à quarante sous, les premières loges à trois francs, toutes les autres places à vingt sous; je veux démocratiser l'art.

Et il me servit une superbe tirade sur le goût du peuple pour les belles œuvres.

— Passons à la seconde, lui dis-je.

— C'est précisément pour la seconde que je viens réclamer votre aide. J'ai pensé à faire précéder la représentation d'une conférence où un orateur expliquerait à ce public tout neuf ce qu'on va lui montrer, et le mettrait au courant de ce qu'il doit savoir pour le goûter pleinement.

Cette proposition n'aurait rien d'hétéroclite aujourd'hui. Il faut vous reporter au temps pour comprendre à quel point j'en fus étonné. Tout cela était si en dehors des habitudes ! Le théâtre classique transporte à la Gaité ! Un dimanche ! en plein jour! une conférence avant le spectacle ! Je ne me voyais pas parlant dans un théâtre et faisant le boniment de la lanterne magique.

— Ah bien ! m'écriai-je,si vous croyez qu'en ajou-

64 SOUVENIRS DAGE MUR.

tant une conférence à une tragédie vous avez plus de chance de séduire les Parisiens, vous êtes loin de compte. La tragédie n'est pas trop en faveur; mais la conférence est en plein discrédit. Nous venons d'en faire l'épreuve. Après une année de lutte, Yung a été forcé d'y renoncer, et son Athénée est devenu un théâtre de vaudevilles et d'opérettes. Vous aurez deux repoussoirs l'un par-dessus l'autre. La conférence fera fuir ceux qu'aurait attirés la tragédie ; la tragédie écartera les amateurs de conférence, s'il en est encore. Vous n'aurez personne.

Ballande n'était pas de ceux qu'on démonte. Il me rappela les campagnes que j'avais si souvent menées dans le journalisme en faveur du grand art classique et surtout de la tragédie; il me lit sonner haut la gloire qu'il y aurait à la réinstaller, triomphante, dans un grand théâtre; à initier les jeunes générations aux chefs-d'œuvre du temps passé. S'il avait jeté les yeux sur moi, c'était que j'étais le seul qui fusse capable de cette besogne, moi qui étais à la fois professeur, journaliste et conférencier. Il ne comprenait rien à mon hésitation; il m'en faisait honte. Vraiment il parlait avec beaucoup de chaleur; et il y avait dans tout ce qu'il disait un air de sincérité dont je ne laissais pas que d'être touché au fond.

Vous avez pu voir par ces confidences où je me laisse aller sur moi-même que si je suis très prompt à voir les difficultés des choses et à mesurer les

inconvénients, je suis assez facile à revenir à l'opinion oppose'e, si l'on me presse d'arguments qui me semblent justes et solides.

— Après tout, me disais-je, ce diable d'homme pourrait bien avoir raison ! Au fond, la nation française a dans le sang le respect et le goût de la tragédie; qui sait si elle n'attend pas en effet qu'on lui fournisse une occasion nouvelle de la voir autre part qu'à l'Odéon ou à la Comédie-Française, où il est de convention qu'elle ennuie son monde.

Plus Ballandeme voyait faiblir, plus il me poussait l'épée dans les reins.

— Ecoutez ! lui dis-je enfin; donnez-moi trois ou quatre jours pour réfléchir et consulter. Vous n'avez pas besoin d'une réponse immédiate, puisque vous n'ouvrez que de dimanche en huit.

Il me serra la main et s'en fut, croyant avoir cause gagnée. Et, de fait, je me sentis tout d'abord un grand penchant à tenter l'épreuve.

Qu'est-ce que je risque? pensais-je à part moi. A supposer que nous ne réussissions pas — et c'est a quoi il faut s'attendre — l'entreprise n'en restera pas moins honorable. Il n'y a aucune honte à tomber, quand le but où l'on court est très noble. Ce sera un léger ennui; ce ne sera pas un gros ridicule.

J'étais presque décidé, quand j'eus l'idée fâcheuse d'en parler à mes amis. Voulez-vous un conseil, vous qui me lisez? quand vous croirez une chose

bonne en soi, si vous avez envie de la faire, ne consultez jamais personne. On peut prédire à coup sûr qu'un géne'ral qui assemble son conseil de guerre ne se battra pas. J'avais pour amis des gens d'esprit, des Parisiens, et des Parisiens qui ont de l'esprit l'ont volontiers sceptique et, tranchons le mot, blagueur.

Tous les mardis, en ce temps-là, j'en avais à déjeuner de douze à vingt, tantôt plus, tantôt moins, qui avaient choisi mon petit appartement de la rue de la Tour-d'Auvergne comme lieu de rendezvous. On y mangeait assez mal, mais fort gaiement. Il s'y disait mille folies et l'on n'y parlait point politique. C'est à ce docte aréopage que j'exposai la proposition de Ballande et que je demandai conseil.

Au nombre de mes habitues, j'avais un clubman, très connu dans lescercles et sur le turf; c'était Mosselmann, qui est mort aujourd'hui. Mosselmann était un fantaisiste, qui se piquait de connaître tous les mondes parisiens, mais qui ne se plaisait que dans ceux où l'on s'amuse. Il était fort bien vu, grâce à son énorme fortune, à ses illustres parentés, grâce aussi à son esprit caustique, dans le hig-life parisien; il n'en courait pas moins, tout comme Hugues Leroux, les huttes des chiÉfonniers et les baraquesdes saltimbanques. J'ai trinqué en sa compagnie avec l'hercule de Neuilly. C'est Laurier qui l'avait un jour amené chez moi, un mardi ma-

LA PREMIERE MATINEE BALLANDE. dj

tin, déjeuner; comme c'était à la maison un défilé toujours nouveau de gens de lettres, d'artistes et d'actrices, il y était revenu volontiers. C'était un des plus fidèles, et nous l'aimions tous pour sa simplicité d'allures et l'humour de sa conversation. Il avait le million aimable et gai. Nous le plaisantions sur ses immenses propriétés et sur son écurie de courses. Quand une 'nouvelle venue s'asseyait à ma table, on lui présentait toujours Mosselmann comme le millionnaire de la maison; elle ouvrait de grands yeux, et tout le monde s'écriait en chœur: « Ah ! que c'est beau la fortune ! »

Je n'eus pas plutôt, au dessert, conté mon cas à mes convives, que Mosselmann se leva, s'empara d'une canne qui flânait dans un coin de la salle à manger et la promenant sur le mur, de la voix d'un homme qui montre la lanterne magique :

— Messieurs, vous allez voir Phèdre, la personne la plus amoureuse de la société. Paraissez, Phèdre...

Une actrice, qui se trouvait là, se dressa en pied, poufifant de rire, et se colla contre la muraille, glissant à la façon des ombres qui passent projetées sur la nappe blanche.

— Admirez, messieurs, criait Mosselmann, son visage accablé; elle aime Hippolyte. Levez-vous, Hippolyte...

Il continua quelque temps sur ce ton, émaillant ce boniment improvisé de saillies originales et de

68 SOUVENIRS DAGE MUR.

calembours saugrenus. Nous nous pâmions de rire, moi comme les autres.

Le jour même. Ballande venait chercher ma 'réponse :

— Décidément, non, lui dis-je d'un ton si tranchant qu'il vit bien que c'était une résolution définitive et qu'il n'y avait pas à insister :

Il parut surpris et chagrin :

— Vraiment, me dit-il, j'avais compté sur vous ; je vous croyais plus d'esprit d'initiative et de courage.

Le fait est que je n'étais pas trop content de moi ; j'avais cédé uniquement à la peur de la blague, et ma conscience m'en faisait tout basun vif reproche. Pourquoi reculer devant ce hasard, moi qui en avais couru tant d'autres ? Je ne me reconnaissais pas à cette défaillance. Mais que voulez-vous ? je voyais encore se promener sur le mur la canne de Mosselmann; j'avais dans l'oreille les rires qui avaient accueilli son boniment !... Et je m'étais pourtant juré plus d'une fois de n'avoir jamais égard à cette blague parisienne, que je savais être le pire dissolvant des initiatives hardies. Mais on ne tient pas toujours les serments que l'on a faits aux autres, ce n'est pas pour observer fidèlement ceux qu'on s'est faits à soi-même.

Je m'efforçai d'adoucir ce que mon refus devait avoir d'amer pour Ballande. Je lui promis d'annoncer à grand orchestre son entreprise; je lui dis

que sans doute il ne serait pas obligé de renoncer à la conférence, qu'il trouverait pour porter la parole en ce jour d'ouverture un homme moins timoré.

— Oh 1 me dit-il avec une superbe confiance, je ne suis pas en peine. J'aurai, coûte que coûte, une conférence, dussé-je la faire moi-même.

Je le regardai avec admiration; je fus sur le point de lui crier : « Eh bien, non, je la ferai votre conférence !» Je ne sais quelle fausse honte me retint. Je lui serrai la main avec confusion. J'entendais une voix intérieure qui me reprochait d'avoir commis un acte de pusillanimité.

C'est le 17 janvier 1869 que se donna cette première représentation. Je l'avais loyalement annoncée; j'avais comblé d'éloges et l'entreprise et l'imprésario ; j'avais de mon mieux cherché à piquer la curiosité du public. Je ne croyais pas beaucoup au grand effet de cette réclame. On avait affiché le Cid... Le Cid n'avait pas encore été remis à la scène par M. Perrin de la façon brillante que l'on sait ; quand on le jouait à la Comédie-Française un soir d'été on faisait six cents francs de recette. Je doutais qu'on vînt le voir, monté comme il allait l'être. Parmi les artistes qui avaient promis de jouer, quelques-uns avaient pris peur, comme moi, et s'étaient dégagés au dernier moment. M"= Debay avait été forcée d'apprendre en huit jours le rôle de Chimène, abandonné par Tactrice, à demi célèbre,

70 SOUVENIRS DAGE MUR.

qui l'avait accepté d'abord. Le Cid lui-même avait fui au dernier moment : « Soit, avait dit Ballande, c'^st moi qui jouerai Rodrigue. » Et, entre nous, j'imagine qu'il avait été ravi de ce contre-temps : son ambition secrète était de montrer aux Parisiens, dans un des grands rôles tragiques, le maître de Rachcl et d'enfoncer ce poignard au cœur de la Comédie-Française. D'autres artistes avaient fait mine de se dérober; c'était une entreprise si insolite, et qui paraissait si extravagante, de donner une représentation dans l'après-midi, et surtout une représentation tragique ! Ballande demeurait ferme : lui seul, c'était assez !

Le ciel même semblait s'être conjuré contre lui : il faisait, ce dimanche-là, un froid abominable et la pluie tombait à seaux.

— Le malheureux n'aura pas un chat, me disaisje, en me rendant par devoir, plus que par goût, au théâtre de la Gaîté.

Je fus très surpris : la salle était presque pleine ; une foule très animée et qui paraissait très sympathique. Le rideau se leva sur un spectacle avec lequel mes yeux se sont bien familiarisés depuis, mais qui était alors tout nouveau :

Une table, surmontée d'un verre d'eau sucrée, et, derrière cette table, un monsieur, debout, en habit noir.

Ballande avait fini par découvrir un conférencier de bonne volonté. C'était un prêtre défroqué, qui

en avait bien d'ailleurs la tournure et la mine, M. Chavée, un savant linguiste, très versé dans l'e'tude du sanscrit, et qui avait fait, je crois, quelques conférences publiques sur l'objet particulier de ses études. Il est mort, à présent. Je puis donc dire, sans craindre de le contrister, qu'il était plus ferré sur les langues aryennes que sur le théâtre. Il ne parla guère du Cidj qu'il semblait connaître assez confusément ; ce fut un sermon plutôt qu'une leçon ou une causerie; il ouvrait de grands bras, se penchait sur la table, comme il l'eût fait sur le rebord d'une chaire, citait en nasillant les Pères de l'Eglise, et mouillait sa voix aux passages qui exigeaient des trémolos.

On ne pouvait décemment le louer que du courage avec lequel il avait accepté d'essuyer les plâtres de l'institution nouvelle ; il battit lacampagne; il fut franchement exécrable. La représentation ne fut guère meilleure; je n'avais de ma vie entendu Ballande : c'était le vieux jeu dans toute son horreur. Il psalmodia le Cid, et toujours ce diable d'accent ! Cette pauvre Debay, qui était d'ailleurs une charmante femme et, dans la comédie, une agréable actrice, n'avait mis que huit jours à apprendre le rôle de Chimène.

— Je crains qu'il n'y paraisse, m'avait-elle dit modestement.

S'il y paraissait 1... Ah ! grand Dieu ! oui, il y paraissait! Et les autres, étaient-ils fagotés! On les

72 [SOUVENIRS DAGE MUR.

avait habillés, sans doute, chez le costumier du coin, au rabais. Car Ballande visait à l'économie. Tout cela sentait la hâte et l'improvisation, et le souffleur avait eu fort à faire dans sa boîte.

J'avais rencontré à cette représentation un de mes vieux camarades d'ccole, fanatique, comme moi, du vieux répertoire, et comme je m'en retournais avec lui :

— C'est une affaire enterrée, me dit-il.

Ce n'était point mon avis. J'avais trop déjà l'habitude du public qui fréquente les théâtres pour me tromper à certains signes qui ne sont sensibles qu'aux gens du métier. Il était évident que toutes les défaillances d'exécution qui avaient pu choquer les beaux esprits et les juges sérieux n'avaient pas même été remarquées de la foule; elle ne s'était inquiétée ni de la misère du décor, ni de la pauvreté des costumes, ni de l'insuffisance des acteurs, ni des vers passés ou estropiés. Elle avait apporté à cette représentation une bonne volonté qui était des plus significatives. Elle avait écouté et la conférence et la tragédie avec une extraordinaire attention; à de certains moments même, elle avait été transportée, et les applaudissements avaient éclaté de toutes parts. C'était Dumaine qui avait été chargé du rôle de don Diègue. Dumaine, dont la diction a toujours tenu du bafouillement, ne disait pas trop correctement l'alexandrin; mais il avait une prestance magnifique, une voix superbe, de la sensibi-

LA PREMIERE MATINEE BALLANDE. jS

lité et de la chaleur. On lui avait battu des mains ; on Tavait acclamé ; Jamais Maubant ne s'était vu à pareille fête. Il semblait que tous ces gens-là n'eussent jamais vu le Cid et qu'ils en découvrissent les beautés pour la première fois. C'était un public tout neuf, à qui Ton allait avoir affaire, dans ces matinées dominicales.

Quel public? des collégiens dont on était fort embarrassé le dimanche à la maison, entre deux et six, et que leurs parents menaient là, comme à une préparation au baccalauréat ; de petits bourgeois, férus de respect pour le vieux répertoire, qu'attirait la modicité du prix; d'ouvriers cherchant une occasion de s'instruire à bon compte; de jeunes gens studieux dévorés de l'amour du théâtre; de toute cette population flottante qui, le dimanche, quand le soleil se cache, ne sait que faire de son aprèsmidi, dont la longueur lui paraît démesurée. Le clergé catholique, qui n'est pas sot, avait aux jours de foi empli des prières et des chants des vêpres ces longues heures des après-midi dominicales. Les vêpres avaient disparu de nos mœurs et rien n'était venu combler ce vide :

— Ce seront nos vêpres laïques, me dis-je.

C'est moi qui, le lundi suivant, dans le journal, lançai le mot qu'on répéta partout et qui tit forlune.

Ce nouveau public était peu difticile, par toutes sortes de raisons, dont la première était que tout

valait mieux pour lui que l'ennui de rester à la maison ; mais il y en avait bien d'autres : il apportait au théâtre, non l'ide'e de voir un spectacle amusant, mais un ferme propos de s'instruire, que dis-je? de s'édifier, de communier en Corneille ou en Racine; il n'arrivait point, comme on fait le soir, l'estomac charge et dans le feu d'une digestion, quelquefois pesante. Il avait cette liberté et cette allégresse d'esprit que donne un corps dispos. Il n'était point, comme on l'est à la Comédie-Française ou même à TOdéon, hanté du souvenir des grands artistes qui avaient marqué dans les rôles classiques; il n'était pas gêné, dans ses expansions de curiosité ou d'enthousiasme, par la majesté des traditions, par la superstition du grand art. 11 avait l'admiration naturellement primesautière, il était bon enfant.

Je me rendis en un instant compte de toutes ces considérations qui ne m'avaient pas frappé la veille, et je sentis un amer regret de n'avoir pas attaché mon nom à la première manifestation de cette œuvre, dont j'entrevoyais le long et brillant avenir. J'éprouvai là une fois de plus la vérité de cette maxime, qu'on ne fait rien en ce monde avec le bon sens qui doute ou qui blague, et qu'il n'y a que la foi pour transporter les montagnes. Ballande, lui, avait écarté tous les motifs de craindre, si raisonnables qu'ils parussent à la logique ordinaire. Il avait cru, il avait marché de l'avant ; c'est lui qui

LA PREMIÈRE MATINÉE BALLANDE. jS

se trouvait être dans le vrai. Il avait convaincu les sages d'erreur.

Le lendemain de cette séance, je vis Ballande et lui tendis la main :

— Eh bien, c'est dit, je suis des vôtres. Quand vous voudrez. Voulez-vous que je vous fasse votre seconde conférence ?

— J'accepte, me dit-il, et en retour je vous promets de ne plus jouer dans mes représentations.

Ce Gascon avait de l'esprit.

C'est donc moi qui fis la seconde confe'rence aux matinées Ballande. On Jouait, ce jour-là, les Horaces^ de Corneille. Je n'ai jamais oublie' cette tentative, parce que le souvenir s'en lie dans ma mémoire avec celui d'un incident qui fut pour moi matière à de longues réflexions. Nous étions alors en 1869, et je ne sais si vous l'avez oublié, mais les idées de paix universelle étaient en grande faveur. Les députés de l'opposition refusaient, aux applaudissements du public, les crédits demandés par le maréchal Niel pour la réorganisation de notre armée; il s'était formé une ligue des Amis de la paix, qui publiait brochures sur brochures où la guerre était maudite et vouée à Texécration des peuples; un journaliste de beaucoup d'esprit avait ouvert, dans un journal très retentissant, une ru-

brique sous ce titre : les gaietés du sabre, où il raillait la manie des militaires à sortir en armes, comme si l'on devait jamais avoir besoin d'armes, dans l'ère de paix que nous venions d'inaugurer. La paix, c'était la turlutaine du moment; ilfaut toujours que les Français en aient une.

Comme j'avais à expliquer les Horaces à un auditoire de collégiens, je leur avais montré que lorsque deux nations sont voisines et se touchent par de nombreux points du territoire, il se forme tout naturellement, en temps de paix, par voie de mariage, entre familles qui n'ont pas la même patrie, des alliances que la guerre rompt brusquement, si elle vient à éclater tout à coup :

— Ainsi, disais-je, supposez une famille d'Alsace où le fils aurait épousé une jeune fille née dans le grand-duché de Bade. L'Allemagne nous déclare la guerre...

A ce moment, il y eut dans la salle comme un soulèvement de réprobation et, du milieu de cette houle, partirent quelques coups de sifflet stridents. Je m'arrêtai étonné, n'y comprenant rien; un monsieur se leva de l'orchestre et, d'un ton très animé :

— La supposition est impie, cria-t-il; c'est un manque de patriotisme.

Le mot me faisait la partie belle ; je me retournai vers mon homme et, l'apostrophant en face, je lui dis ce que vous lui auriez dit à ma place, qu'au cas où la guerre éclaterait, j'étais sûr qu'il serait le pre-

mier à courir à la frontière, que nous irions tous...

— Oui, tous, tous!

Et je continuai; j'avais reconquis le public. Je l'aurais eu tout entier contre moi si je ne m'étais obstine à expliquer ma pensée, qui était la plus simple du monde, si j'avais eu la sottise de donner des raisons raisonnables. Mais il faut croire que j'étais né pour l'éloquence, car il me monta tout de suite aux lèvres une phrase qui était une pure niaiserie, une niaiserie sentimentale, qui enleva la foule des badauds.

Le fait est que sur cette vaste scène, devant ce public immense, je me sentis tout de suite plus à l'aise que je n'étais dans le cadre plus restreint de l'Athénée. L'exubérance de mes gestes, le mouvement de toute ma personne, les audaces familières de mon langage, les éclats d'une voix très sonore et d'une diction naturellement ample et vive s'harmonisaient mieux avec ces espaces vides où j'évoluais en toute liberté, en face de ces douze cents têtes tournées vers moi, que je dominais de mes mains jetées en avant, par-dessus la rampe.

Il ne me resta de cette affreuse maladie du trac, qui m'avait jadis assiégé et paralysé, qu'un petit nombre de symptômes dont je n'ai pu venir à bout que beaucoup plus tard et qui même à cette heure, après trente ans d'exercice, remontent encore, comme une vieille goutte, les jours de grande première. Au moment où se levait le rideau qui me

séparait des spectateurs, la bouche se séchait instantanément et il m'était impossible, même en avalant gorgée sur gorgée, d'y trouver une goutte de salive, la langue devenait épaisse et lourde, et c'était un effort des plus pénibles pour la remuer. La voix montait dans la tête ; je l'entendais haute et perçante comme si c'eût été une autre voix que la mienne. J'étais stupéfait et déconcerté de ce timbre qui m'était étranger; il me semblait que les mots, difficilement articulés, se dévidassent d'eux-mêmes en dehors de ma volonté, et je cherchais en vain à ressaisir mes phrases qui s'enfuyaient. C'était un état extrêmement douloureux, qui ne durait guère plus de trois ou quatre minutes. J'ai su par les confidences de mes collègues en conférence et de beaucoup d'artistes dramatiques que la plupart avaient connu ce même malaise. Je n'y sais point de remède. J'ai essayé de tout : un médecin m'avait donné je ne sais plus quelle substance que je devais mâcher au moment d'entrer en scène et qui avait la propriété d'exciter la salivation. La salive avait beau être plus abondante au moment où j'allais paraître devant le public, il suffisait, pour la tarir, du bruit que faisait le rideau en se levant. J'ai voulu apprendre par cœur mes exordes, pensant que toute trace d'émotion disparaîtrait, et que j'aurais été, comme maître Petit-Jean, sûr de mon commencement. Mais je n'ai point de mémoire, et mon malaise s'augmentait des vains efforts que je

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faisais pour rattraper mes pauvres membres de phrases. Je me résignai enfin à ces trois minutes de supplice.

Que de fois, quand j'attendais Theure d'entrer en scène, des camarades ou des amis me voyant préoccupe', inquiet, nerveux, me disaient d'un ton de reproche compatissant : « Comment, vous! après tant d'années de succès, vous qui êtes sûr de votre public, vous vous mettez dans ces états-là..., ça n'a pas le sens commun... »

Mon Dieu ! oui, j'étais sûr ou à peu près du public; mon Dieu! oui, j'étais sans inquiétude, m'étant parfaitement préparé, sur le résultat final ; mais je savais qu'il me faudrait, coûte que coûte, traverser ces trois affreuses minutes, et j'en suais par avance. L'habitude seule et la confiance en soi guérissent de cette peur. Je sais des comédiens qui, après trente ans de gloire, entrant en scène, un jour de première représentation, ne trouvent plus, comme ils disent, pour un sou de salive, et parlent avec une voix en l'air, qu'ils ont une peine infinie à remettre dans la poitrine. J'ai vu, une fois, un artiste, qu'il est inutile de nommer, s'interrompre dans un long récit, aller à un guéridon, où se trouvaient pour les besoins delà pièce une carafe d'eau avec deux verres, s'en verser un, l'avaler, et, la gorge une fois gargarisée, redescendre en scène, et reprendre, avec sa voix redevenue naturelle, la tirade qu'il avait laissée là. Il eût été, autrement,

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incapable de poursuivre, tant sa gorge était sèche. Chez M"* Sarah Bernhardt, le trac se traduisait par un symptôme qui lui était particulier; les dents se serraient violemment, par une sorte de contraction inconsciente, et les mots ne sortaient plus de sa bouche que martelés, avec une sonorité âpre. Elle ne retrouvait sa voix naturelle que lorsqu'elle s'était rendue maîtresse de son émotion. Le soir qu'elle débuta à la Comédie-Française, comme c'était une grosse partie qu'elle jouait là, se produisant pour la première fois devant un public qui lui était hostile, avec un rôle qui n'était pas dans ses moyens, celui de M"* de Belle-Isle, elle en dit les trois premiers actes de cette voix métallique qui ne sortait qu'écrasée entre les dents. L'effet en fut désastreux. Elle n'a jamais pu se débarrasser absolument de ce tic, qui la reprenait aux jours de grande bataille. Elle a eu le bon esprit de se faire de ce défaut une manière; et elle en a joué, et elle l'a imposé; et vous voyez que les parodistes qui l'imitent dans les revues cherchent tous à reproduire ce martelage du son écrasé entre les dents serrées qui n'avait été jadis chez elle qu'un des symptômes de la peur.

Je fis durant ces deux saisons théâtrales de 1869 et 1870 une campagne très brillante à la Gaîté; les matinées Ballande furent, comme tout le reste, interrompues par la guerre, et ne reprirent qu'en 1872, avec un éclat nouveau. C'est dans cette

année et les trois qui suivirent qu'elles eurent leur plus glorieuse période; mais, avant de vous en retracer, au moins en ses traits généraux, l'intéressante histoire, il faut que je vous conte ce qu'il advint de la conférence pendant le siège.

Elle fut, avec les lectures publiques, une des rares distractions de ces jours de deuil. Les théâtres étaient fermés; car il n'y avait plus de troupes : les hommes faisaient, aux avant-postes, le service de garde national, les femmes soignaient les blessés aux ambulances. Et puis, vrai, on ne songeait guère à rire en ce temps-là, et l'on n'avait pas le cœur au vaudeville. Mais il était facile de demander à un artiste de dire une poésie de circonstance, à un conférencier de traiter un sujet qui ne jurât point trop avec les préoccupations publiques. On donnait ainsi, à peu de frais, une soirée au bénéfice des blessés. Quelques-unes de ces soirées ont été très intéressantes. On y lisait des vers où Banville se moquait des Prussiens, où Manuel célébrait nos tristesses et nous consolait de nos revers; mais c'étaient surtout Victor Hugo, et, après lui, François Coppée,qui défrayaient ces représentations. Que de fois n'ai-je pas entendu, dans ces soirées, le morceau célèbre :

L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.

ou la fameuse pièce des Châtiments : « // neigeait^ il neigeait!... »

La conférence était presque toujours de la partie. J'en ai fait beaucoup à cette époque et sur toutes sortes de sujets. Car je commençais à parler avec une grande facilité et sans longue préparation. Une seule m'est restée profondément gravée dans la mémoire, parce que ce fut le plus terrible four de ma vie, et si j'en rapporte l'histoire, c'est qu'elle pourra servir de leçon aux jeunes gens qui étudient ce métier.

M. Pasdeloup avait imaginé de reprendre, au Cirque d'Hiver, dans la journée, le dimanche, ses concerts accoutumés de musique classique, et comme il craignait que ce divertissement ne parût peu en harmonie avec nos tristesses et nos désespoirs, il s'était avisé, pour corriger ce que ce plaisir pouvait avoir de trop mondain, d'intercaler une conférence entre les deux parties du concert. La conférence lui paraissait être de deuil. Il s'adressa, pour ouvrir cette série, à un ve'nérable ecclésiastique dont le nom est sorti de ma mémoire. Vous figurez-vous aujourd'hui un curé, en robe, se dressant debout dans un cirque, et débitant un sermon entre une sonate de Mozart et une symphonie de Beethoven ! Mais il n'y avait plus de place dans nos âmes pour la blague parisienne. On prenait tout au sérieux et même au tragique.

L'allocution de ce digne prêtre fut très courte. Il nous dit, en fort bons termes, qu'il ne fallait pas s'obstiner à la contemplation oisive de ses maux,

que la musique était un délassement où se retremperaient nos courages, que l'art élevait les cœurs, et les avertissait de Dieu... Des lieux communs, mais dits avec beaucoup de bonhomie et de force par un homme évidemment habitué à parler aux foules, du haut d'une chaire, dans une vaste église. La voix était pleine d'autorité, et elle sonnait avec une force merveilleuse dans ce vaste cirque. C'était, dans la circonstance, une manière de chef-d'œuvre que ce petit discours, si bien approprié au temps et au lieu. J'en fus ravi, et quand M. Pasdeloup vint me demander si je ne voudrais pas faire la seconde conférence, j'acceptai sans balancer. Où l'autre avait si aisément réussi, pourquoi n'aurais-je pas le même succès ? Je ne vis aucune des difficultés de l'entreprise, je m'engageai à l'étourdie, et n'y pensai pour ainsi dire plus, jusqu'à la veille du dimanche où mon tour allait venir de paraître sur l'estrade.

— Bah ! me disais-je, ce n'est pas une affaire de parler vingt minutes. Je m'en tirerai toujours. J'ai fait plus difficile que ça !...

Le programme de l'affiche portait la Symphonie pastorale de Beethoven. La symphonie pastorale ! Rien de plus simple que d'en faire le thème d'un petit développement qui serait en situation. Le propre de la musique est d'exciter des sensations et d'évoquer des images. La symphonie pastorale nous rendrait la campagne, cette campagne dont nous étions privés depuis deux mois, pauvres assié-

gés qui n'en connaissions plus d'autre que les talus des fortifications, hérisse's de baïonnettes. Il y avait bien là, en effet, de quoi parler vingt minutes et même une heure au besoin. Je vois d'ici l'argument qu'un professeur de rhétorique, donnant dans sa classe cette matière de discours à traiter, eût dicté à ses élèves :

Exordiemini pingendo campos siiburbanos, ubi horrent arma et strepit beîlum...

La chose me parut si aisée, si aisée, que je crus toute préparation inutile. Je me fiai à l'improvisation, comme j'avais fait au jour de mes premiers débuts. Je ne faisais pas reflexion que, ce jour-là, j'avais pris pour sujet un coin de littérature que je connaissais à fond, où j'apportais, à défaut d'habileté de parole, des idées personnelles, longuement méditées et mûries. J'arrivais ici avec un lieu commun en poche, un lieu commun d'une rare banalité, qui m'était d'ailleurs très indifférent et à la vérité duquel je ne croyais qu'à demi. Je ne valais guère dans la conférence que par l'impétuosité bon enfant avec laquelle j'exposais et soutenais des idées qui m'étaient chères : un lieu commun qui ne demandait qu'un joli choix de mots brillants, d'allusions fines, de détails ingénieux, ce n'était pas du tout mon affaire. J'aurais dû me dire tout cela et pren- -dre mes précautions en conséquence. Mais on ne ferait jamais de sottises, si l'on songeait à tout, et je ne m'étais mis en peine de rien.

Je me vois encore descendant les boulevards par un joli soleil et me dirigeant vers le cirque. J'avais été de garde aux fortifications, et au lieu de passer chez moi pour revêtir l'habit noir de rigueur, j'avais trouvé spirituel de conserver le costume militaire, veston et képi. C'était une nouvelle bêtise ajoutée à plusieurs autres, mais lorsqu'on est en train... n'est-ce pas? J'en étais à ne plus les compter. Je m'en allais, confiant et gai, les mains dans les poches, en vieux troupier sifflotant un petit air : je devais parler de Beethoven ; c'était une façon de m'entraîner.

J'arrive : le Cirque était bondé de spectateurs. Du haut en bas, sur tous les gradins, un noir fourmillement de têtes. Je crois bien qu'il y avait là réuni et serré tout ce que Paris comptait de gens pouvant donner cent sous. Les pistes mômes regorgeaient d'auditeurs, debout et pressés les uns sur les autres : Densum humeris viilgus. Au moment marqué, Pasdcloup me fit signe, et je montai sur l'estrade où les musiciens m'avaient réservé une petite place.

A ma vue, un long murmure courut la foule. C'était mon veston qui faisait son effet : un effet désastreux. Je n'ai pas précisément l'air guerrier, et puis là, vrai, pour une conférence, dans ce lieu solennel, devant tout ce monde assemblé, ce costume n'était pas de saison! J'en eus la sensation immédiate; il me souffla au visage comme une

bouffée de re'probation, qui m'avertissait de la disproportion ridicule de ce vêtement hétéroclite avec ce que j'étais venu faire. Je ne sais comment cela se fit, mais un vieux refrain de vaudeville traversa ma mémoire, et tandis que je cherchais les premiers mots de mon exorde, j'entendais une voix intérieure qui me chantait tout bas à l'oreille :

En le voyant sous l'habit militaire,

J'ai vu tout d'suit' qu'il n'était pas soldat;

J'ai vu tout d'suit' qu'il n'était pas soldat.

Je ne perdis pourtant pas contenance, et par un artifice qui m'avait déjà réussi plus d'une fois, tirant mon entrée en matière de ce qui faisait mon embarras même, je me mis à peindre l'aspect farouche de ces fortifications que je venais de quitter et la désolation des campagnes que l'on apercevait du haut des talus. Mais je n'ai, la plume à la main, aucun talent de description; les mots justes et pittoresques me manquent. A plus forte raison ne les trouvé-je point, quand j'improvise. Je m'empêtrai dans ma peinture et je commençai à bafouiller sérieusement.

Un détail acheva de me démonter. J'avais l'habitude de parler dans un théâtre où l'orateur a tout son public en face de lui et sous la main. Au Cirque, par la disposition même du lieu, on n'en peut voir qu'une partie, et l'on parle de dos à la bonne moitié de ses auditeurs. Il me sembla que derrière moi

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j'entendais comme un murmure de désapprobation; je voulus me tourner pour regarder le monstre en face et le dompter. Mais Je n'ai point d'adresse dans les mouvements; j'exécutai ce demi-tour avec une gaucherie déplorable : je me sentis ridicule et je Tétais,

J'allais toujours, car une fois sur les trétaux, il n'y a pas à dire : mon bel ami, il faut jouer son rôle jusqu'au bout; mais je sentais ma voix qui montait dans la tête; et les paroles qui tombaient de mes lèvres, à mon insu, ne me semblaient avoir aucun sens. Un de mes amis, qui m'écoutait au pied de l'estrade, m'a conté depuis que j'avais le regard vague, égaré d'un halluciné ou d'un fou et qu'il avait eu quelque crainte d'un dérangement d'esprit.

Pour moi, je ne me rappelle pas un mot de cette funeste conférence; le seul souvenir qui m'en soit demeuré, c'est que, ne sachant plus comment finir, je déclarai en terminant que les Français seraient toujours des Français et conclus par le cri de Vive la République, qui n'avait qu'un rapport lointain avec la Symphonie pastorale de Beethoven.

De tous les échecs que j'ai subis en ce genre, celuilà, sans contredit, m'a été le plus piquant. Le hasard avait réuni dans cette salle une foule de gens qui ne m'avaient jamais entendu parler, mais qui, sur le bruit de ma réputation, me tenaient pour un des premiers dans la partie. Ce fut une sorte d'écroulé-

ment. Dix ans plus tard, je rencontrais encore dans le monde des personnes qui n'avaient jamais assisté qu'à une seule de mes conférences, et c'était celle du Cirque, pendant le siège, et elles m'en faisaient compliment.

— Ah ! vous avez dit des choses charmantes sur la musique, tout à fait charmantes.

Je les aurais dévorées.

— Laissez donc ! j'ai été absurde.

Le fait est que je l'avais été dans les grands prix et je me serais souffleté de bon cœur, car c'était ma faute et ma très grande faute. On ne tire d'une fontaine que l'eau qu'on y a versée d'abord ; on ne trouve dans sa mémoire que les idées et les développements qu'on a pris soin d'y emmagasiner d'avance. On a beau tourner le robinet de l'improvisation; si la fontaine est vide, c'est du vent qui en sort. Par bonheur pour ma petite renommée, les journaux, qui étaient peu nombreux et ne paraissaient que sur une seule feuille, ne s'occupaient guère de ces menus faits de la vie parisienne; ils étaient tout entiers aux détails du siège et aux polémiques de la guerre; je ne crois pas qu'il y en ait eu un seul qui se soit avisé de conter ma mésaventure, et j'eus la faiblesse d'en être bien aise.

La guerre prit fin, puis la Commune. Cet horrible cauchemar s'e'vanouit enfin et l'on se reprit à vivre. Vous vous rappelez qu'il y eut alors dans tous les esprits un grand mouvement en faveur de l'instruction. Cette idée plus ou moins juste s'était répandue dans le public que si nous avions été battus, c'était par le maître d'école de Prusse. Il fallait donc instruire le peuple, et tout le monde se mit à la besogne avec cette impatience un peu désordonnée que nous portons en toute chose, nous autres Français, et surtout nous autres Parisiens, chez qui tout est affaire de mode.

La conférence bénéficia naturellement de cette turlutaine nouvelle. Je ne saurais vous dire combien à cette heure propice il se forma de projets, qui tous partaient d'un bon naturel, comme dit La

Fontaine, mais qui n'avaient pas tous le sens commun. L'un voulait que dans chaque mairie, tous les jeudis et tous les dimanches, un lecteur vint lire et commenter aux enfants du peuple les plus belles pages de notre littérature; un autre proposait de demander aux théâtres un jour par semaine où l'on exposerait l'histoire des chefs-d'œuvre qui s'y étaient joués, où l'on montrerait que l'art doit assainir le cœur et élever l'esprit. Et tous les faiseurs de projets arrivaient chez moi, fumeux de leur idée et me demandaient mon concours. Si je les avais écoutés, je serais allé de conférence en conférence; quelques-uns me proposaient même sérieusement de m'emmener en province, pour évangéliser les départements ; il est vrai que ceuxlà étaient des industriels fort malins, qui m'assuraient une part dans la recette. C'étaient de bons apôtres qui voulaient que je fisse à leur profit métier d'apôtre.

