LA PRÉFACE II HS JEUX OLYMPIQUES
In plus imporlnnlc do Grèce, j'exposai nos vues et les moyens propres il les réaliser. Je sentais l’auditoire à la fois sympathique et ironique. Avec ce mélange d’ardeur et île sang-froid qui en fait tin peuple si primesaulior et si réfléchi, le Grec se donne et se reprend tour ii tour, hésitant toujours devant la parole qui ronchnlncra, heureux des compliments qu'on lui apporte et se, méfiant do celui qui les lui apporte.
Les éléments de succès n'étaient pourtant ni assez nombreux ni assez apparents pour déterminer un de ces courants d'opinion qui entraînent les gouvernants, et, tout en continuant à négocier, j'entretenais une correspondance avec notre délégué, hongrois, M. Franz Kemény. lin 1800, la Hongrie devait fêter par une exposition le millième anniversaire de sa naissance à la vie politique. Si les Jeux Olympiques no pouvaient avoir lieu à Athènes, on les célébrerait à Budapest. Mais avant d'en arriver là, tout serait tenté en vue de donner à leur inauguration le cadre qui lui convenait par excellence. Je me souviens d’avoir erré souvent aux alentours du Stade, le rebâtissant en esprit tel qu’il était au temps de Périclès et tel qu’il est maintenant, avec scs longs degrés de marbre, ses statues, son enceinte immense. Dix-huit mois ont suffi pour que le rêve devînt réalité. Un nouvel Ilérode Atticus a voulu doter sa ville natale d’un monument qui commémorât dignement la réouverture des Olympiades.
Lorsque je quittai Athènes, j’étais parvenu à y constituer un Comité embryonnaire qui devait faire appel au pays, demander des subsides et préparer les
SOUVK.VIIIS ll’AMÊRIQL'K RT l)K GRÈCE.
Jeux Olympiques do 1800, Ce qui, bien plus que la composition du Comité, me donnait confiance, c'était la sympathie non équivoque do son président, S, A, H, le Prince Hoynl ne se dissimulait pas la difficile réalisation de nos projets, mais on sentait que son ardent patriotisme le disposait il prendre la direction effective d’une œuvre dont le nom seul était un hommage rendu à son pays. Quand, un pou plus tard, émus d’une interpellation qui avait eu lieu à la Chambre et au cours do laquelle le Gouvernement marqua une fois do plus son indifférence à l’égard des Jeux, les vice-présidents du Comité voulurent lui faire agréer leur démission, le prince résolut d’intervenir plus directement. Il réorganisa le Comité, en installa les bureaux dans son propre palais et choisit pour secrétaire général, M. Philémon, ancien maire d'Athènes. Alors les souscriptions affluèrent, l'enthousiasme populaire déborda; M. Hikolas, qui m’avait succédé en Grèce et s’y trouvait chez lui, employait à l'entretenir sa féconde activité. Les blocs de marbre du Pcnlôliquo s’entassèrent dans le Stade, et la piste d’un vélodrome se dessina près de Phalèrc. Des invitations furent envoyées aux quatre coins du globe. Elles causèrent çà et là un peu de surprise; le temps manquait pour se préparer; les comités nationaux avaient travaillé, d’ailleurs, avec une ardeur très inégale; néanmoins, do toutes parts on répondit à l’appel.... Pendant une semaine Athènes fut comme jadis Olympie — Cosmopolis.
Athènes, (891.
Ce fut une sensation rare, colle première entrée an Piréo, une nuit de novembre. J’ose à peine en décrire le charme subtil et imprévu. La mer sommeillait déserte, une çlarlé diffuse traînait sur les eaux. Nous suivions le rivage indécis derrière lequel se profilait, vers le nord, une masse sombre ayant à sa base une sorte do nébuleuse; e’étnienl lo mont Ilymcllc et les lumières d’Athènes.
