‹ Souvenirs d'Amerique et de GreceChapitre 3 sur 33 · I.’OUKST AMKIUCM.X · texte numérisé non relu

I.’OUKST AMKIUCM.X

voyageur trouve do tout sur sa roule, et sa roulo pourtant est monotone : c'est toujours l'Ouest! Toutes ( les races d'Europe ont peuplé ces lieux : le type et l'accent l'attestent n chaque pas; pourtant tous se ressemblent : ee sont partout les hommes de, l’Ouest, Ht comme leurs mœurs, leurs idées, leurs conditions d'existence se sont modifiées sans cesse, on no peut pas dire qu'il y ail lé une civilisation caractérisée — pas plus qu'une région fixe. Très dissemblables, le ranch en troncs d’arbres autour duquel le cowboya galopé librement, la grande ferme qui par In suite est venue jeter ou travers de sa course l'entrave de scs enclos, el la ville déjà populeuse aux environs de laquelle la propriété se morcelle, cl les terrains so bâtissent. Mais loitl cola est également Irisle....

Omaha et Council Bluffs se font vis-ft-vis; entre elles coule le Missouri, la grande rivière descendue des profondeurs du nord qui s’en va rejoindre élcrncllcmonl le Mississipi , son fiancé , troubler son cours et précipiter ses eaux vers les marécages dores du golfe mexicain. Ici tous les noms sont indiens : les désinences poétiques, parfois, le sens grandiose et philosophique, toujours..., Mais là no se borne pas l’empreinte indienne; elle est bien autrement profonde. Ainsi qu'il arrive souvent, le peuple vaincu, eu disparaissant, a pris sa revanche; il a fortement marqué son vainqueur. Et pourtant le contact a été rarement pacifique, jamais amical cl le mélange du

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snuvKMiis ti'.\ mkiuoi'H kt ni; iinixi:, f=nng par lo mariage n'a point eu lieu. Mais la race rouge, ne l'oubliez pas, était une race noble ; on peut anéantir une race noble, on ne détruit jamais complètement sa trace A travers l'humanité. Le voisinage des guerriers rouges devait agir sur les pionniers blancs; il a agi en effet, et non seulement sur eux, mais sur les sédentaires venus derrière eux et qui n'oulconiiu que les derniers soubresauts de la révolte.

L'Indien était caractérisé par deux traits principaux et non contradictoires : l'orgueil et la résignation. C'est par orgueil qu’il se complaisait A l’effort, écrasait la souffrance sous le poids de son mépris, défiait la mort et, en la recevant, se consolait de sa fin individuelle en songeant A la perpétuité de la nation. C’esl par résignation qu’il croyait à la falaiilé, acceptait le destin sans murmures cl envisageait les biens périssables qui l'entouraient d’un regard intensément mélancolique. Ces caractéristiques sont celles de l'Ouest. Jusqu'à présent, elles seules sont immuables. Tout se transforme cl elles demeurent. Le eowboy d’hier «était ainsi; lo fermier d’aujourd’hui est ainsi; le ciladin de demain sera ainsi ; amoureux de la lutte, dédaigneux du trépas, certain do la grandeur collective A laquelle il travaille, sans fiel contre le sort, mais attristé quand môme par la menace toujours présente do ses coups.

A force d’ètro puéril, leur orgueil est touchant. Pondant que lo train décrivait autour de la ville une