De toutes ces entreprises, dont les unes n'ont jamais reçu même unj commencement d'exécution, dont les autres n'ont eu qu'un succès éphémère, il n'y en a qu'une dont j'aie plaisir à me souvenir, car j'en ai bien ri dans le temps.

Ceux d'entre vous qui ont vécu sous l'Empire se rappellent ce qu'était à ceite époque le casino connu sous le nom de Casino-Cadet, parce qu'il était situé dans la rue de ce nom. C'était un établissement chorégraphique, où se donnaient rendez-vous toutes

les belles de nuit du quartier. On y dansait, on y buvait, on y faisait pis encore. Depuis, \e XIX' Siècle y a installé ses bureaux, et maintenant je crois que la maison sert de lieu de re'union à une loge franc-maçonnique.

Vous pensez bien qu'au lendemain de la Commune rimpresario du Casino-Cadet n'avait pas eu l'idée d'en rouvrir les portes et d'y réinstaller des violons. Nous étions tous, en ce temps-là, tout entiers aux idées de régénération sociale; on se piquait de sérieux, et le cancan, avec ses déhanchements et ses ô hé! ne l'était pas suffisamment. La salle restait abandonnée et vide; une très belle salle, avec de vastes annexes.

Arracher définitivement cette salle à la danse et à l'immoralité ; la régénérer, comme nous nous régénérions nous-mêmes, par l'instruction, et la conquérir à la conférence, quel rêve, mes amis, quel rêve! Ce rêve, un honnête homme, dont le nom est inutile à rappeler ici, l'avait fait dans l'innocence de son cœur, et il était accouru, tout chaud, tout bouillant, m'exposer son projet. 11 avait loué la salle à des conditions très douces; nous serions quatre conférenciers, l'un pour les sciences, l'autre pour l'histoire, l'autre pour la philosophie ; c'est à moqu'il avait réservé la partie littéraire. Nous prendrions chacun une conférence par semaine et deux à tour de rôle. La salle pouvait aisément contenir quinze cents spectateurs. A vingt sous les pre-

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mières et à cinquante centimes les secondes, nous ferions aisément nos huit cents francs de recette. On paverait d'abord les frais d'installation et de loyer; on userait du reste pour fonder d'autres centresdeconférenceset rétribuer richement certains orateurs dont le nom ferait prime, et qu'on ne pourrait avoir sans un fort cachet. La première anne'e serait une année de sacrifices; mais après, quelle fortune! et nous aurions la joie de contribuer, tout en gagnant de l'argent, à la régénération de notre pays.

La personne qui me parlait avec cette candeur et ce feu était de celles que Je ne pouvais décemment refuser.

— Ecoutez, lui dis-je. Je crois que vous vous faites beaucoup d'illusions, et le Casino-Cadet ne me paraît pas un lieu merveilleusement choisi pour une première expérience. Mais vous pensez avoir besoin de moi; je suis à votre disposition. J'ouvrirai vos conférences du Casino-Cadet, puisque vous le désirez. Après tout, j'ai vu Ballande faire réussir une entreprise qui m'avait paru bien plus extravagante encore. C'est peut-être vous qui voyez juste. Chargez-vous des affiches, des annonces, de tous les détails d'administration. A l'heure dite, je serai là, prêt à monter sur l'estrade.

Je visen effet bientôt sur les murs du quartierdes affiches où l'on annonçait en majuscules énormes la réouverture du Casino-Cadet, et plus bas, en plus

petites lettres, de caractères divers, que le Casino serait affecté désormais à des conférences. Les noms des quatre conférenciers étaient donnés sur quatre lignes, le mien en tête.

Quand j'arrivai au jour marqué, l'entrepreneur vint me recevoir, très affairé et très échauffé. La salle n'était pas encore prête; il bousculait les ouvriers et les domestiques qui n'en finissaient pas. Nous aurons ce soir un peu de retard... Vous concevez... le premier jour... mais rassurez-vous... il y aura une très belle salle... Le public est déjà très nombreux... Beaucoup de femmes... en toilette... Ça prend... ça prend... Vous verrez... En attendant, voulez-vous vous promener dans un de nos salons annexes; vous n'y trouverez que peu de monde... Vous ne serez pas trop dérangé, vous pourrez à l'aise songer à votre conférence.

Je me laissai conduire dans le salon annexe. Cinq ou six groupes de femmes s'y promenaient, perdues dans ce steppe immense de parquet ciré. Elles étaient quelque peu décolletées et traînaient des robes à queue de couleur voyante. Je saisissais parci par-là quelques bribes de conversation qu'elles échangeaient à demi-voix...

— Ah çà! disait l'une, est-ce que l'on ne va pas bientôt danser?

— Il n'y a pas encore de musiciens?

— Ils sont toujours en retard ; c'est dégoûtant. L'une d'elles fit observer qu'on avait changé le

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chef d'orchestre. On tint conseil pour savoir qui était le nouveau. Elles allèrent se planter devant une des affiches collées sur la paroi du mur. Elles lurent mon nom:

— C'est lui qui est le chef d'orchestre?

— Dame! il paraîtrait.

— Est-ce que tu le connais?

Aucune d'elles ne me connaissait. Mais l'une d'elles, qui avait continué de lire, s'écria d'un air d'effarement:

— Mais ce n'est pas d'un bal qu'il s'agit. On va faire une conférence.

Une conférence! Elles restèrent d'abord consternées ; c'était un coup de massue. Une conférence ! Qu'est-ce que pouvait bien être cette sorte de bêtelà!...

— Ah bien, zut alors! dit celle qui avait lu.

Et toutes se défilèrent indignées. On les avait prises en traître. Je riais aux larmes. Je n'eus pour m'écouter que moitié de salle; il n'y avait personne à la troisième conférence. Il fallut renoncer à l'espoir de sanctifier le Casino-Cadet, qui était par trop récalcitrant aux idées de régénération par les conférences.

Toutes ces chimères ne tardèrent pas à se dissiper; il n'y eut que les matinées Ballande qui bénéficièrent de cet état des esprits et dont le succès prit un nouvel essor. J'y reviens pour en conter la grandeur et la décadence.

Tandis que les directeurs de théâtre, au lendemain de la Commune, au milieu des ruines fumantes encore de la guerre civile, cherchaient, effarés, ce qu'ils pourraient bien offrir au public, Ballande n'eut pas une hésitation ; il rouvrit tout de suite les matinées, et la foule y accourut. Cette funeste année de défaites et de misère avait creusé un tel abîme dans la vie parisienne qu'il semblait qu'un siècle séparât les derniers mois de l'année 1871 du mois de juin 1870. Un torrent d'événements effroyables avait coulé entre les deux dates. Ballande renoua sans peine par-dessus l'écartement des bords les deux bouts de l'institution nouvelle. C'est qu'elle répondait à ce besoin que nous sentions de nous régénérer, et de nous régénérer par l'instruction. On avait quelque pudeur à se rendre au théâtre uniquement pour s'y amuser. Mais du moment qu'il s'agissait d'entendre une tragédie, et une tragédie doublée d'une conférence, tous les scrupules étaient levés.

Ballande avait eu le bon esprit de prendre l'avance; le souvenir des matinées classiques d'autrefois était resté vibrant dans toutes les mémoires; il n'y eut donc, pour ainsi dire, pas d'interruption, et les Vêpres laïques retrouvèrent au lendemain de ■la Commune le succès qu'elles avaient obtenu à la fin de l'Empire; un succès plus grand encore et dont le souvenir est resté éblouissant dans nos mémoires; Ballande passa un instant grand homme;

l'Académie, sur le rapport de M. Jules Simon, grâce à l'iniervention puissante de l'austère Guizot, lui de'cerna un prix, et tous les journaux retentirent de ses louanges.

Il y a toujours, sur le pavé de Paris, une masse flottante d'artistes sans engagement, dont quelquesuns ont du talent et de l'avenir; tous tendaient les mains vers Ballande et le suppliaient de leur donner une occasion de se produire dans l'ancien répertoire. Il les accueillait avec mansuétude et leur faisait de belles promesses qu'il ne tenait pas toujours. Parmi les acteurs connus, classés, en possession d'une renommée acquise dans les théâtres de genre ou de mélodrame, il s'en trouvait qui rêvaient d'entrer à la Comédie-Française: quel est le comédien dont l'ambition secrète ne soit pas de se faire une place dans la maison de Molière? Eux aussi, ils s'adressaient à Ballande; ils le conjuraient de monter pour eux telle ou telle pièce du vieux temps; on convierait à la représentation M. Perrin, qui ne manquerait pas de proposer tout de suite un engagement. A la Comédie-Française même, il y avait des pensionnaires tout bouillonnants du désir de jouer un beau rôle qu'on leur refusait dans la maison: laissez-nous, disaient-ils à Ballande, nous y montrer une fois.

Et Ballande les écoutait tous, pénétré de son importance et souriant. Il sentait la grandeur de sa mission et il en portait le poids avec une

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sérénité confiante et douce. Il marchait paisiblement dans sa gloire, prenant soin d'amortir, pour ne pas trop blesser les yeux, quelques-uns des rayons qui ceignaient son front comme d'une auréole.

Ah! il a eu de beaux dimanches! j'ai vu là M"* Marie Laurent, qui souhaitait passionnément de terminer sa carrière rue Richelieu, jouer Clytemnestre et Agrippine; j'y ai vu la charmante M"* Grivot, morte aujourd'hui et morte sans avoir réalisé son rêve, qui était de jouer les ingénues comiques de la Comédie-Française , ressusciter la Fausse Agnès de Destouches; j'y ai vu cette pauvre Duguéret, qui avait tant de talent et qui a raté sa vie se produire dans la Pauline de Polyeucte; j'y ai vu débuter ou s'essayer dans de grands rôles une foule d'artistes, devenus célèbres depuis; ainsi Laroche, aujourd'hui sociétaire à la Comédie-Française, y a joué Néron; ainsi j'y ai vu passer tour à tour et Talien, mort à cette heure, et cette aimable Dica Petit, qui, après avoir fait les beaux jours du théâtre de Saint-Pétersbourg, est revenue mourir misérablement en France d'une fluxion de poitrine; et M"*^ Lauriane, disparue aussi; et cette spirituelle Jeanne Samary, qui devait faire plus tard dans la maison de Molière une carrière si brillante, trop tôt terminée, hélas ! et Dupont-Vcrnon, aujourd'hui professeur au Conservatoire, qui, dans un de ses livres, Diseurs et Comédiens, a rappelé en quelques

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lignes pleines d'e'motion les souvenirs de cette heure d'enthousiasme.

Quelquefois même des comédiens, dont la position était faite depuis longtemps et qui étaient arrivés au comble de la renommée, venaient prendre part à ces représentations, pour le plaisir de jouer devant un public nouveau, plus sensible et plus expansif. J'y ai vu Coquelin aîné dans le Légataire^ M™* Arnoult-Plessy dans Tartufe; Febvre, si j'ai bonne mémbire, dans le Barbier de Séville . M""" Arnoult-Plessy me disait : « C'est un plaisir de jouer à ces matinées! Au Théâtre-Français notre public est toujours guindé et froid; mais ici, quelle fraîcheur et quelle vivacité d'impression! On sent le public tressaillir sous sa main ! c'est une joie exquise. »

Que de fois je me suis entremis dans les négociations qui précédaient et préparaient ces matinées. Comme je m'en étais fait l'historiographe dans le feuilleton du lundi et que j'en étais l'un des conférenciers les plus assidus, c'est à moi que s'adressaient, comme à une sorte d'intermédiaire obligé» tous les artistes qui, pour une raison ou pour une autre, voulaient se produire. Bàllande m'écoutait d'un air de condescendance bienveillante, car il avait de l'amitié pour moi, et me traitait presque sur un pied d'égalité. Il consentait à dépouiller pour moi son auréole.

— C'est, me disait-il, que j'ai déjà cent quatre-

vingt-quatre jeunes personnes inscrites, qui m'offrent leurs services...

Il fallait l'entendre prononcer lentement, avec onction et componction, ce chiffre de cent quatrevingt-quatre. Pourquoi n'allait-il pas tout de suite à deux cents, qui eussent fait le chiffre rond. Ditesmoi pourquoi au bazard les objets se vendent dixneuf sous et jamais un franc! Cent quatre-vingtquatre, cela vous a un air de précision honnête et sincère! On a fait le compte juste; cent quatrevingt-quatre, pas une de plus; mais aussi pas une de moins.

Et nous de'battions ensemble, comme s'il se fût agi des destinées de l'Europe,' l'opportunité' d'une reprise ou d'un début. Vous ne le croirez peut-être pas, mais c'est la vérité : M"* Sarah Bernhardt a désiré passionnément jouer aux matinées de la Gaîté. Elle était en ce temps-là à l'Odéon, et ne parvenait point à forcer les portes de la Comédie- Française. Elle avait ameuté contre elle des hostilités si nombreuses, les unes très perfides, les autres très bruyantes, que M. Perrin, malgré mes instances, hésitait à l'engager. Je m'étais mis en tête d'emporter, par un coup d'éclat, ces lentes résistances. Que d'entrevues! Que de pourparlers! car elle n'était pas, elle non plus, commode à manier! Au dernier moment, tout bien arrangé, tout bien convenu, les directeurs de l'Odéon, c'étaient MM. Chilly et Duquesnel, refusèrent à leur pen-

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sionnaire de paraître, même pour un jour, sur une autre scène. C'était leur droit; il n'y avait qu"à s'incliner. Mais Ballande ne put se tenir de marquer un certain dépit; il crut que M"' Sarah Bernhardt, par une de ces inconséquences qui lui étaient déjà familières, se dérobait aux paroles données.

— Cette jeune fille, dit-il d'un ion doctoral, n'arrivera jamais.

Il l'eût formée, comme il avait jadis formé Rachel. Car il ne se faisait pas faute de distribuer à droite et à gauche ses conseils et ses enseignements qui tombaient, comme ils pouvaient, sans qu'on les lui demandât. Il indiquait des intentions à M™" Plessy ou à Coquelin. C'était tout de même un drôle de corps!

Depuis qu'il avait réussi, il accouchait d'une idée tous les mois. Un beau matin, il s'avisait de fêter Lamartine; un autre jour Alfred de Musset; et il faisait réciter, en grande cérémonie, les plus belles de leurs pièces devers, le tout, bien entendu, toujours précédé d'une conférence. Il lui vint en tète une fois de composer un spectacle le jeudi saint avec l'oraison funèbre du prince de Condé, que Dupont-Vernon récita d'un bout à l'autre, sans broncher. C'est moi qui prononçai l'éloge de Bossuet : oh! ce fut une fête austère, et je vous jure qu'il n'y eut pas le plus petit mot pour rire. Mais que voulez-vous? On faisait mieux que de se re'gé-

nércr en ce temps-là, on s'e'difiait. Le public affluait à CCS communions.

Une année, il lui tomba en cervelle de célébrer un jubilé de Molière. II loua une salle, où il réunit tous les portraits qu'il put se procurer du grand homme, tous les bibelots qui lui avaient appartenu, toutes les éditions qu'on avait faites de ses œuvres; et toujours des conférences pour expliquer ces merveilles.

Il fit mieux : il institua un concours de tragédie ; le prix du concours devait être le droit de se faire représenter deux fois aux matinées du dimanche. Il nomma une commission, avec charge (la clause était expressément mentionnée) de ne point s'inquiéter des goûts frivoles du public. Lapièce choisie ne devant avoir que deux représentations, on n'avait pas besoin de complaire à la foule et d'avoir égard à la considération de la recette. Le projet n'avait pas l'ombre de sens commun ; mais ce diable d'homme avait le vent en poupe ; tout lui réussissait.

Sa commission mit la main sur une œuvre très incomplète sans doute, mais admirable par endroits, Ulm le Parricide, de M. Parodi, où se trouvait une des situations les plus nouvelles, les plus fortes et les plus pathétiques du théâtre contemporain. On joua Ulm le Parricide, et c'est encore moi qui fis la conférence. Le drame, encore qu'il fût écrit envers bien rocailleux, eut la chance d'attirer l'attention

de M. Perrin ; et l'auteur ne tarda pas à être admis à la Comédie-Française avec une nouvelle tragédie, Rome vaincue^ où M'"' Sarah Bernhardt, dans le rôle de Taveugle, emporta un des plus beaux et des plus purs triomphes de sa vie.

Des artistes et des pièces, M. Ballande en eut donc tant qu'il voulut, plus même qu'il ne voulut. Il trouva aussi, mais plus malaisément, des conférenciers. Je lui en présentai quelques-uns, ainsi La Pommeraye, qu'il ne connaissait pas encore; ainsi Albert Delpit, qui a peut-être oublié qu'il parla, lui aussi, et avec succès, à ces matinées* D'autres lui étaient tout indiqués par le renom qu'ils avaient conquis dans ce genre d'exercices ; ainsi Deschanel, qui voulut bien prêter à trois ou quatre de ces représentations l'éclat de sa parole; ainsi M. Legouvé...

Je m'arrête à ce nom ; car M. Legouvé a été l'un des maîtres de la conférence. C'est le goût que je portais, comme lui, à cet art délicat et charmant qui m'a valu l'honneur d'entrer plus avant dans son intimité. Je l'ai entendu plus d'une fois ; il avait une manière à lui, bien à lui, qu'il avait poussée à son plus haut point de perfection et que j'admirais de tout mon cœur, tout en comprenant l'impossibilité de m'approprier un seul des procédés qu'elle mettait en œuvre.

M. Ernest Legouvé n'abandonnait rien à l'improvisation. Il écrivait sa conférence d'un bout à

l'autre avec un soin infini, et ce premier travail fait, il priait sa femme, sa fille, quelques-uns de ses amis d'en écouter la lecture. Il se composait un public, et suivait sur leur visage l'impression de ses auditeurs bénévoles. Tout développement qui avait paru les fatiguer, tout mot piquant dont ils n'avaient pas souri étaient impitoyablement retranchés. « Ce qu'on supprime n'est jamais sifflé, » disait Scribe. Il écoutait toutes les observations ; tel passage n'était pas assez clair ; tel autre eût gagné à être raccourci ; et il se remettait à la besogne. ■ M. Lcgouvé était avant tout auteur dramatique. Il avait l'instinct et le goût de l'effet théâtral. Lisez tous les livres qu'il a composés : tout s'y tourne en scènes de comédie ; les récits se changent en dialogues et le mot de théâtre, le mot qui doit accrocher l'attention, arrive toujours juste à sa place. Il concevait la conférence comme une manière de vaudeville ou de drame, où l'idée, exposée dans l'exorde qui était comme un premier acte, se développait d'un mouvement régulier, à travers des scènes épisodiques, anecdotes ou digressions, qu'elle soulevait sur son passage, et emportait les esprits par un progrès certain, quoique insensible, jusqu'au dénouement. Il excellait à ces compositions savantes, où se trahit la main experte de l'homme de théâtre. Quand une fois il avait bien arrêté, de concert avec sa famille, la composition de la conférence, et qu'il en possédait le texte écrit ne varietiir, il se li-

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vrait à un autre travail qui n'était pas moins méticuleux : il s'exerçait à la dire. M. Legouvé, vous le savez sans doute, car il a publié sur l'art de la diction des livres excellents, M. Legouvé est un des meilleurs diseurs de ce temps. Il réunit dans cet art deux qualités qui semblent exclusives l'une de l'autre. Il est tout ensemble comédien Jusqu'au bout des ongles, et homme du monde, ou si vous aimez mieux, honnête homme, du cœur à Tâme et de la tête aux pieds. Ecoutez-le conter une anecdote : il a des finesses de débit, des suspensions, des soulignements, des changements de voix, qui sont presque inquiétants par l'idéal de perfection où ils arrivent; on craint d'y découvrir un grain de métier, et ce métier touche au cabotinage. Mais ces roueries se dissimulent sous un si brave et si grand air d'irréprochable simplicité, le causeur semble être si désintéressé de l'art déployé à son insu par lui-même, que tout soupçon d'affectation s'évanouit : il ne reste que le plaisir délicieux d'écouter dans un salon un monsieur de bonne compagnie, qui, s'étant mis au piano, en joue comme Rubinstein, sans paraître s'en douter ni s'en faire accroire. M. Legouvé revenait, à force d'art, au naturel le plus exquis. Les moindres intonations étaient longtemps étudiées, et Je suis sûr que ce qu'il y avait de plus difficile pour lui, c'était précisément de les ramener au ton aisé de la conversation courante, d'en faire toujours sentir la finesse, sans l'accentuer

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jamais. C'est en s'apprenant à dire le texte qu'il se le mettait dans la mémoire. Il réunissait alors une dernière fois son aréopage, il lui récitait à nouveau la conférence, et ne se hasardait qu'après un visa définitif devant le grand public.

Et encore ne s'aventurait-il qu'après avoir pris toutes ses précautions. Il se rendait compte de l'acoustique de la salle, fixait la place où devait être posée la table, envoyait par avance le fauteuil sur lequel il devait s'asseoir; car il craignait que, sur une chaise dont le maniement ne lui aurait pas été familier, des mouvements eussent risqué de perdre quelque chose de leur aisance. Ne souriez pas; on n'arrive qu'à ce prix à la perfection absolue,

M. Legouvé ne nous a donné qu'un petit nombre de conférences ; toutes étaient des chefs-d'œuvre. C'étaient des morceaux de maître dits par un impeccable virtuose. Je me souviens qu'un jour M. Legouvé, me rencontrant dans les coulisses comme il allait entrer en scène, me dit, moitié sérieux, moitié badinant :

— Pourquoi ètes-vous venu ? Vous avez déjà entendu cette conférence-là deux fois.

— Eh ! mais, lui répondis-je, je serais allé entendre dix fois le Carnaval de Venise joué par Paganini.

11 sourit; ce pouvait être à la fois une louange et une critique; et peut-être était-ce, dans ma pensée,

Tune et l'autre. J'étudiais, avec la curiosité d'un homme du métier, cet art merveilleux de composition, cette constante habileté de mise en scène, cette science imperturbable de diction, tandis que le public se laissait aller, lui, sans arrière-pensée, au plaisir d'écouter une parole si aisée et si piquante.

J'étonnerai sans doute beaucoup de mes lecteurs en leur disant que, parmi nos conférenciers, nous avon.5 eu Paul Féval, le célèbre romancier d'autrefois, dont le nom commence à tremper dans l'ombre. J'étais son collaborateur au XIX^ Siècle; il me fit part du désir qu'il avait de parler chez Ballande Je fus un peu surpris; car il ne s'était jamais essayé, et il touchait à l'âge où l'on n'apprend pas facilement un nouveau métier. Mais c'était un homme trop considérable pour que sa proposition fût écartée par une fin de non-recevoir. Ballande fut ravi de pouvoir mettre son nom sur son affiche.

J'allai l'entendre. Non, vous n'imaginez pas le succès; oncques ne vis rien de pareil. C'est là qno^ pour la première fois, je me suis rendu un compte exact du prestige qu'exerçaient sur la foule, dans l'éloquence, les dons extérieurs. Paul Féval était aimable de sa personne; un visage doux et mystique, avec une habitude de pencher légèrement la tête sur le côté, comme si elle s'inclinait sous le poids d'une souffrance intérieure; il séduisait, au premier aspect, par cet air de lassitude, sous lequel

on sentait pourtant la force du Breton, solidement charpente; il souriait l'œil à demi clos, un sourire extatique errant sur les lèvres : il restait ainsi quelques instants silencieux, l'esprit occupé de quelque vision céleste. Ses yeux s'ouvraient alors; la salle en était comme illuminée; il avait repris possession de lui-même; on s'apercevait alors qu'il y avait dans le regard et dans le sourire une malice narquoise, qui amusait par le contraste. Il commençait de parler, c'était la voix la plus enchanteresse que j'aie entendue jamais, sans en excepter celle de M. Larroumet, l'éloquent directeur des Beaux- Arts. Une musique d'une suavité pénétrante, une musique de séraphin, nuancée des inflexions les plus fines, les plus tendres, les plus spirituelles. On ne pensait pas aux idées qu'il exprimait; on était sous le charme.

Des idées, mon Dieu ! il n'en exprimait pas beaucoup, et il n'avait pas pris grand soin de les ranger dans un bel ordre. Je me souviens qu'il parla la première fois du Barbier de Séville. Il fit, en vrai romancier qu'il était, un portrait de ce coquin de Figaro, mais un portrait si joliment troussé qu'on se pâma dans le public. J'entends encore les petits cris d'aise que jetaient les femmes. Je serais fort en peine de me rappeler le reste.

Je l'avais vu, à diverses reprises, tirer de sa poche un papier qu'il consultait du regard. Après la conférence, comme j'avais l'habitude d'en rendre

compte au XIX^ Siècle^ j'allai lui demander communication de ses notes, pour aider ma me'moire. Car il n'y a rien de si difficile que de se souvenir exactement d'un discours qui s'en est allé sans plan et au hasard.

— Les voilà, me dit-il, mais elles ne vous apprendront rien.

Je vis avec stupéfaction, en les lisant, que ces notes se composaient des premiers mots qui amorçaient chaque paragraphe. Il avait écrit sa confé>. rence et l'avait apprise par cœur, et, comme il n'était pas sûr de sa mémoire, il avait consigné sur un papier, à chaque point d'arrêt, les premiers mots du développement suivant, qui mettaient le reste en branle.

Mais nous eûmes plus d'une fois, par la suite, occasion de nous entretenir de cette conférence. 11 m'avoua qu'il y avait travaillé trois mois.

— Elle m'a été payée cent francs, me dit-il en souriant, elle m'en a coûté dix mille.

Il était évident qu'à ce prix-là il n'en ferait pas beaucoup. Le fait est qu'il ne parla que quatre dimanches, répétant chacune de ses conférences deux fois de suite. Mais de tous ceux qui ont passé che^ Ballande, c'est peut-être celui qui a le mieux enipauméson auditoire, qui l'a le plus ému et charmé : j'ai vu des femmes à demi pâmées; l'action qu'il exerçait tenait de l'hystérie.

M. Hippolyte Maze, qui vient de mourir sénateur,

est un des conférenciers que j'avais présente's à Ballande. Ce'tait dans la première pe'riode des matinées, sous l'Empire. Maze, qui appartenait alors à l'Université, me vint parler du désir qu'il avait de s'asseoir sur notre chaise. Je le savais déjà très enfoncé dans l'opposition, d'un tempérament ardent, d'une parole impétueuse.

— C'est que nous nous sommes engagés d'honneur, lui dis-je, à ne jamais parler politique. Nous avons affaire à un public très sensible sur l'article. Il suffit de prononcer devant lui, d'une certaine façon, le mot de liberté, pour qu'il tressaille et batte des mains. Ce sont là des succès faciles; nous devons nous les interdire. Nous ne vivons que par la tolérance du gouvernement; au lendemain d'un scandale, il supprimerait purement et simplement les conférences; Ballande serait ruiné et rinstiiution perdue.

Maze m'assura en riant que mes craintes étaient chimériques, qu'il saurait parfaitement se modérer et même s'abstenir : il ne voyait dans la conférence de la Gaîté qu'un moyen de s'exercer à l'art de la parole, qu'il comptait pratiquer plus tard.

— Sur ce pied,lui-dis-je, je me fais fort de vous faire agréer de Ballande.

Ballande, qui eut plus tard plus de conférenciers qu'il n'en voulait, était alors obligé de les chercher partout. Il accueillit Maze à bras ouverts, et je le prévins de rappeler à son nouvel orateur la petite

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leçon que je lui avais faite. Il n'y manqua pas. Je ne pus ce dimanche-là assister à la confe'rence, mais je vis le lendemain arriver chez moi Ballande, non pas bouleversé, car Ballande ne descendait de son calme non plus qu'une statue de bronze de son piédestal, mais grave et soucieux :

— Est-ce que ça n'a pas marché hier? lui demandai-je.

— Très bien. Un succès prodigieux; il a vraiment l'éloquence entraînante. Mais le croiriez- vous ? Il avait à parler de Phèdre^ un sujet qui ne prête pas aux allusions politiques. Ne s'avise-t-il pas de dire à propos de Thésée, qui cherche la vérité qu'on lui cache, que c'est le destin des rois de ne jamais savoir la vérité, de n'avoir autour d'eux que des flatteurs qui la leur dérobent, de ne pas écouter la grande voix du peuple... La salle aurait croulé sous les applaudissements. S'il se trouvait hier dans toute cette foule un censeur ou quelque ami du ministère, nous sommes tous flambés.

Il y eut plus de peur que de mal. Ballande se contenta d'espacer Maze et, lorsque après la Commune les conférences reprirent, Maze n'eut plus besoin de ce tremplin, il put se lancer à visage découvert dans la politique active et militante, où il a fait un grand chemin.

Quelques-uns de nos professeurs de rhétorique de Paris, et notamment Gidel et Talbot, firent également des conférences très goûtées, mais le plus

gros de la besogne retomba, tout le temps que dura l'institution, sur deux hommes qui étaient toujours sur la brèche, prêts à boucher tous les trous, c'étaient Lapommeraye et moi.

Il est temps que j'y arrive.

C'est moi qui avais présenté à Ballande Henri de Lapommeraye, qui commençait à faire parler de lui sous les deux espèces d'écrivain et de conférencier. Il conquit du premier coup le public des matinées et le garda tant qu'elles durèrent. Personne n'eut jamais la parole plus prompte, plus facile, je dirais presque plus fluide. Il y avait chez lui de l'avocat de cour d'assises et du prédicateur de paroisse. II était prêt sur tout sujet et traitait le lieu commun avec une abondance extraordinaire d'improvisation; c'était la part du barreau. De la chaire, il tenait le don de l'émotion vraie ou feinte. Il s'attendrissait, il s'indignait, il protestait, et tandis que de ses bras il battait l'air ou se frappait la poitrine, sa voix, qui était fort belle et très étoffée, ou se mouillait de larmes réprimées ou éclatait en accents généreux. Il avait tour à tour le trémolo pathétique ou la vibration superbe. De ses yeux grands ouverts, penché sur la table, qu'il dominait debout de sa haute taille, il regardait, il fascinait son auditoire, à moins qu'il ne l'agitât et ne le fît frissonner en secouant d'un mouvement passionné sa noire chevelure, qui tombait longue et onduleuse sur son cou et dont il relevait d'un

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geste puissant de tête une mèche toujours rebelle. De temps à autre il s'humanisait, et d'un air gracieux, avec un sourire tout plein d'onction, il distribuait aux dames quelque compliment flatteur, comme s'il eût interrompu une causerie pour leur offrir des bonbons dans un drageoir d'or, ou il lançait avec malice, mais sans arrière-pensée de malveillance, quelque innocente épigramme aux opinions qu'il savait leur être antipathiques. Elles tressaillaient d'aise et se chuchotaient Tune à l'autre : « Il est charmant! Il est délicieux! »

Les hommes ne leur devaient rien; ils se laissaient pénétrer à la chaleur communicative de cette éloquence toujours en action. Ce que disait l'orateur n'était pas toujours d'une nouveauté bien piquante, mais il avait l'air d'en être si sincèrement, si profondément, si ardemment convaincu; il mettait à en convaincre les autres une telle ferveur de passion qu'on était, malgré qu'on en eût, remué, entraîné. Il s'emparait de la foule, comme autrefois Lachaud de ses douze jurés; il savait tous les moyens de la prendre et de la garder en sa main. L'artifice était parfois trop visible pour les délicats: jamais je n'ai vu le public résister ni même faire mine de se défendre. Lapommeraye, dans sa longue carrière de conférencier, n'a compté que des succès.

Nous ne tardâmes pas à devenir les deux colonnes du temple d'Israël. C'est sur nous que reposaient

les matinées. Aussitôt qu'un conférencier manquait de parole à Ballande, ou quand il n'en trouvait pas pour un sujet qui semblait peu attrayant, c'était Lapommeraye ou moi qu'il allait chercher. Nous répondions toujours : « Présent! » et nous allions gaiement au feu. Le public et le journalisme avaient associé nos deux noms à l'entreprise de Ballande. Quand les faiseurs de revues mettaient sur la scène un conférencier, c'était toujours ou Lapommeraye ou moi dont l'acteur se faisait la tête ou copiait les tics en les exagérant. Je me souviens d'une de ces charges qui amusa le tout-Paris d'alors. C'était à l'acte des théâtres. Chacune des pièces jouées dans l'année défilait, selon l'usage, à tour de rôle sous les yeux du compère, qui demandait des explications.

Des explications ! et aussitôt surgissait de derrière un portant le conférencier, sa table sur la tête et sa chaise sous le bras. Il s'asseyait gravement :

— Des explications, disait-il, je vais vous en donner.

Et il remuait du sucre dans son verre, et il buvait, et au lieu de reposer le verre sur la table, il le renversait sur lui et s'essuyait avec son mouchoir.

— Des explications, reprenait-il, les voilà.

Et le compère s'impatientait et il finissait par le chasser. A la troisième apparition que fit le conférencier, apportant ses explications, ce fut un fou rire dans toute la salle, et quand le compère se

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jetant sur sa table la lui prit des mains, lui criant : — Ne revenez plus! Vous êtes assommant avec vos conférences.

On se pâma, on se tordit. Tous les regards s'étaient tournés vers moi, qui riais du meilleur de mon cœur, car c'était moi que les Aristophanes de la revue avaient caricaturé dans celte scène. Lapommeraye eut son tour l'année suivante, et Saint-Germain ht de lui une charge très ressemblante, qui l'était même trop pour être vraiment comique, car il ne faut pas dans ces sortes de caricatures copier trop exactement le modèle. Il ne faut en prendre que les traits les plus saillants et les grossir avec le sens du grotesque. Au reste, nous prêtions l'un et l'autre à la caricature, car nous avions tous deux des procédés très en dehors, des tics faciles à saisir et à pousser au ridicule.

Je crois bien que pendant ces quelques années de vogue j'ai passé en revue tous les chefs-d'œuvre classiques et, par-dessus le marché, un assez grand nombre d'ouvrages de second ordre, que Ballande exhumait à titre de curiosités. C'est ainsi qu'il a joué la Phèdre de Pradon, la Fausse Agnès de Y^esxoMches Je Martyre de Saint-Genestde Rotrou; c'est ainsi qu'il essaya une fois de nous rendre une tragédie de Racine avec la mise en scène du temps. Il avait disposé sur les faces latérales de la scène trois rangées de bancs, sur lesquels il avait assis des comparses qui figuraient les courtisans du grand

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roi. Ils les figuraient, hélas ! de la façon la plus mesquine, et ces malheureux avaient l'air de s'ennuyer à quarante sous l'heure. Les payait-on même ce prix-là? Je m'étais chargé de les présenter au public et de lui conter la révolution que fit Voltaire, au xviii* siècle, lorsqu'il rendit la scène libre et en chassa la cohue des jeunes seigneurs qui l'avaient longtemps encombrée.

C'était le conférencier qui avait, dans ces représentations de jour, la plus large part de responsabilité; c'était lui aussi qui en tirait le plus de gloire. Je ne vous dirai pas les succès que j'ai pu emporter dans ce genre. Je ne rappellerai d'autre souvenir que celui d'une ou deux matinées, qui ont marqué dans ma vie d'une façon plus particulière.

J'écrivais alors tous les matins au XIX" Siècle, que lisait tout Paris. Je ne sais plus trop à propos de quelle frasque que nos écoliers s'étaient permise dans un des grands lycées de Paris je leur avais, dans le journal, adressé une petite semonce, et je m'étais servi au courant de l'article de ce qualificatif : ces malins singes. Je n'y avais pas attaché d'autre importance, non plus qu'About, qui avait laissé passer le mot. Vous savez comme les jeunes gens ont la tête près du bonnet : ils avaient pris feu sur cette injure; on s'était conjuré, on avait fait partie de louer l'orchestre du théâtre et d'y siffler l'insulteur de la jeunesse française. Je ne me doutais de rien, quand je reçus le samedi matin un bil-

let de mon vieil ami Maxime Gauclier, celui-là même dont les lecteurs de la Revue Bleue ont goûté si longtemps les critiques aise'es et fines : a Je viens, m'y disait-il, de coller dans ma classe une liste de souscription où s'e'taient inscrits la plupart de mes élèves. J'ai interrogé l'un d'eux, qui m'a révélé l'horrible secret. Ils organisent pour dimanche un furieux boucan en ton honneur. Je n'ai pas même essayé de les dissuader, tu sais toimême qu'aucun conseil ne serait écouté. Il faut les laisser faire et en rire. Je te préviens pour que tu ne sois pas pris à l'improviste et déconcerté ; tienstoi sur tes gardes. »

Je ne fis, en effet, que rire de cet avis. Je suis né avec l'instinct de la combativité. L'attente d'une lutte m'excite et m'amuse.

J'avertis Ballande,qui me demanda si je ne voulais point qu'il prît des mesures de concert avec la police.

— Jamais de la vie, lui dis-je, je me tirerai d'affaire tout seul, ce sont des gamins; ils se promettent [un divertissement, ne le leur gâtons point. Quand ils seront las de crier, je reprendrai l'avantage et ferai la conférence.

C'était également l'avis de Ballandc. Au fond, il était enchanté. Outre que la salle était pour cette matinée exceptionnelle louée du haut en bas, il prévoyait que le bruit de cette manifestation aurait son écho dans le journalisme; c'était de bon bien

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de réclame qui lui tombait du ciel comme une manne gratuite.

