‹ Souvenirs d'Allemagne: LorelyChapitre 53 sur 66 · MARGUERITE. NOU · texte numérisé non relu

MARGUERITE. NOU

LÉO. C'est bizarre: j'avais là des papiers... très-importants... ils étaient* là, là, sur ce bureau, à cet endroit, la lampe posée auprès. Ces papiers ont disparu... Êtes-vous sûre de tous nos domestiques? Vous les connaissez mieux que moi.

MARGUERITE. Ohl OUi.

LÉO. On ne sait pas... Des papiers d'une certaine importance politique,' cela peut valoir beaucoup d'or.

MARGi'ERiTE. Oh ! il ue sait rien. Non ! cela ne peut être... (Haut.) Mon Dieu, je ne sais pas, moi, je ne crois pas. C'est donc un grand malheur que la perte de ces papiers. Peut-être sont-ils égarés;... moimême, négligemment, j'aurai pu les déranger.

LÉO. Non ; ces papiers n'ont été perdus que pour moil cette nuit, je les ai vus dans d'autres mains... dans les mains de mes ennemis, madame. Ce vol a un instant compromis ma vie. (Marguerite fait un signe d'effroi.) Rassurez-vous, rassure-toi, ma bonne Marguerite,... le péril est tout à fait passé. Je suis à toi à toi pour toujours.

MARGUERITE. Grand Dieu ! mais tu ne m^as rien appris... Qu'as-tu fait cette nuit? quelle est cette mystérieuse expédition dont tout le monde parle et dont je ne sais rien, moi? Oh I tu me fais mourir.

LÉO. Tu as lu, n'est-ce pas, dans les vieilles histoires d'Allemagne, des récits étranges d'hommes frappés par un tribunal invisible.

MARGUERITE. Le Saint-Vchmé? LÉO. Oui, c'est cela.

MARGUERITE. Gicll

LÉO. Des insensés tentent de le faire renaître.

MARGUERITE. Grand Dieul je comprends tout... il y a deux mois à peine, un écrivain politique a étéfrappé par eux, et toi-même... ahl Léo I c'est le même sort qui te menace I

LÉO. Rassure-toi, Marguerite...

MARGUERriE. Oui, toil... Il y a des gens qui te calomnient, qui te haïssent. Aujourd'hui même un journal t'accusait de je ne sais quels crimes publics... Je ne te quitte plus : tu ne sortiras pas, vois-tu; des amis veilleront sur, toi! Oh!.... bien plus!... ne reçois personne... il en est qui se présentent dans les maisons, qui demandent à voir, à remettre une lettre... Tu obtiendras un congé du prince, n'est-ce pas? nous fuirons d'ici bien accompagnés , loin de ces terribles conspirateurs...

LÉO. Enfant, c'est une petite lâcheté que tu me proposes, avec tes douces craintes d'épouse: mais, sois tranquille, puisque ton instinct bienveillant t'a fait deviner ce que je te voulais cacher encore, apprends tout ; cette nuit, un homme devait tenter de me frapper.

MARGUERITE. Qucl hommc?

LÉO. Je l'ignore ; il était masqué.

MARGUERITE. Ah !

LÉO. C'était celui-là même qui tenait dans ses mains les papiers qui m'ont été dérobés dans la nuit I

MARGUERITE. Ah ! Léo.

SCÈNEB DE LA VIE ALLEMANDE. Ui

LÉO. Mais nos précaulions sont prises ; et, s*il trouve encore raoyende sMnlroduireici... j'ai là des armes...

MARGUERITE (à gonoux). Léo ! pardonne-moi! au nom du ciel I je suis coupable ! Ce que je suppose est effroyable, impossible, sans doute... mais je vais favouer un crime.... Je suis une malheureuse.... je t'ai trompé 1 je t*ai trahi 1

LÉO. Marguerite, cela n'est pas I non ; tu es in'senséel...

MARGUERITE. Un hommo est entré ici cette nuit.

LÉO. Vous ne le disiez pas, madame I...

MARGUERITE. Ah I je suis bicu coupable ! mais pas autant que vous croyez.

LÉO. Son nom?

MARGUERITE. Mais il cst incapable d'un crime I

LÉO. Son nom I

MARGUERITE. Ce u'cst pas lui, soyez-en sûr... car il faut tout vous dire, n'est-ce pas?

LÉO. Vous ne me direz pas son nom? Tenez, peu m'importe à présent I... un homme m'a volé chez moi ; un homme entre chez moi comme il veut... Retirez-vous, madame: que cet homme puisse approcher.

MARGUERITE. Ah I mousieur I je me disais coupable! mais, si vous me comprenez ainsi, je vais vous jurer que je suis innocente... devant vous et devant Dieu.

LÉO. Mais vous ne voulez pas répondre !... J'ai vu un masque, et non un visage... J'ai entendu parler mon assassin, mais je ne sais pas son nom; il me l'apprendra sans doute en me frappant!.... Qu'importe cela? (11 se promène.) Faites-moi l'histoire de

2A3 SOUVENIRS D'ALLExMAGNE.

votre liaison avec cet homme; un charmant jeune homme, n'est-ce pas ?•,.

