‹ Souvenirs d'Amerique et de GreceChapitre 13 sur 33 · LES SPORTS RE GLACE · texte numérisé non relu

LES SPORTS RE GLACE

ment le soleil boréal qui va s'éteindre, lit ce pays tle la mort blanche s'éclaire peu à peu de lueurs fauves qui s’allongent sur lo sol. On dirait dos Hommes tombées du ciel et immobilisées lé dans la congélation des choses. Lo campement ost établi co soir auprès d’une largo rivière dont les eaux se précipitent sur un chaos de roches amoncelées; une carapace glacée recouvre la chute et le long des falaises qui l’enserrent descendent de minces stalactites transparentes,... et le chasseur s’endort en songeant à scs omis de Montréal qui vont, tout à l'heure, aller danser sur lo Victoria Ilink la valse des patineurs.

Lo Victoria est une immense patinoire qu’entoure une galerie circulaire sur laquelle donnent les salons, les vestiaires, le buffet : tout cola est éclairé il l'électricité; les verres do couleur et les lanternes multicolores dessinent l'architecture des portiques de bois découpé; des flammes de Bengale brillent il travers les blocs de glace; dans les angles il y a des massifs sombres do sapins et l'orchestre rythme les danses avec un entrain endiablé.

Un Floride, sous les palmiers, ou danse aussi joyeusement; la brise parfumée caresse les murailles do marbre de l’Iiôtcl Alcazar. Sur la côte de Californie, oii sont les jardins élysêcns de l'hôlct Del

Moule, on joue au tennis dans des clairières Hern ies les halles effleurent les roses el provoquent des pluies do pclalcs odorantes; le chèvrefeuille grise les joueurs et de grandes branches de jasmin de Virginie trouent la verdure où et là comme pour mieux voir le jeu.... Mais les enfants du Nord n’envient point leurs cousins : ils aiment mieux goûter, au prix des rigeurs de l’hiver, la vivifiante et mftlc ardeur des sports do glace.

LA MISSION DES VA-NU-PIEDS

Une rue de New-York, située entre les quartiers élégants qui précèdent et entourent Central Parti cl les quartiers affairés du Down Town, ce « bas do la ville » où s'agglomèrent les entreprises audacieuses d'industrie ou do finance. Elles sont paisibles, ccs rues ; c’est ù peine si l’on y perçoit le vacarme lointain du chemin do fer aérien qui circule le long des avenues. Elles sont toutes semblables; on les a numérotées pour s’y reconnaître. Elles ont un cachet particulier d’Angleterre coloniale. Los maisons solides, mais inélégantes, qui y alignent leurs monotones façades ù Irois fenêtres et leurs portes sombres ù un battant, auxquelles donnent accès des perrons do pierre grise, ont été les demeures enviées des premiers enrichis; ceux qui les élevèrent avaient connu l’ftprc bataille du début et réalise, en les élevanl, une ambition longtemps caressée. Les gens simplement « à leur aise » y résident aujourd'hui, mélés aux aristocrates

Source gallica.bnf.fr / Bib I iothèque

SOUVENIRS D'AMÉRIQUE UT DK GRÈCE, qui se font gloire d'habiter de vieux murs, cl à dos oeuvres do charité dont les bureaux s'accommodent du silence discret qui distingue ces lieux.

C'est là que le polit Tcllo d’Apéry a installé sa mission des va-nu-pieds et les bureaux do son journal. Qu'il me pardonne do lui attribuer ce qualificatif retardataire : Telle d’Apéry est maintenant un jeune homme de dix-sept ans. qui a déjà beaucoup do décorations européennes sur la poitrine et dans son court passé plus do bonnes actions qu’il n’en faudrait pour faire entrer au paradis vingt vieilles dévotes. Mais do tous les portraits qu'on a faits de lui, j’en préfère un qui le représente à t'àgo do douze ans, vêtu d’une blouse à plis en drop chiné, avec son grand col blanc et son air décidé d'écolier américain; et j’ai peine à séparer sa physionomie d'alors de l’entreprise à laquelle il a attaché son nom.