A midi, selon ma coutume, je me mis en route à pied, ruminant tout le long des rues et des boulevards l'exorde de ma confe'rence. Voilà qu'au moment d'entrer dans le théâtre par la porte des artistes. Je vis deux personnes se détacher d'un groupe assez nombreux qui stationnait sur le trottoir et se diriger vers moi, avec l'intention évidente de m'adresser la parole.

— Mon Dieu! monsieur Sarcey, me dit l'une d'elles, nous ne sommes pas connus de vous, mais nous sommes pères de famille et nous venons par avance vous présenter nos excuses pour nos galopins de fils, qui vous ménagent un fort charivari. Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour les détourner de ce projet, mais ils sont enragés; il ne nous reste qu'à vous demander pardon. Au reste, nous avons nous-mêmes loué des places et nous serons là pour vous soutenir.

— Vous me rappelez Brutus, lui dis-je en riant. Je remerciai ces messieurs de leur démarche, je

leur serrai la main et j'entrai. On était un peu nerveux dans les coulisses. Les acteurs avaient eu vent de ce qui se préparait. Les artistes n'aiment point en général que le sifflet entre en jeu, dans les choses du théâtre. Ce n'est pas précisément par intérêt ou par amitié pour le camarade; c'est qu'une fois le public déchaîné, il ne connaît plus rien ni per-

sonne. On ne sait jamais au juste où il s'arrêtera. C'est le chat de la fable qui, après avoir croqué le moineau du voisin, lui trouve un goût exquis et dévore les autres. J'étais peut-être le seul qui eût gardé son sang-froid et sa bonne humeur. Cette idée que les fils et les pères allaient se battre en mon honneur — plus quant civilia bella — m'avait mis en gaieté.

Je n'eus pas plutôt prononcé la formule sacramentelle : « Mesdames, messieurs, « que l'orage éclata. Ah! mes amis, quel vacarme! Ils avaient tous des sifflets à roulettes, et ils ne s'interrompaient de siffler que pour crier : des hurlements sauvages, des cris variés d'animaux, et de temps à autre sur l'air des lampions : « Des excuses ! des excuses ! » Quelques-uns, plus farouches, criaient même : « Pas d'excuses, à la porte! »

J'attendais, résigné et souriant. A la moindre éclaircie, j'essayais de jeter une phrase, qui était à l'instant couverte par un énorme brouhaha. Je n'insistais pas; je ménageais mes forces et ma voix. Ma tactique était de laisser s'épuiser les braillards; j'étais convaincu que le vrai public, après s'être amusé dix minutes ou un quart d'heure de ce tapage, finirait par s'en lasser, prendrait mon parti en masse et leur imposerait silence.

Ce calcul, qui était assez malin, trouva par le plus grand des hasards un auxiliaire sur lequel je n'avais pas compté. Dans l'avant-scène de gauche, il y

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avait, à côte de Ballandc, un avocat que je connaissais un peu, car c'était le frère de M. Laya, l'auteur du Duc Job, que l'on a repris tout dernièrement à la Comédie-Française. Il possédait une voix énorme, ce que nous appelons, en style de théâtre, un bon creux, une extraordinaire faconde, et une envie plus extraordinaire encore de déployer, coûte que coûte, Tune et l'autre. Le voilà qui enjambe le rebord de la loge, saute sur la scène, me serre la main, et embouchant sa trompette en lance les éclats à travers ce tumulte. A ce renfort inattendu, les assaillants redoublent de fureur; c'est une nouvelle tempête de cris et de sifflets. Il tient bon; je l'entends qui fait mon éloge, celui de Ballande, celui de Racine, celui des matinées, celui de la jeunesse, de cette noble jeunesse qui peut sans doute être égarée un instant, mais qu'un seul mot, un seul mot parti du cœur ramène aux grandes pensées et aux sentiments généreux.

Il en dit beaucoup, qui partent d'où ils peuvent, et la jeunesse n'est point ramenée. Mais elle faiblit sensiblement ; il ne reste plus que deux groupes d'acharnés, qui forment deux taches, très distinctes, l'une à l'orchestre, l'autre aux galeries d'en haut. Les siffleurs isolés se sont tus, soit par lassitude, soit plutôt que leurs voisins leur aient imposé silence. Le bataillon des pères saisit le moment.

Nous nous levons alors! comme on va dire tout à l'heure dans le Cid.

Quelques voix crient : « A la porte, les potaches!... Laissez-nous entendre!... C'est absurde!... c'est révoltant ! j)

Je vois un homme d'âge prendre un de ces gamins par l'oreille :

— En retenue, petit drôle!

On rit, le public de'cidément se re'volte ; c'est l'instant que mon défenseur choisit pour repartir. Je me Jette sur lui, je le supplie de me laisser faire. Je le pousse doucement vers la coulisse; il se débat, il veut absolument me tendre la perche d'un nouveau discours; je tiens absolument à ne pas la recevoir sur la tête :

— Partira... partira pas!...

Il part, il est parti; je rentre vainqueur sur la scène :

— Mesdames, messieurs...

Une nouvelle bordée de sifflets; mais cette fois le public se dresse sur pied, furieux :

— La police... la police !... il n'y a donc pas de police dans le théâtre?

Elle arrive, sous la forme de municipaux, et l'on voit poindre leurs uniformes aux troisièmes galeries. On leur indique les plus déterminés de la cabale; ils les cueillent proprement, malgré quelques résistances individuelles, et les emmènent hors de la salle. La même exécution va se faire à l'orchestre : mais les conjurés ont mieux aimé déposer les armes. Ils ont de bonne grâce remis les sifflets à

roulettes dans leurs poches; l'insurrection est vaincue; l'ordre règne à Varsovie.

— Mesdames..., messieurs..., nous venons de perdre vingt-cinq minutes; je vais tâcher de vous les faire regagner.

Et avec un emportement de parole extraordinaire, Je fais une conférence... oh! mais là une conférence! Je vous ai conté quelques-uns de mes fours; c'est bien le moins que je vous dise aussi mes jours de triomphe. J'ai goûté pleinement cette fois-là le délicieux plaisir de sentir un public vibrer sous ma main. Comme j'étais près de finir, un coup de sifflet honteux partit d'un coin de l'orchestre :

— Oh! mon jeune ami, lui dis-je, votre montre retarde d'au moins quarante minutes.

Le mot n'était pas autrement spirituel; mais il eût été cent fois plus bête qu'on l'aurait applaudi tout de même : ce fut une explosion de rires et de bravos. A la sortie, j'allai, comme bien vous pensez, demander la grâce de ceux qu'on avait menés au poste. Je leur serrai la main, après une petite admonestation paternelle. L'un d'eux, plus arrogant, me dit en secouant la tête que ça ne pouvait pas finir comme ça, et qu'on me sifflerait encore. Il se servit d'un autre mot que je neveux pas écrire.

— Eh bien! mon ami, lui dis-je, je ne veux pas vous priver de ce petit plaisir. Je ne devais pas parler dimanche prochain ; mais, pour vous être agréable, je prierai Lapommeraye de me céder son tour

de conférence; tâchez de ne pas vous faire mettre en retenue.

Le bruit de ces petits incidents s'était répandu dans le public, en sorte que le dimanche suivant la salle était bondée; il y avait du monde jusque dans les couloirs. Et voyez à quoi tiennent, en conférence, les succès et les échecs! L'auditoire était visiblement préoccupé; il attendait une manifestation qui ne se produisait pas. Moi-même j'avais préparé (ce qui était une sottise) quelques phrases piquantes, dont je ne trouvai pas le placement. Je fus gêné; on se tint sur la réserve à l'orchestre; je ne parvins pas à rompre cette mince couche de glace. Je parlai froidement et l'on m'écouta de même.

C'est toujours une entreprise bien délicate que de faire une conférence devant un public dont l'esprit est ailleurs. On a une peine infinie à le ramener; on y réussit quelquefois... Je me souviens à ce propos d'une petite histoire où j'ai joué un rôle.

Les organisateurs d'une fête de charité s'étaient fait donner la salle du Châtelet, et, pour forcer la recette, ils avaient imaginé de s'adressera Edmond About. About était alors en pleine possession de sa renommée; personne n'ignorait que c'était un causeur étincelant,et il n'avait jamais parlé en public, ce qui doublait la curiosité de l'entendre. Quand on sut qu'il avait accepté, quand son nom brilla sur l'affiche, ce fut comme si la Patti avait dû

chanter; en deux jours, l'immense salle du Châtelet fut louée du haut en bas. Les coupons firent prime,

About avait donné sa parole un peu imprudemment. Le bruit qui se faisait et dans les journaux et dans le public l'inquiéta outre mesure. 11 y a dans cet art de causer avec douze cents personnes une énorme part de métier qu'il n'avait pas apprise; il lui eût été pénible de n'obtenir qu'un succès d'estime. Il ne se sentait pas sûr de lui. La veille, nous le vîmes arriver au XIX" Siècle^ le cou enveloppé d'un foulard et parlant à peine :

— Diantre ! lui dis-je, est-ce que ça ne va pas, la voix? Et demain?

— Je tâcherai d'être en état.

Je le quittai là-dessus. Le lendemain, c'était dimanche, le fameux dimanche. A huit heures du matin, on sonne chez moi, et je vois entrer effaré, éperdu, un des organisateurs de la fcte :

— Tenez ! lisez, me dit-il, me tendant une lettre. About les prévenait qu'une bronchite le retenait

au lit; il les invitait à venir chez moi, les assurant que je les tirerais d'affaire. A cette lettre en était jointe une autre qui m'était personnellement adressée : About m'y priait de dégager sa parole; c'était un service qu'il attendait de ma vieille amitié.

Mon premier mouvement fut de refuser net. Moi, m'en aller parler, pauvre baryton de province, devant une salle qui comptait sur Faure, qui avait

payé pour l'entendre, qui serait horriblement désappointée et s'écoulerait peut-être, me laissant seul avec mon déshonneur :

— Il faut sauver la recette, s'écriait mon homme au désespoir, une recette énorme, formidable, la recette des pauvres. C'est pour les pauvres que vous vous dévouez; dévouez-vous. Le public vous en saura gré.

— Mais le sujet de la conférence est annoncé; je n'ai rien de prêt là-dessus, et il n'y a pas moyen de le changer, puisque vous jouez la pièce après.

— Bah! c'est du théâtre! Vous êtes toujours prêt sur le théâtre.

Tandis que nous discutions, une nouvelle lettre arriva, portée par le domestique d'About.

Il insistait avec force sur l'embarras où je le mettrais lui et les braves gens qui s'étaient placés à la tête de cette bonne œuvre, si je n'acceptais pas.

— Allons! voilà qui est dit! je me rends.

On n'avait point mis de bande sur l'affiche; on n'avait pas prévenu le public du changement de spectacle. On avait trop peur qu'il ne se produisît avant mon entrée en scène une désertion en masse. On supposait qu'une fois le rideau levé, les spectateurs prendraient leur parti de la substitution; satisfaits ou maugréants, peu importe ! l'essentiel était de ne pas rendre l'argent.

La toile se lève; je m'avance à la rampe, portant ma table, comme j'en ai l'habitude, au trou du

souffleur. Tandis que je me livre à cette opération, j'entends courir du haut en bas de la salle un murmure de surprise et de désappointement.

— Eh bien! oui,dis-je en regardant le public, ce n'est que moi... Et j'accompagnai la phrase d'un geste de résignation et d'humilité qui fut, à ce qu'il paraît, d'un si irrésistible comique que toute la salle part d'un fou rire. Ce début m'encourage; je me mets à conter avec beaucoup de verve et de bonne humeur le rhume d'About, les instances de ces messieurs, mes inquiétudes sur le public; je lui peins à lui-même les états d'esprit par où il vient de passer; tout le monde se reconnaît à ce tableau, et l'on rit de plus belle. J'aborde le sujet, et de temps en temps je m'arrête : ce n'est pas ça qu'About aurait dit... Voulez-vous que je vous dise ce qu'About aurait dit, et ce qu'il aurait dit beaucoup mieux sans doute, et je le fais parler et je lui réponds : c'est une comédie dont tout le sel est dans la gaieté bon enfant de l'improvisation. Je n'ai guère eu, dans ma vie de conférencier, de succès plus instantané et plus complet. Le lendemain, je reçus des organisateurs de la fête un encrier monumental avec cet exergue : Vale, scribe et ora; c'est dans cet encrier que je trempe aujourd'hui ma plume pour vous conter cette histoire.

Tout a une fin dans ce monde. Ce fut le succès même des matinées Ballande qui les perdit. Tous les directeurs, voyant qu'à convier le public le di-

manche dans l'après-midi on faisait de belles recettes, organisèrent des matinées dans leur théâtre, lis ne se décidèrent que lentement, les uns après les autres, et à grand'peine; mais ils y vinrent. Il n'y a pas d'endroit au monde où l'esprit de routine ait plus d'étroitesse, de force et de ténacité que le théâtre. Il vous semble, n'est-ce pas, qu'au premier bruit de l'engouement du public parisien pour les matinées dominicales, tous les directeurs, mis en éveil, auraient dû se jeter sur cette manne imprévue. Ils hésitèrent longtemps. J'étais alors en très bonnes relations avec Montigny, le directeur du Gymnase, qui était. Dieu merci! très intelligent et plein d'initiative. Dès que je vis le public affluer chez Ballande, j'allai trouver Montigny, et lui représentai avec chaleur qu'il y aurait beaucoup d'argent à gagner pour lui et que ce serait un service rendu à l'art si, tous les dimanches, il nous donnait dans l'après-midi quelque ouvrage de l'ancien Théâtre de Madame remonté avec soin. Je vois encore Montigny m'écouter d'un air de dédaigneuse condescendance et me dire de sa voix tranchante d'autocrate, impatient de toute contradiction :

— Des spectacles de jour! C'est insensé!

Il se rendit pourtant, vaincu plus tard par l'exemple. Mais jamais il ne voulut tremper les mains dans cette besogne subversive de toute tradition. Il s'en déchargea sur Landrol, un excellent comédien, qui la bousilla comme il put, loin de l'œil du maître. Le maître n'en empochait pas moins l'argent;

128 SOUVHNIRS D'AGE MUR.

car ces matinées en rapportèreut beaucoup; mais il soupirait et se lamentait sur la décadence du théâtre.

A mesure que ce mouvement s'accentuait, ce pauvre Ballande voyait décroître le profit de ses matinées. Il s'en inquiétait, il en souffrait : son chagrin me faisait peine, et je ne puis cependant y penser sans rire. Mon Dieu! qu'il était plaisant, quand il entrait, majestueux et irrité, dans mon cabinet :

— Encore un qui annonce des matinées! C'est mon idée que tout le monde me vole ! Je suis au pillage! c'est une indignité! Est-ce que le gouvernement devrait permettre qu'on me dépouillât ainsi.

Et, sérieusement, il me consultait sur l'opportunité qu'il y aurait pour lui à intenter un procès à tous ces filous qui lui avaient dérobé son idée! Il écrivait des placets aux ministres, pour demander une récompense nationale. J'ose à peine dire qu'il sollicita la direction de la Comédie-Française, et qu'il augura mal de son avenir quand il apprit qu'elle avait été remise en d'autres mains.

S'il s'était contenté de verser ses plaintes dans mon gilet, il n'y aurait eu que demi-mal, mais il les répandait, avec une impartialité bien rare dans notre siècle de fer, sur tous ceux qu'il rencontrait. Il était en train de devenir ridicule, et il passait tête de Turc, après avoir failli devenir tête de pipe.

Il avait toujours conduit son affaire avec beaucoup d'e'conomie; une e'conomie qui lui était imposée par les nécessités de son œuvre, mais qui était aussi dans son tempérament. Il avait eu jusque-là pour peu de chose et la salle où il donnait ses représentations et les acteurs qui jouaient tous chez lui pour l'honneur, et j'ajouterai même ses conférenciers pour qui ces matinées étaient un champ d'exercice, une palestre. A présent qu'il y avait des matinées partout, il s'était vu dans l'obligation de hausser ses prix, et rien ne lui était plus douloureux. Les yeux au ciel, il le prenait à témoin de l'ingratitude des artistes, qui lui demandaient un feu de vingt francs. C'était pourtant lui qui les avait formés; et le fait est qu'il leur donnait des conseils; on en faisait des gorges chaudes dans les foyers. Il courait sur son compte une foule de légendes, qui à force d'avoir été répétées étaient tenues pour vraies. Que de fois n'ai-je pas entendu conter une anecdote qui avait le privilège d'exciter un fou rire? Un jour, il jouait l'Alceste du Misanthrope, et comme il lui avait prêté son accent et son jargon, il avait été dès le premier acte fortement égayé par un public gouailleur. Il rentra dans les coulisses, et d'un air scandalisé :

— Oh! mes amis, s'écria-t-il, c'est la première fois que j'entends siffler Molière. Pauvre France 1

Ajoutons que le public s'était peu à peu dépris des conférences. Outre que toutes n'étaient pas

l3o SOUVENIRS D'AGE MUR.

amusantes, le nombre des sujets n'est pas infini, et les mêmes reparaissaient plus d'une fois sur l'affiche. Je me souviens d'une lettre irritée que je reçus un jour d'un honorable habitant de la province, qui, se trouvant de passage à Paris, était venu m'entendre parler du Barbier de Séville.

— Monsieur, me disait-il, si l'on m'avait dit que dans une confe'rence sur le Barbier de Séville il ne serait pas question de Figaro, je ne l'aurais Jamais cru.

El il me faisait la leçon, et il s'indignait. — Monsieur, lui re'pondis-je, il faut qu'une conférence plaise au public et l'instruise, cela est évident; mais il faut aussi qu'elle intéresse le conférencier. Celle que vous avez entendue est la troisième que je fais sur le Barbier de Séville; dans la première, j'ai en effet parlé de Figaro, de ses ancêtres et de ses successeurs ; dans la seconde, j'ai montré que le Barbier de Séville est le prototype du vaudeville, tel que l'ont entendu les écrivains de la Restauration. Cette fois-ci, pour ne pas me répéter et m'ennuyer moi-même, j'ai pris le personnage de Rosine et l'ai comparé à toutes les jeunes filles de Molière, de Regnard et du théâtre contemporain. Et voilà pourquoi, dans une pièce dont Figaro est Fâme, c'est à peine si le nom de Figaro a été prononcé une fois.

L'institution s'effritait donc, jour à jour ; elle tombait lentement en ruines. Ballande se relira

LES MATINÉES BALLANDE APRÈS 1870. l3l

enfin. Il obtint la concession du Théâtre Déjazet, et y fonda, avec son habituelle solennité de langage, le troisième Théâtre-Français. J'y fis encore, ainsi que Lapommeraye et quelques autres, un petit nombre de conférences ; mais elles n'attirèrent plus la foule; le goût n'y était plus.

J'avais gagné, à cette campagne poursuivie durant plusieurs années, d'apprendre le métier tant bien que mal, de me rendre compte de mes procédés et d'en acquérir le maniement plus facile. Peutêtre ne m'en voudrez-vous pas si je profite de cette halte pour vous dire quels étaient ces procédés, pour vous faire une petite théorie de la conférence, telle que je l'ai comprise et pratiquée.

Je n'ai pas la prétention de vous enseigner comment il faut s'y prendre pour faire une conférence. Je ne veux que vous conter plus simplement comment je m'y suis pris moi-même; je voudrais épargner à ceux qui me liront quelques-uns des tâtonnements par où j'ai passé, leur signaler quelques-uns des écueils où j'ai sombre plus d'une fois. Je sais bien que l'expérience des autres ne sert pas à grand'chose. Peut-être cependant ces conseils, fruits d'une longue pratique, offriront-ils un certain intérêt à ceux qui ont l'inieniion de courir la même carrière.

Il va sans dire, n'est-ce pas? que pour aborder la conférence, il faut d'abord avoir le don. Oh ! un petit don, un tout petit don. Il ne s'agit pas d'être né pour la grande éloquence. On peut arriver dans

MÉTHODE POUR FAIRE UNE CONFÉRENCE. i33

ce genre à de Jolis succès sans un ensemble e'minent de qualite's supérieures ; mais encore faut-il posséder de certaines aptitudes, modestes si l'on veut, mais réelles. Il y a des hommes qui sont des écrivains très habiles et même des causeurs étincelants, et qui ne parleront Jamais en public. Les uns n'ont pas la parole facile, les autres ont une voix sourde et molle.. Tenez ! on a beaucoup parlé, il y a tantôt trente ans, des conférences d'Alexandre Dumas père. Personne n'était plus amusant et plus brillant que Dumas causant à table ou dans un salon ; en conférence, et devant un public, c'était un homme éteint. Il lisait d'une grosse voix molle des passages de ses Mémoires, qu'il rattachait péniblement les uns aux autres. La foule accourait tout de même, parce qu'on était avide de contempler le vieux Dumas dans ce nouvel avatar; nous nous gardions bien, nous autres Journalistes, d'émettre une critique qui eût pu chagriner le bon géant, amoureux de popularité. Il a pu se croire, et il se croyait de bonne foi, le roi de la conférence, comme il Tétait du roman. Il n'y avait pas d'âme plus naïve et plus facile aux illusions. Jamais, s'il n'eût porté devant la table du conférencier le rayonnement de son nom, il n'aurait pu réussir dans ce genre : la voix était cotonneuse; elle ne mordait point sur l'auditoire.

Mais Je n'ai que faire d'insister. Il en est sur ce point de la conférence comme de tous les autres

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arts. A la base, il y a le don, c'est-à-dire un ensemble de qualite's naturelles, sans lequel on ne deviendra jamais, malgré tout l'effort et tout le travail du monde, qu'un bon et propre ouvrier : c'est déjà quelque chose d'être cela, et comme, après tout, la conférence n'est pas un art de luxe, comme elle a un but d'enseignement et qu'elle vise plutôt à l'utilité pratique, je me ferais scrupule de décourager les honnêtes gens, pleins d'instruction et de bon vouloir, qui chercheraient, en s'appropriant nos procédés, à vaincre les résistances de la nature. La première condition pour faire une conférence, c'est d'avoir quelque chose à dire. Pour faire un civet, dit la Cuisinière bourgeoise, prenez un lièvre ; on n'a jamais fait un bon civet avec une queue de lapin. Mais entendons-nous : avoir quelque chose à dire, ce n'est pas posséder, sur le sujet qu'on a choisi, des idées neuves ou des aperçus singuliers; ce n'est pas apporter des paradoxes, ces paradoxes fussent-ils les plus ingénieux et peut-être les plus vrais du monde. Non, je vous dirai même que si vous avez de ces idées neuves, de ces aperçus singuliers, de ces points de vue paradoxaux... eh bien, le conseil que je vous donnerais, ce serait de les garder prudemment dans votre poche, à moins d'être sûr du public auquel vous vous adressez, et d'être plus sûr encore de votre autorité sur lui. Mettez-vous bien dans la tête cette vérité primordiale, vous qui aspirez à l'honneur d'instruire ou

MÉTHODE POUR FAIRE UNE CONFERENCE, i 35

d'amuser vos contemporains par la conférence : on n'enseigne aux gens que ce qu'ils savent, on ne leur persuade que les choses dont ils ont déjà un penchant à être convaincus; on ne leur ouvre que les idées sur lesquelles ils ont par avance des lumières; le bon grain de la parole ne germe que s'il tombe sur les esprits de longue main préparés à le recevoir. Défiez- vous de toute idée neuve qui heurte un antique préjugé et surtout un sentiment général ; si vous la hasardez, ne le faites qu'avec une circonspection extrême.

Non, quand je parle d'avoir quelque chose à dire, j'entends par là qu'il faut avoir sur le sujet que l'on traite des idées que l'on a trouvées soi-même, ces idées fussent-elles aussi vieilles que le monde, ces idées fussent-elles de simples lieux communs. Une idée personnelle n'est pas une idée neuve ; il n'y a pas beaucoup d'aperçus originaux : c'est une idée que l'on a découverte, après beaucoup d'autres, par l'effort de son initiative individuelle. L'originalité consiste non à penser des choses nouvelles, mais à penser par soi-même des choses que des milliers de générations avaient pensées avant vous.

Prenons un exemple.

Vous avez à parler, je suppose, du Cid de Corneille. Eh bien, n'allez pas vous évertuer d'abord à lire ce qu'on a écrit sur le Cid : laissez de côté l'admirable étude de Sainte-Beuve et les exégèses des commentateurs. Lisez tout bonnement le Cid;

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imprégnez-vous de la pièce, songez-y, tournez et retournez-la; allez la voir, si on la joue; si la lecture ni la représentation de ce drame ne vous suggèrent aucune impression qui vous soit propre, dame! mon ami, que voulez-vous que je vous dise? ne vous mêlez pas de faire de conférence ni sur le Cid ni sur aucun autre thème tiré de la littérature; c'est qu'apparemment vous n'êtes pas né pour le métier.

Mais si vous avez tressailli et vibré à quelque endroit; s'il s'est présente' à votre esprit quelque rapprochement qui ait pour ainsi dire surgi du fond de votre lecture, si vous vous êtes formé vousmême une opinion sur l'ensemble ou sur quelques scènes de l'œuvre, c'est à cela que vous devez vous attacher, c'est cela qu'il faut dire, c'est cela que j'appelle : avoir quelque chose à dire.

Ne vous inquiétez pas de savoir si d'autres l'ont pensé avant vous et l'ont dit peut-être même mieux que vous ne le direz vous-même. Ce n'est pas l'affaire. L'idée, tant vieille soit-elle, paraîtra nouvelle et le sera en effet, parce que vous lui imprimerez forcément le tour de votre esprit, parce que vous la teindrez, sans y prendre garde, des couleurs de votre imagination. Comme c'est vous qui l'aurez fait jaillir de la lecture, comme c'est vous qui aurez vous-même tiré cette vérité de son puits, vous vous passionnerez pour elle; vous mettrez naturellement à l'exprimer une bonne foi, une sincérité, un em-

MÉTHODE. POUR FAIHE UNE CONFÉRENCE. iSy

portement dont la chaleur se communiquera au public.

Ce n'est qu'après avoir fait ce premier travail, le seul nécessaire, le seul efficace, [que je vous permets — faites bien attention, je le permets, je ne le conseille pas — que je vous permets de lire ce que vos devanciers ont pense' du Cid et ce qu'ils en ont écrit. Si. par hasard, vous y rencontrez quelque point de vue intéressant qui vous avait échappé et qui vous frappe, méfiez-vous pour l'amour de Dieu, ne le transportez pas tel quel dans votre conférence, où il ferait un méchant effet de pièce rapportée et de placage. Non, reprenez le Cid à nouveau, relisez-le avec la préoccupation de cette idée, suggérée par un autre; cette idée, remettez-la dans le texte afin de l'en tirer vous-même, repensez-la, faites-en votre chose; oubliez le tour et la forme que lui a donnés Sainte-Beuve, chez qui elle a lui pour la première fois à vos yeux. Si vous n'arrivez pas à en prendre possession, à la fondre si bien dans le creuset de votre esprit qu'elle ne se distingue plus des matières en fusion qui y bouillonnaient déjà, mieux vaut l'écarter, si ingénieuse, si amusante qu'elle soit.

Sachez-le : il n'y aura de bon, dans votre conférence, que ce que vous aurez pensé vous-même, et ce que vous aurez pensé vous-même aura toujours un petit cachet d'originalité. Vous avez pensé que Chimène sacrifie son amour à son devoir, que Ro-

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drigue est un héros, bouillant d'amour et de jeunesse, que Don Diègue est un Gascon épique... N'allez pas vous embarrasser de scrupules et vous répéter tout bas ; mais tout le monde a dit ça !

Tout le monde Ta dit ! tant mieux d'abord, parce qu'il y a des chances pour que votre public en soit enchanté, vous voyant ainsi dans le vrai jusqu'aux oreilles. Mais tout le monde ne l'a pas dit comme vous le direz; car vous le direz comme vous l'avez pensé, et vous l'avez pensé vous-même.

Je ne saurais trop insister sur ce point..

En conférence, il ne faut point écarter le lieu commun; je ne sais qui a dit que le lieu commun est la matière et l'àme de l'éloquence. C'est là une grande vérité. Mais il faut repenser par soi-même le lieu commun, le refondre en quelque sorte à l'image de son esprit.

Nos professeurs — beaucoup se sont essayés à la conférence — ont presque tous un défaut contre lequel il faut que je les mette en garde, car c'est ce défaut qui explique la froideur avec laquelle j'ai vu accueillir par le public des leçons pleines d'érudition, de bon sens et d'esprit. Ils ne manquent jamais, quand ils parlent d'un ouvrage, de passer en revue les opinions qu'en ont exprimées des critiques qui les ont précédés, de les discuter, d'en montrer le fort et le faible, et de conclure : « La Harpe a dit cela; Villemain l'a contredit; Sainte- Beuve s'est rangé à l'avis du premier; » et ils citent,

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et ils discutent, et ils e'piloguent. C'est une méthode excellente dans une classe de rhétorique, ou devant un auditoire de Sorbonne. En conférence, c'est une autre affaire. Il n'y a, il ne doit y avoir de vrai que ce que dit le conférencier; le reste n'existe pas. Je ne connais, moi qui l'écoute, ni Sainte-Beuve, ni Villemain, ni La Harpe; je ne vois que lui, et c'est à lui de me dire ce que je dois croire. Et plus ce qu'il me dira se trouvera conforme à ce que je crois déjà être vrai, plus je lui trouverai de bon sens et de talent.

Réglez-vous donc là-dessus, vous qui vous asseyez sur la chaise du conférencier. Vous devez faire table rase de tout ce qui a été dit avant vous sur le sujet que vous traitez. Si vous reprenez — même sciemment — les idées des autres, c'est que vous vous les êtes assimilées, c'est que vous les avez faites votre chair et votre sang. Vous les lancez du haut du Sinaï avec la conviction du prophète, qui vient de voir Dieu face à face. C'est Dieu qui vous a révélé lui-même ces vérités merveilleuses, que Chimène sacrifie son amour à son devoir, que Rodrigue est un héros, et que le Cid est une œuvre qui pétille de jeunesse. Vous en êtes convaincu, imprégné, flamboyant, quand vous descendez la montagne. Vous êtes heureux et fier de les apporter à votre public; vous les lui imposez.

Je ne me moque ni ne raille. Je parle fort sérieusement; car j'ai horreur de l'ironie, qui est la

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plus sèche et la plus stérile des figures. Si vous ne tirez pas de vous-même (souvent après l'y avoir mise par artifice) la matière de votre discours, vous pourrez faire ou d'ingénieux papotages de salon ou de sévères leçons de Sorbonne, vous ne ferez Jamais — entendez-moi bien, Jamais — une bonne conférence.

Quand une fois vous êtes en possession de votre sujet et des idées qu'il a suggérées, il s'agit de les classer et de les ordonner; c'est le travail de la composition.

Je n'en sais pas de plus important et de plus difficile.

Vous avez sans doute, quand vous étiez au lycée, appris par cœur ou tout au moins lu les Sermons de Massillon. Vous vous rappelez ces divisions géométriques, d'une implacable rigidité: et ce sera mon premier point, et ce sera mon second point, et ce sera mon troisième point. Et le sermonnaire prenait l'un après l'autre chacun de ces points, et quand il en avait fini avec le premier point, il ne manquait pas d'en avertir ses auditeurs, et il leur disait : « Prenez garde. Je passe au second point. » Voici quel était ce second point, et de même pour le troisième, qui était presque toujours le dernier.

Vous avez souri de l'inflexibilité de ces cadres, à moins que vous ne l'ayez déclarée assommante. Eb bien, il faut construire et ordonner une conférence comme un sermon de Massillon. Il va sans dire

que VOUS pouvez et qu'il vaut mieux même de'rober aux yeux les lignes qui coupent ces cadres et qui en marquent distinctement les parties. Mais il faut que ces lignes existent, que vous les ayez toujours présentes à l'esprit, et que le public vous sente maintenu par elles.

Une conférence n'a chance de s'imposer au public et de lui plaire que lorsqu'en rentrant à la maison chacun des auditeurs peut dire à sa femme, qui lui demande des nouvelles : « Voici quelle était sa thèse, et, pour la soutenir, il a dit ça d'abord, puis ça, et enfin ça pour conclure. » Je donnerais presque comme une loi du genre qu'il ne faut dans une conférence avoir qu'une idée mère, qui s'éclaircit et se confirme par trois ou quatre groupes de développements successifs.

Oui, mais comment ordonner ces développements ?

Je crois qu'il y a quelques esprits très nets et très puissants qui trouvent tout de suite l'ordre le plus lumineux et le plus probant, qui établissent pour ainsi dire du premier coup, après une vue d'ensemble, les grandes divisions où ils caseront leurs développements : heureux ceux qui ont cette force et cette rectitude de pensée ! J'avoue que, dans la préparation d'une conférence, ce que j'ai toujours rencontré en dernier, c'est l'ordonnance générale du sujet et la disposition des développements.

Comme j'imagine qu'il y a parmi les confèrent

ciers beaucoup d'infirmes comme moi, qui ne sont pas capables d'embrasser d'un coup d'oeil un sujet et de le distribuer avant tout autre travail en ses parties principales, je m'en vais vous conter comment je m'y prenais ; je reconnais que ce proce'de' n'est pas le meilleur, et il m'a joué plus d'un méchant tour. Mais je le livre pour ce qu'il vaut, et il m'a été constamment d'un grand service.

Je savais ce que je voulais dire ; j'avais mes idées sur le sujet. Sentant mon impuissance à les ordonner, je ne m'inquiétais pas de la composition et je prenais au hasard un des thèmes à développer, et je le ruminais, le tournant et le retournant dans ma cervelle, sans me demander à quelle place il faudrait le mettre. J'en faisais autant des autres : je les prenais comme le caprice du travail me les apportait, je les roulais longtemps dans ma tête, et peu à peu, sans que je sache trop comment, les grandes lignes se dégageaient et me devenaient visibles. Les développements s'ordonnaient pour ainsi dired'euxmêmes et prenaient leur vraie place, et je n'arrivais le plus souvent à établir et arrêter l'ensemble de la composition que longtemps après avoir fortement préparé chacune des parties. Il y a telle conférence que j'ai refaite trois ou quatre fois devant divers publics avant d'en avoir découvert et fixé la meilleure ordonnance, celle qui était la plus logique et la plus claire. 11 est vrai que lorsque enfin je. possédais le vrai cadre, je tenais la conférence pour

faite : le reste n'était plus pour moi que l'accessoire.

C'est là un défaut de mon esprit : je ne puis m'élever à l'ensemble qu'en m'aidant du détail. Buffon dit avec raison dans son discours sur le style qu'avant de commencer à écrire un ouvrage, il faut en avoir très exactement arrêté le plan. Moi, c'est, au contraire, en préparant l'expression de mes idées que je finissais par en découvrir et par en fixer l'ordonnance. Ce n'est pas la méthode des maîtres; mon excuse, c'est que je n'ai pu faire autrement; et maintenant encore, après tant d'années d'exercice, quand j'ai une conférence à faire, je ne m'embarrasse point de l'ordonnance des idées, me réservant de la rencontrer plus tard, au petit bonheur : je me jette tout de suite, à corps perdu, dans cette partie de la préparation qui devrait venir la dernière, celle qui consiste à chercher et à fixer la forme sous laquelle on présentera ses idées au public.

J'ai, sur ce point particulier de la forme et du style qui est le plus redouté des adeptes de la conférence, quelques conseils à leur donner qui peutêtre leur seront profitables.

Le premier de tous, c'est de ne jamais lire une conférence écrite, et de ne jamais réciter une conférence apprise par cœur. Vous me direz que quelques-uns, et qui comptent parmi les plus ce" lèbres, l'ont fait, et vous me rappellerez ce que je

SOUVENIRS D'AGE MLR.

VOUS ai conte moi-même de Paul Fe'val et de M. Ernest Legouvé. Vous pourriez m'en citer d'autres encore : Coquelin aîné lit ses conférences, je parle au moins de celles que j'ai entendues; d'autres encore dont le nom est moins retentissant. Mais prenez garde : Paul Féval a fait deux conférences en sa vie, M. Legouvé une douzaine peutêtre, Coquelin trois ou quatre : aucun d'eux n'a prétendu faire de la conférence un métier. Vous, je suppose que vous voulez, comme moi, devenir un conférencier véritable, c'est-à-dire un homme capable d'improviser sur n'importe quel sujet devant n'importe quel public un développement sur un thème quelconque. Eh bien, vous pourriez lire ou réciter dix ans des conférences, sans vous être formé au métier de la conférence. Non, vous ne serez pas plus avancé au bout de dix ans qu'au premier jour.

Et puis, si vous saviez quelle force de persuasion on perd à lire ou à réciter ! Si on lit, les yeux attachés sur le papier ne s'ouvrent plus sur la foule pour la magnétiser ; si l'on récite, le regard plonge au dedans, hypnotisé par le travail de la mémoire, et il ne s'en dégage plus cette électricité qui éveille et secoue l'auditoire. Quelques-uns cherchent à ruser : ils font semblant d'improviser ce qu'ils lisent du coin de l'œil sur un manuscrit habilement dissimulé, ou ils feignent d'hésiter sur le mot d'une phrase qu'ils ont apprise d'avance et qu'ils

savent par cœur. Ce sont là des malices cousues de fil blanc dont le monde n'est dupe que peu dUnstants. Il ne tarde pas à pénétrer Tartifice : le développement est trop régulier, la phrase est trop arrêtée et trop polie, les mots eux-mêmes sont d'un choix trop juste ou trop ingénieux, tout cela sent et trahit Tapprêt.