L’OWéÿat s'avançait très lentement, comme intimidé par lo calme des choses : il doubla un promontoire et s’approcha do deux jetées d'aspect antique. Dans lo porf, le silence régnait : on s'était lassé de nous attendre. Une barque attardée rôda quelques instants autour du navire et il se fil un pou de bruit à bord; «les mots furent échangés dans une langue rapide et sonore, mais très douce,,., les mêmes mots peut-être qui, deux mille ans passés, saluaient ici les navigateurs. L’ancre tomba près do deux avisos cuirassés
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122 souvenirs d’amémquf. f,t de cnfxE.
qui en l'honneur de l'empereur Alexandre portaient le grand deuil do la marino,.., puis tout retomba dans l'immobilité. Sur les quais endormis, la brise agitait par instants la domine des réverbères et celle-ci, avivée soudainement, éclairait sur une muraille blanche une grande inscription en lettres grecques, On pouvait se croire dans l'enceinte morte du vieux Piréoctlo regard cherchait, avido, ees longs murs qui reliaient jadis la ville maritime A la capitale.,.. Mon Dieu! celle veillée, d'autres l’ont accomplie sans doute. L 'Ortégal n'est pas ,1e premier navire qu’un retard imprévu a fait entrer do nuit au Pirée. Mais je crois que, pour en comprendre la’ douce poésie, il faut être de ceux qui regardent la Grèce antique comme lo u précepteur du monde et c'est IA un point de vue bien démodé par ce temps de leçons do choses et de mathématiques omnipotentes.
Lo lendemain, sur la route poussiéreuse qui monte vers Athènes, l’impression fut tout autre : il me sembla que je débarquais dans un pays neuf; des souvenirs d'Amérique traversèrent mon esprit. C’est bien ainsi qu'on installe dans les campagnes yankccs : ce bois mal équarri, ces barrières mal peintes; ces chemins improvisés, cette sorte do hAlo insouciante dans l’arrangement des choses, tout cela caractérise les peuples jeunes, où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Et c'est merveille de songer au royal passé que celui-ci traîne après lui.
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Le Pirée, d'ailleurs, tlnns nos imaginations occidentales, n’évoque que des pans de murailles très vieilles s’effritant dans l'eau dormante, et voici toute une ville avec des constructions qui s'achèvent et dos rues pleines d’animation. Un chemin de fer et un tramway à vapeur en sortent on même temps courant vers Athènes. Puis c'est Phalèro avec ses villas d’été et les gros cuirassés de l'escadre anglaise se carrant dans la baie, y
L’homme du Nord se plaint volontiers de la méfiance que lui témoignent les Hellènes, même quand il vient vers eux avec dos paj'oles do miel et des présents dans les mains. Ah! comme je leur pardonne. Leur génie incompris, leurs ambitions ridiculisées, leurs efforts paralysés, leur existence nationale elle-même contestée, voilà le prix que l'Occident leur a fait payer un maussade appui donné à des revendications légitimes entre toutes. About, le triste About, a livré d'eux au monde un portrait odieusement travesti et un savant allemand, Fallmeraycr, a tenté de prouver que pas une goutte de vrai sang grec no coulait dans leurs veines.
Est-ce donc un mirage, ccltc ressemblance avec les ancêtres qu’on note à tout moment? L’imagination peut-elle jamais modifier les lois de l’hérédité, et depuis quand les parvenus qui s’achètent des titres de noblesse revêtent-ils les vertus et les défauts de ceux qui les portaient jadis, au temps dos croisades?
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le de France
I il SOUVENIRS D'AMÉRIQUE ET DE GRÈCE.
Allez |>ni' lus lues el les carrefours; regarde/, et écoute/., el dilcs-moi si ce n’est pas la vieille Athènes qui revit après vingt siècles : démocratique comme au temps où clic secouait la tyrannie dos Pisislrnlidcs, mobile comme au jour où elle condamnait Milliade après l’avoir exalté, toujours divisée par la politique el les rivalités, toujours unie par l’art, la religion el le patriotisme? Oui, c’est bien la mémo Athènes qui s'éprit d’Alcibiade pour ses élégantes excentricités et so dégoûta d’Aristide parce que sa vertu l’ennuya ; qui envoyait ses fils s'enrichir au loin par le commerce, fonder des colonies sur les rives de la Méditerranée el du Ponl-Kuxin, el les conviait ensuite i\ la revêtir de marbre et d’or, tour iV tour coquette et farouche, héroïque el joyeuse, femme cl déesse !
