I.OTÎHËS OI.VMI'IQl'ES
Athènes, !o avril 1890.
O un ml les Grecs jadis se rassemblaient en quelqu'un do leurs sanctuaires renommés pour assister à ces fêles grandioses dont la périodicité embellissait les étapes de leur existence, il est advenu sans doute que dans leurs rangs la mort a frappé inopinément; pour elle, il n’y uni délai ni trêve. Peut-être celui que les Dieux retiraient ainsi de ce monde, en pleine période de paix et d’allégresse, était-il quelque grand citoyen auquel n'avaient manqué ni les satisfactions de la popularité ni les amertumes de l'exil. El alors, j'imagine que dans ces sites sacrés où sur les choses mêmes passait comme un reflet d’immortalité, l’heure do la justice sonnait pour le mort. L’unité de son existence s’affirmait; les mobiles do scs actions, les motifs de scs erreurs se dessinaient; ses amis se réjouissaient do l’avoir compris; ses ennemis craignaient de l'avoir méconnu.
Je pensais fi cela, l’autro soir, en regardant, de ma fenêtre, Athènes illuminée, insouciante encore devant la fin prématurée do Ch. Tricoupis. Une merveilleuse retraite aux flambeaux faisait le tour de la place de la Constitution. Les fanfares sonnaient, les drapeaux des nations étrangères soulevaient sur leur passage des acclamations; les flammes vertes et rouges brûlant de tous côtés incendiaient la façade sévère du palais du roi devant lequel dansait le cortège fan-
l'ii SOUVENIRS (/AMÉRIQUE ET DE GRÈCE, lasliquc îles lanternes vénitiennes. Derrière celle place onvaliic, par delà ces rues animées se trouvai! une maison que la foule des solliciteurs emplissait, il y a dix-huit mois, dont la façade était maintenant silencieuse cl le balcon drapé do noir. Quand les visiteurs seront partis et les lampions éteints, le vide qui s'est fait dans cotte demeure s’étendra peu à peu et se fera sentir jusqu'aux frontières.... Et le souvenir du défunt, par une ironie du sort, va rester lié a celui do cos Jeux Olympiques dont, il se montra l’adversaire irréconciliable....
C’est ce matin même qu'ils ont pris fin. La distribution des récompenses les a dignement clôturés. Le ciel redevenu clément épnndait sur cette scène très simple d’éblouissantes clartés ; des pigeons, ornés de rubans aux couleurs hellènes, voltigeaient dans le Stade. L’appel se faisait en grec : on proclamait le nom du lauréat, celui de son pays cl le détail de sa victoire : il paraissait alors sur l’estrade devant le souverain qui, souriant, le complimentait et lui remettait son prix. Chacun recevait un rameau d’olivier, un diplôme et une médaille, œuvre de Chaplain. Le célèbre artiste a gravé sur une face la silhouette du rocher do l'Acropole, avec les Propylées, et le Partbénon : sur l’autre face Jupiter Olympien tenant en main l'imago do la Victoire. Du dieu on no voit que la tôle, énorme et lointaine, à travers la double distance de l’espace et du temps ; devant elle se détache toute proche et très en relief la Victoire qui n’a pas d’âge et réside toujours parmi les humains.... C’est par excellence le prix « objet d’art » opposé au prix
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
LETTRES OLYMPIQUES. loü
« vénal » cher il bien des sporlsmcn. Jamais manifeslation plus grandiose n'avait ou lieu en faveur do l'Amateurisme. D'ailleurs, ceux qui, dans les concours, reçoivent sans embarras les pièces d'or gagnées par leur endurance on leur agilité, rougiraient, ici, do loucher cette monnaie. Dans ce cadre inoubliable, eu présence des gloires écrasantes qui tombent do partout, ce paiement leur ferait horreur, llicn ne prouve mieux qu’ils sont dans le faux.
Le défilé n’était pas monotone; la simplicité républicaine des Américains, le respect discipliné dos Allemands, la grAcc aisée des Français s’inscrivaient dans les altitudes, dans les gestes, dans la manière de remercier. Môme contraste au point do vue social : au paysan en fustanelle arrivé premier dans la course do Marathon succédait un capitaine do cavalerie primé dans lo concours do tir; il y avait IA des riches et des pauvres, des humbles et des haut placés. Le, caractère démocratique était plus marqué encore l’autre jour, au déjeuner offert par le roi; tous ceux qui de près ou de loin ont participé aux Jeux Olympiques y avaient été conviés : en tout trois cents couverts. Lorsqu’Othon le Bavarois construisit, au centre de son palais, celte vaste salle d’une architecture un peu lourde mais imposante avec scs colonnes, scs caissons, ses tribunes, il ne prévoyait pas qu’elle pût servir jamais A do pareilles agapes. Les temps ont changé. On a vu, après le repas, le roi de Grèce causer familièrement avec scs invites, allant de préférence aux plus modestes, à ceux qui s’étaient lo moins attendus à cet honneur.
ISO SOlIVKXinS ll’AMKIIIQri: ET Il K GIlfcCK.
Le succès définitif est A ce prix; pour que leurs destinées nouvelles égalent leurs destinées passées, il faut que les Jeux Olympiques soient profondément démocratiques — et rigoureusement internationaux.
Palras, 2i avril 1896.
Départ pour le Péloponnèse ; fuite ensoleillée à travers la grande plaine rouge d’Alhcnes, puis autour île la baie d'Eleusis, loulo bleue et or. I.c flot éternel qui recèle le secret dos rites mystérieux, soupire avec mélancolie sur la plage ou bien sautille ironiquement sur les rochers. lit cc mémo mélange de mélancolie et d’ironie s’exhale des ruines, imprègne l'atmosphère, pénètre le voyageur et le suit jusqu'il la pclito gare aux murs de piètre où apparaît — inscription déconcertante — cc grand nom d’Eleusis dont le sens est perdu ù jamais. Les earaclèrcs qui le composent ont la légèreté d’une dentelle : il semble qu'on va voir au travers et que tout va s’éclaircir soudainement. Mais l’esprit s'épuise en vain ù percer les voiles qui sont tendus au delà. Ils sont en nombre infini , enroulés les uns dans les autres et ils deviennent de plus en plus opaques jusqu’à donner l’impression d’un cauchemar. Nulle solution no satisfait, nulle explication no convient. On voyait la procession des initiés se former dans la ville de Minerve, on suivait sa marche solennelle sur la voie sacrée, puis dans