Mieux vaut, quand on lit ou qu'on récite, le faire franchement.

— Qu'avez-vous besoin, demandais-je à M, Legouvé, de ce manuscrit que vous étalez sur votre table et dont vous tournez les pages ; vous n'y regardez jamais et vous possédez une mémoire imperturbable?

— C'est affaire d'honnêteté et de pudeur, me répondit-il. Je tâche de réciter comme si j'improvisais, mais je ne veux pas me donner des airs d'orateur qui improvise. Je tiens à ce que le public sache la vérité : il entend une lecture faite par un homme qui sait lire.

Coquelin y met moins de façon encore : il lit franchement, etafinquepersonnen'enignore, il chausse, pour lire plus à l'aise, le lorgnon obligatoire. Ce n'est pourtant pas la mémoire qui manque à celuilà! Mais il a pensé sans doute qu'il ne ferait pas illusion, même s'il apprenait par cœur et récitait, si naturelle et si variée que puisse être sa diction et il a eu raison. L'illusion est impossible.

Mais voyez à quoi l'on s'expose quand on lit.

146 SOUVENIRS D'AGIE MUR.

Coquelin nous lisait un soir à la salle des Capucines une conférence sur Tart du comédien, et, parlant des grands artistes qui avaient illustré la scène, il en vint à citer le nom de Régnier. Vous savez que Régnier a été son professeur au Conservatoire et qu'il a protégé ses premiers pas à la Comédie-Française. Ace nom, Coquelin s'arrête, prend son temps, et d'une voix mouillée :

— Pardonnez, messieurs, si je ne puis surmonter mon émotion...

Le mouvement, s'il eût vraiment jailli de l'improvisation, aurait touché le public. Mais, quoi ! il était noté d'avance; l'orateur s'était dit : Là, je serai ému, ma voix s'étranglera ou se mouillera, et je serai forcé de suspendre un instant ma lecture; ce n'était plus qu'un artifice de comédien, et au lieu de nous attendrir avec le conférencier, nous avons admiré l'art avec lequel il avait rendu sa scène.

N'écrivez donc jamais une conférence ; j'ajouterai même : n'emportez point de notes, au moins dans les conférences que j'appellerai d'apparat, qui doivent se faire devant un public nombreux, dans une grande salle. Je n'admettrais les notes que dans les conférences qui, s'adressant à un petit auditoire d'initiés ou de fidèles, se rapprochent de la leçon de collège. Au théâtre ou dans les vastes amphithéâtres de cercles, point de notes. Souvenez-vous que le public est un monstre aux mille tctes et que vous ne le dompterez que si vous tenez votre regard

constamment attaché sur le sien. Tandis que vous cherchez votre papier et que vous le lisez, le monstre se dégage du magnétisme dont vous l'avez enveloppe. Il a le loisir de penser à autre chose, et souvent il en profite.

Mais les citations?...

Eh bien, ne citez pas, ou, si vous ne pouvez faire autrement que de citer, citez de mémoire. La citation sera peut-être tronquée, mutilée, dénaturée : tant pis pour l'auteur! Que vous fait l'auteur? Il est mort, l'auteur ; et vous, vous êtes en scène. Pour vous, l'essentiel est de ne pas lâcher un instant le public. J'ai parlé sur toutes les œuvres classiques du répertoire ; vous pensez bien que je ne les sais pas toutes par cœur. J'ai une des mémoires les plus abondantes, il est vrai, mais les plus inexactes qui soient au monde. Je ne m'en embarrassais point : toutes les fois que j'avais une citation à faire, vers ou prose, je lançais résolument le texte à toute volée, changeant les mots, faussant les vers, au hasard du souvenir; mais que m'importait à moi! Ou le public savait la pièce, et le passage tout entier lui remontait à la mémoire en son vrai texte; ou il l'ignorait, et, en ce cas, ma citation lui suffisait parfaitement, parce qu'il était emporté, roulé dans le développement de l'idée à laquelle cette citation ne servait que d'appui et de lumière.

Je ne vous permets qu'une note, mais celle-là je vous conseille même de l'apporter et de la garder

ouverte sur votre table. Elle doit tenir en un petit carré de papier grand comme la main.

Qu'est-ce donc que cette note?

C'est le plan de la conférence. Ce sont les trois ouquatre points qu'elle doit successivement toucher et qui en forment comme l'ossature. Ces points peuvent être fixés chacun par deux mots; mettons par une ligne d'écriture, si vous voulez faire mesure pleine.

Vous aurez bien rarement besoin de ce carré de papier. Mais c'est une sécurité de savoirqu'il estlà. Il vous arrive parfois, n'est-ce pas? causant avec une personne, de ne pas trouver un nom ou le mot dont vous avez besoin. Plus vous le cherchez, plus il vous fuit; plus il recule dans les obscures profondeurs de la mémoire éperdue. Et cependant, ce nom ou ce mot, il vous est familier; vous l'avez, comme on dit, sur le bout de la langue. Mais c'est comme un fait exprès : il ne sortira pas.

Eh bien, il se produit parfois dans la mémoire du conférencier des trous de ce genre qui s'ouvrent brusquement, sans qu'on sache pourquoi, où l'idée, le thème du développement disparaît, s'engloutit corps et biens. Quand on a son idée, on est certain de la pouvoir développer bien ou mal ; mais si l'idée manque, on a beau chercher avec effarement dans sa mémoire, elle ne vous rend pas plus l'idée absente qu'elle ne vous renvoyait tout à l'heure le mot perdu.

Ne VOUS fiez pas au raisonnement pour retrouver celui de vos points qui se sera ainsi dérobé. Il peut se faire d'abord que la composition de votre conférence ne soit pas d'une logique excellente : c'est, je vous en ai prévenu, ce qu'il y a de plus difficile à trouver, et ce qu'on trouve toujours en dernier quand on le trouve : le bel ordre des parties, concourant chacune, en sa place logique, à l'harmonie de l'ensemble. Si les idées dont se compose la conférence ne sont liées que par un fil artificiel, il peut arriver que ce fil casse, et les idées fuient comme les perles d'un collier brisé.

Mais alors même que l'ordonnance de la conférence est excellente, que les thèmes se suivent et s'enchaînent logiquement pour circuler autour de l'idée principale, il faut craindre encore un éblouissement subit. Il se fait tout à coup dans le cerveau un vide énorme ; c'est une sensation affreuse dont je puis parler doctement, car j'en ai été deux fois la victime. La première fois, j'ai été obligé de quitter la salle; il paraît que je faisais si mal à voir que personne n'a ri ni sifflé. L'œil est devenu brusquement vague et le regard éperdu; le visage s'est voilé d'ombre; j'ai bu coup sur coup deux ou trois verres d'eau, balbutié quelques paroles incohérentes et me suis retiré, chancelant. On a cru, dans le public, à quelque soudaine attaque de paralysie.

L'autre accident a été bien plus gai. C'était au boulevard des Capucines, devant le public restreint

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de l'endroit, avec qui j'étais en grande familiarité de relations depuis longtemps. Je m'amusais en ce temps-là à improviser ce qu'on appelait autrefois des physiologies^ c'est-à-dire des monographies de métier : le journaliste, l'auteur dramatique, l'acteur, le professeur. C'était une série, qui n'a pas .laissé que d'amuser les habitués de la salle des Capucines. Je parlais du professeur; et j'avais, conformément aux principes que je viens de vous exposer, divisé la conférence en trois points : il fallait, pour être professeur, réunir trois qualités que j'avais énumérées.

Je développe le premier thème, tout va bien : arrivé au second point, l'idée se dérobe ; elle a fui ; impossible de remettre la main dessus. Mais j'étais avec des amis; je ne me démonte point, bien que ces aventures n'aillent jamais sans un soupçon de ridicule :

— Tiens Idis-jegaiement, voilà que jene retrouve plus la seconde qualité du professeur; c'est une qualité perdue : y a-t-il quelqu'un parmi vous qui puisse me la rendre ?

On sourit, on ne répond point. Il m'eût suffi d'un motpourmeremettreen selle. Personne ne meledit; au contraire, on paraît s'amuser beaucoup de mon embarras, que je cache sous une gaieté bon enfant.

— Ma foi, messieurs, j'ai décidément égaré mon second point ; nous allonspasser au troisième. Peutêtre le second profitera-t-il de ce répit pour revenir.

MÉTHODE POUR FAIRE UNE CONFÉRENCE. i5l

Je m'étends avec complaisance sur ce troisième point; car on peut, quand on sait son me'iier, allonger et varier un développement au gré des circonstances et de l'heure. Mais ce diable de second point s'obstine à ne pas reparaître.

— Allons, messieurs, dis-je avec ma bonhomie accoutumée, je n'ai pas retrouvé la seconde qualité du professeur. Faisons-en notre deuil ; j'irai demain la chercher au bureau des objets perdus...

Et comme tout le monde se levait pour prendre congé, voilà que l'idée m'arrive comme un coup de lumière :

— Ah ! messieurs, je l'ai, je la tiens !...

Le mouvement s'arrête ; on me regarde ; on a l'air d'attendre; je tire ma montre :

— Elle est venue trop tard ; ce sera tant pis pour elle. Il faut être à l'heure.

On se mit à rire et il n'en fut que cela.

Mais, depuis cet accident, j'ai toujours dans ma poche les quatre mots cabalistiques à l'aide desquels je puis rappeler le thème disparu, évoquer l'idée évanouie. C'est une bonne précaution à prendre, et je vous engage à ne pas la négliger.

Pour les développements, ne vous fiez qu'à vousmême ; je vous ai dit qu'il ne fallait jamais les écrire ; je m'en vais vous expliquer à présent comment je m'y prenais, comment je m'y prends encore pour les préparer.

Quand vous avez pris toutes vos notes, quand vous possédez au moins en gros toutes les idées dont se composera la conférence, [soit que vous les ayez déjà rangées dans un bel ordre, soit que la masse, confuse encore, en bouillonne dans votre esprit, quand vous êtes arrivé à ce moment de la préparation où Ton ne cherche plus que le tour à leur donner, qu'une façon de les exprimer plus claire, plus colorée, plus vivante, quand vous en êteslà, écoutez-moi bien, mon ami, ne faites jamais rimprudenee de vous asseoir à votre bureau, vos notes ou votre livre sous les yeux, une plume à la main. Si vous habitez la campagne, vous avez sans doute un bout de jardin à votre disposition, et à défaut d'une allée d'arbres qui vous appartienne, le tour de ville, où il ne passe jamais personne ; si

COMMENT ON PRÉPARE UNE CONFÉRENCE, i53

VOUS êtes Parisien, vous avez dans le voisinage ou le Luxembourg, ou les Tuileries, ou le parc Monceau, ou en tout cas quelque rue large et solitaire, qui permette de rêver à Tair, sans trop de dérangement; si vous n'avez rien de tout cela, ou que le temps soit exécrable, vous avez chez vous une chambre plus vaste que les autres, levez-vous et marchez. On ne prépare une conférence qu'en se promenant. Le mouvement du corps fouette le sang et aide au mouvement de l'esprit.

Vous avez emporté dans votre mémoire les thèmes de développement dont la conférence doit se former; piquez-en un dans le tas, le premier venu, ou celui qui vous tient le plus au cœur, qui pour le moment vous séduit le plus, et faites comme si vous étiez devant le public : improvisez-le. Oui. forcez-vous à l'improviser. Ne vous inquiétez pas des phrases mal faites, ni des mots impropres, allez toujours votre train ; poussez jusqu'au terme du développement, et, une fois au bout, recommencez le même exercice ; recommencez-le trois fois, quatre fois, dix fois, sans vous lasser. Vous aurez d'abord quelque peine: le développement sera court et maigre; peu à peu, autour du thème principal, viendront se grouper ou des idées accessoires ou des faits probants, ou des anecdotes afférentes, qui rétendront et l'enrichiront. Ne vous arrêtez dans ce travail que si vous remarquez qu'à reprendre ainsi le même thème vous retombez dans

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le même développement, et que ce développement, avec ses tours de langage et ses suites de phrases, se fixe dans votre mémoire. Il ne faut jamais rien savoir par cœur. A quoi vous sert l'exercice que Je vous recommande ? A vous préparer un large et plantureux humus de tours et de mots sur le sujet que vous devez traiter. L'idée, vous l'avez ; c'est l'expression que vous cherchez. Vous craignez que les mots et les formes de phrases vous manquent. II faut en accumuler par avance un nombre considérable; c'est un amas de munitions dont vous vous précautionnez pour le grand jour. Si vous commettez l'imprudence de vous charger la mémoire d'un seul développement qui soit définitif, vous retombez dans tous les inconvénients que je vous ai signalés ; on fait l'effet de réciter une leçon, et cela refroidit; la mémoire peut manquer, on perd le fil et l'on reste court ; la phrase n'a plus cet air de négligence que l'improvisation donne seule et qui charme la foule. Mais vous avez préparé une demi-douzaine de développements sur la même idée, sans en fixer aucun ni dans votre mémoire, ni sur le papier; vous arrivez devant le public; l'esprit, cejour-là, si le bonheurveut que vous soyez entrain, est plus aiguisé, plus alerte; la nécessité de trouver sur-le-champ lui communique unelucidité et une ardeur dont on ne se serait point cru capable. Il puise dans cette masse de mots et de tours par avance accumulés, ou plutôt c'est cette

COMMENT ON PRÉPARE UNE CONFÉRENCE. l55

masse elle-même qui se met en branle, qui accourt vers lui, qui l'emporte dans son mouvement; il suit le flot, il a l'air d'improviser ce qu'il récite ; et il l'improvise en effet tout en le récitant.

Ce n'est point une méthode nouvelle que j'invente. Les anciens, hélas ! ont épuisé la matière, et il faut toujours en revenir au De oratore de feu Cicéron. Vous avez, j'imagine, entendu conter que Thiers, lorsqu'il devait prononcer à la Chambre un discours important, essayait d'abord sur ses amis et ses hôtes l'effet de ses arguments. Il recevait beaucoup, et tous les soirs il improvisait pour un petit cercle d'auditeurs quelqu'une des parties de son discours futur. Les visiteurs se succédaient, et il recommençait, sans se lasser, et même sans lasser les autres, le même développement; il tirait au mur. Au fond, n'est-ce pas le même genre de préparation que je vous recommande ? Vous n'êtes pas M. Thiers; vous n'avez pas sous la main des séries d'écouteurs qui se relayent pour vous prêter le collet; je ne vous conseillerais pas d'infliger à votre malheureuse femme le supplice de ces recommencements et de ces hésitations. Improvisez pour vous, comme si vous parliez devant un public.

Il vous arrivera sans doute plus d'une fois au cours de ces improvisations successives de rencontrer un mot pittoresque, un trait spirituel, une phrase heureuse. Gardez-vous de l'emmagasiner dans votre mémoire, et au retour de le piquer sur

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le papier, comme un papillon qu'on fixe d'une épingle sur une feuille blanche. Si vous l'apportez à k conférence, vous voudrez absolument le placer, et au lieu de vous abandonner à l'improvisation dans le développement de votre idée, vous serez tout occupé à le diriger vers la saillie ingénieuse ou brillante que vous avez en poche. Vous paraîtrez, quoi que vous fassiez, embarrassé, gauche, et les trois quarts du temps vous raterez l'effet sur lequel vous comptiez; vous aurez sacrifié la pensée à un mot, et ce mot ne portera point.

Ce mot, mon Dieu ! peut-être ne sera-t-il pas perdu, bien que vous ayez pris soin de l'oublier. Qui sait ? peut-être, au grand jour, dans le courant de l'improvisation, remontera-t-il à la surface, et vous le verrez tout à coup qui surgira au remous d'une phrase. Oh ! alors, jetez-le hardiment; il sera d'autant plus goûté qu'il aura l'air d'une trouvaille, d'une bonne fortune.

Le grand principe auquel il faut toujours revenir, c'est que tout] en conférence doit être improvisé; mais, prenez-y garde l on n'improvise avec succès devant le public que ce que l'on a vingt fois improvisé en son particulier, comme on ne tire d'une fontaine que l'eau qu'on a eu soin d'y verser d'avance.

Beaucoup croient que l'on peut au moins apprendre par cœur son exorde et sa péroraison. Ce n'est pas mon avis. J'en ai tâté; le moyen ne m'a jamais

réussi. Tout au plus admettrais-je que parlant devant un public nouveau, si Ton a à lui adresser d'abord quelques-uns de ces remerciements, quelques-unes de ces phrases de courtoisie qui sont commandés par l'usage, on en fixât l'expression, parce que là ce sont de pures formules de politesse et qu'il vaut mieux les savoir par cœur. Il serait ridicule de s'empêtrer dans sa phrase, quand on félicite une personne de sa bonne santé ou qu'on lui fait compliment de son mariage.

Mais toutes les fois que vous avez une idée vraie à exprimer, et il y en a dans Texorde et dans la péroraison comme dans le reste, il faut improviser. Car le public est toujours averti par un changement de ton ou d'allure du moment où l'orateur passe de la récitation à l'improvisation pure; et il entre en défiance : il se demande tout le temps si l'improvisation ne serait pas tout simplement chez celui qu'il écoute une récitation incertaine; il n'a plus la foi, il se défend. Voyez-vous! on n'a de succès réels, je ne saurais trop le répéter, que si le public se sent en quelque sorte plongé, baigné tout entier dans le flot profond et rapide de l'improvisation.

La péroraison même... — et. entre nous, est-ce qu'il y a besoin dans une conférence de ce qu'on appelle une péroraison, — la péroraison, c'est le coup de gueule de l'acteur médiocre sur le dernier vers de la tirade. Les grands artistes dédaignent l'applaudissement qu'il soulève. Qu'est-ce que vous

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prétendez faire, quand vous prenez la parole ? Vous voulez exposer et prouver une idée. Eh bien quand votre démonstration est faite, vous mettez un point; c'est la péroraison. Une conférence ne vaut point par l'ingéniosité d'un exorde, par la brillante fanfare d'une péroraison, par le nombre et Téclat des phrases à facettes semées dans le discours; elle vaut par l'ensemble de sa masse. Soyez sûrs que, quand vous aurez loyalement exposé, développé et démontré votre idée, quand vous l'aurez, applaudi ou non, imprimée dans l'esprit de votre public, il n'y a pas de succès comparable à celui-là.

L'applaudissement ! fuyez-le comme la peste. Un public qui applaudit est un public à qui vous laissez le loisir de ne pas écouter. Quand il bat des mains, c'est un signe qu'il ne s'attache plus à l'idée que vous exprimez, qu'il n'est plus emporté, roulé dans le torrent du discours. Il prend le temps de se récrier à une jolie phrase, de s'extasier sur un trait d'esprit; mauvaise affaire pour vous' car il oublie, en s'attardant à ce détail pour l'applaudir, ce qui est le fond de la conférence, la suite des idées et du raisonnement; vous aurez de la peine à le ressaisir.

Je suis si persuadé de cette vérité, que jamais je ne laisse à mes auditeurs le loisir de respirer. Vous pensez bien qu'il m'est arrivé à moi aussi comme aux camarades d'enlever par-ci par-là un coin de conférence avec une vivacité plus brillante et d'en avoir

conscience : ori a toujours conscience de ces sortes de choses. J'avais à peine lancé le dernier mot du développement que je repartais à bride abattue pour une autre série d'idées, coupant court à toute velléité d'applaudissements. La foi qu'on porte à l'orateur s'évapore en ces bravos.

Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime.

disait jadis M. Belmontet, dans un vers demeuré célèbre. Le seul applaudissement qui compte, le seul vrai, c'est l'attention dU public qui se laisse si bien gagner à ce que vous dites qu'il ne songe plus à la façon dont vous l'avez dit.

Vous serez sans doute quelque peu effrayés de savoir qu'il faut improviser une douzaine de fois et souvent davantage chacun des thèmes de développement dont se compose une conférence. Vous penserez en vous-même que c'est là une bien grosse besogne. Oui, mes amis, il n'y a rien de si long et de si préoccupant que la préparation d'une conférence; il faut en prendre votre parti, vous qui prétendez courir cette carrière. Vous y dépenserez beaucoup de temps et de peine. Rassurez-vous pourtant : le travail vous deviendra plus aisé et plus rapide à mesure que croîtra chez vous l'habitude de le faire. Parmi ces thèmes de développement, comme chaque conférencier n'aborde que les sujets qui ont rapport à ses études et sont de sa compétence, quelques-uns se représenteront sou-

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vent et ne demanderont plus qu'une pre'paration sommaire. Cet humus dont je vous parlais tout à l'heure, ce terreau de tours de phrase, de mots précis et pittoresques se sera naturellement enrichi, vous l'aurez sous la main et vous vous en servirez à l'occasion, sans nouvel effort.

Il viendra un temps où, môme pour les thèmes qui vous seront nouveaux, vous n'aurez plus besoin, pour en établir le développement, de dix ou douze improvisations successives. Vous serez étonnés comme, avec facilité, du premier coup, les idées accessoires et les faits probants jailliront de l'improvisation première et s'ordonneront autour de l'idée principale pour la soutenir et l'éclairer. Ce sera toujours un travail délicat ; mais il ne sera plus ni aussi pénible ni aussi malaisé. En quelques heures, réparties sur deux ou trois jours, vous enlèverez la préparation d'une conférence, à la condition, bien entendu — c'est une condition primordiale — de posséder pleinement votre sujet.

Vous avez improvisé, les piquant l'un après l'autre, au hasard de la fourchette, chacun des thèmes de développement qu'il ne s'agit plus que de remettre à leur place, le jour de l'improvisation définitive. Une des grandes inquiétudes du conférencier novice, c'est de savoir comment passer d'un thème à un autre; ce que Boileau appelait le travail des transitions, dont on nous a fait jadis au lycée une peur bleue. Permettez-moi de vous livrer tout

COMMENT ON PRÉPARE UNE CONFÉRENCE. i6t

de suite un axiome, que je ne suis arrivé à formuler qu'après bien des réflexions et des tâtonnements. En conférence, il n'y a pas de transition.

Quand vous avez terminé un développement, vous en abordez un autre, comme à dîner, quand vous avez mangé le potage, vous passez à l'entrée et au rôti. S'il n'y a aucune liaison entre les deux idées qui se succèdent dans votre discours, à quoi bon en mettre une factice? Méfiez-vous, quand vous parlez, des petites finesses, des supercheries de style, des fausses élégances. Tout cela ne vaut rien et ne sert à rien. Quand vous avez achevé l'exposé et la démonstration de l'idée, dites loyalement, si vous voulez dire quelque chose : « Nous en avons fini avec ce thème; passons au suivant. » Mais le mieux serait de ne rien dire du tout et d'entamer, sans prévenir que par un court silence qui joue le rôle d'un à la ligne, un autre ordre 'de développement.

Si, au contraire, il y a un rapport entre les deux thèmes, ne vous inquiétez pas; vous n'avez pas besoin de le marquer expressément. Il est inutile de se mettre en peine pour jeter un pont entre les deux idées; du moment que vous, orateur, vous sautez de l'une à l'autre, le public doit sauter derrière vous, emporté du même élan. La transition, il n'y en a pas d'autre que le mouvement de votre pensée, que l'auditoire suit nécessairement, si vous le tenez d'une main ferme.

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Ah! dame! il faut que vous, conférencier, vous ayez toujours présente à l'esprit, même à travers les [digressions que vous vous permettez, votre idée principale, et que vous ne la laissiez pas oublier aux auditeurs; vous n'aurez aucune peine à les y ramener, quand vous y reviendrez vousmême. Et si, par hasard, vous vous en êtes si fort éloigné que vous ne sachiez plus quel chemin prendre pour la retrouver, le plus simple est d'avouer franchement votre embarras au public : « Il me semble que nous nous égarons... Où en étais-je? Ah! je voulais vous démontrer que... » Et voilà le fil renoué, sans grand art, je l'avoue ; mais j'ai remarqué que le public vous savait gré de le prendre pour confident, de lui parler à cœur ouvert, et, au besoin, de lui demander conseil. Il ne faudrait pas faire de ce moyen d'exciter l'intérêt et la sympathie un artifice, un truc. Le public est très malin; il verrait aisément que vous vous jouez de sa crédulité et il se piquerait contre vous. Mais si vraiment vous avez perdu le fil, ne craignez pas de dire naïvement : « Je ne sais plus où j'en suis, mettez-moi dans le bon chemin. » Si un mot vous échappe, demandez qu'on vous le souffle. On ne vous le soufflera pas, probablement, mais vous aurez eu le temps de le trouver pendant qu'on cherche, ou une excuse pour ne l'avoir pas mieux trouvé que les autres. Cette excuse, elle ne serait pas admise chez un homme qui récite; car elle

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passerait pour défaillance de mémoire, et rester court par défaut de mémoire est ce qu'il y a de pire en conférence, comme au théâtre, comme en chaire. Le rire éclate invinciblement. Elle ne choque point chez un orateur qui improvise; elle peut même plaire par je ne sais quel air de sincérité et de bonhomie.

Y a-t-il un ton et un style particuliers pour la conférence, comme il y en a un pour le discours académique, pour la chaire, pour la Sorbonne, pour le barreau? C'est un point à examiner.

Qu'est-ce qu'une conférence ?C'est]à proprement parler une conversation avec plusieurs centaines de personnes, qui écoutent sans interrompre. On peut dire en général que le ton de la conférence doit être celui de la causerie. Mais, voilà, il y a autant de tons de causerie qu'il y a de causeurs. Chacun cause selon son tempérament, son tour de visage, son allure d'esprit; chacun cause comme il est, et ce qui plaît dans une causerie, c'est précisément d'y retrouver la physionomie du causeur. Je ne puis donc sur ce point vous donner qu'un conseil : tâchez d'être, par art, une fois assis sur la chaise du conférencier, ce que vous êtes naturellement dans votre salon, quand vous causez avec cinq ou six personnes et que vous prenez le dé de la conversation. Écoutez-vous parler, observezvous; ces dédoublements nous sont devenus très faciles, grâce à l'habitude que nous avons prise de

nous analyser nous-mêmes, et faites tout votre effort pour reproduire en conférence non pas votre voisin, qui parle peut-être mieux que vous, mais vous-même, rien que vous-même, en accentuant s'il est possible le rendu de vos traits principaux. Je résumerai mes conseils dans cette formule, qui est moins humoristique qu'elle n'en a l'air : il vous est permis, il vous est même recommandé de vous faire une tête pour la conférence, mais il faut que cette tête soit la vôtre.

Il faut que votre personnalité tout entière éclate dans votre discours. Et c'est à cela surtout que sert cette méthode d'improvisations successives que je vous prescrivais tout à l'heure. Tandis que vous improvisez ainsi, seul, en face de vous-même, sans témoins qui vous induisent au désir de poser, vous vous livrez; vous mettez, sansyprendre garde, tout votre être au plein vent. Le pli est pris, vous répandez de même votre personnalité devant le public ; vous n'êtes plus un orateur plus ou moins éloquent, plus ou moins guindé, vous êtes un homme» vous êtes vous.

Etre soi, c'est l'essentiel.

Tenez! parmi les jeunes conférenciers qui se sont révélés en ces derniers temps, il n'y en a pas un qui ait conquis plus vite une réputation plus grande et plus légitime que M. Brunetière. Il n'y en a pourtant pas un qui soit plus éloigné, quand il parle, du ton accoutumé de la causerie familière.

COMMENT ON PREPARE UNE CONFERENCE. i65

Il semblerait donc que la conférence, telle qu'il la pratique, ne rentrât pas dans la définition que nous avons faite du genre : une conversation avec un public qui se tait.

Mais que voulez-vous? C'est ainsi que Brunetière cause, et il cause comme il est. C'est un homme de doctrine, qui aime à dogmatiser; il sent un invincible besoin de de'montrer ce qu'il avance et de forcer la conviction de ceux qui l'écoutent. Il pousse et fait manœuvrer ses bataillons d'arguments avec une précision de logique et une ardeur de tempérament merveilleuses. La phrase tombe de ses lèvres autoritaires avec une ampleur, une correction et une force sous lesquelles tout plie. On le retrouve tout entier dans sa conférence ; la conférence est donc excellente parce qu'elle est de lui ou plutôt parce qu'elle est lui.

Le vieux Boileau avait déjà exprimé ces vérités dans des vers qui ne sont pas parmi ses mieux frappés :

Chacun pris dans son air est agréable en soi ;

Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.

Si je voulais causer comme Brunetière, je serais exécrable; il est probable, en revanche, que si Brunetière voulait s'approprier quelques-uns de mes procédés, il n'y réussirait point, parce que, à vrai dire, mes airs de bonhomie, mes familiarités de langage, mes jovialités d'anecdotes coupées de

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francs rires, mes phrases inachevées et torrentueuses ne sont pas des procédés, tout cela fait corps avec moi-même; tout cela, c'est moi, un peu plus moi peut-être que je ne suis à l'ordinaire; mais Brunetière aussi, probablement, est un peu plus lui en sa conférence qu'à la maison, au coin de son feu.

Me sera-t-il permis de terminer ces reflexions sur l'art du conférencier par quelques conseils pratiques :

Ne dînez jamais avant l'heure de la conférence. Un potage, quelques biscuits trempés dans du bordeaux, rien de plus. Si vous craignez des tiraillements d'estomac, joignez une tranche de roastbeef, mais sans pain. Ne vous chargez pas l'estomac. On a la rage, en province, quand vous devez faire une conférence, de vous inviter à un dîner de gala. C'est la plus mauvaise de toutes les préparations. Vous avez beau vous retenir, vous mangez et vous buvez trop; vous arrivez en causant avec tout ce monde à la salle de la conférence. Vous avez une peine infinie à vous ressaisir.

Dînez peu et seul, une heure auparavant ; étendezvous une demi-heure sur un canapé, et dormez un bon coup. Allez ensuite, tout seul, où l'on vous attend, improvisant, réimprovisant, ruminant votre exorde, si bien que, lorsque le rideau se lève, vous êtes parfaitement entraîné, vous êtes en forme. Je ne sais pas comment font les orateurs politiques pour prononcer de longs discours après les ban-

quets de gala. Il est vrai qu'ils ne dînent pas le plus souvent. J'en ai vu qui, tout le temps du repas, roulaient, pre'occupés, des boulettes de mie de pain sous leurs doigts, et ne répondaient que distraitement, par d'insignifiants monosyllabes, aux agaceries de leurs voisins.

Parlez debout; on dispose d'une voix plus ample et plus forte; mais surtout on domine son auditoire, on le tient sous son regard. Parlez derrière une table, bien que vous n'ayez (d'après les règles que j'ai exposées! aucune note à lire, aucune citation à faire le livre à la main. On est maintenu par la table et ramené au ton de la conversation. Si l'on a devant soi le large espace de l'estrade, à mesure que l'on s'échauffe on se donne plus de mouvements; on se surprend à arpenter la scène; le ton monte et il n'est bientôt plus en harmonie avec le terre à terre des choses que l'on a apportées à dire. Défiez vous de ces emballements.

Surveillez vos jeux de physionomie et vos gestes; mais pas trop. Je laisse aller les miens à la grâce de Dieu; le naturel, même alors qu'il est exubérant et trivial, vaut mieux qu'une correction factice et compassée.

Ai-je d'autres recommandations à faire? Non, je crois bien que je suis au bout de mon rouleau. Toutes au reste se ramassent en une seule : « Soyez vous. » Il est entendu, n'est-ce pas? qu'il faut d'abord être quelqu'un.

l68 SOUVENIRS D'AGE MUR.

Vous connaissez à présent les procédés dont je me suis servi, dont j'use encore. Il ne me reste plus pour terminer cette histoire qu'à vous parler de la conférence en province et à l'étranger, et enfin, dans un chapitre qui sera le dernier, de la campagne que nous avons faite au boulevard des Capucines.

Si je ne consultais que les intérêts de mon amourpropre, je me garderais d'écrire ce chapitre de mes Mémoires. Les pointes que j'ai faites en province ne m'ont laissé que de méchants souvenirs ; je n'y ai jamais emporté de succès bien franc: je n'ensuis que bien rarement et par exception revenu content de moi-même et des autres. Mais l'histoire de ces échecs, qui ont été nombreux et constants, pourra être utile à ceux qui courent la même carrière ; elle leur épargnera peut-être quelques-uns des naufrages que j'ai subis, en leur signalant les écueils où je suis venu me briser. Après avoir longtemps exhalé contre les provinciaux une mauvaise humeur inutile et fort sotte, je me suis rendu compte des causes qui m'avaient empêché de réussir, et je me suis convaincu qu'en cette affaire c'est moi qui avais toujours eu tort contre le public.

Et d'abord, mes amis, fourrez-vous dans la tête cette vérité', où je ne suis arrivé que lentement et après bien des réflexions : toutes les fois qu'un conférencier n'empaume point le public devant lequel il parle, c'est sa faute et non celle du public. Il ne peut, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. Vous traitez le public, qui est demeuré froid, d'idiot et de crétin. Soit, mes amis, je vous le concède ; votre public était ce que vous dites, composé de crétins et d'idiots, mais c'était à vous de le savoir et de vous arranger pour leur dire ce qui pourrait être compris d'eux ou leur agréer. Vous vous plaignez de leur bêtise : mais vous êtes plus bête qu'eux, puisque votre métier, c'était de prévoir, de flairer cette bêtise et d'y accommoder votre discours. En conférence, comme au théâtre... plus qu'au théâtre, car l'homme de théâtre a le droit d'en appeler de Philippe ivre à Philippe à jeun, le conférencier, lui, n'a pas cette ressource. Si le hasard fait qu'il parle devant Philippe ivre, il faut qu'il tienne compte de cette ivresse et qu'il trouve juste les choses qui persuaderont ou toucheront un roi pris de vin. En conférence, c'est toujours — et la règle ne souffre aucune exception — c'est toujours le public qui a raison contre l'orateur; car le dernier but de l'orateur est d'agir sur son auditoire et de l'amener à croire ou à faire ce qu'il veut de lui. S'il manque son coup, c'est qu'il n'a pas visé juste.

Vos professeurs, quand ils vous enseignent la

rhétorique, vous parlent-ils encore des mœurs oratoires ? J'en doute, car je ne vois plus le De oratore de Cicéron parmi les livres de classe, et puis, le De oratore serait inscrit au programme que les élèves d'aujourd'hui le liraient, comme ils lisent Virgile, dans le substantiel compte rendu d'un manuel de baccalauréat. Tous les chapitres que les anciens ont écrits sur les mœurs oratoires, et ils n'en ont pas été chiches, se peuvent résumer dans cette formule que je vous donnais tout à l'heure : Quand on a affaire à un public de crétins, il faut savoir que l'on va parler à des crétins et ne leur dire que ce qui peut persuader des crétins.

Vous vous rappelez le mot célèbre d'un des grands avocats de notre barreau parisien. Un de ses amis, qui venait d'écouter une de ses plaidoiries, lui reprochait d'avoir insisté sur un argument qui était d'une évidente absurdité : « Quand on plaide, lui répondit-il, il faut donner les mauvaises raisons comme les bonnes : il y a toujours parmi les juges un esprit mal fait qui n'est touché que de celles-là. »

C'est là proprement ce que les anciens, qui ont tout dit sur l'éloquence, leur art favori, appelaient les mœurs oratoires : connaître, par une sorte d'intuition, les caractères et les dispositions du public à qui l'on s'adresse et le prendre par ses endroits sensibles.

C'est cette vérité, simple comme la vérité et vieille comme l'éloquence, que j'avais fini par dé-

couvrir, après Cicéron et Aristote. Mais, voyezvous ! on ne de'couvre jamais rien que n'ait dit Aristote ou Cice'ron. Seulement autre chose est de l'avoir appris chez eux, autre chose est de l'avoir trouvé, à la suite de nombreuses expériences personnelles, à force d'études et de réflexions. Et la preuve, c'est qu'après avoir lu cette page, s'il vous arrive de faire four en conférence, vous vous écrierez, à part vous, en regardant le public : « Crétin, va ! » tandis que moi, je dirai comme vous : Crétin, va ! mais en m'adressant à moi-même. Voilà la différence, et elle vient tout bonnement de ce que je suis aussi ferré que feu Cicéron sur les mœurs oratoires .

C'est sous l'Empire, aux environs de i865 ou 1866, que l'on commença à me demander en province. J'ignore si dès cette époque la conférence y était florissante ; peu importe au reste. Je n'ai pas la prétention d'écrire l'histoire de la conférence dans notre pays ; les documents me manquent. Je conte mes souvenirs, au hasard de la mémoire, et tâche d'en tirer quelques enseignements utiles aux conférenciers, mes frères. Je ne m'inquiétais pas trop dans cette première période, qui va jusqu'en tSjo, des insuccès que je rencontrais presque partout. Je les avais prévus et fait entrer en ligne de compte. Ils ne m'étaient pas moins sensibles; mais je m'étais dit que je fie m'emparerais des publics de province qu'après beaucoup d'essais et de tâton-

nements. Il y a chez ies ouvriers un proverbe qui dit qu'on n'apprend le me'tier 4e menuisier qu'en gâtant beaucoup de bois ; on n'apprend celui de conférencier qu'en manquant beaucoup de conférences. J'ai parlé en ce temps-là à Nantes, où j'ai été, deux jours de suite, franchement exécrable ; à Lyon, où l'on a été poli pour moi, mais glacé, et la vérité est que j'avais été très médiocre ; dans quelques villes de la Normandie et de l'Est, et à chaque fois j'avais senti sous les compliments obligés de ceux qui m'avaient fait venir l'étonnement chagrin de gens déçus dans leur attente. Mais j'en avais pris mon parti; je m'étais donné quelques années pour arriver à conquérir ce nouveau public. Je ne me rebutais point des chutes, si douloureuses qu'elles fussent pour mon amour-propre. Je me consolais en me disant que le retentissement en était limité, que l'écho n'en venait point jusqu'à Paris. Les journalistes de la localité, par courtoisie pour un confrère, accompagnaient le compte rendu de la conférence de quelques louanges banales, qui ne tiraient pas à conséquence.

