‹ Souvenirs d'Allemagne: LorelyChapitre 20 sur 66 · X.— LÉO, LE PRINCE · texte numérisé non relu

X.— LÉO, LE PRINCE

LÉO. Monsieur.

LE PRINCE. Je suis Ic prince Frédéric-Auguste. (Léo s'incline.) Asseyons-nous. Personne ne peut-il nous entendre ?

LÉO. Personne.

LE PRINCE. Je sais le malheur qui vient de vous frapper.

LÉO. Vous savez...

LE PRINCE. Oui, cette affaire de journal ; j'ai un démon familier qui me dit tout. Je ne passe pas à tra-

vers rAllemagne en simple voyageur, comme il me plaît de le laisser croire ici. Je reviens dans ma patrie en prince; puis-je vous être bon à quelque chose?

LÉO. Oui, monseigneur, et vous pouvez me rendre un très-grand service.

LE PWNCE. Lequel ?

lSo. Vous pouvez obtenir de S. A. le prince régnant que l'application du jugement qui frappe un innocent soit faite au véritable coupable, et que je sois substitué aux lieu et place du gérant, pour subir les cinq ans de prison, et pour payer les vingt raille florins d'amende.

LE PRINCE. J'ai mieux que cela à vous offrir, LÉO. Oui ; mais alors, monseigneur, c'est peut'^être moi qui ne pourrai plus accepter.

LE PRINCE. Et pourquoi?

tto. Parce que je ne demande point grâce, mais justice; je réclame toute justice, mais je refuserais toute grâce. Mon opposition a été la lutte loyale du faible contre le fort, et la réclamation que je vous adresse n'est pas la mise à prix de ma conscience... LE PRINCE. — Rassurez-vous; j'ai à vous faire des propositions que vous pouvez entendre; il ne s'agit pas d'un de ces marchés qui avilissent à la fois celui qui achète et celui qui vend , mais d'un contrat qui doit nous honorer tous les deux.

LÉO. Je vous écoute, monseigneur.

LE PRINCE. Ces principes que vous avez avancés comme citoyen, ces théories que vous avez émises comme publiciste, ne sont-ce point de vains systèmes philosophiques ou de pures utopies sociales , e

les croyez-vous applicables vraiment à notre époque et à notre pays.

LÉO. Mais.., sans doute...

LE PRINCE. Parlons sérieusement* Les grands esprits sont dangereux dans la politique usuelle. Ils sont les hommes de Tavenir ou du passé; le présent les méconnaît ou bien il en est méconnu. Ne trouvezvous pas quMl est étrange de voir le, génie de chaque temps employer constamment sa force à renverser aujourd'hui ce qu'il eût constitué hier, ou ce qu'il refera demain?

LÉO. Penser ainsi, n'est-ce pas méconnaître l'éternelle loi du progrès?

LE PRINCE. Ahl j'aime mieu^ y croire!.... et d'ailleurs ma part est si belle que j'aurais tort de refuser quelque chose aux sympathies de la foule, fussentelles irréfléchies. Toute génération nouvelle a ses passions comme tout homme, et la passion, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus beau sous le ciel? Religion, guerre, liberté, ce sont là les amours des peuples : et qu'importe si l'une conduit au martyre, l'autre à la servitude, l'autre au néant?

LÉO. Vous traitez légèrement ces questions , monseigneur ; que Dieu vous fasse la grâce de n'avoir pas un jour à les envisager de plus haull Vous parlez là de l'excès qui perd tout; et la passion qui Conduit àla mort n'est pas celle qu'il faut désirer quand on est chrétien. La liberté n'est pas pour nous une amante insensée, mais une chaste épouse, et nous demandons que le nœud qui nous unira soit reconnu par le prince et béni par le ciel.

SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. iS»

LE PRINCE. Je sais toute la modération de vos principes^ toute la légitimité de vos espérances; et pourtant vous avez mis en danger la sûreté d'un grand pays... Vous philosophe, vous écrivain, vous avez ouvert une porte à la guerre et une autre à la révolte*. •. Qui les fermera mainienant?

LÉO. Que dites-vous, monseigneur, ai-je donc un tel pouvoir, et cela est-il en effet?

LE PRUfGE. Ne faîtes pas de fausse modestie; vous savez qu'il y a des paroles qui tuent, et que, grâce à la presse, l'intelligence marche aujourd'hui, sur la terre, comme ce héros antique qui semait les dents du dragon I Or, vous avez laissé tomber la parole sur une terre fertile ; si bien qu'elle perce le sol de tous cotés, et qu'elle va nous amener une terrible récolte, si celui qui l'a semée n'est point là pour la recueillir.

LÉO. Qu'est-il donc arrivé déjà?

LE PRINCE. Une émeute a éclaté à la suite de la condamnation du journal auquel vous adressiez vos articles. Elle a été comprimée aussitôt ; mais mon frère Léopold, ce prince faible, qui m'avait exilé, comme il vous avait banni, s'est retiré dans un couvent aux premiers instants de trouble, et n'en a plus voulu sortir ensuite. C'est sur moi qu'il rejette cette lourde couronne que vous avez imprudemment ébranlée.Yoilà pourquoi je viens à vous, monsieur.

LÉO. Votre Altesse voudrait . .