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grande courbe et que le nègre du- Pulinanit nous époussetait avec son petit plumeau, j'ai adressé In parole A mou voisin. Il regardait d’un air familier les toits de eelte cité où j'allais passer vingt-quatre heures et où je sentais qu'était son home ù lui; cité quelconque, horriblement banale, avec scs trottoirs de bois, ses tramways, ses fils télégraphiques,’ ses saloons et ses banques. Je voulais le, nom d’un bétel; le meilleur ne devait pas être fameux; quand j'articulai ma question, il tourna la tête et m’observa en silence. Il ressemblait Irait pour trait à l’oncle Sam, ce personnage traditionnel dont les caricatures et les nouvelles A la main redisent les réparties si pleines de rude, franchise et de gros bon sens ; chapeau haut do forme posé un peu en arrière, barbe poivre cl sel, très dure et lailléo en pointe, et dans les yeux une étincelle de malice, A demi éteinte par je ne sois quelle raideur voulue, quelle indifférence liaulaine. Je réitérai ma demande : j’étais élranger cl je désirais connaître le meilleur hôtel, ... Pouvnil-il me l’indiquer?,.. Non, il ne pouvait pas; cela fut dit d’un ton si sec que je craignis de l'avoir froissé; mais au bout d'un instant, radouci, il s'expliqua. Presque tous les hôtels étaient de premier ordre : on n’avait que l'embarras du choix ; ailleurs il pouvait y avoir plus de dorures, mais pour le confort, le, vrai confort, ceux-ci étaient sans rivaux ; et il me les énuméra complaisamment avec des mots louangeurs, concluant par ce refrain sempiternel : they are amongsl lhe vert/ best ht the ivorld : ils comptent parmi les premiers hôtels du monde, Et rien, rien n’eût pu ébranler,

so m:\in s d’amoiiiqi i; kt im r.iiixi:, sur ce point, son jugement. A le regu nier on devinait In simplicité de sa foi et lu force de sa certitude : In foi d'un primitif, et la certitude d’im voyant.

.le me rappelai «lors certain pavillon édifié dans l'enceinte colombienne, par les autorités d'un territoire du nord-ouest non encore admis nu rang d’Iîtat, mal peuplé et peu cultivé : on y avait exposé les produits du sol, des grains do blé cl des blocs de quartz avec quelques douzaines do mocassins confectionnés par les misérables descendants des tribus indiennes. Au centre, dans un cadre resplendissant, (réunit une toile immense, rouvre d’un artiste natif : ni art, ni réalité, ni perspective, ni coloris; ce paysage était une abominable croûte. Dans la salle qui lo contenait une dame dû go mûr, l'air distingué, élégamment vêtue, faisait tes cent pas. Chaque fois que je venais dans celle partie de l’exposition, j’entrais dans lo pavillon pour voir si la dame était lii montant sa garde volontaire. Kilo y était cl je l'entendais, de sa voix douce et discrète, dire aux visiteurs : « Ce tableau est d'un jeune homme qui deviendra un maître incontesté : nous sommes tout nouvellement créés, et pourtant déjà notre territoire a donné le jour û un grand artiste...,» Le boniment, variait peu; on lo sentait inspiré par une ardeur contenue, mais indéfinie, que rien ne pouvait décourager ni lasser.

Kt après l'Indien c’est le Mormon dont l'influence se fait le plus sentir, non pas le Mormon riche cl

i.'m'i.sr AMÉiiic.u.N.

content ilo lui, espèce do sacristain débauché qui forma autour de Drighain Young le conseil suprême de l'église du grand Lac Salé, mais le Mormon humble et pauvre qu’avaient séduit les élucubrations naïves de .Joe Smith ou les promesses extravagantes des missionnaires envoyés eu Europe par son rusé successeur. 11 y eut deux mormonismes. Joe Smith était un farceur, do l'ordre le plus vulgaire, mais il groupa autour do lui beaucoup de sincères et do convaincus. Tel était le désordre moral qui régnait alors dans les cervelles américaines qu’un peu d'audace et d’imagination suffisait fi déterminer un nombre important d’adhésions tï toute doctrine nouvelle; il vrai dire, il n’y avait lion do nouveau dans la doctrino de Joe Smith : de polygamie, il n'élail point question. Le « livre de Mormon » ne présentait d’original que sa prétendue découverte au fond d'une caverne préhistorique, A la suite d'une vision dans laquelle Dieu aurait fait connaître au pauvre artisan illettré les destins suprêmes do l’humanité^ On y crut parce qu’on s’y attendait. L'idée d’une rénovation spirituelle , d’une seconde révélation , d'un contact précis entre Dieu cl l’homme troublait infiniment d’esprits, mémo d’esprits distingués. Des sectes so fondaient dont l’absurdité apparatl aujourd’hui à tous les regards, mais qui répondaient, en ce temps-in, aux aspirations inquiètes de Fit me américaine, avide d'ôtro éclairée et consolée. Smith ouvrait à ses disciples des perspectives heureuses et tranquilles, sur la vio future; quant il la vie présente, devenue le vestibule de l'éternité, il répandait sur elle

58 siM'vi'Mits d’amkiuqi t i:t nt: r,nm:.

une sorte «le crépuscule gris reposant cl doux, Ce crépuscule n’osl point dissipé.