Après la guerre, il y eut en province un grand mouvement de conférences. Les municipalités en organisèrent quelques-unes; dans beaucoup de villes, il se fonda des sociétés littéraires qui se donnèrent pour but de former des centres intellectuels d'enseignement et de causerie. L'Université se mit en branle : des associations composées de profes-

seurs de facultés et de professeurs de lycées organisèrent des cours suivis, les uns destinés aux Jeunes filles, les autres aux gens du monde, d'autres encore plus spécialement réservés aux ouvriers. C'était une idée qui devait naturellement venir à presque toutes ces sociétés de joindre aux conférences régulièrement données par les orateurs du cru le ragoût d'une conférence demandée à l'un de ceux qui passaient pour être à Paris les maîtres du genre.

J'étais très en vue à ce moment-là; la campagne de conférences que j'avais menée à grand bruit dans les Matinées Ballande avait mis mon nom en évidence ; c'est à moi que s'adressèrent tout naturellement la plupart des cités qui voulaient organiser chez elles des séries de conférences : on me demandait la leçon d'ouverture, ou tout au moins une conférence de gala. Je crus l'heure des revanches à la fin venue : j'étais maître ou à peu près du métier; je jouissais d'une autorité incontestable; j'avais en ce genre ce qui manquait à M. Bourbeau, le prestige ; je possédais sur l'ancien répertoire et sur les théories dramatiques un stock considérable de conférences toutes faites, où je n'avais qu'à puiser : ce serait bien le diable, medisais-je, si avec tous les atouts dans la main, je ne gagnais pas la partie.

Je continuai de les perdre, les unes après les autres, tout comme autrefois. Les perdre, entendonsnous : ce n'étaient pas des fours scandaleusement

noirs; non, c'étaient des chutes de'centes, dont j'aurais pu, si j'avais eu moins de clairvoyance et plus de vanité, me dérober le secret à moi-même. Je sentais bien que tout ce monde, en revenant, disait au cercle ou au café : « Ce n'est que ça ! ça ne valait pas la peine d'en faire tant de tapage. Si nous avions su, nous ne nous serions pas dérangés ! » Au reste, j'avais, pour mesurer l'étendue du désastre, un critérium infaillible. Quand j'avais parlé dans une ville, on ne m'y redemandait presque jamais; j'y étais brûlé. C'est à peine si, parmi tant de cités où j'ai promené la conférence, deux ou trois m'ont prié de revenir, et encore sans paraître y tenir énormément.

J'ai beau me. piquer de philosophie : vous pensez bien que j'ai regimbé assez longtemps contre cette fatalité, qui me versait tant de cheminées sur la tête, et que j'ai mis mes défaites au compte des autres, au lieu d'en chercher la cause en moi-même. Que voulez-vous? on n'est pas parfait, et l'amourpropre est toujours là, qui veille, vous conseillant de vous en prendre au public et de lui attribuer les sottises dont vous êtes seul coupable.

Il serait oiseux de vous conter en détail l'histoire de ces déconvenues. J'aime mieux vous en découvrir les causes, que je n'ai pénétrées que longtemps après.

Il y en a eu de particulières, qui n'ont sévi que parce que je me trouvais dans une situation toute

spéciale et que je parlais au milieu de circonstances qui ne se retrouveront plus guère. Vous vous rappelez qu'à cette époque la question religieuse avait pris un caractère aigu. Gambetta avait, de sa voix puissante, lancé son cri fameux : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » J'écrivais, sous les ordres d'Edmond About, au XIX^ Siècle^ et tous deux nous lancions, presque tous les jours, contre le parti clérical, des articles très vifs, très gais, très amusants, que tous les journaux républicains de province reproduisaient à l'envi, et dont la vogue était prodigieuse. C'était une plaisanterie qui avait passé en dicton, que je déjeunais le matin d'un curé et soupais le soir d'un moine. La vérité est que je n'ai jamais eu l'appétit si désordonné, et je m'en tiens au mot d'About, qui avait dit un jour en riant que si je chassais la bête puante, je ne la mangeais pas. Mais vous savez quelle est chez nous la puissance d'une légende.

Je ne cessais de répéter aux personnes qui venaient m'engager pour une soirée de gala que jamais, sous aucun prétexte, je ne touchais en conférence ni à la religion ni à la politique, que je m'enfermais strictement dans le domaine des lettres pures; on ne voulait pas me croire, on clignait de l'œil £n souriant. Les dames, qui donnaient le ton, s'entendaient pour ne pas venir, ou, si elles venaient, c'étaitanimées de sentiments hostiles. J'avais toujours un petit clan de jolis jeunes gens, qui me

guettaient à la moindre défaillance, pour murmurer ou rire. Et ce qui me de'solait plus encore, c'est que les républicains se rendaient à la conférence avec un secret espoir que de façon ou d'autre Je trouverais moyen de dire son fait à l'ennemi, au cléricalisme; eux aussi, ils attendaient une phrase, une allusion, pour applaudir et manifester. J'avais bien un sentiment obscur de cesdispositions de mon public; mais alors même que j'en aurais eu une perception plus nette, mon embarras eût été le même, puisque j'étais, par principe, décidé à m'abstenir.

Je me souviens à ce propos d'un petit fait qui acheva de m'éclairer sur cet état des esprits que je soupçonnais vaguement sans m'en être rendu compte d'une façon précise. J'étais allé, dans une ville de Normandie, faire une conférence sur le Polyeucte de Corneille. Le public avait été plus que froid, et je n'avais récolté, en rentrant au foyer, que ces compliments fades et ces molles poignées de mains qui marquent, pour l'orateur et le comédien tàtant la température, un nombre fâcheux de degrés au-dessous de zéro. Il me semblait pourtant que j'avais été assez bon et en train ce jour-là. J'eus d'eux jours après, en recevant les journaux de la localité, l'explication de cette effroyable baisse du thermomètre.

Le journaliste républicain me tançait vertement de n'avoir pas montré que Polyeucte, en renversant

les Statues des dieux, avait cédé à l'un de ces emportements dont le fanatisme clérical est si coutumier. Ah! quelle admirable occasion j'avais là de flétrir l'intolérance! Tout le monde avait cru dans la ville que si j'avais choisi ce sujet, c'était pour frapper sur ces éternels fauteurs de désordres!... Mais je m'étais dérobé... On m'avait sans doute fait peur des jeunes cléricaux qui avaient envahi une partie de l'orchestre. Mais je n'avais rien à craindre; on s'était préparé à me soutenir. J'aurais pu, j'aurais dû aller de l'avant...

J'avoue qu'à la lecture de cet article, je demeurai, comme un simple héros de Corneille, stupide. Jamais il ne me fût tombé en cervelle cette idée, qui me paraissait d'une haute bouffonnerie, de prendre Polyeucte pour une tête de Turc clérical et de taper dessus en conférence. Mais ce qui acheva de m'abrutir, c'est qu'ouvrant le journal catholique j'y lus que j'avais fait exprès de rabaisser, par la familiarité de mon langage, la grandeur d'un sujet divin; qu'on reconnaissait bien à cette mauvaise foi, d'autant plus venimeuse qu'elle se parait de bonhomie, l'éternel ennemi de toute sainteté et de toute religion..., etc., etc. Et il me traînait dans la boue.

Des deux côtés, je recevais du bâton. Ça, mon Dieu! je m'en souciais comme un poisson d'une pomme. Depuis le temps que les coups pleuvent sur mes épaules, ma peau a fini par s'endurcir. La

mienne défierait celle de l'hippopotame, à qui l'on me fait quelquefois, dans les feuilles qui se piquent d'esprit, la grâce de me comparer. Mais ce qui m'agaçait, c'était de voir que personne n'était venu chercher à la conférence ce qu'on m'avait prié d'y donner, ce qu'on avait le droit d'attendre uniquement, une leçon de littérature. 11 y avait eu malentendu, et par conséquent déception. Ce n'était pourtant pas ma faute : j'étais resté fidèle à mon engagement; c'est le public qui, inconsciemment, manquait au sien.

Ces circonstances sont heureusement assez rares. Le mieux est, quand on voit qu'on sera impliqué dans quelque situation de ce genre, comme on ne pourra ni vaincre ni tourner la difficulté, le mieux est de s'abstenir. C'est ce j'ai dû faire et c'est ce que j'ai fait dans quelques villes où l'on me disait que les passions religieuses étaient fort animées. En vain aurais-je crié sur les toits que je ne regardais pas l'anti-cléricalisme comme un article d'exportation provinciale, j'étais imprégné d'un parfum d'anti-cléricalisme si violent qu'il s'exhalait même de mon silence.

Mais si j'ai dû quelques insuccès à ces circonstances toutes spéciales, les autres ne sont imputables qu'à moi, qui n'ai jamais su prendre la mesure des publics à qui j'avais affaire en province, et qui me suis entêté par orgueil et par bouderie à ne pas leur céder.

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On venait endéputation d'une ville, presque toujours considérable, me chercher, sur la réputation de mon nom, pour une conférence. J'aurais dû, rien que sur cette indication première, me dire : « Attention! ces honnêtes gens entendent se payer une soirée de gala; il ne s'agit pas d'arriver chez eux en redingote et avec son esprit de tous les jours. Il faut, pour répondre à leur attente, faire un bout de toilette à sa parole; c'est un virtuose qu'ils viennent écouter, il faut y aller de son Carnaval de Venise. » Vous avez pu voir, par tout ce que je vous ai dit de ma façon de pratiquer les conférences, que les meilleures qualités dont j'y faisais preuve étaient la bonhomie et la familiarité; mais toute qualité se double d'un défaut : je poussais aisément l'une jusqu'à la trivialité, l'autre jusqu'au débraillement. Je manquais de mesure. A Paris, personne n'y prenait garde; quand le public parisien a adopté un artiste, il l'accepte en bloc et lui passe tout. On disait de moi : « Il est comme ça, il faut bien le prendre comme il est. » On me blaguait parfois un peu pour mes incartades de langage; mais, comme je les rachetais par une sincérité et un feu de parole extraordinaires, on ne s'en fâchait point. Ces défauts faisaient partie de mon être; on les avait acceptés; quelques personnes même, très indulgentes, y trouvaient de la grâce. Je les connaissais bien, ces défauts; car, sentant qu'il me serait impossible de m'en corriger tout à

fait, puisqu'ils tenaient à la nature de mon esprit, je m'e'tais étudie' à m'en composer une manière personnelle. J'aurais dû, si j'avais eu pour deux sous de bon sens et de re'flexion, comprendre qu'il n'en allait pas en province comme à Paris. Ces nouveaux publics ne savaient de moi que mon nom; je n'avais pas eu le loisir d'entrer en relations avec eux, de de les habituer aux excessives familiarite's de cette manière; je n'avais pas encore assez d'autorité pour la leur imposer du premier coup. Quand elle ne blessait pas leur goût de bienséance, elle les choquait par un laisser-aller qu'ils prenaient pour du mépris. Que de fois j'ai vu, le lendemain, dans les journaux qui rendaient compte de la conférence : « M. Sarcey n'a pas jugé à propos de se mettre en frais pour nous. Il n'a pascru, sans doute, qu'il valût la peine, ayant affaire à des provinciaux... », etc. Et je recevais ma volée de bois vert. Et je me dépitais; je m'étais au contraire donné beaucoup de mal, car il n'y a rien de si malaisé — et c'est le comble de l'art — de causer avec douze cents personnes, comme on le ferait au coin de son feu. Mais j'étais un sot de ne pas vouloir comprendre l'état d'esprit du public qui se pressait pour m'écouter, et de ne pas m'arranger pour lui plaire. J'en serais venu à bout tout de même; j'ai fait plus difficile que ça. Mais j'étais buté; moi aussi, je commettais l'impardonnable sottise de m'en prendre à lui, quand j'étais le seul coupable. Ce qu'il y a de plus plaisant

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et de plus triste tout ensemble, c'est que j'en voulais à Lapommeraye,qui était extrêmement goûte en province, et qui n'y a connu que des triomphes. Mon Dieu ! que les philosophes ont peu de philosophie! J'ai passé quinze ans à rager contre les autres avant de reconnaître, ce qui est si simple, que c'était moi qui n'étais qu'un imbécile.

Je ne vais plus guère en province; l'âge et la multiplicité de mes occupations me retiennent à Paris. Je crois bien qu'à cette heure, si j'allais faire une conférence dans quelque ville, l'autorité que j'ai conquise par trente-cinq ans de travail est telle qu'on m'y accepterait, ccwnme je suis, sans retouche. Mais je suis devenu plus sage, et je m'accommoderais aux exigences de la bonne compagnie qui me ferait l'honneur de m'écouter. Je retrancherais de ma manière tout ce qui pourrait ne pas lui agréer. J'ai refait, à mon usage, le chapitre de Cicéron sur les mœurs oratoires.

J'ai encore souffert d'un autre inconvénient en province. Vous savez que j'ai longtemps été professeur, et que je suis resté attaché de cœur à l'Université, dont j'ai toujours défendu dans le journalisme et les doctrines et les intérêts. J'étaisdonc sûr, quand j'arrivais dans une ville, d'avoir pour auditeurs tous les maîtres de la Faculté ou du lycée, qui venaient là moins pour s'instruire — ils en savaient autant que moi ' — que pour donner à l'un des leurs un témoignage de sympathie. A ce petit noyau d'auditeurs

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lettrés se joignaient, le plus souvent, tous ceux qui, en province, ont le goût des choses de l'esprit, des magistrats, des avocats, de hauts fonctionnaires. C'était un public difficile, mais ouvert et accueillant. Il ne formait par malheur qu'une petite partie de l'auditoire. De quels éléments se composait le reste de la salle? Je ne saurais trop le dire. De curieux venus pour voir la tête d'un homme dont le nom était dans les feuilles; de femmes désireuses de se montrer en toilette de théâtre; de braves gens animés des meilleures intentions, mais ne sachant pas le premier mot du sujet qu'on allait traiter; d'ennuyés qui n'avaient d'autre but que de se distraire un instant; un public très composite, très disparate : imaginez un cheval de course attelé au même brancard avec une rosse de fiacre.

C'était naturellement au petit clan de mes collègues et de leurs pairs que je songeais d'abord, c'était pour eux que je parlais. Je mettais une certaine coquetterie à leur apporter sur le théâtre, qu'ils avaient profondément étudié eux-mêmes, des vues nouvelles, des vues personnelles tout au moins; je me garais du lieu commun comme de la peste, sachant qu'ils en seraient vite rebutés. Quelle niaiserie ! J'aurais dû penser qu'ils étaient assez intelligents, eux, pour comprendre' que m'adressant à un grand public, c'était poiir ce grand public que je devais parler, et que j'étais dans le vrai à ne lui dire que ce qu'il était capable de porter; tandis que ce

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grand public, mal préparé à accepter des vérités neuves, ne les accepterait jamais et se fâcherait même qu'on les lui présentât.

C'est une sottise à un orateur de se méfier du lieu commun, surtout quand il a sous la main des publics peu homogènes.

Je n'ai jamais fait qu'une conférence à Marseille. C'était au Grand-Théâtre, en 1871 ou en 1872, peu de temps après la guerre. On avait organisé une . grande loterie au profit des veuves et des fils des victimes : on m'avait prié de parler, et j'avais pris pour sujet nos tristesses et nos souffrances durant le siège de Paris. J'avais conté, avec beaucoup de simplicité et d'émotion, les phases par lesquelles nous avions passé, et il me semblait que l'on m'avait écouté avec attention. On avait paru s'amuser quand j'avais parlé de quelques-uns des incidents comiques du siège; on avait été touché des endroits douloureux où j'avais rappelé nos misères. La soirée pourtant s'était terminée de la façon la plus froide, et la foule s'était retirée avec un air de désappointement auquel je ne pouvais me tromper : je le connaissais si bien. J'avais là-bas un de mes camarades de collège, Parisien d'origine, d'éducation, d'habitudes, et qui à Marseille, où il occupait une charge importante, était resté Parisien jusqu'au bout des ongles. Nous avions été grands amis chez Massin,et nous étions restés en correspondance après sa sortie du lycée, en sorte qu'avec lui je causais à cœur ouvert.

EX PROVINCE. i85

— C'est un four, n'est-ce pas, lui dis-je?

— Non, me dit-il, pas précise'ment. Mais sais-tu ce qui a manqué à ta conférence et d'où vient l'impression de froideur que tu as remarquée à la fin? C'est que tu as terminé comme tu avais commencé, comme tu avais continué, d'un ton simple et tout uni. Ils t'ont écouté avec beaucoup d'intérêt, ils se sont amusés même, mais il eût fallu les enlever au dernier moment par une tirade brillante. On s'attendait à une explosion de chauvinisme; de belles phrases à panache, de mots retentissants, le bouquet du feu d'artifice : il n'en eût pas fallu davantage pour allumer la salle, une salle de Marseillais.

— J'y avais bien pensé, lui dis-Je, mais vous étiez là une demi-douzaine de Parisiens ; je le savais, et je n'ai pas osé.

— Eh ! me répondit-il, c'est précisément parce que je suis Parisien que je comprends qu'il faut parler aux Marseillais la langue de Marseille.

Il avait raison. J'ai longtemps eu l'horreur detout ce qui sentait la phrase. L'expérience m'a ramené sur ce point à des vues plus justes. La phrase banale et ronflante est certainement en soi une chose mauvaise et dont il faut se garder. Mais c'est témoigner d'un goût trop exclusif, c'est mal comprendre les nécessités de l'éloquence que de la proscrire absolument du discours.

J'avais été un jour faire une conférence à Coulommiers, sur l'invitation du marquis de V..., qui

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avait été, lui aussi, un de mes camarades au lycée Charlemagne. J'avais parlé dans l'après-midi, et il •me pria de rester le soir : car il avait à dîner l'un des conférenciers les plus célèbres de ce temps, et Bancel devait, après le dessert, s'asseoir sur la même chaise que j'avais occupée quelques heures auparavant. Je ne l'avais jamais entendu; J'acceptai, bien que des affaires urgentes me rappelassent à Paris.jJe n'ai point à apprécier ici la manière ni le talent de Bancel, qui est mort aujourd'hui. Si le volume où il a publié le recueil de ses conférences vous tombe entre les mains, vous verrez aisément que l'idée est presque toujours absente : ce sont des phrases sonores et magnifiques, qu'il lançait d'un air inspiré, d'une voix retentissante, arpentant à grands pas l'estrade avec force gestes.

J'avoue qu'il ne me plut point. Le lendemain, après son départ, je causais avec mon hôte, en nous promenant dans les allées de son parc, et je lui disais le mépris que je sentais pour ces rhéteurs, qui ne cherchaient l'effet que dans la magnificence et la sonorité du mot.

— Eh bien, me dit-il, tu as tort. Voilà Bancel, qui avait hier pour auditeurs quelques petits bourgeois de Coulommiers et un grand nombre de paysans que j'avais fait venir. Il est clair qu'ils n'ont pas compris grand'chose à son discours, qui a passé par-dessus leurs têtes.

— Oh! oui, m'écriais-je.

— Mais, crois-le bien, ces mois, ces grands mots de liberté, de progrès, de civilisation, lancés sur eux d'une voix forte, ont éveillé leur esprit, les ont incités à penser, à réfléchir; leur ont ouvert un monde d'idées qui avait été jusque-là fermé pour eux. Ces mots n'ont pas sansdoute le même sens'pour eux que pour nous ; peut-être même n'en ont-ils pas un bien précis ; ils ne savent pas ce que cela veut dire ; qu'importe si cela les émeut, les échaufife, et, comme dit Rabelais, leur désemberlucoque l'entendement? Les enlever aux préoccupations purement matérielles où ils sont enfoncés, leur fournir un sujet de causerie et 'de discussion, n'est-ce rien, à ton avis ?

— Je voudrais, ajouta-t-il, que tu eusses le temps de te promener ces jours-ci avec moi dans les environs; je connais tous ces braves gens; tu t'entretiendrais avec eux, et tu verrais si j'ai raison. Tu leur as dit de très bonnes choses et très justes, et qu'ils ont comprises. Tu ne lésa pas secouéscomme Bancel, qui ne leur a rien dit du tout, mais qui l'a dit avec conviction, avec énergie, en belles phrases sonores. Les mots, vois-tu, les mots, il ne faut pas les dédaigner, quand on est orateur; car ce sont les mots qui gouvernent le monde.

Gouverner le monde! c'est bien des affaires. Je me suis contenté de l'instruire, et, quand j'ai pu, de lui plaire. Je vous ai dit comment et pourquoi je ne lui ai jamais plu en province. J'ai eu plus de chance à Tétranger.

La Belgique, la Hollande et la Suisse sont en -Europe les pays qui ont ouvert à la conférence française la plus large hospitalité. Toute la bonne compagnie y parle aisément notre langue, et en Belgique même, au moins dans toute la partie wallonne, le français, qui est la langue officielle de la nation, est aussi celle qui est employée couramment dans les relations de la vie ordinaire. Je ne crois pas qu'en Angleterre, un des nôtres ait pu jamais organiser une tournée de conférences. J'ai entendu parler de lectures faites par M. Renan ou par M. H.Taine ou par M. Pasteur; mais c'étaient des séances d'apparat ménagées à un homme illustre par des Académies ou des Universités. Je n'ai fait en ma vie qu'une conférence à Londres, et encore est-ce tout à fait par hasard. J'en ai gardé un amu-

sant souvenir, parce que de toutes celles que j'ai faites en France et à l'étranger, c'est la seule qui m'ait rapporté de l'argent.

J'étais venu à Londres à la suite et pour ainsi dire dans les bagages de la Comédie-Française. M. Mayer, l'imprésario avec qui la Comédie- Française avait traité, m'offrit de mettre entre quatre et six son théâtre à ma disposition pour une conférence; il se chargerait de tous les frais; et, ces frais une fois payés, nous partagerions la recette. Je n'avais rien à risquer; je ne m'amusais pas beaucoup à Londres, où parfois les journées étaient longues. J'acceptai.

J'arrive à l'heure marquée. Personne ou presque personne dans la salle. Mayer m'apprend d'un air contrit que nous avons, sans le savoir, choisi un jour de courses; d'autres me disent que la conférence avait été insuffisamment annoncée; que les places étaient trop chères; la vraie raison, c'est qu'à Londres, je n'étais point connu du public, et que le public n'avait pas jugé à propos de se déranger et de payer une demi-livre pour m'entendre. C'était la seule qu'on ne m'alléguât point. Il y eut tout de même une petite recette, parce que deux ou trois loges avaient été prises par des personnages considérables, qui avaient voulu donner à un Français une marque de sympathie, mais qui n'avaient point poussé l'obligeance jusqu'à les occuper. C'est ainsi qu'en France nous prenons des

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billets de concert à un pia niste polonais, et que nous restons au coin de notre feu, tandis qu'il tape à tour de bras sur un Pleyel de louage.

Quand j'eus achevé mon « morceau brillant » et que je sortis de scène, je vis venir à moi un gentleman que j'avais remarqué au premier rang dans la salle, car il paraissait écouter avec beaucoup d'attention.

— Monsieur, me dit-il, je suis directeur du Nine- .teenth Century^ que vous connaissez peut-être de nom.

Je connaissais en effet cette Revue, qui était alors, et qui est sans doute encore à présent, une des plus célèbres de l'Angleterre.

— Votre conférence m'a vivement intéressé. Voulez-vous m'en donner le manuscrit ; je la ferai traduire, et je suis convaincu que tous nos abonnés regretteront, après l'avoir lue, d'avoir perdu l'occasion de vous entendre.

J'avais été quelque peu dépité de l'indifférence du public anglais; c'était une revanche imprévue qui m'était offerte. Je n'étais que trop disposé à en saisir l'occasion aux cheveux. Mais ce manuscrit qu'on me demandait, je ne l'avais pas.

— C'est, lui dis-je, que je n'écris jamais un mot de mes conférences.

11 parut surpris :

— Ce n'est pas l'habitude chez nous, me dit-il. Nos lecturers, comme leur nom l'indique assez,

lisent ou récitent toujours. Mais cette conférence, ajouta-t-il obligeamment, vous devez la savoir; ne pourriez-vous récrire ?

Je balançais à répondre ; car c'était un gros travail, et qui ne me paraissait pas commode à mener à bon terme dans une chambre d'hôtel. Il se méprit sur la cause de mon hésitation :

— Il est vrai, me dit-il, que les frais de traduction étant à notre charge, nous ne pourrons vous payer l'article que 40 guinées...

Quarante guinées! à ce chiffre, j'eus un éblouissement. La guinée vaut un peu plus de 26 francs. C'était quelque chose comme 1 100 francs que l'on m'offrait pour un travail qui m'eût été, en France, payé 200 francs.

— Quand vous faut-il la copie? demandai-je.

— Après-demain.

— Vous l'aurez sans faute.

— AUright!

J'avais pris pour sujet l'organisation dé la Comédie-Française ; c'était un travail assez curieux, tout plein de vues personnelles, et qui fut très goûté du public anglais. La meilleure preuve du succès qu'il obtint, c'est que le directeur du Nineteenth Century me demanda, comme pendant à ce premier article, une étude sur le théâtre du Palais- Royal, toujours aux mêmes conditions, bien entendu. Elle plut moins, non pas qu'elle fût moins soignée ou moins piquante, il me semble au con-

iqa SOUVENIRS D'AGE MUR.

trairequ'elleavaitplus de saveur. Mais le traducteur, qui e'tait un de mes grands amis, avait e'té arrêté par une difficulté que nous n'avions soupçonne'e ni l'un ni l'autre. Il y a dans la langue française, pour exprimer les idées du badinage spirituellement égrillard sur lesquelles a toujours vécu le répertoire du Palais-Royal, une foule de mots et de tours dont chacun a sa nuance particulière, depuis la simple gaillardise jusqu'à la polissonnerie la plus débridée. Tous ces mots, qui sont comme les couleurs de la palette, je les avais employés, selon le genre des pièces dont j'avais à parler. Vous pensez quelle avait été ma stupéfaction de voir reparaître à tout bout de champ dans la traduction le mot de licencious, qui éveillait dans l'esprit des images désobligeantes de grosse immoralité.

— Que veux-tu? me disait Barbier, les Anglais ne connaissent pas ce genre de plaisanterie; ils en ont horreur. Ils n'ont pas de mots dans leur langue pour ces nuances si variées, si fines, si délicates que comporte chez nous la grivoiserie. Grivoiserie, grivois n'ont pas d'équivalents chez eux, non plus qu'égrillard, gaillardise et tant d'autres. Ils mettent tout cela dans un même sac, ou, si tu aimes mieux, dans un même mot qui témoigne d'une vertu indignée et morose, plutôt que d'un esprit agréablement chatouillé et en humeur de rire.

Nous fîmes part de nos scrupules au directeur de la Revue, qui ne partagea point ces appréhensions

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et publia Tarticle. Quelques jours après, je quittais Londres et n'en eus point de nouvelles. Mais Barbier m'a dit que cette e'tude avait e'té lettre close pour les Anglais.

Ma conférence au Gaiety-Theater, cette conférence manquée, ne m'en avait pas moins rapporte', par ricochet, deux mille six cents francs. Je n'en avais pas tant gagné chez nous en dix ans de conférences. Vous me rendrez cette justice que dans ces souvenirs je n'ai jamais abordé la question d'argent. Permettez-moi, puisque l'occasion s'en présente, d'en dire deux mots. On ne me soupçonnera point de parler pro domo med, car je me suis à peu près retiré de la lutte, et, comme le vieil Entelle de Virgile, cœstus artemque repono. Ce ne sont donc pas mes intérêts que je défends; je n'en ai plus en cette affaire.

C'est comme une tradition en province de ne point offrir aux conférenciers une rémunération convenable. Telle société, dans une grande ville, n'hésite pas à allouer, soit à une chanteuse, soit à un artiste dramatique qui vient débiter une pièce de vers, un cachet de cinq cents francs ou même de mille francs. Je n'y vois aucun mal assurément. Mais elle préfère un jour se donner le luxe et le régal d'une conférence. Elle offre à l'homme qu'elle choisit juste de quoi lui payer ses frais de voyage: c'est, lui dit-elle, une simple indemnité de déplacement.

Et cependant le conférencier est presque toujours un personnage conside'rable en sa partie, fort occupé, à qui Ton ne s'adresse que parce qu'il a conquis une grande réputation. On lui demande de quitter ses affaires, de perdre un ou deux Jours de son temps, qui est précieux, de faire une besogne très hasardeuse et très fatigante ; Je ne sais pas de travail plus épuisant que celui de la conférence, qui exige un plus grand déploiement de force et une plus forte dépense de fluide nerveux, et l'on se croit quitte envers lui, que dis-je ? on croit lui faire une sorte de grâce en lui proposant une somme qui n'est que le remboursement de ses frais.

A Paris, nous n'étions pas payés, ou nous l'étions si peu que ce n'était vraiment pas la peine d'en parler. Mais à Paris, nous étions chez nous; il n'y avait ni dérangement ni perte de temps. Et puis, Paris, c'est Paris. On était payé par le bruit fait autour de la conférence : monnaie de singe, si l'on veut; mais cette monnaie nous suffisait à Paris, où elle avait cours. C'était une autre affaire en province : pas d'argent et pas de gloire ! Quoi, alors ? Que de fois à l'époque où les conférences en province étaient dans le fort de leur grande vogue, quelques-uns de mes confrères plus jeunes sont venus me trouver et m'on dit : « Le salaire de la conférence est dérisoire. Il n'y a que vous à qui votre âge et votre autorité permettraient d'imposer

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d'autres conditions. Vous nous rendriez à tous un vrai service en prenant cette initiative. Les prix une fois relevés pour vous, nous profiterions naturellement de cette hausse. »

J'ai à diverses reprises causé de la question avec Lapommeraye, qui avait plus que moi, en conférence tout au moins, l'oreille de la province. Lapommeraye était d'avis que nous fissions cet essai de compagnie. Mais je n'avais jamais considéré la conférence que comme un amusement; je n'y avais guère vu un métier. Souvent un impre- ■sario était venu chez moi, et m'avait dit : « Voulezvous, avec tel sujet qu'il m'indiquait et qui était à l'ordre du )our, faire une tournée de conférences dans les départements. Il n'y a pas ombre de frais : la municipalité mettra presque partout une salle à notre disposition; les journaux se feront un plaisir de vous offrir leur publicité; vous n'aurez à vous occuper de rien ; nous partagerons la recette. » La proposition ne laissait pas que d'être tentante. Je l'ai toujours repoussée. Il m'a toujours, je ne sais trop pourquoi, répugné de battre ainsi monnaie avec la parole. C'est un préjugé; car il n'y a pas de raison pour ne pas tirer profit de la conférence comme du feuilleton. L'un est aussi légitime que l'autre. Je trouvais plus digne d'être invité, soit par le Conseil municipal, soit par une Société littéraire, dont je devenais l'hôte. J'aurais souhaité seulement qu'ils eussent moins de respect pour

nous, et qu'ils nous traitassent, je ne dis pas sur le même pied que les come'diens — mon ambition n'allait pas jusque-là — mais comme de bons ouvriers à qui l'on paye ce qu'elle vaut la journée qu'on leur prend.

A Paris, quelques-uns des imprésarios qui, en ces derniers temps, ont organisé des conférences, se sont résignés à offrir des cachets convenables; je crois que certaines villes commencent à suivre ce bon exemple. Les conférenciers qui viendront après nous seront plus heureux que nous ne l'avons été. Nous avons planté la vigne; ils cueilleront les raisins. Mais peut-être goûteront-ils à les manger moins de plaisir que nous n'en avons eu à les faire pousser. Nous avons créé ou tout au moins acclimaté un genre. Lorsque jetant un regard en arrière, je considère la somme énorme de temps et de forces que j'ai consacrée à la conférence, qui ne m'a presque rien rapporté, d'autres se plaindraient à ma place; moi, non; j'y ai pris plus de plaisir qu'elle ne m'a coûté d'argent. J'y gagne encore.

La Belgique et la Hollande sont les seuls pays étrangers où j'aie exercé l'industrie de la conférence. J'aurais volontiers fait un tour en Suisse, où quelques-uns de mes confrères m'ont dit que l'on trouvait un public très sérieux, très attentif et très sympathique. Mais il fallait y aller à mes risques et périls; louer des salles, s'occuper de la publicité, installer un contrôle, et ces détails de cuisine sont

trop ennuyeux. On m'a en revanche offert, et à plusieurs reprises, de me rendre à Copenhague, où m'attendait une belle réception : j'avais presque accepté: au dernier moment, le cœur m'a failli. J'ai dû de méme'aller à Saint-Pétersbourg, j'avais donné mon consentement. Mais c'était sous les auspices d'un des grands-ducs que devait se donner la première conférence, où il avait gracieusement promis de venir : un deuil de famille fit échouer le projet, qui ne fut jamais repris. J'en fus tout à la fois et très fâché et bien aise. L'idée de hasarder une conférence devant un auditoire de princes et de grands seigneurs me faisait passer des frissons dans le dos: je ne me voyais pas bien, moi, paysan de la Seine, pérorant au milieu de cette illustre assemblée. J'éprouvai donc un soulagement inexprimable, quand j'appris que je serais dispensé de cette épreuve, et cependant — l'homme est vraiment un abîme de contradiction ! — je fus désolé de ne pouvoir livrer cette bataille.

Le croiriez-vous ? un imprésario américain m'a proposé, tout comme si j'étais Coquelin ou Sarah, de m'em mener dans l'Amérique du Sud et d'y faire avec lui, durant trois mois, une tournée de confé-* rences. Je le regardai dans les yeux pour voir s'il ne se payait pas ma tête. Mais non; il était sérieux comme un pape; si sérieux même, qu'il m'offrait de déposer à la Banque la moitié de la somme qu'il me promettait. Je n'ose pas dire le chiffre. On

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s'imaginerait que je blague. J'ai bien cru, moi, qu'il blaguait ! C'était dix mois à passer loin de Paris, dans des pays les plus extravagants, pour y chercher des succès problématiques et pour y attraper la fièvre jaune; je me dérobai.

La Belgique est moins douteuse et on l'a sous la main. Ce n'est pas à Bruxelles que je fis connaissance, pour la première fois, avec le public belge. C'est dans une de ces petites villes de charbonnage que désole en ce moiment la grève, mais qui étaient alors tranquilles et .prospères : à Marchiennes, non loin de Charleroi. Il y avait, à ce qu'il paraît, entre Marchiennes et Charlèrai, la même rivalité que nous voyons parfois en France se produire entre deux villes voisines, Beaune et Dijon, par exemple, Sens et Auxerre, Marseille et Aix, qui cherchent à se jouer de mauvais tours et se criblent d'épigram- •mes. Marchiennes, pour faire pièce à Charleroi, avait institué une Société littéraire et artistique, qui donnait des concerts et des conférences, et se piquait d'y appeler des virtuoses célèbres.

Le président vint me voir. C'était le temps où je menais avec le plus d'ardeur, dans le XIX* Siècle^ la campagne anti-cléricale. Le cercle deMarchiennes était précisément composé de libéraux, et vous savez que la question excitait en Belgique des passions plus vives encore que dans notre pays. Parmi les sujets que je lui proposai, il choisit, vous devinez bien pourquoi, les pamphlets de Paul-Louis

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Courier. Edmond About venait précisément d'ou- 'vrir dans le journal une souscription pour élever au vigneron de la Chavonnière un petit monument commémoratif; Je savais mon Paul-Louis sur le bout du doigt : tout était donc pour le mieux. -Ce président était un homme fort aimable, très hospitalier, comme le sont tous les Belges, qui me reçut à bras ouverts. A peine débarqué, je trouvai la table chargée de victuailles et tout autour de joyeux compagnons d'un merveilleux entrain, qui semblaient tous s'être donné le mot pour me faire fête. On me pressa de prendre place. Vous savez mes principes : je ne dîne jamais avant une conférence. Mais je me laissai gagner à leur verve et à leur gaieté. C'est en Belgique que l'on boit nos meilleurs crus de Bourgogne. J'eus beau me défendre, il fallut emplir mon verre et le choquer contre les leurs. Ils mangeaient pour boire et ils burent comme des sonneurs; et je vous jure que la conversation allait son train. On écrabouilla messieurs les cléricaux; on conta d'eux des histoires à pâmer de rire ou à faire dresser d'horreur les cheveux sur la tête.

— Tapez dessus, me dit le président, et n'y allez pas de main morte. Je vous réponds d'un fier succès.

La gaieté capiteuse de ces braves gens et peutêtre aussi un doigt de bourgogne — le bourgogne est un vin traître — m'avaient quelque peu grisé. Ce n'était pourtant pas mon intention de « taper

dessus », comme disait mon hôte. 11 ne me semblait pas qu'il fût convenable à un Français de venir en Belgique pour y attiser la discorde et se mêler à des pole'miques qui ne le regardaient point. Je me promis donc d'être très modéré et je le fus. Mais, que voulez-vous ? J'avais affaire à un public qui voyait des allusions dans tous les mots et qui les saisissait au vol. Quand je prononçais le nom des jésuites, si peu de malice que j'eusse mise dans l'intonation, l'auditoire était secoué d'un fou rire. C'est le public qui fit la conférence, dont je ne fus que le prétexte ; et il la trouva excellente, admirable. Il battit des mains ; pour un peu, on m'aurait porté en triomphe.