A l’heure où, dans des clartés roses, derrière l'tle d’Hgino,’lo soleil descend du ciel, la rue du Stade s’anime. Sous les portiques do l’Université dont la grande fresque à fond d’or doucement s'efface, les étudiants, groupés, bavardent; on bavarde aussi aux alentours. du Parlement, dont la séance vient de s’ouvrir, el aux tables des cafés, el dans lès salons du Parnasse; mais, à celle lie lire -lit, je préfère 1 1rs rues populaires, étroites et pittoresques, les étalages de fruits jaunes en plein vent et les discussions politiques, très ardentes, qui so tiennent dans les boutiques sans souci du client, lequel parfois s'y mélo et oublie d’acheter...^
Ce matin il fait clair dans le Parlliénon. l.o soleil se mire sur le dallage do marbre blanc; entre les colonnes apparaît la ligne Irès pure de l'HymeUo so détachant sur un ciel d’une transparence, exquise. Jo voudrais lit, autour do moi, tous nos petits potaches qui, laborieusement, expliquent dans un mol il mot lamentable les chefs-d’œuvre de l'antiquité grecque, et il me vient la pensée que ce travail auquel ils so livrent n’est pas sans analogie avec les actes de vandalisme inconscient que les Vénitiens, les Turcs et les Anglais ont accomplis dans celle Acropole qui élale devant moi sa misère royale.
L'Iliade est, comme lo Parlliénon, quelque chose qui ne sc débite pas en tranches, qui no s'isole pas, qui ne s'explique pas. Il faut, pour en comprendre, lo sons profond et en apercevoir les perspectives incomparables, il faut que le monument nous soit montré tout A coup, A un détour de la route, so profilant sur l’horizon pour lequel il n clé fait. Alors la procession des Panathénées se déroule librement dans noire imagination avec loul l'arrière-plan de civilisation que supposait sa. pompe resplendissante; alors Achille et Agamcinnon prennent corps dans notre esprit; nous les voyons, hommes comme nous, ayant nos ardeurs et nos révoltes, seulement un peu plus simples, un peu plus francs, parce qu’ils étaient plus près, des origines insondables et que le sol qu’ils foulaient avait trois mille ans de moins.
126 SOUVENIRS n'AMËMQUE ET DF. OUfeCE.
L'antiquité reste toujours légendaire; nous avons peine à y croire. Il n'est pas donné il tous do venir ici prendre contact avec elle et entrevoir sa réalité sublime. Mais nous devons, autant qu’il est en nous, réagir contre cotte tendance mauvaise a transformer le recul dos Âges en un décor do théâtre oii les lointains sont simulés pour mieux accentuer le relief des premiers plans.
Si je vivais au temps do Périclès, je crois que j’aimerais l’Acropole ainsi, par un beau matin d’automne, hors de la pompe des grandes processions, dans le calme et la demi-solitude. Au lieu do cos trois Anglais qui, là-bas, so choisissent des pressepapiers parmi les débris de marbre, j’aurais sous les yeux la pure silhouette des jeunes Athéniennes faisant le service do Pallas. Quelque sacrifice isolé enverrait vers l'azur une fumée discrète, et sur la façade du temple, entre les métopes enluminées, les boucliers des Perses, glorieux trophée, scintilleraient au soleil....
Il y a un des angles de l'Acropole d'où le regard et la pensée réalisent d’un coup d’œil la résurrection de la Grèce, La haute muraille, en cet endroit, domine le vide. Le Lycabôte dresse tout en face son profil roux et, sur la gauche, par delà les monts déboisés, on aperçoit la sombre verdure dos bois do Tatoï. Au pied du rocher, Athènes- est groupée, vivante, gracieuse et jeune; il s'en dégage une impression de blancheur aveuglante, et bien rares
sont les mines <!n passé éparses dons le lablcnu. Sur la route do Kcpliissia, derrière lo jardin Royal, il y n les casernes et les champs de manoeuvre; l'appel dos clairons y retentit gaiement. Au pied du Lycahèle, les écoles étrangères sont assises; nu sommet du palais parlementaire, le drapeau blanc cl bleu flotte au vent de la liberté, et dans la plaine, des maisons se construisent avec le marbre do l'inépuisable Pentéliquc, des maisons qui ont la forme carrée cl les classiques péristyles du vieux temps.