Les autorités des Klals-Unis persécutèrent ces illuminés inoflénsifs; le coup do feu qui tua inopinément Joe Smith dans sa prison créa véritablement lo inor- j monisme en faisant de son fondateur un martyr. Puis . ‘j vint lSrigham Young, colonisateur génial, niais : homme sans conscience ni morale qui, en guidant celte troupe innocente et désorientée dans une odyssée merveilleuse à travers des déserts sans fin, et ou faisant jaillir la richesse agricole du sol désolé, do, rUtali, plaça sa domination et son prestige hors de toute atteinte. 11 put alors imposer à ses sujets une discipline et mie organisation militaires, établir la polygamie , organiser lin véritable haras humain, faire appel aux instincts les plus abjects; rien n’ébranla j

son pouvoir. Dans ce cadre farouche et grandiose oh les montagnes ont des couleurs dures cl des arêtes coupantes, les eaux dos somnolences lourdes, la végétation des démences imprévues, il édifia une patrie s sinistre, sans horizon et sans profondeur, une patrie où les joies furent bestiales et les vertus vulgaires. !

Tous lui étaient soumis, mais tous ne le suivaient pas. La polygamie était la récompense de la richesse:

« Devenez riches, disait le Prophète, cl je vous donnerai autiinl de femmes que vous pourrez en enlVetenir ». Des centaines de Mormons restèrent pauvres et monogames et ne détachèrent pas leurs regards du paradis enfantin que leur avait ouvert Smith. >

Ils travaillèrent la terre, mais pour mieux gagner le ciel. Soixante-dix ans ont passé depuis le soir

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l.’Ol'KST AM Kit ICA IN, oii Joe Smith, armé d'une I lèche cl tl’unc laiilcrnc, s’eu alla creuser l’excavation (|tti so voit encore à Manchester (Klnl de New-York) et dans Inijuollo il prétendit trouver le livre de Mormon. Ounranle-lmit ans'onl passé depuis que Ilrigham Yoimg Ibmln sur les bords du grand Lac Salé la Nouvelle Jérusalem. Le mormonisme do Young est à peu prés vaincu; celui de Smith subsiste. Et si vous vous étonnez d’entendre les rudes fermiers de l'Ouest se délasser parfois de leurs travaux en discutant des sujets mystiques ou théologiques , songez que tout ce pays est encore peuplé d'hommes qui ont cru que l'Amérique aurait l'honneur do donner au monde une religion nouvelle el dont beaucoup, peut-être, l'espèrent toujours.... La mélancolie mormonne s’est ainsi superposée à la mélancolie indienne.

Cueilli dans un journal de Citoyenne, celle perle :

« Nos compatriotes ignorent, pour la plupart, que le droit do porter le costume masculin est accordé par le gouvernement français aux femmes qui ont accompli quelque action d’éclat ou qui ont atteint un haut degré de réputation littéraire, artistique ou autre. Cotte distinction équivaut à ce qu’est le ruban de la Légion d’honricur pour tes hommes, . George Sand, Bosa Bonheur et Jane Uiculafoy pour no citer que les 1 plus célèbres, l’ont obtenue. Les femmes qui on sont jugées dignes doivent payer annuellement ou Trésor la somme do 3 dollars (18 francs). » C’esl pour ricnl

:so

SOIVKNIHS n’A.MlilllQL'K ET DE ÜUKCK.