— Maintenant, me dit le président, il faut se rafraîchir.

11 me mène dans une salle du cercle, où je trouve une quarantaine de personnes attablées silencieusement devant des chopes et qui m'attendaient pour boire ; je puis même ajouter qu'elles m'attendaient en buvant. Nous montons, le président et moi, sur une estrade d'honneur, et je me disais tout bas, non sans quelque effroi :

— Ah çà ! est-ce que je vais être obligé de leur faire une seconde conférence?

Je fus vile tiré d'inquiétude. Tous mes dîneurs étaient là; on se remit àcauser, et ce fut un échange de plaisanteries énormes, un chapitre du Gargantua de Rabelais :

— Mais buvez donc! me disait le plus animé; quel pauvre buveur vous faites !

Et il est vrai de dire qu'ils engloutissaient chope sur chope. Le sable altère' du désert n'a pas plus tôt fait d'absorber une pluie d'orage. J'avouai que la bière n'était pas ma boisson favorite.

— Ah ! mon gaillard, vous aimez mieux le bourgogne. Allons boire du bourgogne !

Je frémis; mais il fallait s'exécuter. On leva la séance et nous entrâmes chez notre hôte. La table nous y attendait toute servie et chargée de vieilles bouteilles. C'étaient des jambons, des pâtés et des volailles froides, comme aux noces de Gamache. Il était minuit, quand nous nous assîmes pour souper. Je ne voulais manger qu'une aile de poulet; il n'y eut pas moyen : leur gaieté plantureuse allait de compagnie avec le plantureux repas et me mit en verve un peu malgré moi. Ces vénérables bouteilles, dont chacune avait sa date, étaient aussitôt séchées que débouchées. Je m'étonnais, avec une admiration mêlée de crainte, combien il peut tenir de bourgogne dans un estomac belge. Je finis par demander grâce.

— Vous préférez sans doute le Champagne ? me dit mon hôte.

Je le regardai, effaré : il y avait deux heures que nous buvions du bourgogne.

— Passons donc au Champagne, reprit-il avec une nuance de regret.

J'eus beau protester, on de'clara qu'il était impossible de terminer un souper sans boire une flûte de Champagne. Une flûte, mes amis! c'est des trombones, c'est des ophicléides de Champagne que l'on versa à la ronde. Quatre heures sonnèrent.

— Ma foi, messieurs, leurdis-jc, Je n'en puis plus; je vais me coucher.

— On ne se quitte pas comme ça; dans trois ou quatre heures il fera jour...

Je tins bon. J'avais l'âme plus ferme que les jambes, et je montai à ma chambre poursuivi par les hue'es amicales de ces intrépides buveurs, qui se remirent, moi parti, à besogner comme devant. Le lendemain, je m'éveillai à huit heures. Je devais reprendre à dix le train de Paris.

Je m'habillai et descendis à la salle à manger. Je poussai un cri de surprise. Ils y étaient encore. La table était jonchée de bouteilles vides; il ne restait plus que des croûtes de pâtés, des os de volailles, des bribes de galantine, les débris épars d'un festin pantagruélique.

— Ah 1 vous voilà! s'écria le chef de la bande joyeuse. Nous allons pouvoir déjeuner.

J'esquissai un geste de dénégation si épouvanté, que tous éclatèrent de rire.

— Il n'y a rien qui remette comme un verre de vieux bourgogne.

Et, bon gré, mal gré, il fallut me remettre à table avec ces bons vivants et leur tenir tête. Ah! les

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braves gens, le cœur sur la main, une gaieié de si haute gresse^ et de si chaud bourgogne! Comme ils vous animaient un public, comme ils l'emportaient dans un tourbillon d'enthousiasme ! Je suis revenu deux ans de suite dans le pays; le malheur tit que mon hôte mourut de maladie. C'était un médecin fort distingué; il se savait, m'a-t-on dit, condamné à une mort prochaine, et il avait voulu mettre à profit, pour l'amitié et la joie, le peu de jours qu'il avait à vivre. Il était l'âme de cette association, qui, après lui, se désagrégea.

Vous pensez bien que je n'ai pas trouvé en Belgique, dans les autres centres de population, les mêmes mœurs et la même expansion de gaieté rabelaisienne que dans ce petit coin de terre privilégié. Mais partout j'ai rencontré la même humeur accueillante, le même goût d'hospitalité large et souvent plus que large, fastueuse, le même désir d'être agréable, sans banalité de compliments fades. Je n'ai eu, dans mes relations avec les Belges — et j'ai visité, en conférences, la plupart de leurs grandes villes — qu'à me louer de leur cordialité fine et souriante; les publics m'y ont paru très ouverts, et, dans les mauvais jours, très courtois.

Car j'ai eu, en Belgique, comme partout, mes mauvais jours. De mes succès, je ne parlerai point; à quoi bon? Oui, j'en ai obtenu de très grands, làbas; ma première conférence à Bruxelles a été un de mes plus beaux triomphes, et je ne me la rap-

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pelle pas sans plaisir; car vraiment, ce soir-là, j'ai été content de moi, et je crois que le public, qui e'tait nombreux, l'a été aussi. Mais de toutes les villes où j'ai le plus souvent réussi, c'est Liège dont je me souviens avec le plus de plaisir. Quelle population charmante! si lettrée, si aimable, si vraiment française, avec un je ne sais quoi de plus sérieux et de plus posé dans l'esprit que nous n'avons pas toujours! C'est un regret pour moi, quand je pense à ce public si aimable, de n'être plus assez ingambe de corps ni assez allègre d'esprit pour m'en aller me raffraichir avec lui d'un bout de causerie familière; car cette familiarité, qui est comme la marque de ma manière, ne lui déplaisait point, et je me sentais aussi libre avec lui qu'avec un public de Parisiens. Quel ennui de vieillir! Mais, comme disait l'autre, c'est encore le meilleur moyen que l'on ait trouvé de vivre longtemps.

Comment m'est-il arrivé de faire four en Belgique, où j'étais sûr d'être accueilli avec une sympathie si vive? C'est une histoire qu'il faut que je conte ; car si elle ne me fait pas beaucoup d'honneur, elle pourra servir de leçon à ceux qui se mêlent de parler en public. Mais commeelle est un peu longue je préfère la renvoyer à un prochain chapitre.

Il faut donc que Je vous conte la lamentable et instructive histoire de l'échec que j'ai subi en Belgique.

C'était vers le tempsoù venait de paraître VAssommoir de M. Emile Zola. Il s'était élevé, dans le monde des lettres, de longues et vives querelles sur le droit que réclamaient les écrivains naturalistes de se servir, dans le roman, pour donner à leurs récits une couleur plus vraie, des mots que proscrit l'usage de la bonne compagnie. Je parlais à cette époque toutes les semaines à la salle du boulevard des Capucines, où Je m'étais donné la tâche d'analyser et de Juger tous les livres nouveaux qui sortaient de l'ordinaire. Je fus amené. Je ne sais plus trop à propos de quel ouvrage, à toucher cette question du mot.

Je n'avais pas besoin d'une longue préparation pour la traiter, car J'ai écrit un livre où elle est

tournée de cent façons : Le Mot et la Chose. Je m'abandonnai donc cette fois sans scrupule, poussant une pointe sur un terrain connu, à Timprovisaiion ; il n'y avait pas au reste grand risque pour moi ; j'avais affaire à un public très restreint, formé de longue main à m'écouter et à me croire, qui me passait toutes les digressions et même toutes les fantaisies, sur qui enfin j'avais conquis, semaine à semaine, depuis des années, une pleine et entière autorité.

Je lui fis remarquer que le mot, outre sa signification précise, éveillait presque toujours dans l'esprit des images accessoires, qui lui faisaient cortège et en étaient inséparables. Je le comparai à une note de musique. Un la est toujours un /a, et un ut toujours un wf, qu'il sorte d'une flûte, d'un hautbois ou d'un cornet à piston. L'impression qu'il fait à l'oreille change pourtant selon l'instrument d'où il part. C'est que le nombre et la vibration des harmoniques que la note met en mouvement ne sont pas les mêmes, quand le la sort du bois de la flûte ou du cuivre de la trompette. Eh bien, chaque mot a ses harmoniques, c'est-à-dire qu'il met en branle chez celui qui le ^voit imprimé ou qui l'écoute des idées qui n'en changent pas le sens, mais qui en modifient profondément la couleur.

Toute cette théorie, que je n'expose ici qu'en gros, n'était pas nouvelle, et il n'y avait rien de difficile à l'exposer. Le délicat, c'était d'en poursuivre

l'application sur les mots que j'appellerais volontiers les mots à scandale. Car ces mots il était impossible de les prononcer devant un auditoire où se trouvaient e'parses un certain nombre de femmes et même de Jeunes filles, et il n'y avait pourtant pas moyen, non, il semblait qu'il n'y eût aucun moyen de se soustraire à la nécessité de les lui faire entendre,puisque c'etaitlàle fond mêmedeladissertation.

La difficulté m'excita; elle était impossible à résoudre de front; je la tournai. Je dis, par exemple, qu'il fallait rendre grâce à Jeanne d'Arc de nous avoir, en sauvant Orléans, gardé le plus joli adjectif de la langue française; mais qu'il était bien malheureux que le substantif traînât à cette heure après lui un cortège d'idées malséantes, qu'il éveillât des harmoniques fâcheuses.

J'ajoutai que si nous n'y prenions garde, l'aimable mot de fille ne tarderait pas à s'emplir d'idées déplaisantes; qu'il fallait déjà, dans la conversation, le corriger par l'épithète déjeune, que dans cinquante ans peut-être, ce mot charmant serait en quelque sorte déshonoré, et que les femmes, quand elles viendraientà la Comédie-Française écouter une tragédie de Racine, seraient obligées de se cacher la figure sous leurs éventails, à ces vers délicieux :

Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu'une fille, Qui vit presque en naissant éteindre sa famille, Qui dans l'obscurité nourrissant sa douleur S'est fait une vertu conforme à son malheur?...

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comme il leur est impossible d'e'couter aujourd'hui à visage de'couvert l'admirable scène de V École des femmes^ où le bonhomme Chrysalde raille Arnolphe, en lui jetant au nez un mot accepté du xvii" siècle, mais qui s'est depuis, jour à jour, empli d'images libertines et malséantes.

Et me voilà parti sur ce mot que je n'avais pas prononce', mais que tout le monde avait compris. J'en ■avais amené d'autres par des artifices ingénieux. Ainsi à propos de Molière, puisque j'en parlais, j'avais conté avec un air d'ingénuité parfaite que, dans V École des maris, Sganarclle disait à sa fille :

Viens, çà que je t'embrasse, Un père, quand il veut, peut sa fille baiser.

Il se fit un petit mouvement dans l'auditoire; je m'y attendais et le guettais :

— Eh bien! vous voyez! je vous y prends; vous tressaillez, tout comme le public de la Comédie- Française. C'est que le mot, un mot exquis, se charge d'harmoniques nouvelles : avant un demisiècle, ces harmoniques seront si nombreuses, elles saliront l'esprit d'images si vilaines, qu'il faudra proscrire le mot qui les éveille de la conversation entre gens de bonne compagnie et même de la littérature. Il ne servira de rien de se plaindre.

Je passai ainsi en revue un grand nombre de termes, dont quelques-uns tirés des romans de Zola, tantôt passant le mot que le reste de la phrase lais-

sait deviner, tantôt au contraire, par un raffinement de malice, le lançant à l'improviste au visage des auditeurs qui sursautaient, et m'étonnant de leur air scandalisé : car il n'y avait rien de plus innocent au fond que ce mot, réduit à sa signification vraie et précise.

Puis m'élevant à des considérations plus générales, je fis remarquer que cette théorie des harmoniques pouvait s'appliquer à toutes les choses de la pudeur. La nudité en soi n'est ni sale ni répugnante ; elle ne le devient que par les idées qu'elle éveille -chez celui aux yeux de qui elle est exposée. Il ne s'agit donc, pour la rendre chaste, que de l'entourer d'images accessoires qui en modifient l'impression. Ainsi la nudité est, en art, corrigée parle sentiment de la beauté qui l'accompagne dans les œuvres des maîtres. Ainsi les Anglais, ce peuple pudibond par excellence, souffrent parfaitement que les hommes se baignent, en rivière, tout nus les uns devant les autres. C'est que chez eux l'idée de nudité est primée par celle de force; l'harmonique ici comme partout l'emporte sur la note. Une gorge à demi nue dans un boudoir s'accompagne d'images libertines et par cela même indécentes; au bal, elle ne réveille que des idées de grâce et de fraîcheur. C'est ainsi que s'explique l'infinie variété des solutions que tous les peuples et tous les temps ont données aux problèmes que soulève la pudeur. Je ne vous donne ici que le squelette de la confé-

rence; ce fut une des plus brillantes que j'eusse jamais faites. J'étais en verve ; le public, qui sentait les écueils du sujet, s'amusait de l'adresse avec laquelle je les frôlais et je les tournais ; il se rendait à lui-même ces malices plus piquantes en s'en faisant le complice; il se savait bon gre' de sa hardiesse et de sa dexte'rité. J'eus ce soir-là un succès e'tourdissant, mais un succès dont le public, qui me l'avait fait, aurait pu revendiquer la moitié. Il est vrai que je ne lui attribuai point sa part, je gardai tout pour moi. J'étais un peu grise'. Que voulez-vous? les têtes les plus solides ne sont pas à l'abri de ces accidents; et il m'en a coûté, comme vous allez voir.

J'avais eu, pour mon malheur, à cette conférence, parmi mes auditeurs, un Belge d'infiniment de sens et d'esprit, à qui j'avais eu l'honneur d'être présenté, lors d'une de mes tournées à Bruxelles ou à Anvers, je ne sais plus au juste, mais peu importe. Il était venu, par curiosité, étant de passage à Paris, m'entendre au boulevard des Capucines. A l'issue de la séance, il me rejoignit sur le boulevard et passant son bras sous le mien, après force compliments :

— Vous devriez, me dit-il, nous refaire cette conférence en Belgique. Il y aurait quelques détails à retrancher, évidemment. Mais le fond des idc'es resterait le môme, et vous pourriez garder la plupart des développements. Il y en a de bien amusants, et vous auriez un succès fou.

Je n'avais que trop de penchant à le croire. Je vous ai dit que cette confe'rence m'avait porté à la tête. Je fis à bon compte quelques objections, pour la forme, avec le secret désir de les voir réfutées. Elles le furent, et je m'en retournai chez moi, ruminant ce projet insensé qui me paraissait le plus sage du monde.

Avez-vous remarqué que lorsqu'on doit faire une sottise, il semble que le hasard prenne un malin plaisir à accumuler autour de vous les circonstances qui doivent peser sur votre détermination et l'emporter? Il y avait cent à parier contre un que les fumées de ce succès se dissiperaient d'elles-mêmes et que je laisserais tomber, sans plus m'en occuper davantage, le projet qui m'avait été insinué d'une conférence en Belgique.

Ma mauvaise fortune voulut que l'organisateur des conférences d'Anvers, M. Pescher, vînt le lendemain chez moi, pour causer d'une séance à donner à Anvers le premier soir et à Bruxelles le lendemain. En temps ordinaire, c'était pour moi, que retiennent par la patte à Paris les liens de besognes très diverses, une affaire très compliquée et très difficile que d'arranger une de ces excursions. Mais, cette fois, j'avais la tête montée ; je sautai sur l'occasion avec empressement. J'esquissai à grands traits, en quelques minutes, pour M. Pescher, le sujet que j'avais traité la veille et lui proposai de le reprendre avec plus d'ampleur à Anvers et à Bruxelles.

2l2 SOUVENIRS D'AGE MUR.

M. Pescher était un esprit fort sage, incapable d'aucun emballement. Il m'écouta sans enthousiasme, et, hochant la tête :

— Votre sujet, me dit-il, me paraît bien hasardeux pour notre public. De tout autre que de vous, je me ferais un scrupule de l'accepter. Mais vous jouissez en Belgique d'une autorité considérable ; vous êtes maître de votre parole; j'ai confiance dans le sérieux de votre esprit. Prenez un jour pour réfléchir, et si demain vous persistez dans votre idée, envoyez-moi le titre de votre conférence. Je l'annoncerai tout de suite dans les deux villes.

— Oh ! lui dis-je avec une superbe confiance, il est inutile d'attendre; mettez sur l'affiche : le Mot et la Chose.

Va donc pour le Motet la Chose, mais prenez garde !

Je ne pris point garde. J'avais des coquilles sur les yeux. Je me mis à piocher cette conférence avec une joyeuse ardeur. A mesure que je m'enfonçais dans mon sujet, j'étais ravi des points de vue nouveaux qui se découvraient à mes regards; je m'applaudissais des obstacles que j'entrevoyais sur ma route : ce serait si amusant de les franchir avec tant d'agilité et d'élégance que le public ne soupçonnât pas même la grandeur de l'effort. Je débarquai à Anvers, tout fumeux du succès que j'allais emporter.

— Eh bien? me demanda M. Pescher, dans la

EN BELGIQUE. 2l3

poignée de main de qui je sentis quelque inquîe'tude.

— Ne craignez rien, lui répondis-je ; je suis sûr de mon affaire. Tout ira bien.

La salle de conférences d'Anvers est une des plus belles et des plus vastes qu'il y ait en Europe. L'ornementation en est riche, et cet immense vaisseau frappe l'imagination par un air de majesté cossue. Elle était toute pleine, de l'un à l'autre bout, d'une foule très animée, mais imposante, sur laquelle se détachaient les toilettes des femmes, qui étaient en grand nombre. Je la connaissais pourtant bien, cette salle, puisque j'y avais déjà parlé plusieurs fois. Comment se tit-il que, ce soir-là, l'impression qui s'en dégageait me parut toute nouvelle? L'impossibilité du sujet que j'y apportais me monta au visage, comme une subite bouffée de froid. Je n'eus pas plutôt jeté un regard sur cet auditoire, qui avait comme un air de gala, que je vis, dans un coup de lumière, la folie de mon entreprise.

Ce n'était plus là ma petite salle des Capucines, avec son public dont tous les visages m'étaient connus, un public de fidèles et de croyants, un public sans préjugés, prêt à passer toutes les excentricités et toutes les audaces à qui les instruit et les divertit. Sur ce millier de Belges répandus dans cette cathédrale de la conférence, il y avait autant de dames et de jeunes filles que d'hommes, et elles

étaient venues sans doute, comme c'e'tait leur droit, goûter un plaisir sévère, sans crainte qu'aucune de leurs pudeurs fût froissée; elles étaient venues là, confiantes et sereines, et qu'allais-Je leur dire?

Par la nécessité môme du sujet choisi, le mot scabreux formant en quelque sorte le fond de la conférence, impossible de Téviter, de le dissimuler même. Je ne pouvais plus, à Anvers, compter sur la complicité de ce public, qui allait sans doute se redresser, se révolter.

Toutes ces idées se levèrent confusément dans mon esprit et m'assaillirent en tumulte, tandis [que je tournais machinalement la cuillère dans le verre d'eau traditionnel : je me sentis perdu.

Il n'y a, lorsqu'on se trouve dans une situation

pareille, et je commence par dire qu'on a toujours

tort de s'y mettre, il n'y a que deux moyens d'en

sortir. Le premier, qui est très hasardeux, mais qui

réussit quelquefois : c'est de foncer hardiment sur

le public, en le regardant bien en face, les yeux

dans les yeux, avec l'assurance du dompteur qui

marche sur le lion irrité et grondant. On va de

l'avant, sans se soucier des susceptibilités qu'on

bouscule; on impose à l'auditoire par l'audace

tranquille de[la parole. On a l'air de lui dire : Tu

sais, ne t'avise pas de broncher; tu m'écouteras

jusqu'au bout; je le veux, et si tu faisais mine de

résister, tu prouverais par là que tu n'es qu'un

petit esprit, un vulgaire imbécile.

Si le lion ne s'aplatit point, baissant la tête, on est infailliblement dévoré. Mais il y a des chances, quand on a de l'autorité et du prestige, quand on est dans ses bons jours de verve, pour qu'on sorte vainqueur de la lutte. Il est vrai qu'on laisse derrière soi, lorsqu'on a brusquement refermé la porte de la cage, un public mécontent, parfois même furieux, qui passe sa colère sur ce qui reste de vous dans l'arène, où vous ferez bien de ne plus redescendre de sitôt. Mais enfin l'honneur est sauf.

Le second moyen n'est pas d'une pratique plus commode. 11 consiste à prendre un air si convaincu et si innocent que le public soit désarmé par cette inconscience. On fait passer quelquefois des énormités, en les donnant comme les choses les plus simples du monde; on ressemble à l'enfant qui montre, en se roulant sur le tapis, tout ce que l'on cache d'ordinaire, contre qui personne ne se fâche, parce qu'il n'y met pas de malice. J'ai usé deux ou trois fois de cet artifice; mais il est d'un doigté extrêmement délicat. Si le public s'aperçoit que vous jouez une comédie, comme il n'y a rien qui le désoblige plus que d'être pris pour dupe, il se fâche tout rouge, à moins qu'il ne vous gouaille' pour votre mystification ratée, ce qui est plus cruel encore. Ma réputation de bonhomie sans apprêts m'a beaucoup servi en ces occasions, et si le public a flairé la malice, il ne m'en a pas su mauvais gré, et il a mieux aimé en rire tout bas.

2l6 SOUVENIRS D'AGE MUR.

Pour manier avec chance de succès l'un ou l'autre de ces deux procédés, la première condition, c'est d'être en pleine possession de soi-même, maître de son instrument, c'est de ne pas trembler; car il n'y a rien, pour un conférencier, de démoralisant comme la peur.

Avant que de combattre on s'estime perdu!

comme dit Corneille.

Eh bien, j'eus peur! oh! mais là, une peur subite, irraisonnée, invincible, une de ces peurs qui paralysent le cerveau et qui étranglent la gorge.

J'attendis quelques secondes : le cœur me battait si fort dans la poitrine, que j'en aurais pu compter distinctement les coups. Il fallait démarrer cependant. Je repris un peu d'aplomb en exposant la partie théorique de la conférence que j'avais beaucoup travaillée. Mais les idées générales, si elles intéressent un auditoire instruit, le passionnent rarement. On attendait. Je n'ai jamais monté à cheval, et je n'ai par conséquent jamais couru une course d'obstacles. Mais je m'imagine l'émotion du « gentleman rider », lorsque, emporté au galop de son cheval, il voit se rapprocher et croître l'obstacle qu'il lui faudra franchir d'un bond, au risque de se casser bras ou jambes. Eh bien, je sentais la même palpitation; et les mêmes angoisses redoublaient à mesure que diminuait la distance qui me séparait

du moment où il me faudrait enlever ma monture et exécuter le saut de la rivière. Oh ! comme je trouvais que la conférence allait vite ! Avec quel effroi je me voyais lancé vers l'endroit fatal où je devais donner ces terribles exemples de mots, emplis par les siècles d'images impudiques qui s'éveillent d'elles-mêmes quand on les prononce! Je vous jure que je ne piquais pas des deux; je ralentissais de mon mieux l'allure; mais on a beau s'attarder, force est bien d'arriver. Je touchais l'obstacle, et comme j'avais perdu la tête, je commis une insigne maladresse.

Retenez bien cette leçon, jeunes gens qui me faites l'honneur de lire ces mémoires. Il ne faut jamais — entendez-vous bien? jamais, sous aucun prétexte — quand on a quelque chose de délicat ou de scabreux à dire au public, l'avertir soi-même de la difficulté, en lui demandant pardon de la liberté grande, en ayant l'air de s'excuser. C'est une -ottise aussi fone que celle qui est familière à beaucoup de journalistes, qui, au débutd'une chronique, commencent par avouer qu'ils n'ont pas de sujet, qu'ils aimeraient beaucoup mieux, ne sachant que dire, s'étendre à l'ombre sous un arbre et rêvasser en toute liberté; mais, ajoutent-ils, le métier nous commande.

— Eh! mon ami, répond le lecteur, si tu n'as rien de bon à dire, tais-toi. Tu écris, dis-tu, parce que tu y es forcé; mais moi je ne suis pas forcé de

2l8 SOUVENIRS D'AGE MUR.

te lire. Tu fais bien de me prévenir et de me mettre en garde. Je brûlerai ton article, où je suis, de ton aveu même, sûr de ne rien trouver qui m'instruise ou qui me plaise.

C'est une bêtise, c'est une grave imprudence tout au moins, quand on traite un sujet qui peut émouvoir certaines susceptibilités, de les mettre par avance en éveil et de se confondre en excuses. Le public, ainsi averti, mesure à la crainte dont témoignent vos précautions oratoires le scandale des choses que vous lui dites; et plus vous le suppliez de ne s'effrayer ni de se révolter, plus il se cabre et s'indigne. Rappelez-vous que le plus sûr moyen de jeter la panique dans une salle de théâtre, c'est de crier : « Au feu ! » pour un méchant bout de décor qui brûle.

Si je n'avais pas été déconcerté, je serais peut-être venu à bout du public, en le bravant ou en le dupant, à force d'audace tranquille ou de bonhomie malicieuse. J'eus la niaiserie de lui débiter tout en plein, avec commentaires afférents, le petit discours d'Elmire à Orgon :

Au moins je vais loucher une étrange matière; Ne vous scandalisez en aucune manière ; Quoi que je puisse dire, il doit mètre permis; Et c'est pour vous instruire ainsi que j'ai prorais.

On m'écouta, en effet, sans sourciller; je ne sais pas de public plus courtois et plus longanime que le

public belge ; mais à mesure que j'avançais, je voyais croître le froid et s'épaissir la nappe de glace qui me séparait de Tauditoire. Je le sentais gêné, inquiet, sourdement irrité même, et mes hésitations s'augmentaient de son embarras. J'ai passé là une des heures les plus désagréables de ma vie.

Je ne suis pas de ceux qui ne se rendent point compte de leurs défaites et qui ne les avouent pas. Comme M. Pescher, avec sa politesse accoutumée, me faisait compliment sur quelques parties bien venues de la conférence :

— Oh 1 lui dis-je, soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre. C'est un four, n'est-ce pas ? et un terrible four. La chose est faite, nous n'y pouvons rien. Mais je parle demain à Bruxelles, et j'y dois traiter le même sujet. Soyez donc assez bon pour m'indiquer les points sur lesquels doivent porter les corrections; je n'y vois plus très clair.

— Laissez-moi y réfléchir, me dit M. Pescher, et nous en recauserons demain : la nuit porte conseil.

Le lendemain matin, je partais de bonne heure pour Bruxelles. M. Pescher me remit un petit mémoire qu'il avait eu la bonté d'écrire avant de se coucher. C'était la critique la plus juste et la plus mesurée de la conférence de la veille, avec l'indication d'une péroraison brillante à enlever sur cette idée du beau couvrant l'idée de nudité d'un voile

de splendeur idéale. Je passai ma journée à méditer ces conseils et à refaire la conférence.

Ah ! si j'avais été aussi avisé que je le suis à cette heure, je sais bien ce que j'aurais fait, ce que je ferais aujourd'hui. Une fois sur l'estrade, j'aurais dit : « Messieurs, la conférence dont le titre est sur l'affiche vient, ainsi que vous l'avez appris par les journaux d'Anvers, de faire dans cette ville un four noir. Il n'y a pas grande apparence qu'elle réussirait beaucoup mieux devant vous. Je me suis trompé en voulant traiter devant le public anversois un sujet impossible; mais s'il est permis à un homme de se tromper, il n'y a, dit le proverbe, que le diable qui persévère dans son erreur. Nous allons donc, si vous voulez bien, parler d'autre chose.

Et j'aurais servi aux Bruxellois une autre conférence. Car Dieu sait si j'en étais fourni! Je suis sûr que si j'avais parlé ainsi avec un air de sincérité et de gaieté bon enfant, j'eusse du coup mis le public dans ma poche. Il m'aurait su un gré infini de m'être rendu de bonne grâce. J'ai su depuis que l'auditoire, mis en garde par les rumeurs venues d'Anvers, était arrivé dans la salle très préoccupé, hérissé en boule et presque hostile. Je l'aurais avec cet exorde désarmé et détendu.

Mais vous avez pu remarquer, au cours de ces récits, que je suis doué d'une rare ténacité de caractère; c'est une qualité qui, comme toutes les qualités, a son envers. C'est grâce à cette lente et in-

vincible obstination que j'ai dû d'arriver, sans être un orateur ni un écrivain de premier ordre, à une situation conside'rable dans la conférence et dans le journalisme. Je ne me rebute jamais de rien, et j'ai toujours, dans la vie, poussé droit devant moi, vers le but que je m'étais marqué, avec l'entêtement du Breton qui, n'ayant pas de marteau, enfonce un clou dans la muraille en le frappant du front. Je porte cette disposition d'esprit dans les petites choses comme dans les grandes, et je sens, lorsque je n'ai pas réussi, lorsque je me suis heurté à un obstacle imprévu, une envie têtue et boudeuse de revenir contre lui, de le démolir pièce à pièce et de passer.

Je n'étais pas assez sottement vaniteux pour me dire : C'est moi qui ai raison contre les Anversois ! Non, je comprenais fort bien les causes de mon insuccès, et je trouvais qu'ils n'avaient pas eu tort de me l'infliger. Mais je me répétais à part moi : L'idée fondamentale de ma conférence est juste ; elle est même piquante ; elle prête à des développements curieux. J'ai échoué une première fois en voulant imposer tout cela à un public belge. Il suffira de s'y prendre autrement ; je recommencerai jusqu'à ce que j'aie triomphé.

Et je recommençai! J'avais eu un four à Anvers; ce fut un désastre à Bruxelles, mais un désastre dont rien ne peut donner idée. Ces rnessieurs à la sortie m'évitèrent prudemment, ne pouvant

concilier leurs habitudes de courtoisie hospitalière avec le chagrin dont ils e'taient remplis. L'habitude est qu'après la confe'rence on serve à l'orateur un lunch, autour duquel viennent toujours s'asseoir quelques membre du cercle, et nous avions là plus d'une fois taillé familièrement quelques jolies bavettes. Je n'eus ce soir-là que le président du Cercle, que sa grandeur, hélas ! attachait au rivage, et qui paraissait fort ennuyé — le malheureux ! — de cette corvée, dont je lui abrégeai le supplice.

Ce fut le lendemain dans tous les journaux de Bruxelles un toile contre moi. On m'y accusa d'indécence, pour un peu on aurait dit de pornographie. Mais le mot n'était pas encore à la mode. Je connaissais beaucoup, dans la presse belge, le critique dramatique de l'Indépendance, M. Frédéric, un homme de beaucoup de goût, et qui est fort apprécié même à Paris pour la sûreté de ses jugements et la verve de son style. Il avait pour moi de l'estime et de l'afifection; mais il ne put me défendre. Le mouvement de réprobation avait été si unanime qu'il fut obligé de me jeter à l'eau. Il le fit d'ailleurs avec bonne grâce, en me tendant, pour m'accrocher, le bout de sa canne à pommeau d'argent ciselé.

Oncques depuis lors n'ai reparlé au Cercle artistique de Bruxelles. Je dois dire qu'on ne m'y a jamais redemandé; mais je crois bien que si l'on m'eût fait des propositions de revanche, je les aurais déclinées. Chat échaudé craint même l'eau

froide, et j'avais été trop fortement échaudé. Je suis retourné depuis à Anvers, où l'échec avait été moins authentique, moins aigu, et s'est, je crois, effacé des me'moires. Mais j'imagine que je ne reverrai plus Bruxelles que pour y aller entendre quelque pièce inédite ou quelque acteur nouveau. Car la capitale de la Belgique est aujourd'hui un faubourg de Paris, un faubourg artistique et littéraire, et plus d'une fois j'y ai envoyé des comédiens s'y former devant un public très connaisseur, très délicat, trop délicat, hélas ! je ne l'ai que trop éprouvé.

Je vous demande pardon de m'êtresi longuement étendu sur ce petit incident de ma vie. Mais j'ai pensé que les jeunes conférenciers pourraient tirer une leçon de l'histoire de ma déconvenue ; je vous parlais dans un précédent chapitre des mœurs oratoires : vous pouvez voir, par l'exemple de ce four, ce qu'on risque à ne pas les connaître ou à les mépriser.

J'en ai fini avec la Belgique ; nous allons, si vous le voulez bien, passer en Hollande.

C'était en l'année où la France organisa une Exposition universelle à Amsterdam. Quand je dis « la France », c'est une façon de parler. C'était une compagnie française qui s'était mise à la tête de l'entreprise. On avait invité quelques personnes marquantes de la presse parisienne à venir assister aux fêtes de l'inauguration. M. Dietz-Monin m'avait prié d'être du voyage. Je n'avais jamais vu la Hollande; j'acceptai avec plaisir. Vous savez que nous ne pouvons rien faire, nous autres journalistes, sans l'annoncer, à sons de trompe urbi et orbi. Mon nom s'étala dans tous les journaux, avec ceux des camarades, et l'heure de notre départ, et la réception que l'on nous ménageait là-bas.

Quelques jours avant celui du départ, je reçus une lettre timbrée d'Amsterdam. Un Hollandais,

qui se disait mon confrère, m'écrivait pour me dire qu'il avait vu dans les journaux que je ferais partie de l'expédition ; il m'offrait l'hospitalité chez lui, s' excusant de la liberté grande; il me proposait d'être pour moi un guide et un cicérone à travers les curiosités de la ville. La lettre était signée Van Hall. Elle était fort joliment tournée, cette lettre, toute pleine de bonhomie et d'agrément. Mais quand on est Parisien et de plus journaliste, on en a tant vu de toutes les couleurs qu'on a de la méfiance : peut-être était-ce là une simple fumisterie: peut-être encore ce Hollandais hospitalier était-il un de ces terribles raseurs qui une fois qu'ils ont jeté le grappin sur une victime ne lâchent non plus leur proie que l'avare Achéron. A l'idée que j'allais me mettre entre des mains inconnues dont je ne pourrais plus me tirer, je frémis de la tête aux pieds. Je répondis au signataire que je regrettais de ne pouvoir accepter son invitation, mais que nous partions en bande et que nous nous étions engagés à ne point nous séparer les uns des autres.

Le voyage fut très gai, et nous nous installâmes tous en effet dans le même hôtel, où l'on nous avait retenu des chambres. Le lendemain de mon arrivée, le garçon de l'hôtel m'apporta la carte d'un monsieur qui demandait à me voir. Je la pris et je lus : Van Hall.

— Fichtre! mon raseur!

Je donnai ordre qu'on l'introduisit. Je vis entrer

un homme de visage aimable, de manières aisées, qui parlait le français avec une pureté extraordinaire et sans ombre d'accent, avec qui je me sentis tout de suite en confiance. Il me proposa de faire un tour dans la ville ; nous causâmes de bonne amitié, et je fus stupéfait, ravi en même temps, de découvrir, sous ce Hollandais, un Parisien d'esprit alerte, très au courant de notre littérature, sachant le boulevard sur le bout de son doigt, et, comme nous disons, « dans le train ». 11 m'invita à dîner pour le soir.

J'allai chez lui; je trouvai là une famille charmante qui m'accueillit avec la simplicité la plus cordiale. Il me sembla au bout d'une heure que j'étais chez des amis de vingt ans. Après le dîner, je montai au cabinet de travail de mon hôte. J'en admirai la bibliothèque, où nos poètes contemporains occupaient une large place. M. Van Hall était grand admirateur de Coppée, dont il avait traduit quelques poèmes en hollandais. Toute une moitié de cette bibliothèque appartenait à la littérature allemande ; car les Hollandais, outre leur langue natale, parlent tous, au moins dans la classe aisée, l'allemand et le français avec la même facilité. J'avais quelque honte de notre ignorance, en voyant ce môme homme qui causait avec moi de la dernière comédie de Meilhac, me donner des renseignementssur le mouvement littéraire en Allemagne, sur le théâtre de Berlin ou de Vienne. J'étais con-

fondu de cette curiosité agile, de ce goût d'information exacte, de cette ouverture d'esprit, de cette bonne grâce souriante.

— Eh bien, me dit mon hôte, quand je pris congé' de lui pour retourner à mon hôtel, êtes-vous rassuré maintenant ? Oh ! j'ai bien compris que votre excuse n'était qu'une défaite. Vous aviez peur, avouez-le ?

— Dame ! mettez-vous à ma place.

11 ouvrit une porte :

— Voici votre chambre, me dit-il ; elle vous attend. Demain, je ferai prendre votre malle, et vous serez ici chez vous.

Je passai chez ce galant homme huit jours délicieux, dont je garderai toute ma vie le plus vif et le plus charmant souvenir. Il fut naturellement question, dans les longs entretiens que nous eûmes ensemble, de la conférence et des conférenciers. M. Van Hall me conta que Coppée avait fait quelques années auparavant une tournée de lectures en Hollande, et que son succès y avait été immense. On se Tétait arraché ; il avait dit, en poète, ses meilleures poésies, et toutes les femmes avaient raffolé et des vers et de celui qui les lisait.

— Voulez-vous essayer l'an prochain? me demanda-t-il. C'est moi qui suis chargé d'organiser, au nom du Cercle artistique, les soirées de gala littéraires. Je vous arrangerai la même tournée que Coppée a faite : Amsterdam, Leyde, La Haye,

Utrecht... Vous verrez comme vous serez reçu partout !

