‹ Souvenirs d'Allemagne: LorelyChapitre 54 sur 66 · V. — LÉO, FRANTZ · texte numérisé non relu

V. — LÉO, FRANTZ

FRANTZ. Que veut dire cela?

LÉO. Cela veut dire, monsieur, que je vais vous épargner tout préambule. Vous avez ici un jugement et un poignard : ce jugement me condamne à mort, et ce poignard vous a été donné pour me frapper. Cela veut dire que je pouvais vous faire arrêter, monsieur, mais que j'ai été curieux de savoir comment un homme habitué à manier une épée s*y prendrait pour frapper avec un couteau... Ah ! ne craignez rien ; entrez hardiment; je n'ai pas d'armes, moi.

FRANTZ. Vous êtes bien instruit, monsieur... Oui, j'ai un jugement et un poignard; mais je ne compte ici ni me servir de l'un ni invoquer l'autre. Aux gémissements de TAUemagne que vous avez frappée, ses fils se sont rassemblés; leur tribunal vous a condamné, et c'est moi que le tribunal a choisi pour exécuter l'arrêt. On m'a remis le jugement, on m'a remis le poignard... je les ai pris pour remplir une vaine formalité; mais, pourvu que j'accomplisse ma mission, peu importe de quelle manière... J'ai pris d'autres armes... et les voilà. C'est un duel que je suis venu vous proposer... un duel à mort, c'est vrai, mais un duel loyal, dans lequel vous pouvez me tuer, si vous avez la main plus sûre et plus heureuse que la mienne...

LÉO. Avez-vous prévu le cas où je refuserais?

FRANTZ. Oui, monsieur.

LÉO. Et que devez-vous faire alors?

FRANTZ. Quelque résolution qu'il ait prise, il y a des moyens de forcer un homme à se bultre.

LÉO. Même quand cet homme n'a qu'à étendre la main pour vous faire arrêter.

FaANTz. Si cet homme manque à la loyauté dont je lui donne l'exemple, alors il me dégage de tout devoir en lui.

LÉO. Et alors?

FRANTz. Et alors, monsieur... eh bien ! c'est encore un duel, et un duel pour lequel il faut plus de courage que pour tout autre, croyez-moi ; car, si Ton a devant soi un homme sans armes... on a derrière soi le bourreau, qui est armé I

LÉO. Eh bien ! moi, monsieur, je ne vous ferai pas arrêter, et je ne me battrai pas avec vous... Je ne vous ferai pas arrêter, parce que j'ai contre vous des motifs de haine personnelle... et je ne me battrai pas avec vous, parce qne je ne me bats pas avec un homme qui est sorti d'ici comme un voleur, et qui y rentre comme un assassin I

FRANTZ. Monsieur I je vous ai dit que j'avais toujours un moyen devons forcer à vous battre.. . eh bien ! que ce ne soit plus uà duel entre un conspirateur et un homme d'État: un homme d'État ne se bat pas, je lésais... et la preuve, c'est qu'un jour la femme d'un de ces hommes a été insultée, et que je me suis battu pour elle.

LÉO. Vous voulez dire que je vous redois un duel...

FRANTZ. A peu près.

LÉO. C'est juste ; demain à midi, monsieur, je suis à vos ordres.

FRANTZ. Non; maintenant...

LÉO. Je choisis l'heure, et je suis dans mon droit.. ^ d'ici là, je ne m^appartiens pas, monsieur.

SCÈNES DE LA VIE ALLËlklANDE. 2À7

PRARTz. Vous voulez dire qu'il vous faut tout ce temps pour faire arrêter mes amis, pour vendre notre vie à vos confrères de Carlsbad... non ! tout s'achèvera ici... voici un pistolet, tenez.

LÉO. Nous sommes seuls... ce n'est pas un duel, cela.

PRAin:z. C'est un combat I Moi, pour mon parti, vous, pour le vôtre I

LÉO. A demain I monsieur.

FRANTZ. Monsieur Léo Burckart ! vous voulez que je vous insulte; d'abord, soyez tranquille, nous ne sortirons pas d*ici... vous ne donnerez pas d'ordres ; et, s'il entre quelqu'un , je vous tue, malgré vos airs de grandeur ! Vous comprenez que je suis déshonoré si je reparais devant mes frères sans les avoir délivrés de vous... Rien ne doit donc me coûter, monsieur. Je suis déjà venu ici ce soir, j'y devais revenir encore; non pour vous, mais pour votre femme : je l'aime, votre femme!... et c'est une clef qu'elle m'a donnée qui m'a ouvert votre maison !

LÉO (s'élançant). Oh I nous n'avons plus qu'un pistolet, monsieur; mais, tenez, j'ai là deux épées...

VJ. —Les mêmes, MARGUERITE.

MARGUERITE. Vous dites là des choses indignes, monsieur Frantz!... Je vous écoutais, j'attendais cela: vous trompez mon mari, monsieur; vous vous vantez I... vous me déshonorez sans fruit, il ne vous croira pasi Je vous avais accordé un entretien comme ami non comme amant!... j'ai eu quelque pitié pourvous non de l'amour !... Vous vous êtes abusé bien triste-

ment. Mon mari sait tout, je lui ai tout dit. Sortez donc, vous n'avez pas le droit d'être ici... Allez attendre à la porte, au coin d'une rue, celui que vous avez mission d'assassiner!

LÉO. Tu es une noble et digne femme !

MARGUERITE. Votro femme, c'est le titre qui m'est le plus cher.

FRANTz. Madame!... vous me jugez mal... madame, je voudrais vous dire..,

LÉO. Abrégeons. Demain, à midi, je n'appartiens plus à l'État.. • Vous pensiez sauver vos amis en m'arrêtant par un duel ; vous vous trompez : à Theure qu'il est, ceux que vous appelez vos frères sont arrêtés, non comme conspirateurs , mais comme assassins du comte de Waldeck. Je puis témoigner que vous n'avez en rien participé à ce meurtre effroyable, mais vous ferez bien de vous éloigner au plus tôt; voici un sauf-conduit ; partez, quittez le pays.

MARGUERITE. Oui, partez monsieur Frantz ; pardon si, dans un premier mouvement, je vous ai offensé... Partez, oubliez tout ce qui s'est passé, comme on oublie un rêve terrible, et nous... Eh bien! nous conserverons de vous peut-être un bon et triste souvenir.

FRANTZ. Merci, Marguerite,., votre main?

MARGUERITE. La VOilà.

FRANTZ. Adieu, adieu !

MARGUERITE (à Léo Burckart) . Oh ! mon ami.. . c'est un homme de cœur pourtant, et nous l'avons trop humilié... (On entend un coup de pistolet.)

LÉO. Tenez... le voilà qui se relève.

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