D'entreprise à proprement parler, il n'y en eut point ; comme beaucoup d’enfants qui ont bon cœur et pour lesquels l'économie politique demeurera toujours une science sinistrement facétieuse, Tcllo souffrait do voir d'autres enfants courir, pieds nus, pâlis par la faim et le froid, les rues neigeuses do sa ville nalnle. Les privations de chaque jour inscrites sur leurs traits fatigués éveillaient on lui un douloureux écho, cl, lorsque leurs pauvres regards de délressc croisaient le sien, sa douleur devenait cuisante. 11 lui arrivait do se détourner do sa roule, quand il sortait seul comme le font beaucoup de petits Américains, afin de mieux éviter les carrefours oii il sentait que le spectacle redouté l'attendait. Un jour enfin, n’y

LA MISSION DES VA-NU-PIEDS

tenant plus, il ramena chez lui deux petits mendiants tout déguenillés dont les pieds saignaient cl pour lesquels il trouva une paire de. chaussures cl 'quelques vieux vêlements.... On ne dit pas comment ses parents envisagèrent cette visite inattendue, mais il no vint pas à Tello l'idée de recourir à eux.

C’est ici que l'iiistoirc devient intéressante pour nous autres du vieux monde. Nous aimons bien noter dans le cœur de nos petits la naissance des instincts charitables, quitte h leur expliquer qu’ils vont trop loin lorsque, comme le « Jack » de Daudet, ils introduisent dans la salle à manger un pauvre colporteur hftve cl détail, et lui découpent une tranche appétissante du jambon paternel! Nous leur enseignons même il faire une part pour les pauvres dans les économies qu'ils peuvent réaliser, et il se séparer sans trop de larmes des joujoux cassés susceptibles do faire sourire encore les petits visages sans joie. Mais j’aperçois d’ici l'effarement de madame et les sombres préoccupations de monsieur s’ils voyaient leur fils employer les loisirs de sa vie scolaire il mcUrc sur pied toute une organisation sociale destinée a lui procurer les ressources pécuniaires indispensables il la réalisation do ses vues philanthropiques.

Tello d'Apéry n’élail pas très robuste; sa première enfance ayant été entourée do soins, il avait appris une foule do choses qu’ignorent les diablotins que le plein air cl les jeux violents peuvent seuls satisfaire et que met en fuite la perspective d’un amusement tranquille, sur une table, dans lin appartement clos. 11 savait notamment faire des Heurs on papier cl d'autres

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque

le de France

!>2 SOIVK.NIIIS D’AMKRIQDK HT DR OnfX.K.

pclils ouvrages de fantaisie, tels que les fillettes se plaisent à en confeelionner chez nous. A huit ans, un Américain délaisse volontiers de pareilles récréations, mémo s’il lui est interdit de participer aux plaisirs virils de ses camarades. Mais ’l'cllo reprit ses (leurs et ses pinceaux et se mit à vendre, parmi ses amis et connaissances, tout ce qui s’échappait de ses doigts.

Cela ne valait pas grand’chose, et le nombre des va-nu-pieds qui avaient appris le chemin de sa demeure augmentait rapidement. 11 réquisitionnait à l’école les vieux souliers des autres garçons; mais tout cela était insuffisant! 11 avait aussi, dès 1885, organisé un arbre do Noël pour ses protégés. Celte annéc-lit, il y avait ou assez de chaussures, do giUeaux et île fruits pour faire les délices d'une vingtaine d’entre eux!

Vous autres, qui no voyez l’Amérique que dans une fuite rapide, parles glaces d'un Pulmann-car ou bien à travers les impressions hâtivement récoltées par un touriste A la plume facile, vous n 'imaginez pas co que sonl, é l'époque de Noël ou bien au Thanksgiving Day, ces cités américaines qu’on vous dépeint desséchées et endurcies dans le culte du veau d’or. Partout des charités, do ces charités « do luxe » qui sont si ingénieuses et que vous jugez dangereuses parce que vous avez gardé, du vieux temps féodal, eo préjugé que lés pauvres sont faits d’un autre bois que vous-mème.

Les Américains ne pensent pas qu’un jour de fête soit de trop dans une vie de misère, ni qu’on risque de gâter un enfant en lui donnant un joujou neuf ou des friandises inutiles. Vous partez de co point do

Page 1