Je fis bien quelques objections : j'avais été si meurtri de mes chutes récentes en Belgique, que j'en étais encore tout moulu, et je tremblais à l'idée d'affronter un public nouveau, un public qui ne me connaissait guère que de nom, si même il me connaissait ; tandis qu'en Belgique, j'étais, grâce à la campagne anti-cléricale que j'avais menée au XIX" Siècle, presque populaire, quand je me décidai à y parler en public. M. Van Hall me rassura de son mieux, et la vérité est que je ne demandais qu'à être convaincu. L'idée de revenir, de serrer une fois de plus ces mains amies, de me retrouver dans ce milieu paisible et accueillant, me souriait et m'attirait. Je promis. Il futconvenuque jeretournerais à Amsterdam vers les premiers jours de mai. Plus tard, je n'aurais pas eu d'auditeurs, la bonne compagnie d'Amsterdam émigrant en villégiature ; plus tôt, il m'eût fallu subir les rigueurs du froid, qui est âpre en Hollande. M. Van Hall me contait plaisamment les imprécations de ce pauvre Coppée, qui est en effet très frileux, contre le climat du pays. Le malheureuxgrelottaitjsousl'énorme pelisse fourrée dont il était enveloppé des pieds àla tête; il jetait des regards éperdus sur la neige ; son visage disparaissait sous les foulards qu'il nouait l'un par-dessus l'autre autour de son cou. Il n'y a, me disait-il un jour, de chaud dans ce pays-là que le cœur des gens.

Comme on m'avait dit que les Hollandais ont l'esprit naturellement très sérieux, j'avais pensé que le mieux serait, pour leur plaire, de choisir mes sujets dans le théâtre classique et de les entretenir plutôt des austères chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. Je pris donc Po/^eMcfe, Horace, Athalie, le Misanthrope, les Femmes savantes, et subsidiairement le Barbier de Séville ou le Mariage de Figaro, priant par lettre M. Van Hall, qui devait être mon guide en cette affaire, de désigner lui-même les pièces qui lui paraîtraient le plus propres à toucher un public hollandais. J'ai su depuis qu'il eût de beaucoup préféré des sujets plus actuels et moins graves; mais il ne m'en dit rien, craignant de me gêner, et m'assura que l'on m'écouterait avec plaisir, quel que fut le thème de la conférence. Je m'arrêtai donc à Polyeiicte et au Mariage de Figaro.

J'avais inauguré, pour parler des chefs-d'œuvre du théâtre classique, une méthode qui est courante aujourd'hui, mais qui en ce temps-là était tout à fait nouvelle, et qui portait même avec soi comme un parfum de scandale.

Cette méthode reposait sur une idée très juste.

Corneille et Racine, s'étudiant à peindre le cœur humain, avaient mis en scène les passions générales et, par cela même, éternelles de l'humanité. Oreste, Phèdre, Agrippine, Polyeucte, Horace portaient sans doute un costume différent du nôtre

23o SOUVENIRS D'AGE MUR.

et s'exprimaient dans une langue que nous ne parlons plus, mais ils sentaient comme nous; ils aimaient, haïssaient, souffraient, pleuraient et riaient tout comme nous faisons aujourd'hui.

Pour bien comprendre et goûter les œuvres classiques, il fallait donc sous la phraséologie poétique du XVII' siècle retouver les passions qui agitent les âmes du nôtre. Il fallait, si j'ose me servir de cette comparaison, transposer l'œuvre antique, comme on joue dans un autre ton un morceau de piano; il fallait la rejeter dans le courant de la vie contemporaine.

Ce n'est pas moi, comme bien vous pensez, qui avais eu le premier cette idée. On n'invente rien en critique. Mais une idée théorique, qu'on ne tire point du domaine de la spéculation pour en faire une application pratique, ne frappe guère les imaginations, elle est comme si elle n'existait pas. Dire en général, par exemple, qu'Agrippine est une mère jalouse de l'autoriré qu'elle exerce sur son fils, et qu'il y a toujours eu, comme il y aura toujours, des mères jalouses et autoritaires, c'est ne pas dire grand'chose et ne rien apprendre à personne.

Le curieux, le difficile, c'est de prendre l'action et les personnages d'une œuvre classique, de les transporter hardiment dans un milieu moderne et de montrer dans la Pauline de Polyeucte ou dans l'Hermione ai' Andromaque la femme avec qui vous

EN HOLLANDE. 23l

avez dîné la veille et à qui vous avez envoyé un bouquet le lendemain. C'est de remettre les discours que Corneille et Racine prêtent à leurs héros en prose familière et contemporaine, en y laissant par-ci par-là traîner quelques vers du texte original, de façon que la ressemblance et le contraste éclatent soudain à tous les yeux.

C'est un procédé, je le veux bien; .mais il paraît que ce procédé-là n'est pas commode à manier, car, depuis que j'en ai donné la formule et l'exemple, j'ai vu quelques-uns de mes confrères s'y essayer timidement; ils y ont échoué d'une façon piteuse. Il y faut un doigté d'une sûreté, d'une adresse et même d'une délicatesse à laquelle il est fort difficile d'atteindre.

L'orateur qui exécute cette transposition doit tout le temps laisser à travers sa traduction transparaître l'œuvre originale et s'arranger de façon que cette traduction très familière, presque triviale d'un texte héroïque, paraisse si vraie, si profondément vraie, qu'elle ne choque point les préjugés d'un public lettré; il doit encore l'exécuter avec assez de prestesse et de bonne humeur pour que l'auditoire n'ait pas le temps de se reconnaître et de chicaner. Il va sans dire que quelques-uns de ces rapprochements entre l'œuvre antique et la vie contemporaine seront forcés; c'est un inconvénient du genre, on ne saurait l'éviter. Il faut donc subjuguer le public, l'avoir pour complice, l'em-

232 SOUVENIRS DAGE MUR.

porter» en quelque sorte dans le tourbillon de la parole.

Toutes les tragédies de l'ancien temps ne se prêtent pas à ces transpositions; ainsi il n'y aurait pas moyen de moderniser le Cid ou, si on le faisait, ce ne serait qu'un jeu d'esprit puéril. Mais j'ai ainsi transposé, et parfois avec un succès prodigieux, Horace, Cin.na, Polyeucte, Mithridate, At halte, Britannicus, d'autres encore. J'ai écrit quelquesunes de ces conférences et j'en ai fait des « lundis » du Temps. Les amateurs de théâtre se rappellent peut-être les trois feuilletons où je me suis amusé à tirer Athalie du milieu où l'avait placée Racine et à la jeter en plein xix" siècle. Ils ont beaucoup amusé mes lecteurs, et j'ai eu le plaisir de retrouver plus tard, dans toutes les éditions classiques que l'on a données à' Athalie., quelques-uns de ces rapprochements, ingénieux et suggestifs tout ensemble, cités avec commentaires parles professeurs de la grave Université.

Je n'ai pas besoin de vous dire que personne à Amsterdam ne soupçonnait ce procédé d'analyse ni les effets de surprise et de rire qu'on en pouvait tirer. Et ce fut un bonheur pour moi. J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de ce récit, à vous conter combien l'ignorance où j'étais des sentiments secrets de mon public m'avait été fâcheuse. Il n'était que trop juste que cette même ignorance se tournât une fois en ma faveur et me rendît service.

Sur le VU de l'affiche, tous les Hollandais (ces détails m'ont été donnés plus tard) s'étaient dit qu'ils allaient s'ennuyer correctement à écouter le panégyrique d'une œuvre austère et classique. Le nom de Polyeucte n'avait pu éveiller en leur esprit des images folâtres; ils s'étaient résignés à une heure d'attention que leur imposaient les bienséances mondaines. Beaucoup de mes auditrices avaient relu la veille la tragédie de Corneille, elles y avaient bâillé tout bas. Mais il eût été indécent de marquer qu'on ne goûtait pas pleinement une œuvre consacrée par l'admiration des siècles et réputée chefd'œuvre.

Je montai sur l'estrade ; en quelques minutes j'avais expédié la partie théorique du discours, qui eut l'air de piquer la curiosité de mes auditeurs. Le hasard fit que ce soir-là j'étais très en verve, très maître de moi et à mon aise. J'arrivai à ce qui était l'essentiel de la conférence, à ce qui était aussi le danger. Je pris Pauline, je supposai que c'était une des jeunes Hollandaises qui se trouvaient là, devant moi, et alors...

Je n'ai pas à vous reproduire ici cette conférence, que j'ai refaite d'ailleurs il y a deux ou trois ans, à rOdéon, devant une salle comble qui a paru y prendre un plaisir extrême. Je ne veux que vous conter les impressions du public de là-bas. Il y eut d'abord quelque hésitation et quelque étonnement : la dissemblance entre ce qu'on s'était pro-

mis d'une étude sur Polyeucte et ce que je donnais était si forte que l'auditoire, déconcerté et flottant, ne savait s'il devait s'amuser franchement ou s'il n'était pas plus convenable de se fâcher; car, enfin, avec mes audaces d'irrespectueuse familiarité, je ressemblais à cet iconoclaste de Polyeucte, qui brisait les idoles vénérées, et cela ne se pouvait souffrir.

J'avais heureusement parmi mes auditeurs, sans compter M. Van Hall lui-même, quelques professeurs de l'Université, et, parmi eux, un homme, qui, par son grand savoir et son goût, jouissait dans la ville d'une autorité incontestable. Il passait pour grave, pour très grave, s'étant livré toute sa vie à des travaux d'érudition, et il l'était en effet. Mais il avait de l'esprit, et il vit tout de suite, à travers les exagérations voulues de ces rapprochements et de CCS contrastes, combien l'idée fondamentale était juste, et qu'il fallait, pour la suivre ainsi, scène à scène, et la rendre sensible aux yeux, une virtuosité rare d'analyste et d'orateur. 11 donna le signal des applaudissements; il voulut bien sourire à quelques traits heureux; le public tout entier se mit à battre des mains derrière lui et à rire de tout son cœur. Les femmes, enchantées de ne pas s'ennuyer, osèrent témoigner qu'elles s'amusaient, et une fois débridées et lancées, elles ne s'arrêtèrent plus. Jamais Polyeucte ne s'était vu à pareille fête en Hollande ni sans doute autre part.

Le lendemain, le public se ressaisit, et quelques objections se firent jour. Est-ce que ce n'était pas trahir Corneille que de lui infliger cette traduction, qui n'e'tait qu'un travestissement.

— Mon Dieu 1 disais-je aux personnes qui me parlaient ainsi, non sans un chagrin sincère, vous pensez bien que je n'ignore pas ce qu'il y a d'excessif et même de faux dans ces transpositions. Mais remarquez : si j'avais prononcé, de façon plus ou moins brillante, le panégyrique que l'on attendait de moi, tout le monde m'eût applaudi et loué, et personne, le lendemain, n'eût songea Polyeiicte non plus que s'il n'eût jamais existé. Vous avouez vous-même que vous avez passé votre journée à relire l'œuvre du vieux maître, que les femmes elles-mêmes s'en sont inquiétées, qu'elle est, depuis vingt-quatre heures, dans toute la ville, un sujet de conversation et même de querelle. C'est donc moi qui ai raison; car j'ai pour une heure rendu l'animation et le mouvement à une tragédie figée, depuis deux siècles, dans une admiration immobile.

Il y aurait eu beaucoup à répondre à ces raisons; mais vous savez qu'il n'y a rien qui réussit comme le succès. J'avais tout le monde pour moi, même ceux qui grondaient par respect pour la tradition légèrement bousculée. J'étais très heureux d'avoir si bien réussi, pour moi d'abord dont j'apprenais ainsi le nom à la Hollande; pour mon hôte.

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M. Van Hall, qui avait répondu de moi, et qui n'était pas sans inquiétude sur l'issue de l'entreprise. Car lorsqu'un conférencier qu'on fait venir de si loin échoue, c'est toujours à l'organisateur qu'on s'en prend. Le conférencier s'en va, mais l'organisateur reste, et c'est lui qui subit les reproches et les mauvaises plaisanteries.

J'allai, dans cette campagne, porté par le bruit de ce premier succès, de triomphe en triomphe. J'eus le plaisir de parler, dans une des villes de la Hollande, à Leyde, devant un public composé uniquement d'étudiants. Les étudiants là-bas forment une vaste association, qui est extrêmement riche. Elle s'est fait bâtir et possède une manière d'hôtel ou de palais, où ses membres se réunissent pour lire, pour boire, pour Jouer. Il y a des salles de bibliothèque, des salles de billard, un café, et enfin, ce qui me touchait le plus dans la circonstance, une salle de conférence ou de spectacle, qui était magnifique et confortablement aménagée. Rien de plus cordial et de plus aimable que la façon dont ces jeunes gens nous ont reçus, M. Van Hall et moi. Je sens quelque pudeur à rappeler les attentions délicates dont j'ai été comblé, les éloges et les compliments que j'ai reçus. Ce qui me charmait davantage, c'est qu'en moi (et l'on ne s'en cachait pas), on fêtait la -France et la langue française. C'est là, en effet, la joie 'et aussi le péril de ces expéditions sur une terre étrangère. On a beau se rendre compte qu'on n'est pas

grand'chose, on sent tout de même qu'à quelque degré que ce soit, on représente la patrie, et que si on lâche une sottise, c'est elle qui en souffre, comme elle est relevée dans l'estime des gens chez qui l'on se trouve si l'on a la chance de leur plaire.

Je rentrai à Paris exténué et n'en pouvant plus. J'avais passé huit jours à parler presque tous les soirs, ce qui ne serait pas encore une grande fatigue, mais à prendre part aux soupers de gala qui suivaient les conférences, toujours en représentation, causant et toastant. J'eus quelque peine à me remettre de cet excès de fatigue, et quand, l'année suivante, M. Van Hall me pressa affectueusement de revenir à Amsterdam, me disant que tout le monde m'y redemandait, je lui répondis que je serais heureux de revoir son foyer, de m'asseoir encore sous cette véranda d'où l'on découvrait au loin un si frais moutonnement de verdure, mais que j'entendais ne point quitter Amsterdam : j'y ferais deux conférences, trois au plus, coupée chacune d'un jour de repos.

C'est ainsi que les choses furent arrangées.

J'eus pourtant là, cette année-là, mon petit four; car il était dit que j'en aurais partout. Oh! bien petit, cette fois, et qui ne prit pas les désastreuses proportions de celui que j'avais subi à Bruxelles et à Anvers. Si je le conte, c'est qu'il sera une nouvelle preuve de cette vérité sur laquelle j'ai si sou-

vent insisté déjà dans cette longue e'tude autobiographique sur l'art de la conférence : il faut, avant de s'adresser à un public, s'enquérir très exactement de ce qu'il attend, de ce qu'il désire, de ce qu'il craint; il faut flairer ses goûts, il faut, en un mot, observer les mœurs oratoires.

Vous vous rappelez cette conférence que j'avais faite à Londres sur l'organisation et l'histoire de la Comédie-Française. Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que le sujet plairait en Hollande. Je le possédais parfaitement, et je puis dire que j'en étais plein. Je ne m'inquiétai point des .développements à préparer, sûr qu'au jour dit ils se présenteraient en foule à mon esprit. Sur ce point, je ne me trompai pas. La conférence fut abondante et solide, et même par-ci par-là, assez égayée de trouvailles ingénieuses. Elle ne fit aucun effet; le public resta morne.

Je le constatai, non sans étonnement; car il ne me semblait pas cette fois que j'eusse été au-dessous de moi-même. Mais j'eus bientôt l'explication du mystère. Les Hollandais, quand ils avaient lu l'affiche, que je leur parlerais de la Comédie-Française, s'étaient dit tous : Un homme qui nous a tant amusés avec un sujet aussi sévère que V était Polyeucte^ va être désopilant en nous ouvrant les mystères du théâtre qu'il connaît si intimement et pratique depuis tant d'années. Ils étaient venus avec l'idée que j'allais leur donner des portraits d'artistes, leur

conter des anecdotes, les mettre au courant de la cuisine théâtrale. Ils s'attendaient à être émoustillés et divertis. J'aurais dû me me'tier : ce sentiment était chez eux si naturel!

Mais non; j'apportais une dissertation, curieuse assurément, mais très sévère de ton et d'allure, sur l'organisation de la Comédie, sur le décret de Moscou et les accrocs qu'il avait reçus ; rien de tout cela n'était fort gai, et, il faut bien le dire, rien de tout cela n'avait grand intérêt pour les habitants d'Amsterdam, qui ne connaissent de la Comédie- Française que sa gloire, et n'ont cure de la façon dont elle se gouverne. J'aurais eu sans doute avec cette conférence, à Paris, salle des Capucines, ou chez Bodinier au Cercle d'application, un succès assez vif; j'aurais été tout au moins écouté avec intérêt et sympathie; j'ennuyai les Hollandais, et c'était ma faute.

Il est vrai qu'une fois averti de mon erreur et de ses causes, je pris deux revanches éclatantes. Je fis notamment, devant un public exclusivement masculin, le public d'un cercle qui m'avait invité expressément à parler, une conférence sur la passion du jeu au théâtre, qui est parmi les meilleures dont j'aie gardé le souvenir, et j'ai des raisons de croire qu'on ne l'a pas encore oubliée à Amsterdam.

Le bruit de l'accueil toujours aimable, parfois . nthousiastc, que j'avais reçu en Hollande, s'était

240 SOUVENIRS l) AGK MUR.

répandu à Paris, dans notre petit monde de confe'renciers. Beaucoup de ceux qui se piquent d'en être étaient venus chez moi s'informer des conditions pécuniaires faites aux orateurs, et, comme elles étaient fort belles, car la Hollande est plus large et plus généreuse que la Belgique, ils m'avaient prié de m'entremettre près de Van Hall. Je le fis : tous ne réussirent point. Je les avais pourtant, de façon très discrète, autant qu'il m'était permis de le faire, à moi qui étais de la partie et qu'on pouvait soupçonner de mettre par jalousie des bâtons dans les roues, je les avais prévenus que le public d'Amsterdam, comme celui de La Haye, de Leyde et d'Utrecht, était un public très courtois, sans doute, mais très instruit, très intelligent, difficile, délicat même, à qui il fallait absolument donner du solide et du bon, qu'il n'était pas permis de traiter pardessous la jambe.

Mais que voulez-vous? Ces jeunes gens ont je ne sais quel penchant à croire que les peuples étrangers sont trop heureux de voir un Parisien, de lui faire la haie, de l'écouter, et de recueillir bouche bée toute parole qui sort de sa bouche. Il y eut quelques mécomptes. Ces mécomptes ont eu malheureusement cet effet de refroidir les Hollandais pour la conférence.

M. Van Hall m'écrivait que les choses en étaient venues à ce point qu'il n'y avait plus guère que mon nom ou celui de quelque personnalité écla-

tante, comme eût été', par exemple, celle d'Emile Zola ou d'Alphonse Daudet, qui fût capable de grouper un public nombreux dans une salle de conférences. Il y avait eu trop de déceptions, et des déceptions trop cruelles. Les Hollandais s'étaient promis de ne plus jamais aller entendre un conférencier parisien, à moins que ce ne fût une illustration de premier ordre.

J'avais laissé passer moi-même une année sans retourner là-bas; la liste des journaux où je collabore s'était encore allongée; il me devenait presque impossible de m'absenter durant huit jours de Paris en hiver; je ne me sentais plus le ressort d'esprit ni les forces d'autrefois. Je n'ai plus revu Amsterdam, non plus que Bruxelles et Liège, où j'ai laissé de si affectueux souvenirs. Je crois bien qu'à cette heure, à moins d'une occasion extraordinaire, d'une circonstance exceptionnelle, c'est fini pour moi des tournées de conférence en province ou à l'étranger:

Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé

et je reste à Paris,'où je réunis encore assez souvent autour de moi de fidèles auditoires, au boulevard des Capucines.

C'est parle récit de'mes vingt ans de conférences assidues dans cette salle que je terminerai ces mémoires et cette [étude. Rassurez-vous, ce ne sera plus bien loni^

Je n'entreprendrai point ici de raconter l'histoire complète de la salle des Capucines. Je la sais mal; les conférences s'y sont toujours données le soir; je n'ai donc pu les suivre exactement, puisque je suis, par profession, à ces heures-là, de faction au the'âtre. Au reste, mon intention n'a été, en écrivant ces mémoires tout personnels, que de dire ce que je savais de ce métier, et d'ouvrir aux jeunes débutants, en leur exposant mes succès et mes déboires, le trésor de ma vieille expérience.

C'est après la guerre que la petite société de gens de lettres et d'avocats dont j'ai parlé au début de cet ouvrage transporta dans cette salle du boulevard des Capucines les conférences de la rue de la Paix. Cette salle n'était pas trop bien choisie : elle n'avait pour elle que l'avantage d'être située en

plein cœur de Paris, dans le quartier le plus riche et le plus populeux de la ville. Mais elle était maussade d'aspect : il fallait aller la chercher au fond d'une cour; on n'y accédait que par une porte étroite et un méchant couloir. Elle était petite, basse de plafond, coupée de gros piliers qui dérobaient à une partie du public la vue de l'estrade. Tout l'auditoire y était de plain-pied, assis sur des chaises, qui s'étendaient, comme on dit, en rangs d'oignons. Les spectateurs ne se voyaient pas les uns les autres, et il ne pouvait s'y établir entre eux cette communication électrique sans laquelle un public n'est jamais qu'une collection d'individus isolés, qui goûtent à écouter l'orateur un plaisir languissant, à moins qu'ils ne s'ennuient de tout leur cœur, chacun de son côté. Ajoutez qu'elle était mal éclairée, mal chauffée : on y avait les pieds glacés par un courant d'air froid, tandis que la tête, baignée dans un air trop chaud, se congestionnait. Cette malheureuse salle a fait, pendant vingt ans, mon désespoir; on en a, dans ces dernières années, amélioré quelque peu l'aménagement intérieur, sans la rendre, hélas! plus commode ni plus gaie. Je suis convaincu que l'ennui qu'on y respirait et le malaise qu'elle infligeait au public ont été pour beaucoup dans le peu d'empressement dont il a fait preuve. La conférence n'a pas réussi, faute d'un local qui fut spacieux et confortable. Je n'allais jamais à l'étranger, où je

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trouvais de si beaux amphithéâtres, sans faire un retour mélancolique sur notre pauvre petite salle noire et triste du boulevard des Capucines. Les directeurs qui s'y sont succédé en sentaient bien les défauts; mais l'argent leur manquait. Ils ne pouvaient songer à se bâtir une salle plus propre, parce qu'ils ne faisaient pas de recettes; et ils ne faisaient point de recettes, parce qu'ils n'avaient pas de salle. C'est un cercle vicieux dont ils ne sont pas sortis, et où nous nous débattons encore à l'heure où j'écris. Si nous avions seulement, boulevard des Capucines, la salle que Bodinier a pu construire rue Saint-Lazare, où il donne tantôt des représentations théâtrales, tantôt des conférences, et parfois même des conférences qui ne sont que des manières de représentations théâtrales! Mais il nous faudrait deux cent mille francs au bas mot; et deux cent mille francs ne se trouvent point sous la semelle d'un conférencier.

Au moment où les conférences du boulevard des Capucines s'ouvrirent, j'y pris une part assez active, mais sans m'astreindre à une régularité qu'on ne me demandait pas d'ailleurs. C'était, sans parler de moi, MM. Chavée, Deschanel, Flammarion, Lapommeraye, Frank Géraldy, d'autres encore dont je ne me rappelle plus les noms, ne les ayant pas entendus eux-mêmes, qui venaient tour à tour exposer leurs idées; et comme l'institution avait alors la grâce et le piquant de la nou-

veauté, le public était nombreux et assidu. Quelques orateurs, plus aimés, plus en vue, faisaient salle comble : Deschanel et Flammarion au premier rang. Je fis, à cette époque, quelques séries de conférences, qui eurent l'air de plaire aux habitués; je me souviens, notamment, de les avoir amusés en improvisant devant eux des monographies de métiers: le professeur, le Journaliste, l'auteur dramatique, l'avocat,- le magistrat, quelques autres encore. Mais tout cela ne pouvait mener loin. Quand on n'a pas, pour soutenir la conférence, un fonds d'enseignement suivi, les sujets ne tardent pas à manquer ; la fantaisie s'épuise vite. Les conférenciers à la mode s'espaçaient de plus en plus. Deschanel, nommé au Collège de France, se réservait naturellement pour sa chaire et pour l'État. On trouvait malaisément des orateurs, et les orateurs commençaient à trouver un public plus rare et plus rétif. Cette situation précaire préoccupait à bon droit le directeur.

Il vint, un matin, chez moi et m'exposa le projet qu'il avait longuement ruminé. Il prétendait constituer une petite élite de conférenciers, qui s'engageraient à donner de leur personne, chacun, une fois par semaine ou tous les quinze jours : ce serait comme qui dirait la troupe régulière, qui lui assurerait un certain nombre de soirs, en groupant autour de leçons attendues à jour fixe un public

d'habitués fidèles. Les bachi-bouzoucks de l'actualité combleraient les vides.

Il avait pensé à moi pour faire chaque semaine une conférence sur la pièce de théâtre qui aurait été jouée sur une scène quelconque : c'était une sorte de feuilleton parlé. Il me développa avec chaleur son idée, qui me parut fort spécieuse. Mais j'avais mes raisons pour n'y pas entrer.

— Ecoutez, lui dis-je, je n'aurais aucun goût à faire chaque semaine une conférence sur le théâtre. J'ai déjà mon lundi du Temps ; loutes les fois qu'on me demande un article dans une Revue ou une conférence quelque part, on me propose un sujet qui relève de l'art dramatique; je ne reçois à la maison que gens qui m'entretiennent de théâtre; je vais au théâtre tous les soirs; j'en ai, du théâtre, par-dessus les oreilles...

A mesure que je parlais, je voyais son visage s'éclaircir; un sourire énigmatique flottait sur ses lèvres, et, au lieu d'insister, de me presser, comme je m'y attendais, il me demanda à qui, selon moi, il pourrait de préférence s'adresserpour cette besogne.

— Je ne vois guère, lui dis-je, que Lapommeraye qui puisse vous rendre ce service. Il connaît le théâtre aussi bien que moi; il parle avec abondance et facilité; il est aimé de notre public...

Mon homme partit de rire :

— Pourquoi riez-vous? lui dis-je; qu'y a-t-il là de si plaisant?

— Si je ris, me répondit-il, c'est que je sors de chez Lapommeraye. Je puis bien vous le dire à cette heure; c'est à lui que j'avais songé d'abord, prévoyant vos objections. La proposition a paru lui sourire, et il a tout de suite trouvé le titre général adonner à ces conférences : Le feuilleton parlé . « Mais, a-t-il ajouté, Sarcey est mon ancien dans le journalisme; il est mon collègue à la salle des Capucines. Il pourrait trouver mauvais qu'on n'ait pas fait près de lui la première démarche : je n'accepterai qu'à son refus. » C'est donc, ajouta le directeur, un refus que je suis venu chercher ici. Je suis ravi de la façon dont tournent les choses : car Lapommeraye fera, avec beaucoup d'entrain et de succès, cette besogne, dont il avait envie au fond, et vous, je vous en destine une autre. Faitesnous les livres.

Je tressaillis.

— Oui, les livres... Il paraît bien chaque semaine, de septembre à juin, un volume, roman, histoire ou philosophie, qui vaut la peine qu'on en parle au public. Vous le prendrez, vous en causerez dans notre salle : vous ferez ainsi une sorte de cours de littérature contemporaine.

Il ne se doutait guère, en me faisant cette proposition, qu'il flattait le plus cher de mes dadas. Tout homme a toujours eu dans sa vie un rêve qu'il n'est pas venu à bout de réaliser : le mien, c'était d'avoir dans quelque journal un feuilleton hebdomadaire

OÙ je pourrais faire pour les livres ce que je faisais au Temps pour le the'âtre.

Quand j'entrai dans les rangs de la critique théâtrale, où brillaient alors des noms qui étaient de premier ordre : Jules Janin, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor et Fiorentino, qui fut, quoi qu'on en ait pu dire, un des maîtres du feuilleton dramatique, d'autres encore de moindre envergure, Jules de Prémaray, Paul Foucher, etc., je ne conçus pas l'impertinente prétention d'égaler jamais ces illustres écrivains; je me fis simplement cette réflexion, dont l'événement a depuis démontré la justesse: il faut sans doute, en France, pour s'emparer du public, un peu d'esprit et de talent ; rien ne me dit que j'en ai plus que beaucoup d'autres, et, si ije n'en ai guère, je ne pourrai jamais m'en donner davantage par travail ni par artifice. Mais il y a d'autres façons démettre le grappin sur la foule et de conquérir l'autorité, qui sont, il est vrai, plus lentes, mais plus sûres aussi, et qui sont à ma portée, car elles n'exigent de celui qui veut les employer qu'une volonté ferme et persévérante, une assiduité que rien ne rebute, une probité littéraire que rien n'entame.

J'irai tous les soirs que Dieu fait au spectacle ; je ne parlerai jamais d'une œuvre qu'après l'avoir vue et revue ; je n'en dirai que ce que j'en pense véritablement, et si je n'en pense rien, j'avouerai tout bonnement que je n'en pense rien.

Cela, je le puis; car il ne s'agit que de] vouloir. Il me faudra cinq ans, dix ans, quinze ans pour persuader au public que je ne parle, en effet, que de ce que je sais bien et que je n'en dis que ce que j'en pense. Mais j'y arriverai ; car je sais d'avance que dans cette voie je n'aurai point de concurrent. L'esprit, chez nous, court les rues ; il y a du talent un peu partout; le ge'nie même n'est pas absolument rare. Ce qui l'est réellement, c'est l'obstination énergique et patiente dans une même idée.

Goutte d'eau creuse pierre, dit un proverbe. Je me creuserai lentement, semaine à semaine, goutte à goutte, une ouverture plus profonde dans la confiance du public. Je ne craindrai point de le fatiguer, ni de l'ennuyer ; quand je n'aurai à lui rendre compte que d'une misérable pochade, je ne la traiterai point par-dessous jambe, en prenant des airs de raillerie. J'en parlerai avec le même soin, la même compétence que j'apporte aux œuvres plus importantes. Tout est intéressant à qui s'y intéresse, et je veux enfoncer bien avant dans la cervelle du lecteur cette idée, mère de la confiance, que je m'intéresse à ce dont je parle, que j'en parle uniquement parce que cela m'intéresse, et que j'entends l'y intéresser lui-même en lui disant la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Je m'étais donné quinze ans pour conquérir le public ; il m'en a fallu quelque peu davantage. Mais j'y suis parvenu, à travers les railleries et les quo-

25o SOUVENIRS D'AGE MUR.

libets, dont je n'ai pris nul souci, dont j'étais même bien aise : car toutes les fois qu'on me raillait sur mon assiduité aux représentations dans les théâtres les plus minuscules, sur Fimportance que je paraissais attacher à un mince vaudeville, ou sur la sévérité des jugements que je portais : « Bon! me disais-je, voilà qui avance mes affaires! l'excellent confrère qui me fait gagner trois mois ! quel dommage qu'il manque à ce point d'esprit et de style! son article serait plus lu et me ferait plus de bien !» — Je n'ai pas eu beaucoup de chance de ce côté... J'ai été plus souvent qu'à mon tour attaqué, vilipendé, bafoué ! Je l'ai presque toujours été par des prestolets de lettres ! On ne peut pas tout avoir ! On serait trop heureux si l'on n'avait affaire qu'à des Zola, ou même à des Calibans !

Ce parti pris d'assiduité et de probité ne m'aurait tout de même pas mené loin, si je n'eusse été servi par les circonstances. Il faut dans les lettres comme partout faire une large part à la chance. J'ai eu le bonheur de rencontrer, pour y exercer la critique dramatique, deux journaux dont le succès, en dehors de ma collaboration, a été prodigieux. J'entrais en octobre i85q SL l'Opinion nationale^ que venait de fonder Guérout ; trois mois après, le journal tirait à trente mille et il était lu de tout Paris. Le hasard eût pu faire que j'y fusse resté; il a traîné, après la mort de Guérout, de longues années, sans pouvoir mourir, délaissé de tous, oublié. J'eusse sans doute.

par point d'honneur, continué d'y écrire, ne voulant pas quitter un journal à l'agonie. Le peu de réputation que j'avais pu gagner s'y fût éteint obscurément. Personne ne se fût retourné au bruit des coups de pistolet tirés dans cette cave.

J'eus la chance de quitter VOpinion nationale pour le Temps : mes meilleurs amis jugèrent en ce temps-là que je faisais une sottise. Car le journal que j'abandonnais était en pleine vogue et je commençais à y être très goûté personnellement; le Temps, au contraire, n'avait alors qu'un faible tirage et se débattait dans les difficultés d'argent d'où il n'est sorti que plus tard. Ce qui m'avait séduit et déterminé, ce n'était pas, comme beaucoup le crurent, une question d'appointements : Guérout m'avait offert d'augmenter les miens ; c'était l'allure grave de cette feuille, que toute la haute Université lisait avec dévotion. Il me sembla que je serais plus à mon aise, dans ce milieu très instruit et très sérieux, pour exposer et développer les théories d'art dramatique qui commençaient à bouillonner confusément dans ma cervelle. Il y avait cent à parier contre un que je me perdais à hasarder cette fausse manœuvre. II me prend parfois, quand je songe à la légèreté avec laquelle j'ai accompli cette évolution, comme un petit frisson rétrospectif. J'ai joué là tout mon avenir sur un coup de dés. Mon instinct m'avait bien servi : je rencontrai au Temps le cadre large et sévère dont j'avais besoin pour le

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feuilleton que je me'ditais d'écrire et dont j'ai fini par imposer la lecture au public; et le Temps est devenu le journal que vous savez, un journal prépondérant et lu dans toute l'Europe,

On n'a pas deux fois 'pareille chance en sa vie. Je n'ai pas eu la même fortune pour le feuilleton bibliographique que je rêvais. Je m'étais promis d'y appliquer les mêmes principes. Je m'étais dit : Les critiques qui se sont chargés de présenter les nouveautés littéraires dans les journaux et les revues sont nombreux ; ce sont tous des hommes d'un haut savoir, de beaucoup d'esprit, et quelques-uns sont des écrivains supérieurs. Mais, en général, ils ne s'occupent pas de rendre au public le service que ce public attend d'eux. Ils se livrent presque tous à des considérations philosophiques ou à des fantaisies personnelles sur les ouvrages dont ils ont à rendre compte; quelques-uns mêmes se contentent d'exécuter des variations plus ou moins brillantes sur un livre dont ils n'ont lu que le titre et peutêtre quelques pages à la volée.

La vieille critique du xviii» siècle et de la Restauration, cette critique qui consistait à dire au lecteur : Voilà ce qu'il y a dans l'ouvrage ; voilà ce qui en est bon et voilà ce qui en est mauvais; tu auras raison de l'acheter, ou tu peux te passer de le lire, cette critique utile et terre à terre a complètement disparu. On la tient pour surannée, et, comme nous disons, vieux jeu. Eh bien, je suis convaincu

qu'une grande partie du public bourgeois la regrette ; qu'un nombre infini de braves gens, à demi lettrés, aimant à lire et ayant le loisir de le faire, seraient ravis d'avoir un guide, au bon sens, au goût et à l'honnêteté de qui ils pussent avoir confiance, qu'ils croiraient sur parole.

Ce serait, pensais-je, une clientèle à conquérir; et j'y arriverais par les moyens dont je me suis servi pour le feuilleton dramatique. Lire avec soin les livres dont je voudrais parler, les analyser consciencieusement, afin de mettre les pièces mêmes sous les yeux du public, et conclure par un jugement raisonné, qui vaudrait naturellement ce que vaut celui qui l'aurait porté. Je commencerais par avoir un petit nombre de lecteurs attentifs ; je ne me rebuterais point, car je sais que rien de sérieux ni de durable ne se fait sans beaucoup de temps et de patience. L'autorité, c'est la confiance des autres, et l'on n'emporte point la confiance d'un coup de force. On la gagne lentement, à force d'avoir

ouvent raison et de prouver qu'on a raison. Peutcire y réussirais-je plus vite à cette heure, ayant déjà d'autre part une réputation de probitélittéraire fortement établie.

Non, vous ne vous imaginez pas le nombre de journaux et de revues où j'ai tente de fonder cette

ritiqueet de me tailler cette influence. Je n'ai pas eu de veine: dix fois je me suis cru près de réussir; dix fois mon pot au lait a été renversé sur ma tête.

Je me faisais l'effet d'une de ces pauvres grosses fourmis tombées dans un bol plein de liquide. Elle grimpe obstinément aux parois de la porcelaine, et, à chaque fois qu'elle va toucher le bord, un méchant enfant s'amuse à la rejeter, d'une chiquenaude, dans le vase où elle barbote : elle ne se décourage point, elle recommence avec une invincible obstination, jusqu'à ce qu'enfin, n'en pouvant plus, le corps flotte inerte, les pattes détendues et pendantes.