Cela, ce n’est pas l'œuvre do Phidias ni do Périclès; c’est l'œuvre d’Ypsilanti, l’organisateur do l’Hclaira; c’est l’œuvre do Capo d’Istria, le président patriote, do Colocolronis, lo vieux grognard héroïque, de Coumoundouros, l’hommcd’fitnt austère et sage. EL cette œuvre déconcerte les historiens qui l’étudient. Jamais entreprise d’une pareille audace, conduite avec do plus faibles moyens et dans dos circonstances plus défavorables, n’a réussi pareillement!....
Le monde no savait plus qu’il y eût des Grecs! Quand les hommes d’Élat l’apprirent, ils eurent un sourire do dédain et mirent leur lorgnon pour mieux voir l’étonnant spectacle. Celte prétention do se dire les héritiers des Spartiates et dos Athéniens leur parut une délicieuse bouffonnerie. Cependant la guerre éclatait, secrètement préparée depuis bien longtemps par les émissaires do l’Helaira : sous prétexte de
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SOIIVP.NinS n’AMÉntQI'K BT i>b oiipcb.
commerce, ils s’en étaient allés prêcher la ré vol le partout oii il y avait du sang ou do l’or prêts A so répandre pour la délivrance do la patrie : et derrière eux ils laissaient comme mol d’ordre ce dilcmnc quo tous acceptaient : la liberté ou la mort.
I.c 21 mai 1821 la Grèce nouvelle cueillait A Vallet zi ses premiers lauriers et, bientôt après, Colocotronis s’emparait do Tripolil/.a. lin liuropc, les Ames libérales s’émurent : mais on en était A une période do réaction contre les idées émancipatrices do la Révolution française; les rois n 'ambitionnaient d'autre rôle que celui do gendarmes do leurs peuples et le seul mol do révolte les faisait trembler. Les Autrichiens ravitaillaient les Turcs; le lord commissaire des Sepl-Ilcs persécuta les Ioniens qui so déclaraient pour leurs frères hellènes. En France, M. do Yillèle demandait sottement « quel grand intérêt on pouvait prendre A cette localité », et M. de Salaberry, très grave, publiait de grotesques considérations sur la légitimité du joug ottoman. Si les dévouements individuels d’un Santa Rosa, d'un I’ahvier, d’un Lord Byron consolaient les Grecs cl entretenaient leurs courages, celle indifférence ou cette hostilité de l'Europe officielle leur causaient de cruelles déceptions.
Ils no se résignaient pas A y croire ol multipliaient leurs appels. Au Congrès do Vérone, ils avaient envoyé une mission qui fut indignement traitée. « Le Congrès no voulut mémo pas recevoir la supplique quo les représentants des révoltés avaient l’impertinence de lui soumettre. Il leur fut interdit d’entrer
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dans la ville et l'on pria le pape de les chasser d'Ancône »
Un instant ils perdirent l'espoir. I.o sultan appelait il son aide les bataillons égyptiens, organisés et commandés par dos officiers français et, à leur tête, le fils de Melicmcl-Ali entrait en campagne. On était en 1828 : depuis quatre ans la lutte se poursuivait et les gouvernements, impassibles, la regardaient se dérouler, inégale et cruollo.
Ibrahim était un adversaire redoutable : la fortune des armes changea. Les (S. ; cs furent battus, mais ils reculèrent pied h pied, livrant un à un leurs champs dévastés, abandonnant une il une leurs maisons détruites, continuant néanmoins d'en appeler à l’Europe d'une voix de plus en plus pressante, de plus en plus mourante aussi.
Finalement, l'opinion publique indignée cul raison des gouvernants : des comités privés s'étaient formés, qui prenaient en main la cause de la justice cl du droit.
El puis, surtout, les Russes étaient sur le point d’intervenir seuls. La jalousie et l'intérôt obtinrent ce pour quoi le libéralisme et la pitié sont impuissants. Un premier traité fut signé entre la Russie, la France cl l’Angleterre le 6 juillet 1827.
L’Autriche continuait à considérer les Grecs comme les a sujets insurgés » du sultan. Les massacres do