LE PRINCE. Écoutez : nous n'avons pas un instant à perdre; convenons de tout. Il y a dans les pouvoirs une hiérarchie qu'il faut respecter. Dès à présent vous

dbyCoogk

serez conseiller intime; dans un mois député à la diète, un mois après ministre.

LÉO. Ce serait donc à moi maintenant de faire mes réserves et mes conditions.

LE PRINCE Je sais tout ce que vous allez me dire. Tous tenez à réaliser certaines idées contenues dans vos écrits. Vous en croyez Texécution possible, et je partage votre conviction et votre désir. J'ai discuté souvent à Londres, avec plusieurs des hommes politiques les plus célèbres de ce temps-ci, votre plan de fédération entre les petits États souverains de l'Allemagne ; le traité de commerce dont vous avez fixé les bases ; la résistance qui peut être opposée par nous à l'envahissement des grandes puissances : tout cela nous a séduits comme pensée libérale et convaincus comme application. Vous me demanderez des garanties. Je suis prêt à accorder ce qui sera juste et possible.

UEO. Mais j'hésite, moi, monseigneur..* Je voudrais réfléchir*».

LS PRINCE. Vous hésitez, monsieur? quand je vous offre toute liberté, tout pouvoir I vous hésitez 7 et vous avez bien osé tout menacer, tout ébranler, tout ruiner peut-être. La critique vous a été facile, et vous reculez devant l'œuvre ! Vous avez pris de votre propre volonté un pouvoir sur les esprits , dont vous ne voulez user que pour le mal et le désordre I... Ah I monsieur! devant Dieu qui nous voit et qui a attaché à votre talent les devoirs qu'il a marquées à ma position; devant Dieu qui juye ici l'écrivain et le prince... vous n'avez pas le droit de me répondre nont

Uo (avec effort). C'est vrai,

i£ PRINCE* Où donne cette porte? dans votre cabinet?

lio. Oui.

i£^[pRiNCE. Je vais écrire et signer les conventions qui seront faites entre nous. Réfléchissez, monsieur, afin de n'oublier aucune des observations que vous aurez à me soumettre.

Ce n'est pas ainsi que j'avais compris ma vie I et j'avais mis plus d'espace entre mon humble position et ma haute espérance. Pouvais-je prévoir qu'une main inconnue viendrait tout à coup m'enlever de terre et me faire franchir en un jour tant de degrés glissants, tant d'échelons fragiles?... Qui me donnera l'expé* rience de toutes ces épreuves, ou plutôt la confiance de m'en passer? Ah I si je pensais être autre chose ici qu'un instrument dans les mains de la Providence, j'aurais peur à présent... je fuirais comme un lâche a^-ant le combat; je m'échapperais d'ici sans détourner la tête : car le mal que j'ai fait est grand si je n'ai pas la force de mieux faire! Mais il me l'a bien dit, lui; je n'ai pas le droit de refuser! Dieu peut me demander compte de Tidée qu'il a mise en moi, comme il a demandé compte au figuier stérile des fruits qu'il aurait dû produire!... Si, comme un homme de peu de foi, je recule devant un fantôme; si, par ma faute, à mon refus, un autre vient prendre ma place, et, détournant la pensée divine de la roule qu'elle allait suivre, conduit à l'esclavage ceux-là que j'aurais dû guider dans les voies lumineuses de la liberté... qu'au-

« bigitizedbyVjOOQlC

iS9 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.

rai-je à dire un jour en paraissant devant le juge étemel, quand des milliers de voix s'élèveront contre moi, criant : Malheur à celui qui pouvait et qui n a pas osé I Malheur à Tégoïstel malheur à l'infâme I... Ob l non, non ; Dieu n'a pas mis en moi cette flamme pour que je l'éteignel Qu'elle me consume, mais qu'elle éclaire I... Que me veul-onT...

XIL — LÉO, MARGUERITE.

MARGUERITE. Mou ami, tu étais seul?

LÉO. Pourquoi me déranger?... Laisse-moi seul, Marguerite.

MARGUERITE. Mon ami, j'ai cru bien faire... les voici I ce sont les jeunes envoyés par une société...

LEO. Messieurs...

X[£l. — Les méues, ROLLER, FRANTZ, FLAMiNG.

ROLLER. Parle, toi, Frantz, qui nous a amenés ici, parle!

FRANTZ. Monsieur Léo Burckart, les frères de la Jeune-Allemagne, réunis à Francfort, et au nom de tous les frères des dix-sept États souverains et des quatorze universités , vous ont voté des félicitations, et vous offrent de payer Tamende à laquelle la Gazette germanique est condamnée, par une souscription publique. (Le prince sort du cabinet un papier à la vain.)

LÉO. Avant de répondre à votre offre loyale et généreuse, permettez-moi, messieurs, de lire ce papier.

FLAMiNG (regardant le prince). Je connais les traits de cet homme.

LÉO, signant. Je n'ai plus d'amende à payer, messieurs; je rentre enfin dans ma ville natale; mais j y serai libre. Je suis plein de reconnaissance envers les membres de cette association, dont j'ignore les statuts et les desseins ; mais leur bonne volonté me devient inutile. La personne que voici est le prince Frédéric- Auguste^ notre nouveau souverain.

MARGUERITE. Léo ! quel changement !

LÉO. Pauvre Marguerite!... mieux eût valu peutêtre la ruine et la prison i

dbyGoogk

Page 1