Oh ! comme j'ai cru, il y a déjà plus de vingt ans, quand Weiss fonda son journal le Paris^ comme j'ai bien cru que j'allais décrocher la timbale ! Weiss avait sur la critique littéraire, j'entends sur la façon de l'exercer, les mêmes idées que moi : nous en avions causé plus d'une fois ensemble. Comme j'écrivais dans son journal trois fois par semaine, il m'avait dit : « Prends le plus que tu pourras pour sujets de chronique les livres qui paraissent; quand j'organiserai définitivement le Paris^ je te donnerai un feuilleton par semaine. » Malheureusement pour moi, le Paris, une des feuilles les plus originales qui aient jamais paru sur le boulevard, avait plus d'admirateurs que d'abonnés. Weiss n'eut point à l'organiser, mais à le liquider, et l'espoir que j'avais caressé s'envola encore une fois. Ce fut pour moi un gros mécompte. Car Weiss m'aurait laissé libre de dire tout ce que j'aurais voulu. Jamais personne ne fut moins autoritaire; iamais

personne ne fut plus ami de la vérité' et ne témoigna plus d'horreur pour la réclame, bénévole ou payée. J'en peux donner, puisque le cours de la conversation m'a mené vers ce sujet, un exemple bien curieux, et qui serait difficile à croire, si l'on ne savait combien Weiss avait de fantaisie dans l'esprit. Un jour il me prit à part :

— Te sens-tu, me dit-il, le courage de faire une nouvelle étude qui te prendrait six mois de ta vie, pas davantage?

— De quoi s'agit-il? lui répondis-Je un peu étonné.

— Je voudrais avoir, pour la partie financière du journal, un compte rendu de la bourse fait par un homme qui ne dît que ce qu'il croirait être la vérité, qui ne se laissât soudoyer par personne. Veux-tu prendre six mois pour étudier ces questions, qui ne doivent pas être si difficiles à comprendre qu'on veut bien le dire; je te donnerai ensuite le bulletin financier? Tu feras la bourse au Paris comme tu fais les théâtres au Temps.

Bien que je fusse habitué aux saillies d'imagination de Weiss, je le regardai dans les deux yeux pour voir s'il ne se moquait pas de moi. Non, il était fort sérieux; cette proposition excentrique n'était pas une mystification. Il va sans dire que je déclinai l'honneur qu'il voulait me faire, et je crois qu'il ne pensa plus lui-même à son projet le lendemain; car il ne m'en a jamais reparle. Combien de

fois, au contraire, n'est-il pas revenu sur l'idée d'un lundi bibliographique. Il en e'tait si féru, qu'il se fût lui-même chargé de la besogne, et elle eût été admirablement faite si, à cette époque-là, il n'avait pas été envahi tout entier par la politique, cette misérable politique, qui a si fâcheusement gâté sa vie.

J'ai vu ainsi crouler, je ne sais combien de fois entre mes mains, l'espérance d'une mainmise sur le livre; la dernière expérience a été la plus douloureuse. Le Parti National venait de se fonder : à la tête du journal étaient des hommes tout disposés à m'accorder ce qui pourrait me plaire. Je demandai un feuilleton littéraire et l'obtins. Je me remis au travail avec cette ténacité imperturbable, qui est ma qualité maîtresse. J'avais loyalement prévenu les directeurs : je ne serai d'abord lu que d'un petit nombre, parmi vos abonnés; dans trois ou quatre ans, je serai lu par tous. Dans dix ans, si Dieu me prête vie, c'est moi qui vous amènerai des lecteurs: j'aurai conquis l'autorité.

"Le Parti National était un journal très bien fait. sage d'allure et modéré de langage, dont le tirage ne crut que lentement; je puis dire pourtant que tous les lecteurs de cette feuille étaient devenus les miens et commençaient à croire en moi. Patatras! le journal a changé de mains, et la pauvre fourmi est encore retombée dans le bol, d'où il y a apparence, hélas! qu'elle ne sortira plus jamais.

A LA SALLE DES CAPUCINES. zSj

La plupart des journaux ont, pour des raisons que je n'ai point à apprécier ici, supprimé non seulement la revue bibliographique, mais même les articles qui, sous le nom de Variétés, avaient fait l'honneur de l'ancienne presse. On ne les rétablira pas pour moi; j'ai dit tristement adieu aux longs espoirs et aux vastes pensées dont parle le fabuliste. Je n'y avais pas encore renoncé quand le directeur de la salle des Capucines vint me proposer de faire, chaque semaine, sur les livres^ à l'instar de Lapommeraye, mon feuilleton parlé.

Ce n'était pas la même chose. Oh ! non, ce n'était pas la même chose! Un journal, si peu achalandé soit-il, compte toujours bien pour le moins quinze cents ou deux mille lecteurs. Beaucoup en ont trente ou quarante mille; quelques-uns chiffrent par centaines de mille. L'auditoire, aux Capucines, quand la salle est pleine, se compose de trois ou quatre cents auditeurs, et je me doutais bien que les jours où je parlerais de livres, et surtout de livres inconnus, elle ne serait qu'à moitié remplie. J'aurais tout au plus une centaine d'auditeurs fidèles, et ce serait déjà fort joli, si je pouvais, à chaque conférence, les réunir autour de ma chaire. Il me paraissait à peu près certain que, durant les six premiers mois, je n'aurais pas même ce nombre ; je serais forcé de me composer lentement, et de semaine à semaine, mon auditoire. Mais il n'y a que les jeunes gens pour être pressés; à mon âge,

on a le temps d'attendre, j'ai confiance au temps. J'avertis le directeur, qui me paraissait se faire de fortes illusions sur le succès rapide de cette tentative, que la constitution d'un public serait une œuvre de patience et de longue patience. Il me parlait de piquer la curiosité de la foule à l'aide de titres attirants; de faire flamboyer sur l'affiche les noms des livres à scandale, ceux des écrivains autour de qui sonnaient toutes les fanfares de la réclame. Je ne voulais rien de tout cela :

— Non, lui disais-je, avec (;es procédés, nous aurons une demi-douzaine de salles et de recettes; mais l'attrait du scandale s'émousse, mais les trompettes de la réclame ne font pas longtemps tourner les têtes; le monde des badauds s'écoulera vite, et nous aurons éloigné les gens sérieux, que tout ce bruit aura importunés; s'ils nous reviennent, ce ne sera plus avec confiance ; ce ne seront plus des fidèles.

Je suis si persuadé de cette vérité, que je ne veux pas être payé, comme c'est l'usage au boulevard des Capucines, sur la recette. J'aurais trop peur qu'en un besoin pressant d'argent — nous en avons tous, hélas! — je ne cédasse au désir d'une forte chambrée, et ne sacrifiasse un bon, honnête et modeste ouvrage à un livre tapageur. Je tiens à m'enlever toute velléité de commettre ces injustices. Vous me payerez ferme ; au moins serai-je sûr, quand je choisirai un sujet, de ne m'être pas, à

mon insu, laissé séduire à des considérations d'intérêt.

Les choses furent arrangées comme je le désirais. Il fut convenu que je serais absolument maître de mes choix pour les sujets à traiter; que je ne consulterais que mes préférences personnelles, sans tenir compte, qu'autant que je le voudrais bien, des engouements de la foule.

Mon homme voulait, au moins pour les premières conférences, insérer dans les journaux des réclames bruyantes. Je le suppliai de n'en rien faire.

— Je ne suis pas sûr de moi, lui disais-je; c'est une entreprise hasardeuse,

Periculosce planum opus alece.

J'aime mieux débuter modestement, sans tant de fracas. Il est inutile d'éveiller l'attention des journalistes. Ils ne verront jamais dans une conférence qu'un prétexte à blagues plus ou moins spirituelles. Ces blagues m'amèneraient sans doute du monde; mais ce n'est pas ce monde-là que je prétends attirer et dont je veux prendre possession. Il me faut des croyants; mes confrères ne m'enverraient jamais que des sceptiques, et l'une des formes du scepticisme, à Paris, ne l'oubliez pas, c'est de ne point payer sa place.

— II sera fait comme il vous plaira, me dit en riant mon directeur. Mais, à ces conditions, c'est signé...

2Co SOUVENIRS D'AGE MUR.

Il me tendit la main; Je lui donnai la mienne :

— C'est signé, lui dis-je.

Nous avions choisi le jeudi, parce que c'était un des deux jours de la semaine où la Comédie-Française ne donnait jamais de première, ni ne faisait de reprise importante. Je commençai donc, sans tambour ni trompette, presque en catimini, devant un auditoire assez restreint... J'ai continué durant seize années, sans autre interruption que celle qui m'était imposée par la fermeture de la salle durant les trois mois d'été. Aujourd'hui je suis encore sur la brèche, bien que j'aie dû, en ces derniers temps, espacer ces leçons de quinzaine en quinzaine. Je n'ai eu là ni succès très brillants ni chutes retentissantes : ni le local, ni le public, ni le sujet ne comportaient ces extrêmes; c'était un train presque toujours égal de conférences sérieuses, dont quelquesunes seulement faisaient plus de plaisir que d'autres. Je ne laisserai pas de vous en conter certaines particularités peut-être curieuses, parce que vous en pourrez tirer non les règles de ce genre difficile — il n'y a pas, à vrai dire, de règles pour ces sortes de conférences, non plus d'ailleurs que pour les autres — mais des indications et des conseils profitables à ceux qui voudront s'y engager après moi.

Je me trouvai tout de suite aux prises avec une difficulté que j'avais bien soupçonne'e, il est vrai, mais dont je n'avais pas calculé l'importance. Quand on écrit sur l'ouvrage de la veille un article de critique littéraire, on n'est pas toujours assuré d'être lu du public, on peut compter qu'on le sera certainement de l'auteur. J'allais faire chaque semaine un feuilleton parlé sous cette même rubrique de bibliographie : c'était une question de savoir si j'aurais beaucoup d'auditeurs; j'étais sûr d'en avoir au moins un, l'auteur lui-même, qui écouterait dissimulé derrière un des piliers de la salle, ou, à défaut de l'auteur, quelqu'un de ses amis, envoyé par lui pour écouter la conférence et lui en rendre compte, parfois même sa femme ou sa fille.

Oh! la femme... Tenez! je me sens pris, en y

songeant, d'un effroi rétrospectif. Les auteurs, mon Dieu ! je les ai presque toujours trouvés d'assez bonne composition; ils admettaient encore ou feignaient d'admettre lorsque, au sortir de la conférence, nous causions ensemble, le bien fondé de certaines critiques; ils en rejetaient d'autres sur des dissentiments d'écoles. Ils discutaient avec moi les points douteux et, sans paraître m'en vouloir, ils m'expliquaient avec bonne grâce leurs intentions que j'avais méconnues. Nous nous quittions en nous serrant la main. Je ne voudrais pas affirmer que jamais je n'ai rencontré, parmi tous ceux qui ont ainsi passé sous ma férule, des amours-propres irascibles, dont la mauvaise humeur s'est ensuite exhalée en aigres doléances. Oui, j'ai eu plus d'une fois affaire à des grincheux dont j'avais mis, en dépit de toutes mes précautions oratoires, la bile en mouvement. Mais je dois dire qu'en général je n'ai eu avec le nombre infini d'écrivains que j'ai tenus sur la sellette que des rapports de courtoisie sèche ou aimable, selon le caractère des gens.

Je me souviens qu'un soir je devais parler d'un des romans de Jules Claretie, avec qui j'étais lié d'une bonne et sincère amitié. Mais il n'y a amitié qui tienne. J'ai pour principe, en critique, qu'il est un minimum de vérité auquel le public a droit.

— J'ai l'intention de venir vous entendre, m'avait dit Claretie le matin même. Puis-je le faire sans inconvénient?

— Oh ! VOUS le pouvez, lui avais-je répondu. Il ne m'e'chappera pas un mot qui puisse froisser une susceptibilité légitime.

Le soir venu, j'avais dit de l'ouvrage ce que j'avais à en dire, et, la conférence finie, nous nous en retournâmes bras dessus, bras dessous, vers notre montagne, car nous habitons l'un près de l'autre sur les hauteurs du quartier de Clichy.

— C'est une sensation très étrange, me disait-il, que je viens d'éprouver. Tandis que vous analysiez mon livre, il me semblait que j'étais en quelque sorte dépiaute et dépecé. Je me sentais à de certains moments des envies folles de vous interrompre, car il y a des points, vous le pensez bien, sur lesquels je ne suis pas de votre avis, et la nécessité de me taire m'était horriblement pénible et douloureuse. Le sang me pétillait dans les veines et me bourdonnait aux oreilles. Je suis tout de même bien content d'avoir passé par là; je vous remercie, mais je ne recommencerai plus.

— Bah! lui dis-je en riant, vous vous aguerririez...

Quelques-uns, et non des moindres, ont supporté ce dépiautage avec plus de vaillance encore et d'une humeur plus égale. Ainsi, Richepin, toutes les fois qu'il se trouvait à Paris, est venu assister aux conférences que j'ai faites, en assez grand nombre, sur ses romans et ses poèmes. Elles n'étaient pas toutes pour le satisfaire. Il en causait avec moi, sans

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ombre de vanité blessée, avec liberté et enjouement, m'accordant parfois que j'avais raison, comme s'il se fût agi de l'ouvrage d'un autre. J'ai vu de même Maupassant me parler avec une robuste bonne humeur d'une étude que je venais de faire sur lui et devant lui. Il était encore peu connu à cette époque, et nous n'étions qu'un petit clan d'admirateurs à croire qu'il prendrait une des premières places dans le roman contemporain. J'avais choisi pour prétexte à parler de lui un assez mince volume de vers et quelques-unes de ses nouvelles. Son bagage, à cette époque lointaine, n'était pas encore considérable.

Le hasard fit que je n'étais pas en train ce jourlà. Je voulus lire deux ou trois de ses poèmes. Je les lus mal, et je sentis que je les lisais mal. Je fermai brusquement le volume, fort en colère contre moi-même, et avec cette familiarité excessive de langage à laquelle j'avais habitué mon auditoire :

— Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui. Je lis ça comme un...

Et d'une horrible toux les accès violents, Étouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Et je prononçai le mot que Delille a dissimulé jadis sous cette périphrase poétique.

Il y eut tout de même un oh! de surprise et de révolte.

— Oui, insisiai-je, comme un cochon. Je trahis le poète. Ce n'est pas, mon Dieu! que ses vers vaillent sa prose...

Et me voilà parti. Dame! je ne fus pas tendre pour ces malheureux poèmes, et je vis avec confusion, à la tin de la conférence, Maupassant, que je ne savais pas là, s'avancer vers moi la main tendue et le visage ouvert. Il s'e'tait beaucoup amusé et de ma déconvenue et de mon dépit. Et comme je m'excusais :

— Mais non, mais non, il y a du vrai, me dit-il, et beaucoup de vrai, je le sais bien, dans toutes vos critiques.

Avec les hommes, surtout avec ceux qui sont supérieurs, ça marchait encore, je n'avais pas trop d'ennuis. Mais les femmes, les sœurs et les amies étaient d'une intransigeance autrement farouche. Je les avais presque toujours à ces leçons. Les écrivains eux-mêmes, soit pudeur, soit indifférence, soit crainte, s'abstenaient le plus souvent d'y paraître ou se dissimulaient dans quelque coin sombre, et leur présence n'était révélée ni à moi ni à personne de l'auditoire. Je ne l'apprenais souvent que longtemps après par quelque indiscrétion fortuite. Les femmes ne manquaient guère de venir se planter au premier rang, en face de ma chaire, entourées parfois de personnes de leur connaissance. Et elles! voyez-vous, elles sont terribles! Jamais une louange, si forte qu'elle soit, ne leur paraît

suffisante; la moindre restriction les pique aux endroits les plus sensibles du cœur et leur fait jeter les hauts cris. Vous avez beau user de tous les ménagements d'expression que suggère l'habitude d'un langage poli, elles sentent sous cette phraséologie la pointe de la critique, et elles regimbent, et elles s'emportent; elles abondent alors en récriminations de'sobligcantes. Que de fois j'ai été traité d'imbécile et de goujat par de jolies lèvres roses !

Et ce qu'il y a de plus agaçant, c'est qu'elles sont le plus souvent inintelligentes, ou du moins que lapassion leur obscurcit le jugement et les empêche d'entrer dans le sens juste des paroles du conférencier. Il expose une théorie où il n'a pas entendu malice. Elles y voient une façon détournée de critiquer l'œuvre de l'homme qu'elles aiment, et le soir, sur Toreiller, elles lui disent : « Tu ne peux pas t'imaginer avec quelle fureur il t'a déchiré ! » Elles voient tout à travers les lunettes de leur imagination et de leur préjugé, et tout se déforme à leurs yeux et grimace. Je ne puis, par malheur, appuyer ces réflexions de faits probants. Mais combien de fois ne m'est-il pas arrivé, apprenant d'une façon indirecte que tel auteur me gardait une rancune inexplicable, de m'écrier à part moi : quel dommage qu'il n'ait pas été là, lui-même, en personne; qu'il n'ait pas entendu de ses oreilles ce que je disais de lui; qu'il ne l'ait su qu'à travers une traduction, et quelle traduction ! la plus infidèle

qui se puisse voir, faite par des êtres passionnés, nerveux, et par cela même déraisonnables!

Les disciples non plus n'étaient pas commodes. Toutes les fois que je parlais d'un écrivain passé chef d'école, j'étais sûr d'avoir, en dehors de mon auditoire ordinaire, un certain nombre de jeunes gens, tous fanatiques du maître, que ne pouvaient contenter les plus vifs témoignages d'une admiration sincère — ils allaient, eux, jusqu'à l'adoration, jusqu'au fétichisme; — et qui rugissaient intérieurement au moindre mot de réserve, à plus forte raison de critique. Comme je suis très myope et ne distingue aucun visage, je ne voyais pas leur irritation; mais le conférencier est averti, par un septième sens, des dispositions de son auditoire. Un fluide invisible lui souffle au visage la sympathie ou la colère de ceux qui l'écoutent. Il en est baigné, pour ainsi dire. Il la perçoit partons les pores de sa peau qui frémit. C'est un phénomène que je ne me suis jamais expliqué, mais qui se produit trop fréquemment pour être révoqué en doute. Les artistes dramatiques en ont fait cent fois l'expérience. Quand le rideau se lève, avant même que la salle ait rien manifesté de ses penchants secrets, une bouffée de chaleur ou de glace, qui monte de l'orchestre et les frappe en pleine figure, les prévient de ce qu'ils ont à craindre ou à espérer du public.

Que de fois j'ai lutté de front contre une mauvaise humeur repliée sur elle-même et qui n'avait

qu'un silence hargneux pour forme de grondement ! que de fois j'ai tourné autour et l'ai circonvenue, cherchant l'endroit par où je pourrais saisir le hérisson, roulé en boule, en écarter les piquants et pénétrer. Soins inutiles, peine perdue ! Les disciples sont, pour d'autres causes et d'une autre façon, aussi intolérants que les femmes. C'est l'intolérance du fanatisme.

Il fallçiit donc sans cesse composer avec ces publics particuliers qui venaient à chaque fois se superposer ou plutôt s'annexer à mon fonds ordinaire de public bourgeois; plus animés, plus grouillants que lui, et qui de temps à autre étaient assez nombreux, assez compacts pour lui imposer leurs préférences ou leurs antipathies. C'était la danse des œufs qu'il me fallait exécuter tous les jeudis soir. Je ne fus d'abord pas très habile à cet exercice : je ne cassai, il est vrai, que les œufs sur lesquels je marchais. Mais je les cassai tous. L'adresse vint peu à peu ; je m'observai davantage, je me fis, à la longue, un vocabulaire de mots atténués, d'équivalents ingénieux, de suggestives réticences, de suspensions malicieuses et détours perfides. La nature m'avait doué d'une grande bonhomie d'allures et de langage. Je m'étudiai à en jouer. Je faisais passer les critiques les plus fortes, en ayant l'air de les laisser échapper innocemment, comme si je ne me doutais pas moi-même de leur vivacité, et j'en accentuais encore l'énergie en feignant de m'aperce-

DIFFICULTÉS DE LLNTREPRISE. 269

voir tout à coup que j'allais trop loin ; j'essayais alors, avec une gaucherie simule'e, de les rattraper au vol, et les excuses, où je faisais mine de m'embarrasser exprès, se tournaient en critiques nouvelles.

J'interrogeais mon public sur une page que je venais de lui lire, lui disant, avec une naïveté feinte, que pour moi je ne savais trop qu'en penser, qu'il y avait du pour et du contre ; je m'arrangeais pour qu'il se révoltât quand j'exposais les raisons pour, et alors, m'arrêtant d'un air étonné :

— Ah ! vous trouvez I je n'aurais pas cru ! il est inutile en ce cas que je passe à la thèse contraire, puisque c'est la vôtre. Mais je crains que vous ne poussiez trop avant dans ce sens.

J'avais, comme cela, un tas de petits trucs dans le détail desquels il est inutile d'entrer, parce qu'ils m'étaient tout personnels et que d'autres conférenciers auraient quelque peine à. en faire usage. Ils me réussissaient, parce qu'ils faisaient, pour ainsi parler, corps avec ma manière ; parce qu'on n'y sentait point l'apprêt et, qu'à vrai dire, il n'y en avait aucun. Boileau nous confesse quelque part qu'il fit sans être malin ses plus grandes malices. Je ressemblais en cela à Boileau. Je ne préméditais aucune de ces petites scènes ; j'aurais été même fort embarrassé de dire, quand je me les jouais à moimême et au public, où la comédie avait véritablement commencé, tant elles coulaient de source,

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tant elles me semblaient, à moi comme aux autres, rexprcssion naturelle de ma pensée.

Il faut ajouter aussi que j'avais affaire à un public de longue main forme' par moi, qui comprenait à demi-mot et qui clignait intelligemment de l'oeil quand il voyait poindre un de ces développements où la critique se dérobait sous une forme de bonhomie ingénue. Je me souviens, à ce propos, d'une réponse que me fit un jour une dame du monde, fort spirituelle, avec qui je causais au sortir d'une conférence.

Elle m'avait, l'année précédente, avec son mari, fait rhonneur de suivre assez assidûment mes jeudis à la salle des Capucines, et j'avais lié connaissance avec tous deux. A l'hiver suivant, je ne l'avais plus vue que de loin en loin, et, par une fatalité que je ne m'expliquais pas, au lieu de choisir les conférences où j'avais à parler de beaux livres que j'aimais, où j'étais parfois très brillant, l'enthousiasme étant une source vive d'éloquence, elle n'arrivait, au bras de son mari, que les soirs où figurait sur le programme quelque ouvrage dont elle savait bien, connaissant mes goûts, qu'il me serait impossible de dire du bien.

— Mon Dieu ! madame, lui dis-je à la suite d'une de ces conférences, que je suis fâché de ne pas vous avoir eus pour auditeurs, vous et votre mari, jeudi dernier plutôt que cette fois-ci. Que voulez-vous qu'on tire d'un ouvrage pareil ! j'en parle, parce

qu'il vient de paraître et qu'il n'est bruit que de cela. Mais c'est à contre-cœur. Vous venez toujours ces soirs-là. Permettez-moi de le regretter.

— Mais je le fais exprès, me dit-elle, qu'ai-je besoin de vous entendre parler d'un roman de Zola ou de Daudet ? Je Tai lu moi-même, et je sais par avance ce que vous en penserez. Mais il n'y a rien d'amusant comme de vous voir tourner autour d'un livre qui vous déplaît; vous avez des façons discrètes et pataudes de mettre les pieds dans le plat qui sont les plus réjouissantes du monde. Vous ne vous doutez pas vous-même des inflexions que prend votre voix quand vous lisez un passage que vous trouvez mauvais, et que les convenances mondaines vous obligent à louer peu ou prou. Vous avez dans le ton admiratif des notes si piteuses et si désolées que, lorsqu'on a l'habitude de vos conférences, c'est une joie à les prévoir et à les entendre. Quand vous vous embarquez dans une de ces phrases, toutes pleines d'une grosse bonhomie finaude, qui aboutissent à un coup d'épingle ou à un coup de massue, nous sommes là un certain nombre de fidèles, un sourire court sur toutes les lèvres. Et puis, avec vous, il y a les à-coups inattendus ; vous vous échappez à vous-même ! Vous avez vos heures d'emportement, et alors !...

Elle disait vrai. On a beau veiller sur soi et se tenir sévèrement en bride, il se présente toujours des occasions où le fond de la nature remonte brus-

SOUVENIRS DAGE MUR.

quement et fait craquer à l'improviste toutes les surfaces. Il y a de l'Alceste chez moi, un Alceste prompt aux brutalités, que je n'ai dompté qu'avec une peine infinie et dont je ne suis pas toujours maître. Il m'a joué pas mal de tours dans mes feuilletons du lundi; vous pensez bien qu'aux conférences du jeudi, j'ai plus d'une fois été sa victime.

Je me souviens qu'un jour... oui, il faut que je vous conte cette anecdote parce qu'elle est très typique et qu'elle renferme une leçon.

Tout Paris connaît M. Vallery-Radot, un de nos plus brillants publicistes. Quand M. Vallery-Radot, au sortir de ses années d'études, publia son premier volume (le titre m'en échappe), c'est moi qui eus la bonne fortune d'en parler un des premiers, et de présenter l'auteur au public. Il m'en sut gré, et vint me faire ses remerciements. Je vis un jeune homme charmant, de tenue très correcte, de manières exquises, de voix douce, qui abondait dans la conversation en tours de phrases polis, en compliments flatteurs, mais tout cela sans soupçon de basse flagornerie, avec aisance et bonne grâce. Il me plut beaucoup, je lui fis bon accueil, et l'engageai à me revenir voir. Il n'y manqua point. L'année d'après, il m'apportait un nouveau volume où, contant sa vie d'étudiant, il avait essayé de peindre le quartier Latin tel qu'il l'avait vu.

— Eh bien, je vais le lire, lui dis-je, et soyez tranquille, l'article ne tardera pas à paraître.

— C'est que cette fois, me dit-il, je demanderais un peu davantage. Je souiiaiterais que vous prissiez mon livre pour le sujet d'une de vos prochaines conférences.

J'avais pour principe de ne jamais m'engager à faire une confe'rence sur un ouvrage sans l'avoir lu au préalable. C'est qu'il y a, en effet, des livres, excellents d'ailleurs, mais dont il est impossible de tirer une conférence. Une conférence, c'est une heure de parole, et l'on dit tant de choses en une heure! Il faut que le volume choisi en fournisse la matière; il faut aussi que Ton puisse en détacher un morceau ou deux où se résume l'ouvrage, et qui donnent une idée juste de la manière de l'auteur. J'avais déjà été pris deux ou trois fois à engager imprudemment ma parole, et j'avais eu lieu de le regretter.

Je ne voyais pourtant, en l'espèce, aucun inconvénient à promettre ce qu'on me demandait. A supposer que le livre ne fût pas des meilleurs, le sujet lui-même était amusant à traiter. L'étudiant d'aujourd'hui comparé à l'étudiant d'autrefois! Je pourrais toujours me rejeter sur Castor et Pollux, sur Henry Murger et Vallès. Et puis, le jeune homme était si gentil, si intéressant ! Il venait d'épouser la fille de M. Pasteur, et il m'avait insinué que ce serait pour moi une manière d'être agréable à l'illustre savant, qui était l'une des gloires les plus pures de notre Ecole normale.

SOUVENIRS DAGE MUR.

— Eh bien, voilà qui est entendu, dis-Je à M.Vallery-Radot. Vous pouvez compter sur moi; je ne sais pas ce que je dirai du livre, puisque je ne l'ai pas encore lu; mais on va ce matin même venir chercher le sujet de la prochaine conférence, je l'inscrirai au programme.

Et je lui serrai la main.

Je me mis à lire le volume. M. Vallery-Radot a été élevé par les bons Pères, et il leur a gardé une vive et profonde reconnaissance. A Dieu ne plaise que je Ten blâme. Seulement, il avait contracté à leur école des habitudes de retenue et de courtoisie qui peuvent être d'une distinction suprême dans un salon, mais qui énervent la pensée et qui affadissent le style quand on les porte dans l'observation et la peinture des mœurs. Il y avait, sans doute, dans son ouvrage, des détails curieux sur la vie des étudiants de cette génération; mais il y avait aussi un parti pris si évident de trouver tout bien, de distribuer des éloges et des compliments aux libres penseurs comme aux catholiques, d'écarter toute image risquée ou déplaisante, tout mot froissant, d'envelopper, de rouler ses remarques dans le miel d'une phraséologie aimable, que j'en fus un peu agacé. Un point surtout me choquait : la femme était absente du volume! Point de femme au quartier Latin, oh, là, là!... Point de danse non plus; alors, rien, quoi, rien!

— Ah ! çà, me disais-je, suifoqué, ils ne sont donc

plus amoureux, les étudiants de ce temps-ci! C'est donc du jus de navet qui coule dans leurs veines. Qui est-ce qui m'a bâti des jeunes gens comme ça! Ce sont des toutous frisés!

Et tandis que ces indignations me bouillaient dans la cervelle :

— Tout doux! me disais-je encore, il est bien gentil, après tout, ce Vallery-Radot ; il y a du talent dans son livre ; il faut prendre garde de lui faire de la peine, à lui qui n'en fait à personne. Mieux vaudra passer très légèrement sur cette critique, l'indiquer simplement d'un mot, et rn'arrêter seulement aux parties où, contant ce qu'il a vu, il en a estompé les contours d'un crayon moins vague et moins flou.

J'étais donc armé des meilleures résolutions quand je montai dans ma chaire. J'étais décidé à me tenir, et je m'étais même dit tout bas qu'il serait assez plaisant de déballer une caisse de sucreries chez ce confiseur. Je commence, et tout naturellement je débute par ce petit coin de critique, réservant tout le reste aux louanges et aux douceurs. Je sens, chez le public, une certaine résistance; et j'insiste, sans aigreur ni malice; le froid s'accentue. J'aurais dû glisser vite, et filer; mais tout à coup, je ne sais comment, le goût de combativité qui est le fond de mon caractère s'éveille en moi, je cède à mon tempérament; et me voilà, comme un cheval échappé, ruant à tort et à travers,

piétinant, avec des emportements de colère ou des éclats de joie me'prisante, les jeunes gens trop corrects, les phrases trop apprête'es, les mœurs trop tirées au cordeau, et les bienséances, et le cant; et, de temps à autre, m'apercevant des dégâts que je semais au hasard, je m'arrêtais, je tâchais de me reprendre, et c'était pour repartir de plus belle. Il ne resta plus rien du malheureux livre et de son pauvre auteur.

Quand ce fut fini et que je me levai, tout échauffé de la charge à fond de train que je venais d'exécuter, je vis s'avancer vers moi M. Vallery-Radot, le sourire aux lèvres, qui me remercia avec la plus obligeante courtoisie de l'excellente leçon que je venais de lui donner avec tant de verve, et me prenant par la main :

— M. Pasteur a exprimé le désir de vous connaître. Voulez-vous me permettre de vous présenter à lui?

— Quoi! m'écriai-je abasourdi, M. Pasteur était là?

— Sans doute, et ma famille et mes amis. Je vous ai amené tout mon monde.

C'étaient des cheminées qui me tombaient sur la tête. Quelle sottise à moi de n'avoir pas prévu cet auditoire ou tout au moins de ne l'avoir pas deviné, à la résistance que je sentais dans la salle ! Et j'avais voulu la vaincre, l'emporter de haute lutte! Je ne pouvais revenir de ma niaiserie. Je me laissai con-

duire à M. Pasteur, comme un condamne' à la guillotine. Il m'accueillit fort gracieusement, nous causâmes quelques instants :

— Ma foi, lui dis-je, une fois rentré dans mon naturel, si j'avais su vous avoir pour auditeur, j'aurais peut-être dit les mêmes choses, mais je les aurais dites autrement.

Il sourit, et d'un air fin :

— Elles auraient, en effet, je crois, gagné à être dites autrement.

M. Vallery-Radot, qui a de l'esprit, eut le bon esprit de ne pas m'en vouloir; nos relations n'en sont pas restées moins cordiales.

Je n'ai pas toujours été aussi heureux. Je me suis fait, avec ces algarades, quelques ennemis acharnés.

Je me souviens de l'histoire d'un très honnête homme que je ne veux pas nommer. Il appartenait à une grande administration, et il occupait ses loisirs à faire des vers qui n'étaient ni meilleurs ni plus mauvais que beaucoup d'autres. Il avait publié un volume et grillait qu'on en parlât. Un ami, qui venait de me rendre un grand service et à qui je demandai en quoi je pourrais lui être agréable, me supplia de parler de ce recueil.

— Allons ! lui dis-je, je veux bien ; mais je le mettrai, pour emplir la conférence, avec un autre poète. Ils se la partageront.

— Comme tu voudras, pourvu que tu en parles. Quand le malheureux apprit qu'on lirait et que

l'on commenterait ses vers en public, il ne se tint pas de joie. Dans son bureau, on le raillait volontiers de sa manie et l'on affectait de ne pas croire à son talent. C'était pour lui une réhabilitation :

Le jour de gloire est arrivé !

Il prit, l'infortuné, une centaine de billets, qu'il paya de sa poche; il les distribua à ses camarades et à sa famille.

— Vous verrez, disait-il, vous verrez...

Et il se plaça lui-même au milieu de son bataillon.

Je ne savais rien de ces détails. Je fus un peu e'tonné, quand j'entrai dans la salle, d'y voir tant de monde. Je n'avais, en général, quand je parlais poésie, à moins que le nom de Victor Hugo ne flamboyât sur l'affiche, qu'un très maigre auditoire. J'attribuai cette recrudescence de curiosité à l'autre poète, qui avait, lui, un petit nom, et je ne m'en inquiétai pas autrement. Je lus nombre de ses vers, et les lus assez bien, avec force louanges, reculant, le plus que je pouvais, le moment d'arriver au héros de la fête, au protégé de mon ami, chez qui je n'avais, comme on dit, trouvé rien à frire.

Il y eut dans toute la salle un ah! de soulagement et de curiosité. Parmi tant de pièces dont se composait son volume, j'en avais choisi une qui m'avait semblé plus propre que les autres à être agréée de mon public et plus facile aussi à louer

pour moi. Après quelques mots obligeants sur les tendances idéalistes du livre, je me mis en devoir de lire le morceau. Mais c'est une dure épreuve pour un poète que la lecture à haute voix. Quand on lit pour soi-même des vers, au coin de son feu, il suffit souvent, pour en être charmé, d'une harmonie générale qui berce Timagination et la caresse. Mais la lecture à haute voix révèle toutes les faiblesses : elle accentue l'erreur d'un terme impropre'; elle met en saillie la cheville à laquelle on n'avait pas pris garde; si l'idée n'est pas forte ou juste, si le sentiment n'est pas vrai, la voix du lecteur, qui découpe à arêtes vives chaque membre de phrase, fait ressortir avec une netteté cruelle rindigence ou la fausseté du développement. Il devient bientôt impossible de masquer ces défaillances par de savants artifices de diction,

A mesure que j'avançais dans la lecture, je sentais plus vivement le néant du morceau, et il me semblait percevoir en face de moi, dans les travées, un léger bruit d'applaudissements ironiques. Ah ! l'ironie, elle y était; je ne pouvais me tromper à cela; le septième sens, vous savez! Je m'arrêtai, et de mon ton bonhomme, qui cette fois n'était aucunement joué :

— Oui, vous avez raison, ça n'est pas si bon que je croyais... mais j'en ai noté d'autres... Ce n'est peut-être pas la meilleure.

Je tournai quelques feuillets, m'arrêtant à une

28o SOUVENIRS D'AGE MUR.

page que me signalait un signet en papier blanc. Je la parcourus des yeux rapidement; un silence d'attente pesait sur la salle; je me convainquis de l'impossibilité qu'il y avait à la lire tout haut avec espérance de la faire réussir.

— Eh bien, repris-je en fermant le volume, il paraît que c'était là encore la meilleure... Nous en resterons là.

Et je me levai. De petits rires étouffés coururent dans toutes les rangées de chaises. Je ne sus que plus tard les résultats de cette cruauté. Le pauvre homme fut horriblement vexé du camouflet qu'il était venu chercher et qu'il avait payé assez cher, pour l'ébaudissement de ses camarades; il en fit une maladie. On lui avait monté une scie dans son bureau : qu'il parlât de n'importe quoi, d'un tableau qu'il avait vu, d'un plat qu'il avait goûté, s'il en faisait l'éloge :

— Est-ce au moins le meilleur? lui demandaiton.

J'eus un chagrin véritable quand j'appris celui que j'avais fait. Ce n'était pas absolument ma faute; mais il y avait tant de moyens de l'épargner à ce digne bureaucrate. Cette longue pratique des conférences a été pour moi une excellente école de politesse. J'y dépouillai lentement ce qu'il y avait de fruste et de sauvage dans ma manière. Quand je relis mes feuilletons d'autrefois, je suis effrayé parfois des horribles et inutiles férocités de langage

que jV rencontre par intervalles. Je dis aujourd'hui les mêmes choses, mais d'une façon plus douce, et, comme m'en avait averti M. Pasteur, elles gagnent à être dites autrement. Ce n'est pas que le naturel premier ne reparaisse encore de temps à autre; mais ces brusques poussées de style brutal se font de plus en plus rares; et je suis convaincu que, si j'avais encore seulement deux ou trois siècles à vivre, je deviendrais une perfection, ce que nos pères appelaient : un petit saint en niche.

La plupart des conférenciers, mes confrères, à qui il arrivera de parler en public de l'ouvrage d'un auteur vivant, se trouveront exposés à ce même inconve'nient dont je viens de m'entretenir avec eux; je les engage à prendre les précautions dont j'ai fini, après bien des tâtonnements, par connaître la nécessité. J'ai d'autres conseils, d'une pratique plus délicate, à leur donner sur la façon dont il faut, j'entends par là dont il vaut mieux, à mon sens, disposer ces sortes de conférences et en aménager les développements.

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