I. LE RHIN
J'ai mis le pied une fois encore sur le Stamboat du Rhin. — C'est toujours la Lorely qui m'appelle. A partir de Mayence, lorsqu'on voit décroître et plonger les six tours derrière les bois et les montagnes que traverse le Mein, qui vient apporter ses eaux paisibles au grand fleuve; lorsqu'on a vu l'immense dôme^ et tout ce bel édifice en pierre rouge disparaître sous les derniers versants du Taunus, — on s'engage dans une sorte de rue obscure que bordent, comme de gigantesques maisons, les vieux châteaux qu'ont détruits tour à tour Barberousse et Turenne. Goëtz de Berlichingen fut le Don Quichotte de celle chevalerie, abritée dans les tours rougeâtres et dans l'ombre des forêts de pins toujours vertes qui montent jusqu'au pied des murs.
La yigne étend ses longues lignes vertes sur les coteaux inférieurs, et de temps en temps les vieilles
villes commerçantes du moyen-âge sont indiquées par le coup de cloche du bateau.
Près de Bieberich, adroite, j*ai vu le pèlerinage des fidèles du dernier Bourbon légitime. — C'est plus ^ tard, à gauche, Coblentz avec son monument de Hoche, qui appartient au Rhin, comme celui de Kléber, près Strasbourg, La ville est bien une ville d'émigrés, une petite Provence politique comprise dans l'angle que forment le Rhin et la Moselle, sa sœur rivale.
Le vin de Moselle ne se conserve pas dans d'immenses tonnes, comme celles d'Heidelberg et d'autres lieux ; mais certains criis rivalisent avec les meilleurs des coteaux du Rhin, — en exceptant toujours ceux du Johannisberg, lesquels justifient les honneurs que l'on a rendus à la famille de Metternich, dans la cathédrale de Mayence.
La nuit vient. On se lasse peu à peu d'admirer au clair de lune cette double série de montagnes vertes que la brume argenté.
La cajute est garnie suffisamment de tabourets en forme d'X. La question pour chaque voyageur est d'en amasser au moins trois avec lesquels on se fait un lit dont l'oreiller est formé par les coussins du divan qui règne autour de la salle. J'ai dormi ainsi à deux pieis d'une charmante comtesse qui venait de rendre au prétendant l'hommage dû' par ses ancêtres. Elle a ouvert ses beaux yeux le matin, — ne sentant plus la secousse des machines qui avait bercé son sommeil, a passé ses mains dans ses cheveux dénoués et a dit : « Où sommes-nous? » — Cela pouvait s'adresser au voisin de gauche, mais il dormait profopdérweut. J'ai
RHIN^ET FLANDRIE. «i
répondu, connaissant les lieux et Theure. « Madame la comtesse, nous arrivons à Cologne. » Un sourire de dents blanches, accompagné d'un Aht modulé, m'a payé de cette réponse qui n'était que bien naturelle.