MARGUERITE. Léo, mou Dieu !

LÉO. Vous n'êtes pas coupable... vous vous aimiez platoniquement.^.. des vers, des billets, quelques phrases... un baiser bien fraternel I c'est tout, n'est-ce pas I Ohl ce n'est rien I

MARGUERITE. Asscz I VOUS me tuez ! Léo, ma tête s'égare ! je vais faire une chose odieuse, peut-être I mais je vous aime... Ohl oui, je suis toujours votre femme pure et fidèle. Léo! l'homme qui est entré ici... c'était M. Frantz Lewald...

LÉO. Je m'en doutais ; ce Frantz s'est battu pour vous... il a été blessé pour vous... dans ce duel... où j'ai fait, moi, arrêter votre champion.

MARGUERITE. VoUS SaveZ ?

LÉO. Tout 1 une blessure , c'est intéressant , je conçois...

MARGUERITE. Léo ! plus uu mot dc cette- affreuse raillerie, ou je meurs à vos yeux. Je vous parle fièrement, à présent I... Écoutez-moi ; depuis ce duel, j'ai revu M. Frantz, pour la première fois, à ce bal de la cour où vous étiez... J'avais le cœur brisé de votre oubli, saignant de votre indifférence! il m'a avoué, je crois, qu'il m'aimait ; je n'ai pas bien entendu ; je ne sais ce que je ^ lui ai dit... vous m'aviez blessée... je l'ai plaint, je crois.,. Frantz, un ancien ami... il courait à la mort; il m'a demandé une dernière entrevue dans mon oratoire, devant Dieu ! Je pressentais un grand danger pour lui... comme pour vous... il devait m'expliquer tout.

SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 2â3

LÉO. Eh bien ! tous Tavez vu?

MARGUERITE. Uo instajit; vous veniez départir... il m'a dit deux mots qui m'ont froissée. Oh I que je vous aimais en ce moment I Allez , mes pleurs étaient sincères. Il a fui, je n*ai pas compris... en me criant qu'il allait reveniK

LÉO. Cette nuit?

MARGUERITE. Oui, je crois... Léo I je ne vous quitte pas; mais ne craigezrien... cela, c'est impossible.

LÉO. Qui vous dit que je craigne?... C'est bien... je crois tout ce que vous me dites, c'est bien ; je vous demande pardon de vous avoir si mal jugée... Non, il D'y a nul danger ; et puis, croyez-vous que je ne défendrais pas ma vie? Si; je vous aime assez pour cela... Non, M. Lewald n'est pas celui que nous soupçonnons... toutes ces coïncidences sont des hasards... rentrez... laissez-moi... tout est bien fermé; et puis, je vous le dis, j'ai des armes.

MARGUERITE. Je vcux rester I

LÉO. Qui vous relient?

MARGUERITE. Une iusurmoutablc terreur I

LÉO. Rentrez chez vous... Ah! tu es pâle, tu chancelles... Pauvre femme ! je t'ai fait bien du mal , j'ai été cruel. Tiens, tu te défendais, et j'étais le coupable!... Si longtemps seule... jamais un motducœur... Sombre, préoccupé, je te cachais parfois ma présence ou mon retour... Oh I pardonne-moi, pauvre affligée, tout cela va changer.

MARGUERITE. Léol... tcucz, je tremble. Cette politique qui vous éloignait de moi. . .

LÉO. Eh bien li..

nk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.

MARGUERITE. Mc fait peuF aussi dans un autre.

LÉO. Lewaldl ..

MARGUERITE. Je déloumais vos soupçons tout à rheure.... mais tout pour vous , pour votre sûreté!... Ce fanatisme terrible' de liberté égare les plus nobles âmes... Tenez, c'est lui, croyez-moi: je n'en doute plus I je Tai vu ici même ; il avait les papiers déjà, il m'a crié qu'il reviendrait ; il va revenir. Appelez vos gens... ou je le fais moi-même.

LÉO. N'appelez personne!

MARGUERITE. Oh ! tout Cela est terrible, infâme, et j'ai peur de perdre ma raison... Je ne vous ai donc pas tout dit? Il est venu ; je lui ai donné les moyens d'entrer dans la maison, dans l'oratoire; il a une clef, il est peut-être ici déjà. . . Ah ! je crois entendre des pas dans cette longue galerie qui vient de l'oratoire ici.

LÉO. Sortez ! je veux que vous sortiez!... Terreurs de femme! Il ne reviendra pas, il est arrêté... arrêté, vous dis-je, j'en suis sûr.

MARGUERITE. Kon, je resterai là...

LÉO. Allons! j'ai besoin d'être seul... laisse-moi seul, je le veux.

MARGUERiiE. Mon Dicii 1 mon Dieu!

LÉO. Je t'en prie.

MARGUERITE. Ticus cctte porte fermée, n'est-ce pas... Karl dort par ici...

LÉO. Bien, bien, rentre chez toi. (Il l'embrasse et revient.) Des pas! oui des pas... je les ai bien entendus, moi... elle était lropému*e pour les distinguer... J'entends encore: il s'approche... il hésite... Allons donc ! (Il ouvre.) Entrez, monsieur, entrez, je vous attends.

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