Tout nu sommet des montagnes lloclieuscs, lclrnin est niTi'té. Ou ne <1 irait pas un sommet, mais quelque plaine stérile, quelipio haut plateau balayé par des souilles froids. Une poussière rouge saupoudre les pauvres plantes à la mine pitoyable que le sort a fait naître lit, cl sur le bleu cru et glacial do l’atmosphère la teinte rouge du paysage est désagréablement impressionnante. Dans cette solitude un monument s’élève qui a tous les aspects d’un tombeau; mais c’est un trophée de victoire. Cette pyramide consacre le triomphe des deux grands ingénieurs qui ont relié les bouts du ruban d’acier et mis San Francisco à cinq jours de New-York. 11 n’y avait pas besoin d’inscrire là le délai! de leurs souIVranccs et l'étendue de leur courage : le voyageur qui atteint ce lieu devine aisément ce qu’il en n coûté de douleur humaine et d’énergie sans défaillance pour lui procurer In traversée confortable du monstrueux continent. 11 ramasse respectueusement un morceau de ectto pierre sanguinolente et l’emporte avec lui.

Le train so remet en marche, cl c’est maintenant une plaine épouvantable, toute semée de pyramides pareilles, mais naturelles, celles-là, trop grandes pour être taillées par la main des hommes; elles se découvrent les unes après les autres, surgissant d’un océan de sable jaune; elles sont rouges, entaillées dérides profondes qui leur font des ombres d’un violet intense; leurs triangles maudits semblent écraser le

1,'OUKST AMKIUCAIN.

sol et tics terreurs sans liom attirent les regards vers elles. Le dernier brin d’Iiorbo « disparu, le dernier oiseau a cessé de voler, la dernière goutte d’eau s'est évaporée; les éclats do rire stridents do la tempête éternelle qui souffle sur ces régions troublent seuls le silence de la mort.

Vers le soir, très lard, à l'heure oii le soleil se couche du côté du Pacifique, nous faisons halte dans une pclito oasis étrange, 11 y a là une source imprévue qu’un bois do peupliers entoure; les peupliers so serrent les uns contre les autres avec uno expression de frayeur enfantine. A leurs pieds pousse un mince gazon, Amnilicu do l'oasis un petit jet d’eau des environs do Paris retombe dans un bassin fait de vieilles planches vermoulues. Le vont arrache les feuilles déjà jaunies par l’automne, cl uno chose vous saisit, la senteur do cos arbres familiers. Une odeur à laquelle, chez nous, on no fuit plus attention s’exhale do leurs troncs et do leurs branchages, odeur d'humidité, do verdure, d'arrière-saison.... lit de loin, on les voit, ces peupliers, qui s’inclinent comme pour dire adieu, avec uno sorte de regret que leur exil soit sans remède et que la mort seule puisse les délivrer de l'odieux contact nvcc ce sol qui les nourrit é regret.

Aujourd'hui 'lin homme s'est jeté sous les roues do la locomotive. C’était dans uno solitude semblable à ccllô d’hier, moins âpre pourtant. Quelques buissons rabougris polissaient lelongdola voie : il s'était caché

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•'12 SOliVKMIIS D.V.UKIUqUK ET DE (illfeCK,

derrière l’un d'eux cl quand le Irain, passant à toute vapeur, a été proche, d’un bond il s'est élancé!... Le mécanicien, au bout de quelques métros, a arrélé sa machine et a rebroussé chemin. Le malheureux gisait sur le sol, la télé ouverle; de sa blessure s'échappaient d'énormes caillots do sang; une pilleur livide était répandue sur scs traits tourmentés. Il était vêtud'un pantalon gris foncé, d’une jaquette et d'un gilet noirs qui avaient bonne façon ; il avait des chaussures solides, du linge blanc cl quelque argent dans sa poche. Les voyageurs regardaient eu silence cl’ derrière eux les serviteurs nègres, très intéressés par ce suicide. On étendit le blessé sur un malelas dans un des fourgons après avoir lavé el pansé sa plaie. Demain sans doute, il sera mort el on devra l'enterrer sans inscrire de nom sur son cercueil. Il en disparaît beaucoup, des hommes dans le désert rocheux, el l’état civil n’arrive pas jusque-là !

Denver, gentlemen! prononce très fièrement un de nos compagnons de route que l'approche de la capitale du Colorado rend subitement expansif après quarante-huit heures do mutisme. lit une grande ville apparaît avec des maisonsà soubassements do niarbre, à vitraux artistiques, entourées de jardins fleuris. Or il y avait là, trente ans passés, des maisons de planchcs, des fondrières et quelques quinquets fumeux..,.

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