K. — LÉO, MARGUERITE
MARCrUERiTE (se croyaut seule d'abord). Sept heures et demie... Il est parti, et j'ai préparé tout pour cette entrevue qui m'est demandée : pourtant j*hésite encore. Ah!... Léo!
LÉO. Oui; Marguerite, oui, c'est moi... Viens, mon enfant chérie^ viens sur mon cœur, dont tu as été si longtemps, non pas absente, mais éloignée.
MARGUERITE. Léo I Léo ! que me dis^tu-Ià !..• prends
garde; je ne suis plus habituée à tes douces paroles; je les avais presque oubliées? Ohl c'est maintepant un écho si lointain que je ne puis croire à la voix qui me les dit*
LÉO. Oui, tu as raison ; et crois-moi , le moment est bien choisi pour me faire ce reproche. «• Plains-moi, Marguerite^l plains-moi ; car j'ai bien souff^, et je souffre bien encore..,. J'ai la tête brûlante et le cceur brisé 1
MABGUERiTE. Ah I moQ ami.
l£o. Autrefois, mon Dieul quand j'étais fatigué par des rêves, au lieu d'être écrasé comme je le suis aujourd'hui par la réalité... je n'avais qu'à m'approcher de toi, Marguerite; à poser ma tête sur ton épaule ; comme si ton haleine avait le pouvoir céleste de chasser toute triste pensée et tout fatal souvenir I
MAEansRiTE. Ah 1 Léo ! pourquoi m'as-tu oubliée si longtemps? Pourquoi reviens-tu si tard? Gomment n'as-tu pas vu combien je souffrais? Que tu m'aurais épargné de larmes, Léo*., (à part) et de remords peut^ être...
Lto. AMu quelquefois regretté notre petite maison 4e Francfort, le temps où nous étions pauvres, inconnus, oii notre amour était notre richesse et notre lumière!
MABGUERiTE. Tu lo demandes, Léo I Ah I Dieu m'en est témoin, combien de fois, seule dans mon oratoire... (Elle hésite, en pensant au rendez-vous de Frantz.)
LÉO. Eh bien?
aOd SOUVENIRS D* ALLEMAGNE.
MARGUERITE. Ah!
; - LÉO. Achève donc?...
^' MARGUERITE, J'ai demandé, les genoux sur le marbre^ le front dans la poussière, j'ai demandé au ciel, pardonne-le-moi, Léol qu'il t'enlevât ton rang,' tes honneurs, ton génie même, pour que nous nous retrouvions seuls à seuls avec notre amour.
LÉO. Eh bien! Marguerite, Dieu t'a exaucée!
MARGUERITE. Que dis-tu? On t'enlève tout cela?
LÉO. Non , je m'en dépouille I... Un jour encore, et j'aurai arraché de mes épaules cette robe de Nessus qui me dévorait !... Marguerite I nous reverrons notre maison; Marguerite! nous nous y retrouverons seuls, et, je l'espère, tu oublieras ce que tu as souffert pendant le temps où nous l'avons quittée.
MARGUERITE. Voîs-tu, Léo, je uc crois pas à ce que tu médis, et il me semble que je rêve... Si cela était... tu ne me parlerais pas avec une voix si triste et des yeux si abattus.
LÉO. C'est qu'entre aujourd'hui et demain^ Marguerite... il y a un abîme... : un abîme où je puis tomber en essayant de le franchir.
MARGUERITE. Que me dis-tu, Léo !... As-tu quelque chose à craindre? Cours-tu quelque danger? Mon Dieu, mon Dieu, parle, réponds-moi.
LÉO. Ah! j'aurais dû me taire... j'aurais dû avoir la force de te quitter sans me plaindre ; mais je suis tellement abattu, tellement accablé.... Ah! j'en ai honte, vraiment!
MARGUERITE. Me quitter? Tu vas me quitter encore!
LÉO. Embrasse-moi.
MARGUERITE. Écoute ; tu me fais peur; parle. Jà
LÉO. Non, Marguerite, non, il n'y a rien à crai^P^ dre; je suis fou de m'abandonner ainsi, sois tranquille; songe que si je réussis cette nuit, demain nous sommes libres et heureux.
MARGUERITE. Uu danger, un danger... tout le monde me parle de danger.
LÉO. J'avais besoin de revenir à toi, de te presser sur mon cœur ; il y avait si longtemps que nous n'avions eu entre nous une heure pareille.
MARGUERITE. Tii es bien coupable, Léol... Ahl sais-tu que j'ai cru un instant que tu avais cessé de m' aimer ; sais-tu que j'ai espéré que je ne t'aimais plus !
LÉO. Moi, ne plus j'aimer ; moi à qui tu viens de rendre le seul bonheur que j'ai eu depuis, six mois : tiens, tous les rêves des hommes sont insensés... il n'y a que l'amour sur la terre, et Dieu dans le ciell
MARGUERITE. Mais qu'ai-je donc fait pour mériter un pareil bonheur, juste en ce moment, juste à cette heure même?... Mon Dieu, mon Dieu, je vous remercie I mon Dieu, vous avez eu pitié de moi; m'ayant vue chancelante, vous m'avez tendu la main et vous m'avez relevée I... Je suis à toi, Léo... Oh I je t*aimel je t'aimel
LÉO. Écoute; n'as-tu pas entendu?...
MARGUERITE. Quoi?
LÉO. Une chanson lointaine... un chœur d'étudiants.
940 SOUVENIRS D*ALLBIIAGI«B.
MARGUERITE. Qu'importeî LÉO. Il faut que je te quitte, Marguerite* MARGUERITE. Pour loDgtemps?
LÉO. Pour quelques heures seulement, je Tespère...
MARGUERITE. Oîl VaS-tuî
LÉO. Je ne sais pas... On me conduit.
MARGUERITE. Et qui Cela?
LÉO. Le chevalier Paulus, qui doit m*attendre.
MARGUERITE. Et tu 06 peux te dispenser de sortir à cette heure?
LEO. Impossible.
MARGUERITE. Oh ! je t'accompaguerai .
LÉO. Oui, jusqu'à la porte du jardin; ensuite... (Il sonne; un domestique entre.)
MARGUERITE. Que VCUX-tU?
LÉO (au domestique) . Laissez brûler une lampe ici; je rentrerai peut-être dans la nuit, et je veux trouver de la lumière.
MARGUERITE. Mou Dicu ! mou Dieu, protégez-nous I (Ils sortent. — Le domestique apporte la lampe et se retire.) '